ambassadeur plénipotentiaire pour négocier la paix définitive. Il se
rendit à Amiens, lieu fixé pour y tenir les conférences; mais le traité
éprouva des lenteurs inattendues, ce qui n'empêcha pas le premier consul
de suivre assiduement deux projets d'une haute importance, l'un sur
l'Italie, l'autre sur Saint-Domingue. J'aurai occasion de parler du
premier; quant au second, dont Bonaparte regardait l'exécution comme la
plus urgente, il avait pour objet de reconquérir la colonie de
Saint-Domingue que les nègres armés occupaient en maîtres.
Je ne partageais pas à cet égard les vues du conseil privé ni du Conseil
d'état, où vint siéger mon ancien collègue et ami M. Malouet, homme d'un
caractère honorable; mais il voyait cette grande affaire de
Saint-Domingue avec des préventions qui nuisaient à la rectitude de son
jugement. Ses plans principalement dirigés contre la liberté et la
puissance des nègres, prévalurent en partie, et encore furent-ils gâtés
par la maladresse et l'impéritie de nos états-majors. Je recevais de
Santhonax, jadis si fameux à Saint-Domingue, sur les moyens d'y
reprendre notre influence, des Mémoires très-bien faits et appuyés sur
des raisonnemens solides; mais Santhonax était lui-même dans une telle
défaveur qu'il n'y eut pas moyen de faire goûter ses idées au premier
consul; il me donna même l'ordre formel de l'exiler de Paris. Fleurieu,
Malouet et tout le parti des colons l'emportèrent. On décida qu'après la
conquête on _maintiendrait l'esclavage_, conformément aux lois et
réglemens antérieurs à 1789; et que la traite des noirs et leur
importation auraient lieu suivant les lois existantes à cette époque. On
sait ce qui en est résulté: la perte de notre armement et l'humiliation
de nos armes. Mais c'était au fond du coeur du premier consul qu'il
fallait aller chercher la véritable cause de cette expédition
désastreuse; à cet égard, Berthier et Duroc en savaient plus que le
ministre de la police. Mais pouvais-je un instant me méprendre? Le
premier consul saisit avec ardeur l'_heureuse_ occasion d'éloigner un
grand nombre de régimens et d'officiers généraux formés à l'école de
Moreau dont la réputation le blessait et dont l'influence dans l'armée
était pour lui, sinon un sujet d'alarme, au moins de gêne et
d'inquiétude. Il y comprit également les officiers généraux qu'il
jugeait ne pas être assez dévoués à sa personne et à ses intérêts, ou
qu'il supposait encore attachés aux institutions républicaines. Les
mécontens, qui ont toujours plus ou moins d'accès dans l'opinion
publique, ne gardèrent plus aucunes mesures dans leurs propos à ce
sujet, et telles furent les rumeurs que mes bulletins de police en
devinrent effrayans de vérité. «Eh bien! me dit un jour Bonaparte, vos
jacobins prétendent méchamment que ce sont les soldats et les amis de
Moreau que j'envoie périr à Saint-Domingue; ce sont des fous hargneux!
Laissons-les jabotter. On ne gouvernerait pas si l'on se laissait
entraver par les diffamations et par les calomnies. Tâchez seulement de
me faire un meilleur esprit public.--Ce miracle, répondis-je, vous est
réservé, et ce ne serait pas votre coup d'essai dans ce genre...»
Quand tout fut prêt, l'expédition, forte de ving-trois vaisseaux de
ligne et portant vingt-deux mille hommes de débarquement, mit à la voile
de Brest pour aller réduire la colonie. On s'était assuré de
l'assentiment de l'Angleterre, car la paix n'était pas encore conclue.
Avant la signature du traité définitif, Bonaparte mit à exécution le
second projet qui le préoccupait; il était relatif à la république
cisalpine. Une consulte de _Cisalpins_ à Lyon ayant été convoquée, il
s'y rend lui-même en janvier 1802, est reçu avec beaucoup de pompe,
tient la consulte et se fait élire président, non de la république
cisalpine, mais de la république _italienne_; dévoilant ainsi ses vues
ultérieures sur toute l'Italie. D'un autre côté, cette même république
dont les traités avaient stipulé l'indépendance, voit les troupes
françaises s'établir sur son territoire au lieu de l'évacuer; elle
devient ainsi une annexe de la France, ou plutôt de la puissance de
Bonaparte.
En s'arrogeant la présidence de l'Italie, il avait autorisé la rupture
des négociations; mais il était à cet égard sans aucune crainte,
sachant bien que le ministère anglais n'était pas en mesure, et
s'appuyant d'ailleurs sur les stipulations secrètes consenties par la
Russie. On était si généralement persuadé de la nécessité de la paix en
Angleterre et de l'impossibilité d'obtenir de meilleures conditions par
une lutte prolongée, que le 25 mars, lord Cornwalis prit sur lui de
signer le traité définitif, connu sous le nom de paix d'Amiens, qui
termina une guerre de neuf années aussi sanglante que destructive.
Il paraissait évident pour tout homme d'État, que la situation dans
laquelle on laissait Malte, était la partie faible du traité. Je m'en
étais expliqué sans détour dans le conseil; mais les esprits y étaient
dans une telle ivresse depuis la signature des préliminaires, qu'on
trouvait ma prévoyance intempestive et ombrageuse. Je vis pourtant, dans
les débats du Parlement de la Grande-Bretagne, que l'un des hommes de
cabinet les plus forts de ce pays, envisageait sous le même point de vue
que moi les stipulations relatives à la possession de Malte. En général,
la nouvelle opposition des anciens ministres et de leurs amis,
regardait la paix comme une trève armée dont la durée était incompatible
avec l'honneur et la prospérité de la Grande-Bretagne. En effet, de
toutes ses conquêtes elle ne gardait que la Trinité et Ceylan, tandis
que la France gardait toutes les siennes. De notre côté d'ailleurs, la
paix faisait triompher les principes de notre révolution qui se trouvait
affermie par l'éclat et l'attrait des succès. Or, c'était véritablement
un coup de fortune pour Bonaparte.
Mais pouvait-on se flatter qu'il n'en userait que pour le bonheur de la
France? J'en voyais et j'en savais assez, pour croire qu'il ne s'en
servirait que pour perpétuer et fortifier son autorité. Il était clair
aussi pour moi, qu'en Angleterre la classe éclairée de la nation, et en
France les amis de la liberté, ne voyaient qu'avec peine un événement
qui semblait consolider à jamais le pouvoir du sabre.
Je partis de cette ère nouvelle pour communiquer à Bonaparte un Mémoire
que j'avais eu soin de me faire demander par lui, au sujet de
l'établissement de paix dans l'intérieur. Après y avoir marqué les
nuances, les vicissitudes de l'opinion et les dernières agitations des
différens partis, je représentai qu'en peu d'années la France pouvait
obtenir, sur l'Europe pacifiée, cette même prépondérance que ses
victoires lui avaient donnée sur l'Europe en armes; que les voeux et la
soumission de la France s'adressaient moins encore au guerrier qu'au
restaurateur de l'ordre social; qu'appelé à présider aux destinées de
trente millions de Français, il devait s'attacher à en devenir le
bienfaiteur et le père, plutôt que de se considérer comme un dictateur
et un chef d'armé; que, décidé à protéger désormais la religion, les
bonnes moeurs, les arts, les sciences, tout ce qui perfectionne la
société, il était sûr de porter par son exemple tous les Français à
l'observation des lois, des convenances et des vertus domestiques;
qu'enfin, à l'égard des rapports extérieurs de la France, il y avait
toute sécurité, la France n'ayant jamais été ni aussi grande, ni aussi
forte depuis Charlemagne; qu'elle venait de fonder un ordre durable en
Allemagne et en Italie; qu'elle disposait de l'Espagne; qu'elle
retrouvait enfin chez les Turcs cet ancien penchant qui les entraînait
vers les Français; qu'en outre, les États auxiliaires formés au-delà du
Rhin et des Alpes, pour nous servir de barrière, n'attendaient plus que
des modifications de sa main et des réformes salutaires; qu'en un mot,
sa gloire et l'intérêt du Monde réclamaient l'affermissement d'un état
de paix, nécessaire au bonheur de la république.
Je savais que nous touchions au développement de ses vues secrètes.
Depuis près d'un an, il était excité, par les avis des consuls Lebrun et
Cambacérès, et du Conseiller d'état Portalis, qui lui inspiraient le
dessein de relever la religion, et de rappeler tous les émigrés dans le
giron de la patrie. Plusieurs projets à ce sujet avaient été lus dans le
conseil. Consulté personnellement sur ces deux grandes mesures, je
convins d'abord que la chose religieuse n'était pas à négliger pour le
gouvernement du premier consul, et que, rétablie de sa main, elle
pouvait lui prêter le plus solide appui. Mais je ne partageais pas
l'avis d'en venir à un concordat avec la cour de Rome, ainsi qu'on en
manifestait le projet. Je représentai que c'était une grande erreur
politique d'introduire au sein d'un État où les principes de la
révolution avaient prévalu, un pouvoir étranger, susceptible d'y causer
du trouble; que l'intervention du chef de l'église romaine était au
moins superflue; qu'elle finirait par causer de l'embarras, et même des
contestations; que d'ailleurs c'était ramener dans l'État ce mélange, à
la fois bizarre et funeste, du spirituel et du temporel; qu'il suffisait
de proclamer le libre exercice des cultes, en affectant des revenus ou
des salaires à celui que professait la pluralité des Français.
Je m'aperçus bientôt que ce projet n'était qu'un acheminement à un autre
projet d'une bien plus haute importance, et dont le poëte Fontanes avait
donné l'idée. Il avait fait remettre au premier consul, par sa soeur
Élisa dont il était l'amant, un Mémoire fort travaillé, et qui avait
pour objet de le porter à suivre Charlemagne pour modèle, en s'étayant
des grands et des prêtres pour le rétablissement de son Empire; et à cet
effet de s'aider de la cour de Rome, ainsi que Pépin et Charlemagne en
avaient donné l'exemple.
Le rétablissement de l'empire de Charlemagne entrait aussi dans mes
idées, avec la différence que le poëte Fontanes et son parti voulaient
se servir, pour cette résurrection, des élémens de l'ancien régime,
tandis que je soutenais qu'il fallait s'étayer des hommes et des
principes de la révolution. Je ne prétendais pas exclure de la
participation au gouvernement les anciens royalistes, mais dans une
proportion telle qu'ils y fussent toujours en minorité. Ce plan
d'ailleurs, et c'était celui qui souriait le plus à Bonaparte, me
paraissait prématuré quant à son exécution; il demandait à être mûri,
préparé et amené avec de grands ménagemens. Je le fis ajourner.
Mais, quant au reste, mon système de prudence et de lenteur s'accordait
peu avec cette impatience et cette décision de volonté qui
caractérisaient le premier consul. Dès le mois de juin de l'année
précédente (1801), le cardinal Gonsalvi, secrétaire d'état de la cour de
Rome, s'était rendu à Paris sur son invitation, et y avait posé les
bases d'une convention dont le premier consul fit part à son Conseil
d'état le 10 août suivant.
Le parti philosophique dont je passais pour être le protecteur et
l'appui, s'était regimbé, et dans le Conseil même avait représenté
qu'il convenait, quelque puissant que fût déjà le premier consul, de
prendre certaines précautions pour opérer le rétablissement du culte
catholique, attendu qu'on avait à redouter l'opposition, non seulement
des anciens partisans des idées philosophiques et républicaines qui
étaient en grand nombre dans les autorités, mais celle encore des
principaux militaires de l'armée qui se montraient eux-mêmes
très-contraires aux idées religieuses. Cédant au besoin de ne pas perdre
une partie de sa popularité en choquant d'une manière trop brusque des
préventions qui avaient leur source dans l'état de la société, le
premier consul, d'accord avec son conseil, consentit à différer et à
faire précéder, par la publication de la paix maritime, le
rétablissement de la paix de l'Église.
Cette même opportunité, je l'obtins plus facilement encore au sujet de
la mesure relative aux émigrés. Ici mes attributions me mettaient à
portée d'exercer une plus grande influence; aussi, mes vues consignées
dans deux Mémoires, prévalurent-elles à quelques légères modifications
près.
La liste des émigrés, qui formait neuf volumes, présentait une
nomenclature d'environ cent cinquante mille individus, sur lesquels il
n'y avait plus à régler le sort que de quatre-vingt mille au plus. Le
reste était successivement rentré ou avait péri. J'obtins que les
émigrés ne seraient rayés en masse définitivement que par un _acte
d'amnistie_, et qu'ils resteraient pendant dix ans sous la surveillance
de la haute police, me réservant aussi la disposition facultative de les
éloigner du lieu de leur résidence habituelle. Plusieurs catégories
d'émigrés attachés aux princes français et restés ennemis du
gouvernement, furent maintenues définitivement sur la liste au nombre de
mille personnes, dont cinq cents devaient être désignées dans l'année
courante. A la restitution des biens non vendus des émigrés rayés, il y
eut une exception importante, celle des bois et forêts d'une contenance
de quatre cents arpens; mais cette exception était presque illusoire
pour les anciennes familles; le premier consul de son propre mouvement
autorisait de fréquentes restitutions de bois pour se faire des
créatures parmi les émigrés rentrés.
On avait également arrêté que la promulgation de cette loi d'amnistie
serait différée jusqu'à la paix générale, de même que le projet de loi
portant établissement d'une légion d'honneur. Nous touchions enfin à
l'époque si impatiemment attendue pour faire éclore ces grandes mesures.
Dès le 6 avril (1802), le concordat sur les affaires ecclésiastiques,
signé le 15 juillet précédent, fut envoyé à l'approbation du Corps
législatif extraordinairement assemblé. Il reçut le voeu du Tribunat,
par l'organe de Lucien Bonaparte, qui, revenu de Madrid, avait pris
place parmi les tribuns. A cette occasion, il prononça avec emphase un
discours éloquent retouché par le poète Fontanes, dont la plume s'était
vouée au torrent du nouveau pouvoir qui allait devenir pour lui le
Pactole.
Le jour de Pâques fut choisi pour la promulgation solennelle du
concordat, qui, faite d'abord aux Tuileries par le premier consul en
personne, fut répétée dans tout Paris par les douze maires de la
capitale. Une cérémonie religieuse était préparée à Notre-Dame pour
rendre grâce au ciel, tant de la conclusion du traité d'Amiens que de
celle du concordat. J'avais informé les consuls qu'ils n'auraient à
leur suite que les généraux et officiers de service, une espèce de ligue
s'étant formée parmi les officiers supérieurs qui se trouvaient à Paris
pour ne point assister à la solennité. On imagina aussitôt un expédient,
car on n'osait pas encore employer la contrainte. Berthier, comme
ministre de la guerre, invite tous les généraux et officiers supérieurs
à un déjeuner militaire splendide, à la suite duquel il se met à leur
tête et les engage à se rendre aux Tuileries, pour faire la cour au
premier consul. Là, Bonaparte, dont le cortège était prêt, leur dit de
les suivre à la métropole, et aucun d'eux n'ose refuser. Dans toute sa
marche il fut salué par des acclamations publiques.
Le rétablissement du catholicisme fut suivi de près du sénatus-consulte
accordant amnistie pour fait d'émigration. Cet acte, qui fut prôné,
alarma singulièrement les acquéreurs de biens nationaux. Il fallut toute
la fermeté de l'administration et toute la vigilance de mon ministère
pour obvier aux graves inconvéniens qui auraient pu résulter des
conflits entre les anciens et les nouveaux propriétaires. Je fus
secondé par mes collègues de l'intérieur et des finances, et par le
Conseil d'état, qui régla la jurisprudence de la matière en faveur des
intérêts de la révolution.
On voit que la révolution était sur la défensive et la république sans
garantie ni sécurité. Tous les projets du premier consul tendaient à
transformer le gouvernement en monarchie. L'institution de la légion
d'honneur fut aussi, à cette époque, un sujet d'inquiétude et d'alarme
pour les anciens amis de la liberté; elle fut regardée généralement
comme un hochet monarchique qui blessait les principes d'égalité qui
s'étaient si aisément emparés de tous les coeurs. Cette disposition de
l'opinion, que je ne laissai point ignorer, ne fit aucune impression ni
sur l'esprit du premier consul ni sur celui de son frère Lucien, grand
promoteur du projet. On poussa la dérision jusqu'à le faire présenter au
nom du gouvernement, par Roederer, orateur privé, comme une institution
auxiliaire de toutes les lois républicaines. On trouva une opposition
forte et raisonnée au Tribunat; la loi y fut signalée comme attaquant
les fondemens de la liberté publique. Mais le gouvernement avait déjà
dans ses mains tant d'élémens de puissance qu'il était sûr de réduire
toute opposition à une minorité impuissante.
Je m'apercevais chaque jour combien il était plus facile de s'emparer
des sources de l'opinion dans la hiérarchie civile que dans l'ordre
militaire, où l'opposition, pour être plus sourde, n'en était souvent
que plus grave. La contre-police du château était très-active et
très-vigilante à cet égard; les officiers qu'on appelait mauvaises têtes
étaient écartés, exilés ou emprisonnés. Mais le mécontentement dégénéra
bientôt en irritation parmi les généraux et les colonels, qui, imbus
d'idées républicaines, voyaient clairement que Bonaparte ne foulait aux
pieds nos institutions que pour marcher plus librement vers l'autorité
absolue.
Depuis long-temps il était public qu'il concertait avec ses affidés les
moyens d'envahir, avec une apparence légale, la perpétuité du pouvoir.
J'avais beau représenter dans le conseil que le temps n'était pas encore
venu, que les idées n'étaient pas assez mûres pour apprécier tous les
avantages de la stabilité monarchique; qu'il y aurait même du danger à
choquer à la fois l'élite de l'armée et les hommes de qui le premier
consul tenait son pouvoir temporaire; que, s'il l'avait exercée
jusqu'ici à la satisfaction générale, parce qu'il s'était montré à la
fois gouvernant modéré et général habile, il fallait prendre garde de
lui faire perdre les avantages d'une si magnifique position, en le
plaçant, ou sur un défilé trop escarpé, ou sur une pente trop rapide.
Mais je fis peu d'impression; je ne fus même pas long-temps à
m'apercevoir qu'on mettait avec moi une sorte de réserve, et qu'outre
les délibérations du conseil privé, il se tenait chez le consul
Cambacérès des conférences mystérieuses.
J'en pénétrai le secret, et voulant agir dans l'intérêt du premier
consul comme dans celui de l'État, je donnai avec beaucoup de prudence,
à mes amis qui siégeaient au Sénat, une impulsion particulière. J'avais
en vue de contre-carrer ou de faire évanouir les plans concertés chez
Cambacérès, et dont j'augurai mal.
Nos amis se répandirent le même jour chez les sénateurs les plus
influens ou les plus accrédités. Là, exaltant Bonaparte qui, après
avoir donné la paix générale, venait de relever les autels et d'essayer
de fermer les dernières plaies de nos discordes civiles, les sages
organes ajoutèrent que le premier consul tenait d'une main ferme les
rênes du gouvernement; que son administration était exempte de
reproches, et qu'il appartenait au Sénat de remplir le voeu public, en
prorogeant le pouvoir du magistrat suprême au-delà des dix années de sa
magistrature; que cet acte de gratitude nationale aurait le double
avantage de donner plus de poids au Sénat et plus de stabilité au
gouvernement. Nos amis eurent soin de paraître insinuer qu'ils étaient
les organes des désirs du premier consul; aussi le succès dépassa
d'abord nos espérances.
Le 8 mai, le Sénat-conservateur s'assemble, et voulant, au nom du peuple
français, témoigner sa reconnaissance aux consuls de la république, il
donne un sénatus-consulte qui réélit le citoyen Bonaparte premier consul
pour dix ans au-delà des dix années fixées par l'article 34 de l'acte
constitutionnel du 13 décembre 1799. Un message communique aussitôt ce
décret au premier consul, au Corps législatif et au Tribunat.
Il faudrait avoir vu comme moi tous les signes de dépit et de contrainte
du premier consul, pour s'en faire une idée; ses familiers étaient dans
la consternation. La réponse au message fut en termes ambigus; on y
insinuait au Sénat qu'il distribuait d'une main trop avare la récompense
nationale; un ton de sensibilité hypocrite y régnait, et on y remarqua
cette phrase prophétique.... «La fortune a souri à la république, mais
la fortune est inconstante; et combien d'hommes qu'elle avait comblés de
ses faveurs, ont vécu trop de quelques années!...
C'était à peu près le même langage qu'avait tenu Auguste dans une
circonstance pareille.... Mais les dix années de surcroît de pouvoir
ajoutées par le Sénat au pouvoir actuel, ne pouvaient satisfaire
l'impatiente ambition du premier consul; il ne vit dans cet acte de
prorogation qu'un premier degré pour s'élever plus rapidement au faîte
de la puissance. Décidé à l'emporter avec la même ardeur que dans
l'événement d'une bataille, il pousse deux jours après (le 10 mai) les
deux autres consuls, que la constitution n'investissait d'aucune
autorité à prendre un arrêté portant que le peuple français serait
consulté sur cette question: «Napoléon Bonaparte sera-t-il consul à
vie?...» On faisait, au conseil privé, lecture de ce décret et de la
lettre du premier consul au Sénat, quand j'y vins prendre place. J'avoue
qu'à mon tour il me fallut recueillir toutes les forces de mon âme, pour
renfermer en moi les sentimens qui m'agitèrent pendant cette lecture. Je
vis que c'en était fait, mais qu'il fallait encore tenir ferme pour
modérer, s'il était possible, la rapide invasion d'un pouvoir désormais
sans contre-poids.
Cet acte d'intrusion frauduleuse fit d'abord, dans les autorités
premières, une impression peu favorable. Mais déjà les ressorts étaient
préparés. En peu de temps, le Sénat, le Corps législatif et le Tribunat
furent travaillés avec un succès vénal. Il fut démontré au Sénat qu'il
était resté fort en arrière de ce qu'on attendait de lui; au Corps
législatif et au Tribunat, que le premier consul, en désirant que le
peuple français fût consulté, ne faisait que rendre hommage à la
souveraineté du peuple français, à ce grand principe que la révolution
avait si solennellement reconnu et qui survivait à tous les orages
politiques. Les raisonnemens captieux mis en avant par les affidés et les
pensionnés entraînèrent l'adhésion de la majorité. Aux récalcitrans on
se contentait de dire: attendons, c'est la nation qui en définitive
décidera.