investi du pouvoir suprême, ayant le droit de nomination et de
révocation à tous les emplois, et que les deux autres consuls auraient
voix consultative seulement, les objections s'élevèrent. Chazal, Daunou,
Courtois, Chénier, et d'autres encore y invoquèrent des limites
constitutionnelles; ils représentèrent que si le général Bonaparte
s'emparait de la dignité de magistrat suprême sans élection préalable,
il dénoterait l'ambition d'un usurpateur, et justifierait l'opinion de
ceux qui prétendaient qu'il n'avait fait la journée du 18 brumaire qu'à
son profit. Faisant pour l'écarter un dernier effort, ils lui offrirent
la dignité de généralissime avec le pouvoir de faire la guerre ou la
paix, et de traiter avec les puissances étrangères. «Je veux rester à
Paris, reprit Bonaparte avec vivacité et en se rongeant les ongles; je
veux rester à Paris, je suis consul.» Alors Chénier rompant le silence,
parla de liberté, de république, de la nécessité de mettre un frein au
pouvoir, insistant avec force et courage pour l'adoption de la mesure de
l'_absorption_ au Sénat. «Cela ne sera pas! s'écria Bonaparte en colère
et frappant du pied; il y aura plutôt du sang jusqu'aux genoux!...» A
ces mots qui changeaient en drame une délibération jusqu'alors mesurée,
chacun resta interdit, et la majorité enlevée remit le pouvoir, non à
trois consuls, le deuxième et troisième n'ayant que voix consultative,
mais à un seul nommé pour dix ans, rééligible, promulguant les lois,
nommant et révoquant à volonté tous les agens de la puissance exécutive,
faisant la paix ou la guerre, et enfin, se nommant lui-même. En effet,
Bonaparte, évitant de faire du Sénat une institution préalable, ne
voulut pas même être premier consul par le fait des sénateurs.
Soit dépit, soit orgueil, Sieyes refusa d'être l'un des consuls
accessoires; on s'y attendait, et le choix qui déjà était fait, _in
petto_, par Bonaparte, tomba sur Cambacérès et sur Lebrun, de nuance
politique différente. L'un conventionnel, ayant voté la mort, avait
embrassé la révolution dans ses principes ainsi que dans ses
conséquences, mais en froid égoïste; l'autre, nourri dans les maximes du
despotisme ministériel, sous le chancelier Maupeou dont il fut le
secrétaire intime, tenant peu aux théories, ne s'attachait guères qu'à
l'action du pouvoir; l'un, impuissant défenseur des principes de la
révolution et de ses intérêts, penchait pour le retour des distinctions,
des honneurs et des abus; l'autre était un avocat plus chaud, plus
intègre, de l'ordre social, des moeurs et de la foi publique. Tous deux
étaient éclairés, et probes quoique avides.
Quant à Sieyes, nommé sénateur, il concourut avec Cambacérès et Lebrun à
organiser le Sénat, dont il fut le premier président. En récompense de
sa docilité à laisser tomber le timon des affaires dans les mains du
général-consul, on lui décerna la terre de Crosne, don magnifique d'un
million, outre vingt-cinq mille livres de rentes comme sénateur, et
indépendamment de son pot-de-vin directorial de six cent mille francs,
qu'il appelait _sa poire pour la soif_. Déconsidéré dès-lors et anéanti
dans de mystérieuses sensualités, il fut annullé politiquement.
Un décret du 20 novembre portait que les deux précédens Conseils
législatifs se rassembleraient de plein droit en février 1820. Pour
mieux éluder ce décret dont l'exécution eût compromis le consulat, on
soumit la nouvelle constitution à l'acceptation du peuple français. Il
ne s'agissait plus de le réunir en assemblées primaires, en consacrant
de nouveau le principe de la démocratie, mais d'ouvrir dans toutes les
administrations et chez les officiers publics des registres sur lesquels
les citoyens devaient inscrire leurs votes. Ces votes s'élevèrent à
trois millions et plus, et je puis affirmer qu'il n'y eut dans le
recensement aucune fraude, tant la révolution de brumaire était reçue
favorablement par la grande majorité des Français.
Neuf fois en moins de sept ans, depuis la chute de l'autorité royale, la
nation avait vu le gouvernail changer de main et le vaisseau de l'État
se jeter sur de nouveaux écueils. Cette fois le pilote inspira
généralement plus de confiance. On le jugeait ferme et habile, et son
gouvernement se rapprochait d'ailleurs des formes de la stabilité.
Du jour où Bonaparte se déclara premier consul et fut reconnu comme
tel, il jugea que son règne datait réellement de cette époque et il ne
le dissimula point dans l'action intérieure de son gouvernement. On vit
le républicanisme perdre chaque jour de sa sombre austérité, et les
conversions se multiplier en faveur de l'unité du pouvoir.
Le consul nous persuadait et nous nous persuadions volontiers que cette
unité nécessaire dans le gouvernement ne porterait aucune atteinte à
l'oeuvre républicaine; et, en effet, jusqu'à la bataille de Marengo les
formes de la république subsistèrent; on n'osa pas s'écarter du langage
et de l'esprit de ce gouvernement. Bonaparte, premier consul,
s'astreignit à ne paraître en effet que le magistrat du peuple et le
chef des soldats.
Il prit les rênes du gouvernement le 25 décembre, et son nom fut
désormais à la tête des actes publics, innovation inconnue depuis la
naissance de la république. Jusqu'alors les chefs de l'État avaient
habité le palais du Luxembourg; nul n'avait encore osé envahir le
domicile des rois. Bonaparte, plus hardi, quitte le Luxembourg et vient
avec pompe et en grand appareil militaire occuper le château des
Tuileries, désormais le séjour du premier consul. Le Sénat siége au
Luxembourg et le Tribunat au Palais-Royal.
Cette magnificence plut à la nation, qui s'applaudit d'être représentée
d'une manière plus digne d'elle. La splendeur et l'étiquette reprirent
une partie de leur empire. Paris vit renaître les cercles, les bals, les
fêtes somptueuses. Observateur des convenances, rigide même en fait de
décence publique, Bonaparte, rompant les anciennes liaisons de Joséphine
et les siennes mêmes, bannit de son palais les femmes de moeurs
décriées, ou même suspectes, qui avaient figuré dans les cercles les
plus brillans et dans les intrigues du Luxembourg, sous le règne du
Directoire.
Les commencemens d'un nouveau règne sont presque toujours heureux; il en
fut de même du consulat, signalé par la réforme d'un grand nombre
d'abus, par des actes de sagesse et d'humanité, par le système de
justice et de modération qu'adoptèrent les consuls. Le rappel d'une
partie des députés frappés par les décrets du 19 fructidor, fut un grand
acte de sagesse, de fermeté et d'équité. Il en fut de même de la
clôture de la liste des émigrés. Les consuls accordèrent la radiation
d'un grand nombre de membres distingués de l'Assemblée constituante.
J'eus la satisfaction de faire rentrer et rayer de la liste fatale, le
célèbre Cazalès, de même que son ancien collègue Malouet, homme d'un
vrai talent et d'une probité intacte. Ainsi que moi, l'ex-constituant
Malouet avait professé jadis à l'Oratoire, et je lui portais une
affection extrême. On verra qu'il me paya d'un retour constant et
sincère.
La réorganisation de l'ordre judiciaire et l'institution des préfectures
marquèrent également les commencemens heureux du consulat, dont se
ressentit la composition des nouvelles autorités. Mais, il faut le dire,
ce tableau consolant fut bientôt rembruni. «Je ne veux pas gouverner en
chef débonnaire, me dit un soir Bonaparte; la pacification de l'Ouest ne
va pas; il y a trop de licence et de jactance dans les écrits!» Le
réveil fut terrible.
L'exécution du jeune Toustain, celle du comte de Frotté et de ses
compagnons d'armes, la suppression d'une partie des journaux, le style
menaçant des dernières proclamations, en glaçant d'effroi les
républicains et les royalistes, firent évanouir, dans presque toute la
France, les espérances si douces d'un gouvernement équitable et humain.
Je fis sentir au premier consul la nécessité de dissiper ces nuages. Il
s'adoucit, gagna les émigrés par des faveurs et des emplois; il rendit
les églises au culte catholique; tint les républicains en minorité ou à
l'écart, mais sans les persécuter; il se déclara le fléau des traitans.
Toutes les sources du crédit étaient ou taries ou anéanties à
l'avénement du consul, par l'effet du désordre, des dilapidations et du
gaspillage qui s'étaient glissés dans toutes les branches de
l'administration et des revenus publics. Il fallut créer des ressources
pour faire face à la guerre et à toutes les parties du service. On
emprunta douze millions au commerce de Paris; on s'assura vingt-quatre
millions de la vente des domaines de la maison d'Orange, et enfin on mit
en circulation cent cinquante millions de bons de rescriptions de rachat
de rentes. En décrétant ces opérations, le premier consul vit combien il
lui serait difficile de sortir de la tutelle ruineuse des traitans: il
les avait en horreur. La note suivante dont il me remit une copie plus
tard, le prévint et l'aigrit singulièrement contre nos principaux
banquiers et fournisseurs. Voici cette note:
«Les individus ci-après dénommés sont maîtres de la fortune publique:
ils donnent l'impulsion au cours des effets publics, et possèdent à eux
tous cent millions de capitaux environ; ils disposent en outre de
quatre-vingt millions de crédit, savoir: Armand Séguin, Vanderberg,
Launoy, Collot, Hinguerlot, Ouvrard, les frères Michel, Bastide, Marion
et Récamier. Les partisans du suisse Haller ont triomphé, parce que ce
Suisse, dont le premier consul ne veut pas adopter les plans de
finances, a prédit la baisse qui a lieu dans ce moment.»
Bonaparte ne pouvait soutenir l'idée de ces fortunes subites et si
colossales; on eût dit qu'il craignait d'y rester asservi. Il les
regardait généralement comme les fruits honteux des dilapidations et de
l'usure publique. Il n'avait accompli le 18 brumaire qu'avec l'argent
que lui avait prêté Collot, et il en était humilié. Joseph Bonaparte
lui-même ne fit l'acquisition de Morfontaine qu'avec les deux millions
que lui prêta Collot. «Oui, disait-il à son frère, vous voulez faire le
seigneur avec les écus d'autrui; mais c'est sur moi que tombera tout le
poids de l'usure.»
J'eus beaucoup de peine, ainsi que le consul Lebrun, à calmer ses
emportemens contre les banquiers et les fournisseurs, et à détourner les
mesures acerbes dont il aurait voulu dès-lors les frapper. Il comprenait
peu la théorie du crédit public, et l'on voyait qu'il avait un secret
penchant à traiter parmi nous la partie des finances dans le système
d'avanies adopté en Égypte, en Turquie et dans tout l'Orient. Il lui
fallut pourtant recourir à Vanderberg pour ouvrir la campagne; il lui
confia les fournitures. Ses ombrages s'étendaient sur toutes les parties
occultes du gouvernement. C'était toujours moi qu'il chargeait de
vérifier ou de contrôler les notes secrètes que les intrigans et les
postulans de places ne manquaient pas de lui faire parvenir. Par là on
voit combien mes fonctions étaient délicates; j'étais le seul qui pût
corriger ses préventions ou en triompher, en mettant chaque jour sous
ses yeux, par mes bulletins de police, l'expression de toutes les
opinions, de toutes les pensées, et le relevé des circonstances secrètes
dont la connaissance intéressait la sûreté ou la tranquillité de l'État.
J'eus soin, pour ne pas l'effaroucher, de rédiger à part tout ce qui
aurait pu le choquer dans ses conférences ou ses communications avec les
deux autres consuls. Mes rapports avec lui étaient trop fréquens pour ne
pas être scabreux. Mais je soutins le ton de la vérité et de la
franchise tempéré par le dévouement, et ce dévouement était sincère. Je
trouvai dans cet homme unique, précisément ce qu'il fallait pour régler
et maintenir cette _unité_ de pouvoir dans la puissance exécutive, sans
laquelle tout serait retombé dans le désordre et le chaos. Mais je le
trouvai avec des passions violentes, et une disposition naturelle au
despotisme qui prenait sa source dans son caractère et dans l'habitude
des camps. Je me flattais de lui opposer avec succès la digue de la
prudence et de la raison, et assez souvent je réussis au-delà de mes
espérances.
A cette époque, Bonaparte n'avait plus à redouter dans l'intérieur
aucune opposition matérielle, que celle de quelques bandes royalistes
qui, dans les départemens de l'Ouest et principalement dans le Morbihan,
avaient encore les armes à la main. En Europe, son pouvoir n'était ni
aussi affermi ni aussi incontesté. Il sentit parfaitement et à l'avance
qu'il ne pourrait jeter de profondes racines que par de nouvelles
victoires. Il en était avide.
Mais la France sortait d'une crise; ses finances étaient épuisées; si
l'anarchie était vaincue, le royalisme ne l'était point encore, et
l'esprit républicain fermentait sourdement en dehors de la sphère du
pouvoir. Quant aux armées françaises, malgré leurs avantages récens en
Hollande et en Suisse, elles étaient encore hors d'état de reprendre
l'offensive. L'Italie était perdue toute entière; les Apennins
n'arrêtaient même plus les soldats de l'Autriche.
Que fit Bonaparte? Bien conseillé par son ministre des affaires
étrangères, il mit à profit avec sagacité les passions de l'empereur
Paul Ier pour le détacher tout-à-fait de la coalition; puis il
apparut dans la politique ostensible de l'Europe, en mettant au jour sa
fameuse lettre au roi d'Angleterre; elle contenait des ouvertures dans
une forme insolite. Le premier consul y vit le double avantage de faire
croire à des vues pacifiques de sa part, et de persuader à la France,
après un refus auquel il s'attendait, qu'il fallait pour conquérir la
paix, objet de tous ses voeux, de l'argent, du fer et des soldats.
Quand un jour, au sortir de son conseil privé, il me dit d'un ton
d'inspiré qu'il était sûr de reconquérir l'Italie avant trois mois, je
vis d'abord un peu de jactance dans ce propos, et pourtant je fus
persuadé. Carnot, appelé depuis peu au ministère de la guerre, s'aperçut
comme moi qu'il était une chose que Bonaparte savait par-dessus tout, et
cette chose, c'était la science pratique de la guerre. Mais quand
Bonaparte m'eut dit positivement qu'il entendait qu'avant son départ
pour l'armée, tous les départemens de l'Ouest fussent tranquilles, et
qu'il en eut indiqué les moyens qui coïncidaient avec mes propres vues,
je vis que ce n'était pas seulement un guerrier, mais un rusé
politique. Je le secondai avec un bonheur dont il me sut gré.
Toutefois nous ne pûmes amener la dissolution de la ligue royaliste qu'à
la faveur d'un grand mobile: la séduction. A cet égard, le curé Bernier
et deux vicomtesses nous servirent à souhait en accréditant l'opinion
que Bonaparte travaillait pour replacer les Bourbons sur le trône.
L'amorce fut telle, que le roi lui-même, alors à Mittau, abusé par ses
correspondans de Paris, croyant l'instant favorable de réclamer sa
couronne, fit remettre au consul Lebrun, par l'abbé de Montesquiou, son
agent secret, une lettre adressée à Bonaparte, où, dans les termes les
plus nobles, il s'efforçait de lui persuader combien il s'honorerait en
le replaçant sur le trône de ses aïeux. «Je ne puis rien sur la France
sans vous, disait ce prince, et vous-même vous ne pouvez faire le
bonheur de la France sans moi; hâtez-vous donc....
En même temps Mgr. le comte d'Artois envoyait de Londres la duchesse
de Guiche, femme pétrie de grâces et d'esprit, pour ouvrir de son côté
une négociation parallèle par la voie de Joséphine, réputée l'ange
tutélaire des royalistes et des émigrés. Elle obtint des entrevues, et
j'en fus instruit par Joséphine elle-même, qui, d'après nos conventions,
cimentées par mille francs par jour, me tenait au courant de ce qui se
passait dans l'intérieur du château.
J'avoue que je fus piqué de n'avoir reçu de Bonaparte aucune direction
sur des circonstances aussi essentielles. Je me mis en oeuvre,
j'employai les grands moyens, et je sus d'une manière positive la
démarche que l'abbé de Montesquiou avait faite auprès du consul Lebrun.
J'en fis l'objet d'un rapport que j'adressai au premier consul, et où je
parlai également de la mission et des démarches de la duchesse de
Guiche; je lui représentai qu'en tolérant de pareilles négociations, il
faisait soupçonner qu'il cherchait à se ménager, dans les revers, un
moyen brillant de fortune et de sécurité; mais qu'il se méprenait par de
faux calculs, si toutefois un coeur aussi magnanime que le sien pouvait
s'arrêter à une politique si erronée; qu'il était essentiellement
l'homme de la révolution, et ne pouvait être que cela, et que, dans
aucune chance les Bourbons ne pourraient remonter sur le trône qu'en
marchant sur son propre cadavre.
Ce rapport, que j'eus soin de rédiger et d'écrire moi-même, lui prouva
que rien sur les secrets et la sûreté de l'État ne pouvait m'échapper;
il fit l'effet que j'en attendais, c'est-à-dire, une vive impression sur
l'esprit de Bonaparte. La duchesse de Guiche fut congédiée avec ordre de
repartir sans délai pour Londres, et le consul Lebrun fut tancé pour
s'être chargé, par une voie détournée, d'une lettre du roi. Mon crédit
prit dès-lors l'assiette qui convenait à la hauteur et à l'importance de
mes fonctions.
D'autres scènes allaient s'ouvrir, mais des scènes de sang et de
carnage, sur de nouveaux champs de bataille. Moreau, qui avait passé le
Rhin le 25 avril, avait déjà défait les Autrichiens dans trois
rencontres avant le 10 mai, quand Bonaparte, du 16 au 20, dans une
entreprise digne d'Annibal, passa le grand Saint-Bernard à la tête du
gros de l'armée de réserve. Surprenant l'ennemi inattentif ou abusé, qui
s'obstinait, sur le Var et vers Gênes à envahir la frontière de France,
il se dirige sur Milan par le val d'Aoste et le Piémont, et vient
couper les communications à l'armée autrichienne commandée par Melas.
L'autrichien déconcerte se concentre pourtant sous le canon
d'Alexandrie, au confluent du Tanaro et de la Bormida, et marche, à la
suite de quelques défaites partielles, courageusement au-devant du
premier consul, qui, de son côté, arrivait sur lui dans la même
direction.
L'événement décisif se préparait et laissait tous les esprits en
suspens. Les sentimens et les opinions fermentaient dans Paris,
particulièrement dans les deux partis extrêmes, le populaire et le
royaliste. Les républicains modérés n'étaient pas moins émus; ils
voyaient, avec une sorte de défiance à la tête du gouvernement, un
général, plus enclin à se servir du canon et du sabre, que du bonnet de
la liberté et de la balance de la justice. Les mécontens nourrissaient
l'espoir que celui qu'ils appelaient déjà le Cromwell de la France
serait arrêté dans sa course, et qu'élevé par la guerre il périrait par
la guerre.
On était dans ces dispositions, quand, dans la soirée du 20 juin,
arrivent deux couriers du commerce avec des nouvelles de l'armée
annonçant que le 14, à cinq heures du soir, la bataille livrée près
d'Alexandrie avait tourné au désavantage de l'armée consulaire qui était
en retraite; mais qu'on se battait encore. Cette nouvelle, répandue avec
la rapidité de l'éclair dans toutes les classes intéressées, produisit
sur les esprits l'effet de l'étincelle électrique sur le corps humain.
On se cherche, on se rassemble; on va chez Chénier, chez Courtois, à la
coterie Staël; on va chez Sieyes; on va chez Carnot. Chacun prétend
qu'il faut tirer de la griffe du corse la république qu'il met en péril;
qu'il faut la reconquérir plus libre et plus sage; qu'il faut un premier
magistrat, mais qui ne soit ni dictateur arrogant, ni empereur des
soldats. Tous les regards, toutes les pensées se tournent vers Carnot,
ministre de la guerre. J'apprends à la fois la nouvelle et la
fermentation qu'elle occasionne; je cours à l'instant chez les deux
consuls et je les trouve consternés. Je m'attache à remonter leur moral;
mais en rentrant chez moi, je l'avoue, ma tête eut besoin de toute sa
force. Mon salon était plein; je n'eus garde de me montrer; on vint
assiéger mon cabinet. En vain je ne veux voir que des intimes; les chefs
de file percent jusqu'à moi. Je me tue de dire à tout le monde qu'il y a
de l'exagération dans les nouvelles; que c'est peut-être même une
combinaison d'agiotage; que sur le champ de bataille d'ailleurs
Bonaparte a toujours fait des miracles.»Attendez surtout, point de
légèreté, point d'imprudence, ajoutai-je, point de propos envenimés, et
rien d'ostensible ni d'hostile.»
Le lendemain, le courrier du premier consul arrive chargé des lauriers
de la victoire; le désenchantement des uns ne peut étouffer l'ivresse
générale. La bataille de Marengo, telle que la bataille d'Actium,
faisait triompher notre jeune triumvir, et l'élevait au faîte du
pouvoir, aussi heureux, mais moins sage que l'Octave de Rome. Il était
parti le premier magistrat d'un peuple encore libre, et il allait
reparaître en conquérant. On eût dit, en effet, qu'à Marengo il avait
moins conquis l'Italie que la France. De cette époque date le premier
essor de cette flatterie dégoûtante et servile dont tous les
magistrats, toutes les autorités l'enivrèrent pendant les quinze années
de sa puissance. On vit un de ses Conseillers d'état, nomme Roederer,
faisant déjà de son nouveau maître une divinité, lui appliquer dans un
journal le vers si connu de Virgile:
_Deus nobis hæec otia fecit._
Je prévis les suites fatales qu'auraient pour la France et pour son chef
cette tendance adulatrice indigne d'un grand peuple. Mais l'ivresse
était au comble et le triomphe complet. Dans la nuit du 2 au 3 juillet
arrive le vainqueur.
Je remarquai dès l'abord sur ses traits quelque chose de contraint et de
morose. Dans la soirée même, à l'heure du travail, entrant dans son
cabinet, il jette sur moi un regard sombre et se répand en éclats. «Eh
bien! on m'a cru perdu et on voulait essayer encore du Comité de salut
public!... Je sais tout... et c'étaient des hommes que j'ai sauvés, que
j'ai épargnés! Me croient-ils un Louis XVI? qu'ils osent, et ils
verront! Qu'on ne s'y trompe plus. Une bataille perdue est pour moi une
bataille gagnée.... Je ne crains rien; je ferai rentrer tous ces
ingrats, tous ces traîtres dans la poussière.... Je saurai bien sauver
la France en dépit des factieux et des brouillons....» Je lui
représentai qu'il n'y avait eu qu'un accès de fièvre républicaine
excitée par un bruit sinistre, bruit que j'avais démenti et dont j'avais
atténué les effets; que mon rapport aux deux consuls, dont je lui avais
transmis la copie, le mettait à même d'apprécier à sa juste valeur ce
petit mouvement de fermentation et d'égarement; qu'enfin le dénouement
était si magnifique et la satisfaction si générale qu'on pouvait bien
supporter quelques ombres qui faisaient encore mieux ressortir l'éclat
du tableau.--«Mais vous ne me dites pas tout, reprend-il. Ne voulait-on
pas mettre Carnot à la tête du gouvernement? Carnot qui s'est laissé
mystifier au 18 fructidor, incapable de garder deux mois l'autorité, et
qu'on ne manquerait pas d'envoyer périr à Sinnamary!...» J'affirmai que
la conduite de Carnot avait été irréprochable, et j'observai qu'il
serait bien dur de le rendre responsable de projets extravagans enfantés
par des têtes malades, et dont lui, Carnot, n'avait eu aucune idée.
Il se tut; mais l'impression était profonde. Il ne pardonna point à
Carnot, qui, à quelque temps de là, se vit dans la nécessité de résigner
le porte-feuille de la guerre. Vraisemblablement j'aurai partagé sa
disgrâce anticipée, si Cambacérès et Lebrun n'avaient pas été témoins de
la circonspection de ma conduite et de la sincérité de mon dévouement.