attaqué dans ses fondemens par une organisation du crime, plus
puissante, plus étendue que les lois; les lois, disaient-ils, ne sont
plus en rapport avec cette fange de la société qui ne veut aucune
justice et qui combat à outrance le système social. La discussion fut
savante et animée; elle remplit sept séances: Isnard, Benjamin Constant,
Daunou, Chénier, Ginguené, Bailleul, s'y montrèrent comme
l'arrière-garde de la république, combattant avec force, mais avec
mesure et décence, la proposition du gouvernement. Elle ne passa qu'à la
majorité d'un petit nombre de voix, et à l'aide de l'influence du
cabinet. Le projet était terminé par la faculté laissée aux consuls
d'éloigner de la ville où siégeaient les autorités premières, et même
de toute autre ville, les personnes dont la présence pouvait devenir
suspecte. Ceci forma la dictature de la police, et l'on ne manqua pas de
dire que j'allais devenir le Séjan du nouveau Tibère. Tout ce que
demanda le premier consul lui fut accordé.
Revêtu d'une dictature légale, armé du pouvoir de frapper de mort ou
d'exil ses ennemis, le premier consul faisait appréhender que son
gouvernement n'eût bientôt plus d'autre mobile que la force. Mais il
donna la paix au Monde, talisman qui dissipa bien des nuages en offrant
un port tranquille après les tempêtes.
Le congrès de Lunéville amena, au bout de quarante jours, le traité de
paix définitif, signé le 9 février 1801, entre la France et l'Autriche.
La possession de toute la rive gauche du Rhin, depuis le point où il
quitte le territoire helvétique jusqu'à celui où il entre dans le
territoire batave, fut confirmée à la France. L'Autriche resta en Italie
avec l'ancien territoire vénitien; l'Adige lui servit de limites.
L'indépendance des républiques batave, helvétique, cisalpine et
ligurienne fut mutuellement garantie.
Le premier consul avait pris tellement d'ombrage de l'opposition qui
s'était déclarée dans le Tribunat contre la marche de son gouvernement,
qu'il l'en punit en ne faisant à l'orateur du Tribunat aucune réponse à
l'occasion de la paix de Lunéville.
Il restait d'autres points à régler en Italie, d'où Masséna avait été
rappelé pour suspicion de républicanisme. Depuis le mois d'août
précédent, il était remplace par Brune, d'abord suspect lui-même au camp
du dépôt de Dijon, et que j'étais parvenu à faire rentrer en grâce, en
atténuant de certaines révélations, car chaque état-major était épié.
Quoi qu'il en soit, Brune s'était emparé de la Toscane, avait confisqué
Livourne et toutes les propriétés anglaises.
Sur les instances de l'empereur Paul, et par déférence pour sa
médiation, Bonaparte, qui méditait dès-lors la conquête des
Deux-Siciles, arrêta la marche de Murat sur Naples, et ménagea le
Saint-Siège. Survint bientôt un traité de paix avec Naples, en vertu
duquel, jusqu'à la paix définitive entre la France, la Grande-Bretagne
et la Porte-Ottomane, quatre mille Français occupèrent l'Abruzze
septentrionale et douze mille la péninsule d'Otrante. C'était moi qui en
avais donné la première idée dans un conseil privé. Ces stipulations
restèrent secrètes. Par cette occupation de l'Abruzze, de Tarente et des
forts, la France faisait entretenir, aux frais du royaume de Naples, un
corps d'armée qui, selon l'occasion, pouvait passer en Égypte, dans la
Dalmatie ou en Grèce.
Le traité de Lunéville avait stipulé pour l'Autriche et pour l'empire
germanique; il fut ratifié par la diète, et c'est ainsi que la paix fut
rétablie sur le continent européen. Dans toute cette affaire, le premier
consul parut charmé de la dextérité de son ministre des affairés
étrangères, Talleyrand-Périgord. Mais au fond il commençait à être
fatigué de ce que les gazetiers de Londres le représentaient lui-même
comme étant sous la tutelle diplomatique de M. de Talleyrand; et, en
fait de gouvernement, sous la mienne, ne pouvant faire un pas sans nous,
dont on exagérait à dessein l'habileté, afin, de nous rendre odieux ou
suspects. Je le fatiguai moi-même en ne cessant de lui dire que lorsque
les gouvernemens ne sont pas justes, leur prospérité n'est que
passagère; que, dans, la sphère élevée où l'avait placé la fortune, il
lui fallait noyer dans les torrens de sa gloire les passions haineuses
qu'une longue révolution avait mises en fermentation, et ramener ainsi
la nation à des dispositions généreuses et bienveillantes, vraie source
de prospérité et de bonheur public.
Mais comment se flatter, au sortir d'une longue tourmente, d'avoir à la
tête d'une immense république, transformée en dictature militaire, un
chef à la fois juste, fort et modéré? Le coeur de Bonaparte n'était pas
étranger à la vengeance et à la haine, ni son esprit à la prévention, et
l'on apercevait aisément, à travers les voiles dont il se couvrait, un
penchant décidé à la tyrannie. C'était précisément cette disposition que
je m'efforçai d'adoucir ou de combattre, et je n'y employai jamais que
l'ascendant de la vérité ou de la raison. J'étais sincèrement attaché à
cet homme, persuadé que nul dans la carrière des armes ni dans l'ordre
civil, n'avait un caractère si ferme, si persévérant, tel enfin qu'il
le fallait pour régir l'État et comprimer les factions. J'osai même
alors, me flatter de mitiger ce grand caractère, en ce qu'il avait de
trop violent et de trop dur. D'autres avaient compté sur l'amour des
femmes, car Bonaparte n'était point insensible à leurs charmes;
d'ailleurs on pouvait être sûr que les femmes ne prendraient jamais sur
lui un ascendant nuisible aux affaires. Le premier essai dans ce genre
ne fut pas heureux. Frappé, à son dernier passage à Milan, de la beauté
théâtrale de la cantatrice G...., et plus encore des sublimes accens de
sa voix, il lui fit de riches présens et voulut se l'attacher. Il
chargea Berthier de conclure avec elle un traité sur de larges bases, et
de la lui amener à Paris; elle fit le voyage dans la voiture même de
Berthier. Assez richement dotée, à quinze mille francs par mois, on la
vit briller au théâtre et aux concerts des Tuileries, où sa voix fit
merveille. Mais alors le chef de l'État évitait tout scandale, et ne
voulant donner à Joséphine, jalouse à l'excès, aucun sujet d'ombrage, il
ne faisait à la belle cantatrice que des visites brusques et furtives.
Des amours sans soins et sans charmes ne pouvaient satisfaire une femme
altière et passionnée, qui avait dans l'esprit quelque chose de viril.
La G.... eut recours à l'antidote infaillible; elle s'emflamma vivement
pour le célèbre violon Rode. Épris lui-même, il ne sut pas garder de
mesure; bravant la surveillance de Junot et de Berthier. Un jour que,
dans ces entrefaites, Bonaparte me dit qu'il s'étonnait qu'avec mon
habileté reconnue, je ne fisse pas mieux la police, et qu'il y avait des
choses que j'ignorais.--«Oui, répondis-je, il y a des choses que
j'ignorais, mais que je sais maintenant, par exemple: un homme d'une
petite taille, couvert d'une redingotte grise, sort assez souvent par
une porte secrète des Tuileries, à la nuit noire, et accompagné d'un
seul domestique, il monte dans une voilure borgne, et va furetant la
signora G....; ce petit homme, c'est vous, à qui la bizarre cantatrice
fait des infidélités en faveur de Rode, le violon.» A ces mots, le
consul tournant le dos et gardant le silence, sonna et je me retirai. Un
aide-de-camp fut chargé de faire l'eunuque _noir_ auprès de l'infidèle
qui, indignée, refusa de se soumettre au régime du sérail. On la priva
d'abord de son traitement et de ses pensions, croyant la réduire ainsi
par famine; mais, éprise de Rode, elle resta inflexible, et rejeta les
offres les plus brillantes de _Pylade_ Berthier. On la força de sortir
de Paris; elle se réfugia d'abord à la campagne avec son amant, puis
tout deux s'évadèrent, et allèrent retrouver la fortune en Russie.
Comme on prétendait que la guerre était l'unique élément du premier
consul, je le poussais à montrer au Monde, qu'il saurait au besoin
gouverner un Empire dans le calme et au milieu de toutes les jouissances
des arts de la paix. Mais il ne lui suffisait pas de pacifier le
continent, il lui fallait désarmer l'Angleterre. Ancienne rivale de la
France, elle était notre ennemie acharnée depuis que l'élan de la
révolution nous avait donné des formes colossales. Vu l'état de
l'Europe, la puissance, la prospérité des deux pays rapprochés par les
liens de la paix, semblaient deux choses incompatibles. La politique du
premier consul et de son conseil privé rechercha d'abord la solution de
cette question grave: faut-il forcer l'Angleterre à la paix, avant
d'établir au dedans et au dehors, un système pacifique? L'affirmative
fut décidée par la nécessité et par la raison. Sans la paix générale,
toute autre paix devait être regardée comme une suspension d'armes.
On en vint comme après Campo-Formio à menacer le Royaume-Uni d'une
invasion, ce qui préoccupa nos imaginations mobiles et variables. Des
camps furent formés, et occupés par de nombreuses troupes d'élite, sur
nos côtes opposées à l'Angleterre. Une flotte combinée fut réunie à
Brest, sous pavillon français et espagnol; on s'efforça de rétablir
notre marine, et le port de Boulogne devint le principal rendez-vous de
la flotille destinée à effectuer la descente. Telle fut notre chimère.
De son côté, l'Angleterre fit les plus grands préparatifs, surveillant
tous nos mouvemens, bloquant nos ports, nos rades et hérissant ses
côtes. Elle avait alors un sujet d'alarme. Je veux parler de la ligue du
Nord formée contre sa prépotence maritime, et dont l'empereur Paul
s'était déclaré le chef. Son objet direct, hautement annoncé, était
d'annuller le code naval soutenu par l'Angleterre et en vertu duquel
cette puissance s'arrogeait l'empire des mers.
On sent combien le premier consul dut se complaire à imprimer à sa
politique toute son activité et son jeu, pour tâcher de donner de la vie
à cette ligue maritime dont Paul Ier était l'âme; tous les mobiles du
cabinet furent mis en mouvement, soit pour captiver Paul, soit pour
engager la Prusse, soit pour exaspérer le Danemarck et amener la Suède
sur le champ de bataille.
La Prusse mise en mouvement ferma les embouchures de l'Elbe, du Weser et
de l'Ems; elle prit possession du territoire hanovrien. L'Angleterre
comprit que l'objet de la querelle ne pouvait plus se décider que par
les armes. Tout à-coup les amiraux Hyde-Parker et Nelson, partent pour
la Baltique avec une armée navale formidable. En vain le Danemarck et la
Suède font des préparatifs pour garder le passage du Sund et défendre
les approches de Copenhague. Le 2 avril se livre la terrible bataille de
Copenhague, où l'Angleterre triomphe de tous les obstacles maritimes
qu'on lui oppose.
Onze jours auparavant, le palais impérial de Saint-Pétersbourg avait été
le théâtre d'une catastrophe, qui, à elle seule, eût changé la face des
affaires dans le Nord. Le 22 mars, l'empereur Paul, monarque capricieux
et violent, parfois d'un despotisme poussé jusqu'à la démence, fut
précipité du trône par le seul mode de déposition praticable dans une
monarchie despotique.
Je reçus par estafette, d'un banquier étranger, la première nouvelle de
ce tragique événement; je courus aux Tuileries et je trouvai le premier
consul, dont le courrier du Nord venait aussi d'arriver, tenant et
tordant sa dépêche en se promenant par soubre-sauts d'un air hagard.
«Quoi! s'écria-t-il, un empereur n'est pas même en sûreté au milieu de
ses gardes!» Pour tâcher de le calmer, quelques-uns de mes collègues,
moi et le consul Cambacérès lui dîmes que si tel était le mode de
déposition adopté en Russie, heureusement le midi de l'Europe était
étranger à des habitudes et à des attentats si perfides. Mais aucun de
nos raisonnemens ne parut le toucher; sa perspicacité en aperçut le
vide, eu égard à sa position et au danger qu'il avait couru en
décembre. Il s'exhalait en cris; en trépignemens, en courts accès de
fureur. Jamais je ne vis scène plus frappante. Au chagrin que lui avait
causé l'issue de la bataille de Copenhague, se joignait la douleur
poignante que lui faisait ressentir le meurtre inopiné du puissant
potentat dont il s'était fait un allié et un ami. Ainsi le
désappointement politique ajoutait encore à ses angoisses. C'en était
fait de la ligue du Nord contre l'Angleterre.
La mort tragique de Paul Ier inspira des idées sombres à Bonaparte;
et accrut ses dispositions soupçonneuses et défiantes. Il ne rêva que
complots dans l'armée, destitua et fit arrêter plusieurs officiers
généraux, entre autres Humbert, que j'eus quelque peine à soustraire à
des rigueurs inflexibles. Dans le même tems, un délateur rendit
suspectes les intentions de Bernadotte et le compromit gravement. Depuis
près d'un an Bernadotte commandait l'armée de l'Ouest et tenait son
quartier-général à Rennes. Il n'y avait eu rien à dire sur ses
opérations toujours sages et mesurées. L'année précédente, pendant la
campagne de Marengo, il avait empêché un débarquement à Quiberon, et
les départemens de l'Ouest continuaient à montrer la soumission la plus
complète. A plusieurs reprises, on avait pris occasion de quelques
propos républicains échappés dans son état-major, pour exciter contre
lui la défiance du premier consul. Tout-à-coup il fut inopinément
rappelé, et tomba dans la disgrâce. Tout ce qu'on put démêler, car la
dénonciation arriva directement au cabinet du premier consul, c'est que
le délateur signala le colonel Simon, comme ayant divulgué par
imprudence un plan d'insurrection militaire contre le chef du
gouvernement; plan chimérique, puisqu'il s'agissait de marcher sur Paris
pour renverser le premier consul. On supposa qu'il y avait quelque chose
de vrai dans ce prétendu complot, et qu'il n'était pas isolé, qu'il
tenait à une conjuration républicaine à la tête de laquelle on plaçait
naturellement Barnadotte, et qui étendait ses ramifications dans toute
l'armée. Il y eut plusieurs arrestations, et tout l'état-major de
Bernadotte fut désorganisé, mais sans trop d'éclat; par dessus tout
Bonaparte voulait éviter la publicité: «l'Europe, me dit-il, doit
savoir qu'on ne conspire plus contre moi.» Je mis une grande réserve
dans tout ce qui me fut renvoyé au sujet de cette affaire, plus
militaire que civile, et ne tenant à mes attributions que par de faibles
points de contact. Mais je fis donner à Bernadotte, que je m'abstins de
voir, des directions utiles et dont il me sut gré. Peu de tems après,
Joseph Bonaparte, son beau frère, ménagea sa réconciliation avec le
premier consul (c'était la seconde depuis le 18 brumaire). D'après mes
conseils, Bonaparte s'efforça de se l'attacher par des faveurs et des
récompenses bien méritées de la part d'un homme d'État si distingué, et
d'un général si habile.
Le tourbillon des affaires et la marche de la politique extérieure
firent heureusement diversion à toutes ces tracasseries de l'intérieur.
Le nouvel empereur de Russie, se déclarant pour un autre système, fit
d'abord mettre en liberté tous les marins anglais prisonniers; et une
convention signée à Saint-Pétersbourg entre lord Saint-Helens et les
ministres russes, ajusta bientôt tous les différens.
En même temps le czar donna au comte de Marckof des pleins pouvoirs pour
négocier la paix avec le premier consul et ses alliés. On voyait
clairement que les cabinets inclinaient à un système pacifique.
Déjà l'Angleterre, qui, vers la fin de 1800 et au commencement de 1801,
s'était vue engagée dans une nouvelle querelle pour le maintien de ses
droits maritimes, tout en ayant à combattre à elle seule la puissance de
la France, semblait abjurer son système de guerre perpétuelle contre
notre révolution. Cette transition politique s'était en quelque sorte
opérée par la retraite du célèbre Pitt, et par la dissolution de son
ministère belligérant. Dès-lors on considéra comme possible la paix
entre le cabinet de Saint-James et celui des Tuileries. Elle fut
accélérée par les résultats de deux expéditions rivales en Portugal et
en Égypte.
La mission de Lucien à Madrid avait eu aussi un but politique: la
déclaration de guerre au Portugal par l'Espagne, à l'instigation du
premier consul qui regardait avec raison le Portugal comme une colonie
anglaise. L'ascendant de son frère sur l'esprit de Charles IV et de la
reine d'Espagne fut sans bornes. Tout marcha dans les intérêts de notre
politique. Au moment où une armée espagnole s'emparait de l'Alentejo,
une armée française sous les ordres de Leclerc, beau-frère de Napoléon,
entrait en Portugal par Salamanque. Dans sa détresse, la cour de
Lisbonne crut trouver son salut en prodiguant ses trésors aux
envahisseurs. Elle ouvrit des négociations directes avec Lucien, et le 6
juin les préliminaires de paix furent signés à Badajoz, moyennant un
subside secret de 30 millions qui furent partagés entre le frère du
premier consul et le prince de la Paix. Telle fut la source de l'immense
fortune de Lucien. Le premier consul, qui voulait occuper Lisbonne, fut
d'abord outré, menaçant de rappeler son frère et de ne pas reconnaître
la stipulation de Badajoz. Talleyrand et moi nous lui fîmes sentir les
inconvéniens qui résulteraient d'un pareil éclat. Talleyrand puisa ses
motifs en faveur des bases du traité dans l'intérêt de notre alliance
avec l'Espagne, dans la position heureuse où nous nous placions pour en
venir à un rapprochement avec l'Angleterre, qui, exclue des ports du
Portugal, serait empressée d'y rentrer; il proposa très-adroitement des
modifications au traité. Enfin le sacrifice des diamans de la princesse
du Brésil et l'envoi fait au premier consul, de dix millions pour sa
caisse particulière, fléchirent sa rigidité, au point qu'il laissa
conclure à Madrid le traité définitif.
De leur côté, les Anglais venaient d'opérer un débarquement en Égypte
pour nous arracher cette possession, et, dès le 20 mars, le général
Menou avait perdu la bataille d'Alexandrie. Le Caire et les principales
villes d'Égypte étaient tombées successivement au pouvoir des
anglo-turcs. Enfin Menou lui-même capitula le 7 août et se vit forcé
d'évacuer Alexandrie. Ainsi s'évanouit le magnifique projet du
Directoire de faire de l'Égypte une colonie française, et le projet
encore plus romanesque de Bonaparte de recommencer par là un empire
d'Orient.
La guerre entre l'Angleterre et la France étant dès-lors sans objet qui
valut la peine de prolonger la lutte, et chacun des deux pays étant
assez fort dans ses bases pour que l'un eût à lui seul la puissance
d'effectuer aucun changement essentiel dans la condition de l'autre,
des préliminaires de paix furent signés à Londres, le 1er octobre, entre
M. Otto et lord Hawkesbury. La nouvelle en fut reçue avec des signes
extraordinaires de joie par chacune des deux nations.
Il n'existait plus aussi de mésintelligence entre la France et la
Russie, le premier consul n'ayant rien négligé pour captiver le fils et
le successeur de Paul Ier. Le plénipotentiaire russe, M. de Marckof,
usant de ses pleins pouvoirs, immédiatement après les préliminaires de
Londres, signa la paix définitive entre le czar et le consul, en
attendant la conclusion d'un nouveau traité de commerce.
Ce rapprochement opéré entre la France et la Russie, fut un coup de
parti pour le premier consul. A dater de cette époque heureuse, commença
au-dedans et au-dehors, cette extension de puissance dont il n'abusa que
trop depuis. Ce ne fut pas néanmoins sans éprouver, au sujet de son
traité avec la Russie, quelques contrariétés dans l'intérieur.
Communiqué au Tribunat où siégeaient les républicains les plus
prononcés, ce traité fut renvoyé à une commission chargée de l'examiner
et d'en rendre compte. Dans son rapport elle déclara que le mot _sujet_
qu'on y employait, avait excité la surprise, en ce qu'il ne s'accordait
pas avec l'idée qu'on avait conçue de la dignité de citoyens français.
Il fallut débattre le traité dans des conférences particulières, et les
tribuns n'en persistèrent pas moins à trouver le mot _sujet_
inconvenant, sans prétendre toutefois que ce fût un motif suffisant pour
rejeter le traité.
Dans le conseil privé qui eut lieu le soir même, nous eûmes beaucoup de
peine à calmer le premier consul, qui, dans cette difficulté suscitée
par le Tribunat, vit l'intention de le dépopulariser et de porter
atteinte à son pouvoir. Je lui représentai avec quelque énergie, après
avoir résumé l'état de l'opinion dans la capitale, qu'il importait de
ménager encore les restes de l'esprit républicain par une déférence
apparente. Il finit par se rendre à mes raisons.
Le conseiller d'état Fleurieu alla donner au Tribunat des explications
par une note sortie du cabinet même du premier consul, dans laquelle il
déclarait que dès long-temps le gouvernement français avait abjuré le
principe de dicter aucun traité, et que la Russie ayant paru désirer la
garantie réciproque des deux gouvernemens contre les troubles extérieurs
et intérieurs, il avait été convenu que ni l'un ni l'autre n'accorderait
aucune espèce de protection aux ennemis de l'autre État; et que c'était
pour arriver à ce but qu'avaient été rédigés les articles où le mot
_sujet_ était employé. Tout parut aplani et le traité fut approuvé par
le Corps législatif.
Il donna lieu, dans le cabinet, à un incident plus grave, qui excita au
plus haut degré le courroux du premier consul. Dans les articles secrets
du traité, les deux puissances contractantes se faisaient réciproquement
la promesse d'_arranger d'un commun accord les affaires d'Allemagne et
d'Italie_.
On sent combien il importait à l'Angleterre d'avoir promptement à sa
connaissance la preuve certaine de l'existence de ce premier chaînon de
la diplomatie continentale, qui rapprochait, à son détriment, les
intérêts politiques des deux plus puissans empires de l'Europe, qui par
là en devenaient tous deux les arbitres à son exclusion. Aussi les
articles secrets lui furent-ils vendus au poids de l'or, et son
cabinet, très-généreux pour ces sortes de confidences, paya aux
infidèles révélateurs la somme de 60,000 livres sterling. Instruit
bientôt de ce brigandage diplomatique, le premier consul me mande aux
Tuileries, et commence par accuser à la fois la police et son ministère
des relations extérieures: la police comme incapable d'empêcher ou de
découvrir les communications criminelles avec l'étranger; le ministère
de M. de Talleyrand comme trafiquant des secrets de l'État. Je m'appuyai
dans ma défense sur les intrigues de tous les temps, qu'aucun pouvoir au
monde ne pouvait se flatter d'empêcher; et quand je vis que les soupçons
du premier consul se portaient trop haut, je n'hésitai pas de lui dire
que j'avais lieu de croire, d'après mes informations, que le secret de
l'État avait été éventé par M. R.... L...., homme de confiance de M. de
Talleyrand, et ensuite livré et envoyé, soit directement en Angleterre,
soit à M. le comte d'Antraigues, agent de Louis XVIII, par M. B....
l'aîné, l'un des propriétaires du Journal des débats, ami particulier de
M. R.... L.... J'ajoutai que j'avais de fortes raisons de croire que cet
individu servait d'intermédiaire à la correspondance de l'étranger;
mais que dans tous les temps il était difficile à la police d'échanger
des données ou de simples indices en preuves matérielles; qu'elle ne
pouvait que mettre sur la voie. Le premier mouvement du consul fut
d'ordonner la traduction des deux prévenus devant une commission
militaire; je fis des représentations; de son côté, M. de Talleyrand
allégua qu'on pouvait tout aussi bien soupçonner de cette infidélité le
secrétaire de M. de Marckof, ou, peut-être même, quelque commis de la
chancellerie russe; mais il n'y avait pas un assez long intervalle
depuis la signature jusqu'à la divulgation, pour qu'on pût supposer que
le document eût passé à Saint-Pétersbourg, avant d'arriver à Londres.
Quoi qu'il en soit M. R... L... reçut un ordre de bannissement et fut à
Hambourg; M. B... l'aîné fut plus maltraité en apparence; des gendarmes
le déportèrent de brigade en brigade à l'île d'Elbe. Là, son exil fut
singulièrement adouci.
Je ne manquai pas, dans le cours de cette affaire, de rappeler au
premier consul qu'autrefois dans la haute diplomatie, il était passé en
maxime qu'après quarante jours il n'y avait plus aucun secret en Europe,
pour des cabinets dirigés par des hommes d'État. Ce fut sur cette base
que depuis il voulut monter sa chancellerie diplomatique.