Les orateurs du gouvernement alléguaient que l'ordre social était

attaqué dans ses fondemens par une organisation du crime, plus

puissante, plus étendue que les lois; les lois, disaient-ils, ne sont

plus en rapport avec cette fange de la société qui ne veut aucune

justice et qui combat à outrance le système social. La discussion fut

savante et animée; elle remplit sept séances: Isnard, Benjamin Constant,

Daunou, Chénier, Ginguené, Bailleul, s'y montrèrent comme

l'arrière-garde de la république, combattant avec force, mais avec

mesure et décence, la proposition du gouvernement. Elle ne passa qu'à la

majorité d'un petit nombre de voix, et à l'aide de l'influence du

cabinet. Le projet était terminé par la faculté laissée aux consuls

d'éloigner de la ville où siégeaient les autorités premières, et même

de toute autre ville, les personnes dont la présence pouvait devenir

suspecte. Ceci forma la dictature de la police, et l'on ne manqua pas de

dire que j'allais devenir le Séjan du nouveau Tibère. Tout ce que

demanda le premier consul lui fut accordé.

Revêtu d'une dictature légale, armé du pouvoir de frapper de mort ou

d'exil ses ennemis, le premier consul faisait appréhender que son

gouvernement n'eût bientôt plus d'autre mobile que la force. Mais il

donna la paix au Monde, talisman qui dissipa bien des nuages en offrant

un port tranquille après les tempêtes.

Le congrès de Lunéville amena, au bout de quarante jours, le traité de

paix définitif, signé le 9 février 1801, entre la France et l'Autriche.

La possession de toute la rive gauche du Rhin, depuis le point où il

quitte le territoire helvétique jusqu'à celui où il entre dans le

territoire batave, fut confirmée à la France. L'Autriche resta en Italie

avec l'ancien territoire vénitien; l'Adige lui servit de limites.

L'indépendance des républiques batave, helvétique, cisalpine et

ligurienne fut mutuellement garantie.

Le premier consul avait pris tellement d'ombrage de l'opposition qui

s'était déclarée dans le Tribunat contre la marche de son gouvernement,

qu'il l'en punit en ne faisant à l'orateur du Tribunat aucune réponse à

l'occasion de la paix de Lunéville.

Il restait d'autres points à régler en Italie, d'où Masséna avait été

rappelé pour suspicion de républicanisme. Depuis le mois d'août

précédent, il était remplace par Brune, d'abord suspect lui-même au camp

du dépôt de Dijon, et que j'étais parvenu à faire rentrer en grâce, en

atténuant de certaines révélations, car chaque état-major était épié.

Quoi qu'il en soit, Brune s'était emparé de la Toscane, avait confisqué

Livourne et toutes les propriétés anglaises.

Sur les instances de l'empereur Paul, et par déférence pour sa

médiation, Bonaparte, qui méditait dès-lors la conquête des

Deux-Siciles, arrêta la marche de Murat sur Naples, et ménagea le

Saint-Siège. Survint bientôt un traité de paix avec Naples, en vertu

duquel, jusqu'à la paix définitive entre la France, la Grande-Bretagne

et la Porte-Ottomane, quatre mille Français occupèrent l'Abruzze

septentrionale et douze mille la péninsule d'Otrante. C'était moi qui en

avais donné la première idée dans un conseil privé. Ces stipulations

restèrent secrètes. Par cette occupation de l'Abruzze, de Tarente et des

forts, la France faisait entretenir, aux frais du royaume de Naples, un

corps d'armée qui, selon l'occasion, pouvait passer en Égypte, dans la

Dalmatie ou en Grèce.

Le traité de Lunéville avait stipulé pour l'Autriche et pour l'empire

germanique; il fut ratifié par la diète, et c'est ainsi que la paix fut

rétablie sur le continent européen. Dans toute cette affaire, le premier

consul parut charmé de la dextérité de son ministre des affairés

étrangères, Talleyrand-Périgord. Mais au fond il commençait à être

fatigué de ce que les gazetiers de Londres le représentaient lui-même

comme étant sous la tutelle diplomatique de M. de Talleyrand; et, en

fait de gouvernement, sous la mienne, ne pouvant faire un pas sans nous,

dont on exagérait à dessein l'habileté, afin, de nous rendre odieux ou

suspects. Je le fatiguai moi-même en ne cessant de lui dire que lorsque

les gouvernemens ne sont pas justes, leur prospérité n'est que

passagère; que, dans, la sphère élevée où l'avait placé la fortune, il

lui fallait noyer dans les torrens de sa gloire les passions haineuses

qu'une longue révolution avait mises en fermentation, et ramener ainsi

la nation à des dispositions généreuses et bienveillantes, vraie source

de prospérité et de bonheur public.

Mais comment se flatter, au sortir d'une longue tourmente, d'avoir à la

tête d'une immense république, transformée en dictature militaire, un

chef à la fois juste, fort et modéré? Le coeur de Bonaparte n'était pas

étranger à la vengeance et à la haine, ni son esprit à la prévention, et

l'on apercevait aisément, à travers les voiles dont il se couvrait, un

penchant décidé à la tyrannie. C'était précisément cette disposition que

je m'efforçai d'adoucir ou de combattre, et je n'y employai jamais que

l'ascendant de la vérité ou de la raison. J'étais sincèrement attaché à

cet homme, persuadé que nul dans la carrière des armes ni dans l'ordre

civil, n'avait un caractère si ferme, si persévérant, tel enfin qu'il

le fallait pour régir l'État et comprimer les factions. J'osai même

alors, me flatter de mitiger ce grand caractère, en ce qu'il avait de

trop violent et de trop dur. D'autres avaient compté sur l'amour des

femmes, car Bonaparte n'était point insensible à leurs charmes;

d'ailleurs on pouvait être sûr que les femmes ne prendraient jamais sur

lui un ascendant nuisible aux affaires. Le premier essai dans ce genre

ne fut pas heureux. Frappé, à son dernier passage à Milan, de la beauté

théâtrale de la cantatrice G...., et plus encore des sublimes accens de

sa voix, il lui fit de riches présens et voulut se l'attacher. Il

chargea Berthier de conclure avec elle un traité sur de larges bases, et

de la lui amener à Paris; elle fit le voyage dans la voiture même de

Berthier. Assez richement dotée, à quinze mille francs par mois, on la

vit briller au théâtre et aux concerts des Tuileries, où sa voix fit

merveille. Mais alors le chef de l'État évitait tout scandale, et ne

voulant donner à Joséphine, jalouse à l'excès, aucun sujet d'ombrage, il

ne faisait à la belle cantatrice que des visites brusques et furtives.

Des amours sans soins et sans charmes ne pouvaient satisfaire une femme

altière et passionnée, qui avait dans l'esprit quelque chose de viril.

La G.... eut recours à l'antidote infaillible; elle s'emflamma vivement

pour le célèbre violon Rode. Épris lui-même, il ne sut pas garder de

mesure; bravant la surveillance de Junot et de Berthier. Un jour que,

dans ces entrefaites, Bonaparte me dit qu'il s'étonnait qu'avec mon

habileté reconnue, je ne fisse pas mieux la police, et qu'il y avait des

choses que j'ignorais.--«Oui, répondis-je, il y a des choses que

j'ignorais, mais que je sais maintenant, par exemple: un homme d'une

petite taille, couvert d'une redingotte grise, sort assez souvent par

une porte secrète des Tuileries, à la nuit noire, et accompagné d'un

seul domestique, il monte dans une voilure borgne, et va furetant la

signora G....; ce petit homme, c'est vous, à qui la bizarre cantatrice

fait des infidélités en faveur de Rode, le violon.» A ces mots, le

consul tournant le dos et gardant le silence, sonna et je me retirai. Un

aide-de-camp fut chargé de faire l'eunuque _noir_ auprès de l'infidèle

qui, indignée, refusa de se soumettre au régime du sérail. On la priva

d'abord de son traitement et de ses pensions, croyant la réduire ainsi

par famine; mais, éprise de Rode, elle resta inflexible, et rejeta les

offres les plus brillantes de _Pylade_ Berthier. On la força de sortir

de Paris; elle se réfugia d'abord à la campagne avec son amant, puis

tout deux s'évadèrent, et allèrent retrouver la fortune en Russie.

Comme on prétendait que la guerre était l'unique élément du premier

consul, je le poussais à montrer au Monde, qu'il saurait au besoin

gouverner un Empire dans le calme et au milieu de toutes les jouissances

des arts de la paix. Mais il ne lui suffisait pas de pacifier le

continent, il lui fallait désarmer l'Angleterre. Ancienne rivale de la

France, elle était notre ennemie acharnée depuis que l'élan de la

révolution nous avait donné des formes colossales. Vu l'état de

l'Europe, la puissance, la prospérité des deux pays rapprochés par les

liens de la paix, semblaient deux choses incompatibles. La politique du

premier consul et de son conseil privé rechercha d'abord la solution de

cette question grave: faut-il forcer l'Angleterre à la paix, avant

d'établir au dedans et au dehors, un système pacifique? L'affirmative

fut décidée par la nécessité et par la raison. Sans la paix générale,

toute autre paix devait être regardée comme une suspension d'armes.

On en vint comme après Campo-Formio à menacer le Royaume-Uni d'une

invasion, ce qui préoccupa nos imaginations mobiles et variables. Des

camps furent formés, et occupés par de nombreuses troupes d'élite, sur

nos côtes opposées à l'Angleterre. Une flotte combinée fut réunie à

Brest, sous pavillon français et espagnol; on s'efforça de rétablir

notre marine, et le port de Boulogne devint le principal rendez-vous de

la flotille destinée à effectuer la descente. Telle fut notre chimère.

De son côté, l'Angleterre fit les plus grands préparatifs, surveillant

tous nos mouvemens, bloquant nos ports, nos rades et hérissant ses

côtes. Elle avait alors un sujet d'alarme. Je veux parler de la ligue du

Nord formée contre sa prépotence maritime, et dont l'empereur Paul

s'était déclaré le chef. Son objet direct, hautement annoncé, était

d'annuller le code naval soutenu par l'Angleterre et en vertu duquel

cette puissance s'arrogeait l'empire des mers.

On sent combien le premier consul dut se complaire à imprimer à sa

politique toute son activité et son jeu, pour tâcher de donner de la vie

à cette ligue maritime dont Paul Ier était l'âme; tous les mobiles du

cabinet furent mis en mouvement, soit pour captiver Paul, soit pour

engager la Prusse, soit pour exaspérer le Danemarck et amener la Suède

sur le champ de bataille.

La Prusse mise en mouvement ferma les embouchures de l'Elbe, du Weser et

de l'Ems; elle prit possession du territoire hanovrien. L'Angleterre

comprit que l'objet de la querelle ne pouvait plus se décider que par

les armes. Tout à-coup les amiraux Hyde-Parker et Nelson, partent pour

la Baltique avec une armée navale formidable. En vain le Danemarck et la

Suède font des préparatifs pour garder le passage du Sund et défendre

les approches de Copenhague. Le 2 avril se livre la terrible bataille de

Copenhague, où l'Angleterre triomphe de tous les obstacles maritimes

qu'on lui oppose.

Onze jours auparavant, le palais impérial de Saint-Pétersbourg avait été

le théâtre d'une catastrophe, qui, à elle seule, eût changé la face des

affaires dans le Nord. Le 22 mars, l'empereur Paul, monarque capricieux

et violent, parfois d'un despotisme poussé jusqu'à la démence, fut

précipité du trône par le seul mode de déposition praticable dans une

monarchie despotique.

Je reçus par estafette, d'un banquier étranger, la première nouvelle de

ce tragique événement; je courus aux Tuileries et je trouvai le premier

consul, dont le courrier du Nord venait aussi d'arriver, tenant et

tordant sa dépêche en se promenant par soubre-sauts d'un air hagard.

«Quoi! s'écria-t-il, un empereur n'est pas même en sûreté au milieu de

ses gardes!» Pour tâcher de le calmer, quelques-uns de mes collègues,

moi et le consul Cambacérès lui dîmes que si tel était le mode de

déposition adopté en Russie, heureusement le midi de l'Europe était

étranger à des habitudes et à des attentats si perfides. Mais aucun de

nos raisonnemens ne parut le toucher; sa perspicacité en aperçut le

vide, eu égard à sa position et au danger qu'il avait couru en

décembre. Il s'exhalait en cris; en trépignemens, en courts accès de

fureur. Jamais je ne vis scène plus frappante. Au chagrin que lui avait

causé l'issue de la bataille de Copenhague, se joignait la douleur

poignante que lui faisait ressentir le meurtre inopiné du puissant

potentat dont il s'était fait un allié et un ami. Ainsi le

désappointement politique ajoutait encore à ses angoisses. C'en était

fait de la ligue du Nord contre l'Angleterre.

La mort tragique de Paul Ier inspira des idées sombres à Bonaparte;

et accrut ses dispositions soupçonneuses et défiantes. Il ne rêva que

complots dans l'armée, destitua et fit arrêter plusieurs officiers

généraux, entre autres Humbert, que j'eus quelque peine à soustraire à

des rigueurs inflexibles. Dans le même tems, un délateur rendit

suspectes les intentions de Bernadotte et le compromit gravement. Depuis

près d'un an Bernadotte commandait l'armée de l'Ouest et tenait son

quartier-général à Rennes. Il n'y avait eu rien à dire sur ses

opérations toujours sages et mesurées. L'année précédente, pendant la

campagne de Marengo, il avait empêché un débarquement à Quiberon, et

les départemens de l'Ouest continuaient à montrer la soumission la plus

complète. A plusieurs reprises, on avait pris occasion de quelques

propos républicains échappés dans son état-major, pour exciter contre

lui la défiance du premier consul. Tout-à-coup il fut inopinément

rappelé, et tomba dans la disgrâce. Tout ce qu'on put démêler, car la

dénonciation arriva directement au cabinet du premier consul, c'est que

le délateur signala le colonel Simon, comme ayant divulgué par

imprudence un plan d'insurrection militaire contre le chef du

gouvernement; plan chimérique, puisqu'il s'agissait de marcher sur Paris

pour renverser le premier consul. On supposa qu'il y avait quelque chose

de vrai dans ce prétendu complot, et qu'il n'était pas isolé, qu'il

tenait à une conjuration républicaine à la tête de laquelle on plaçait

naturellement Barnadotte, et qui étendait ses ramifications dans toute

l'armée. Il y eut plusieurs arrestations, et tout l'état-major de

Bernadotte fut désorganisé, mais sans trop d'éclat; par dessus tout

Bonaparte voulait éviter la publicité: «l'Europe, me dit-il, doit

savoir qu'on ne conspire plus contre moi.» Je mis une grande réserve

dans tout ce qui me fut renvoyé au sujet de cette affaire, plus

militaire que civile, et ne tenant à mes attributions que par de faibles

points de contact. Mais je fis donner à Bernadotte, que je m'abstins de

voir, des directions utiles et dont il me sut gré. Peu de tems après,

Joseph Bonaparte, son beau frère, ménagea sa réconciliation avec le

premier consul (c'était la seconde depuis le 18 brumaire). D'après mes

conseils, Bonaparte s'efforça de se l'attacher par des faveurs et des

récompenses bien méritées de la part d'un homme d'État si distingué, et

d'un général si habile.

Le tourbillon des affaires et la marche de la politique extérieure

firent heureusement diversion à toutes ces tracasseries de l'intérieur.

Le nouvel empereur de Russie, se déclarant pour un autre système, fit

d'abord mettre en liberté tous les marins anglais prisonniers; et une

convention signée à Saint-Pétersbourg entre lord Saint-Helens et les

ministres russes, ajusta bientôt tous les différens.

En même temps le czar donna au comte de Marckof des pleins pouvoirs pour

négocier la paix avec le premier consul et ses alliés. On voyait

clairement que les cabinets inclinaient à un système pacifique.

Déjà l'Angleterre, qui, vers la fin de 1800 et au commencement de 1801,

s'était vue engagée dans une nouvelle querelle pour le maintien de ses

droits maritimes, tout en ayant à combattre à elle seule la puissance de

la France, semblait abjurer son système de guerre perpétuelle contre

notre révolution. Cette transition politique s'était en quelque sorte

opérée par la retraite du célèbre Pitt, et par la dissolution de son

ministère belligérant. Dès-lors on considéra comme possible la paix

entre le cabinet de Saint-James et celui des Tuileries. Elle fut

accélérée par les résultats de deux expéditions rivales en Portugal et

en Égypte.

La mission de Lucien à Madrid avait eu aussi un but politique: la

déclaration de guerre au Portugal par l'Espagne, à l'instigation du

premier consul qui regardait avec raison le Portugal comme une colonie

anglaise. L'ascendant de son frère sur l'esprit de Charles IV et de la

reine d'Espagne fut sans bornes. Tout marcha dans les intérêts de notre

politique. Au moment où une armée espagnole s'emparait de l'Alentejo,

une armée française sous les ordres de Leclerc, beau-frère de Napoléon,

entrait en Portugal par Salamanque. Dans sa détresse, la cour de

Lisbonne crut trouver son salut en prodiguant ses trésors aux

envahisseurs. Elle ouvrit des négociations directes avec Lucien, et le 6

juin les préliminaires de paix furent signés à Badajoz, moyennant un

subside secret de 30 millions qui furent partagés entre le frère du

premier consul et le prince de la Paix. Telle fut la source de l'immense

fortune de Lucien. Le premier consul, qui voulait occuper Lisbonne, fut

d'abord outré, menaçant de rappeler son frère et de ne pas reconnaître

la stipulation de Badajoz. Talleyrand et moi nous lui fîmes sentir les

inconvéniens qui résulteraient d'un pareil éclat. Talleyrand puisa ses

motifs en faveur des bases du traité dans l'intérêt de notre alliance

avec l'Espagne, dans la position heureuse où nous nous placions pour en

venir à un rapprochement avec l'Angleterre, qui, exclue des ports du

Portugal, serait empressée d'y rentrer; il proposa très-adroitement des

modifications au traité. Enfin le sacrifice des diamans de la princesse

du Brésil et l'envoi fait au premier consul, de dix millions pour sa

caisse particulière, fléchirent sa rigidité, au point qu'il laissa

conclure à Madrid le traité définitif.

De leur côté, les Anglais venaient d'opérer un débarquement en Égypte

pour nous arracher cette possession, et, dès le 20 mars, le général

Menou avait perdu la bataille d'Alexandrie. Le Caire et les principales

villes d'Égypte étaient tombées successivement au pouvoir des

anglo-turcs. Enfin Menou lui-même capitula le 7 août et se vit forcé

d'évacuer Alexandrie. Ainsi s'évanouit le magnifique projet du

Directoire de faire de l'Égypte une colonie française, et le projet

encore plus romanesque de Bonaparte de recommencer par là un empire

d'Orient.

La guerre entre l'Angleterre et la France étant dès-lors sans objet qui

valut la peine de prolonger la lutte, et chacun des deux pays étant

assez fort dans ses bases pour que l'un eût à lui seul la puissance

d'effectuer aucun changement essentiel dans la condition de l'autre,

des préliminaires de paix furent signés à Londres, le 1er octobre, entre

M. Otto et lord Hawkesbury. La nouvelle en fut reçue avec des signes

extraordinaires de joie par chacune des deux nations.

Il n'existait plus aussi de mésintelligence entre la France et la

Russie, le premier consul n'ayant rien négligé pour captiver le fils et

le successeur de Paul Ier. Le plénipotentiaire russe, M. de Marckof,

usant de ses pleins pouvoirs, immédiatement après les préliminaires de

Londres, signa la paix définitive entre le czar et le consul, en

attendant la conclusion d'un nouveau traité de commerce.

Ce rapprochement opéré entre la France et la Russie, fut un coup de

parti pour le premier consul. A dater de cette époque heureuse, commença

au-dedans et au-dehors, cette extension de puissance dont il n'abusa que

trop depuis. Ce ne fut pas néanmoins sans éprouver, au sujet de son

traité avec la Russie, quelques contrariétés dans l'intérieur.

Communiqué au Tribunat où siégeaient les républicains les plus

prononcés, ce traité fut renvoyé à une commission chargée de l'examiner

et d'en rendre compte. Dans son rapport elle déclara que le mot _sujet_

qu'on y employait, avait excité la surprise, en ce qu'il ne s'accordait

pas avec l'idée qu'on avait conçue de la dignité de citoyens français.

Il fallut débattre le traité dans des conférences particulières, et les

tribuns n'en persistèrent pas moins à trouver le mot _sujet_

inconvenant, sans prétendre toutefois que ce fût un motif suffisant pour

rejeter le traité.

Dans le conseil privé qui eut lieu le soir même, nous eûmes beaucoup de

peine à calmer le premier consul, qui, dans cette difficulté suscitée

par le Tribunat, vit l'intention de le dépopulariser et de porter

atteinte à son pouvoir. Je lui représentai avec quelque énergie, après

avoir résumé l'état de l'opinion dans la capitale, qu'il importait de

ménager encore les restes de l'esprit républicain par une déférence

apparente. Il finit par se rendre à mes raisons.

Le conseiller d'état Fleurieu alla donner au Tribunat des explications

par une note sortie du cabinet même du premier consul, dans laquelle il

déclarait que dès long-temps le gouvernement français avait abjuré le

principe de dicter aucun traité, et que la Russie ayant paru désirer la

garantie réciproque des deux gouvernemens contre les troubles extérieurs

et intérieurs, il avait été convenu que ni l'un ni l'autre n'accorderait

aucune espèce de protection aux ennemis de l'autre État; et que c'était

pour arriver à ce but qu'avaient été rédigés les articles où le mot

_sujet_ était employé. Tout parut aplani et le traité fut approuvé par

le Corps législatif.

Il donna lieu, dans le cabinet, à un incident plus grave, qui excita au

plus haut degré le courroux du premier consul. Dans les articles secrets

du traité, les deux puissances contractantes se faisaient réciproquement

la promesse d'_arranger d'un commun accord les affaires d'Allemagne et

d'Italie_.

On sent combien il importait à l'Angleterre d'avoir promptement à sa

connaissance la preuve certaine de l'existence de ce premier chaînon de

la diplomatie continentale, qui rapprochait, à son détriment, les

intérêts politiques des deux plus puissans empires de l'Europe, qui par

là en devenaient tous deux les arbitres à son exclusion. Aussi les

articles secrets lui furent-ils vendus au poids de l'or, et son

cabinet, très-généreux pour ces sortes de confidences, paya aux

infidèles révélateurs la somme de 60,000 livres sterling. Instruit

bientôt de ce brigandage diplomatique, le premier consul me mande aux

Tuileries, et commence par accuser à la fois la police et son ministère

des relations extérieures: la police comme incapable d'empêcher ou de

découvrir les communications criminelles avec l'étranger; le ministère

de M. de Talleyrand comme trafiquant des secrets de l'État. Je m'appuyai

dans ma défense sur les intrigues de tous les temps, qu'aucun pouvoir au

monde ne pouvait se flatter d'empêcher; et quand je vis que les soupçons

du premier consul se portaient trop haut, je n'hésitai pas de lui dire

que j'avais lieu de croire, d'après mes informations, que le secret de

l'État avait été éventé par M. R.... L...., homme de confiance de M. de

Talleyrand, et ensuite livré et envoyé, soit directement en Angleterre,

soit à M. le comte d'Antraigues, agent de Louis XVIII, par M. B....

l'aîné, l'un des propriétaires du Journal des débats, ami particulier de

M. R.... L.... J'ajoutai que j'avais de fortes raisons de croire que cet

individu servait d'intermédiaire à la correspondance de l'étranger;

mais que dans tous les temps il était difficile à la police d'échanger

des données ou de simples indices en preuves matérielles; qu'elle ne

pouvait que mettre sur la voie. Le premier mouvement du consul fut

d'ordonner la traduction des deux prévenus devant une commission

militaire; je fis des représentations; de son côté, M. de Talleyrand

allégua qu'on pouvait tout aussi bien soupçonner de cette infidélité le

secrétaire de M. de Marckof, ou, peut-être même, quelque commis de la

chancellerie russe; mais il n'y avait pas un assez long intervalle

depuis la signature jusqu'à la divulgation, pour qu'on pût supposer que

le document eût passé à Saint-Pétersbourg, avant d'arriver à Londres.

Quoi qu'il en soit M. R... L... reçut un ordre de bannissement et fut à

Hambourg; M. B... l'aîné fut plus maltraité en apparence; des gendarmes

le déportèrent de brigade en brigade à l'île d'Elbe. Là, son exil fut

singulièrement adouci.

Je ne manquai pas, dans le cours de cette affaire, de rappeler au

premier consul qu'autrefois dans la haute diplomatie, il était passé en

maxime qu'après quarante jours il n'y avait plus aucun secret en Europe,

pour des cabinets dirigés par des hommes d'État. Ce fut sur cette base

que depuis il voulut monter sa chancellerie diplomatique.

Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome I · 第 11 / 20 段