Plus ombrageux en devenant plus fort, le premier consul s'arma de

précaution et s'entoura d'un appareil plus militaire. Ses préventions et

ses défiances se portaient plus particulièrement sur ceux qu'il appelait

des _obstinés_, soit qu'ils voulussent rester attachés au parti

populaire, soit qu'ils ne s'exhalassent qu'en plaintes à la vue de la

liberté mourante. Je proposai des moyens doux pour ramener au giron du

gouvernement, des hommes aigris; je demandai la faculté de gagner les

chefs de file par des pensions, des largesses ou des places; j'eus carte

blanche pour l'emploi des moyens pécuniaires; mais mon crédit n'alla pas

jusqu'à la distribution des emplois et des faveurs publiques. Je vis

clairement que le premier consul persistait dans le système de

n'admettre qu'en minorité les républicains dans les hauts emplois et

dans ses conseils, et qu'il voulait y maintenir en force les partisans

de la monarchie et du pouvoir absolu. A peine si j'avais eu le crédit de

faire nommer une demi-douzaine de préfets. Bonaparte n'aimait pas le

Tribunat, parce qu'il y avait là un noyau de républicains tenaces. On

savait qu'il redoutait surtout les écervelés et les enragés désignés

sous le nom d'anarchistes, hommes toujours prêts à servir d'instrumens

aux complots et aux révolutions. Ses défiances et ses allarmes étaient

excitées par les hommes qui l'entouraient et qui le poussaient à la

monarchie; tels que Portalis, Lebrun, Cambacérès, Clarke, Champagny,

Fleurieu, Duchâtel, Jollivet, Benezech, Emmery, Roederer, Cretet,

Regnier, Chaptal, Dufresne et tant d'autres. Qu'on y ajoute les rapports

secrets et les correspondances clandestines que lui adressaient, dans le

même sens, des hommes qui en avaient reçu la mission, et qui suivaient

la tendance ou le torrent de l'opinion du jour. Je n'y étais pas

épargné; j'y étais en butte aux insinuations les plus malveillantes; mon

système de police y était souvent décrié et dénoncé. J'avais contre moi

Lucien, alors ministre de l'intérieur, qui avait aussi sa police

particulière. Essuyant parfois des reproches du premier consul sur des

faits qu'il croyait ensevelis dans l'ombre, il me soupçonnait de le

faire épier pour le compromettre dans mes rapports. J'avais l'ordre

formel de ne rien céler, tant sur les bruits populaires, que sur les

bruits de salon. Il en résultait que Lucien, abusant de son crédit et de

sa position, tranchant du _roué_, enlevant des femmes à leurs maris,

trafiquant des licences d'exportation de grains, était souvent l'objet

de ces bruits et de ces rumeurs. Comme chef de la police, je ne devais

pas dissimuler combien il importait que les membres de la famille du

premier consul fussent irréprochables, et ne s'attirassent pas le décri

public.

On sent dans quel conflit je dus me trouver engagé; j'avais heureusement

dans mes intérêts Joséphine; je n'avais pas Duroc contre moi, et le

secrétaire intime m'était dévoué. Cet homme plein d'habileté et de

talens, mais dont l'âpreté pécuniaire causa bientôt la disgrâce, s'est

toujours montré si cupide qu'il n'est pas besoin de le nommer pour le

désigner. Dépositaire des papiers et des secrets de son maître, il

découvrit que je dépensais cent mille francs par mois, pour veiller

incessamment sur les jours du premier consul. L'idée lui vint de me

faire payer les avis qu'il me donnerait pour me mettre à même de remplir

le but que je me proposais. Il vint me trouver et m'offrit de m'informer

exactement de toutes les démarches de Bonaparte moyennant 25,000 francs

par mois; il me présenta cette offre comme une économie de 900,000 fr.

par année. Je n'eus garde de laisser échapper l'occasion de prendre à

mes gages le secrétaire intime du chef de l'État, qu'il m'importait tant

de suivre à la piste pour connaître ce qu'il avait fait, comme ce qu'il

devait faire. La proposition du secrétaire fut acceptée, et chaque mois

très-exactement il recevait en blanc son mandat de 25,000 francs, pour

faire retirer à la caisse la somme promise. J'eus de mon côté à me louer

de sa dextérité et de son exactitude. Mais je me gardai bien

d'économiser sur les fonds que j'employais à garantir la personne de

Bonaparte de toute attaque imprévue. Le château seul m'absorbait plus

de la moitié de mes cent mille francs disponibles chaque mois. A la

vérité, par là je fus très-exactement informé de ce qu'il m'importait de

savoir, et je pus contrôler mutuellement les informations du secrétaire

par celles de Joséphine, et celles-ci par les rapports du secrétaire. Je

fus plus fort que tous mes ennemis réunis ensemble. Que fit-on alors

pour me perdre? on m'accusa formellement, auprès du premier consul, de

protéger les républicains et les démagogues; on alla jusqu'à désigner le

général Parain, qui m'était personnellement attaché, comme

l'intermédiaire dont je me servais pour endoctriner les anarchistes et

leur distribuer de l'argent. Le fait est que j'usai de toute mon

influence ministérielle pour déjouer les projets des écervelés, pour

calmer leurs ressentimens, pour les détourner de former aucun complot

contre le chef de l'État, et que plusieurs m'étaient redevables de

secours et des avertissemens les plus salutaires. Je n'usai en cela que

de la latitude qui m'était donnée dans mes attributions de haute police;

je pensais, et je pense encore qu'il vaut mieux prévenir les attentats

que d'avoir à les punir. Mais, à force de me rendre suspect, on finit

par exciter la défiance du premier consul. Bientôt, imaginant des

prétextes, il mutila mes attributions, pour que le préfet de police fût

chargé spécialement de la surveillance des enragés. Ce préfet, ancien

avocat, homme avide, aveuglément dévoué au pouvoir; homme de justice

avant la révolution, qui s'étant insinué avec adresse au bureau central,

s'était fait nommer préfet de police après le 18 brumaire, c'était

Dubois. Pour se créer un petit ministère à part, il me suscitait des

tracasseries sur les fonds secrets, et il fallut que je lui fisse, sur

la curée des jeux, sa grosse part, sous prétexte que l'argent était le

nerf de toute police politique. Mais plus tard je parviens à le

confondre dans l'emploi des fonds de son budget prélevés sur les vices

bas et honteux qui déshonorent la capitale.

Cependant la maxime machiavélique _divide et impera_ ayant prévalu, il y

eut bientôt quatre polices distinctes: la police militaire du château

faite par les aides-de-camp et par Duroc; la police des inspecteurs de

la gendarmerie; la police de la préfecture faite par Dubois; et la

mienne. Quant à la police du ministère de l'intérieur, je ne tardais pas

à l'anéantir comme on le verra bientôt. Ainsi tous les jours le premier

consul recevait quatre bulletins de police séparés, provenant de sources

différentes et qu'il pouvait comparer entre eux, sans compter les

rapports de ses correspondans affidés. C'était ce qu'il appelait tâter

le pouls à la république. On la regardait comme bien malade dans ses

mains. Tout ce que j'aurais pu faire pour la soutenir aurait tourné

contre elle. Mes adversaires travaillaient à me réduire à une simple

police administrative et de théorie; mais je n'étais pas homme à le

souffrir. Le premier consul lui-même, je dois lui rendre cette justice,

sut résister avec fermeté à toutes les tentatives de ce genre. Il dit

qu'en voulant ainsi le priver de mes services, on l'exposerait à rester

désarmé en présence des contre-révolutionnaires; que personne mieux que

moi ne faisait la police des agens de l'Angleterre et des chouans, et

que mon système lui convenait. Je sentis pourtant que je n'étais plus

qu'un contre-poids dans la machine du gouvernement.

D'ailleurs sa marche était subordonnée plus ou moins au cours des

événemens publics et aux chances de la politique.

Tout alors semblait présager une paix prochaine. La journée de Marengo

avait fait tomber au pouvoir du consul, par l'effet d'une convention

militaire plus étonnante que l'issue de la bataille elle-même, le

Piémont, la Lombardie, Gênes, les plus fortes places de la haute Italie.

Ce n'était qu'après avoir rétabli la république cisalpine qu'il était

parti de Milan.

De son côté, Moreau, s'approchant de Vienne après s'être emparé de

Munich, les Autrichiens de ce côté sollicitèrent aussi un armistice,

celui d'Italie ne s'étendant point jusqu'en Allemagne. Moreau y

consentit, et le 15 de juillet des préliminaires de paix furent signés à

Paris, entre l'Autriche et la France.

Des succès si décisifs, loin de désarmer les républicains mecontens, les

irritaient de plus en plus. Par ses formes absolues et militaires,

Bonaparte s'en faisait des ennemis acharnés. Dans les rangs même de

l'armée on comptait alors un grand nombre d'opposans, que l'esprit

républicain portait à former des associations secrètes. Des officiers

généraux, des colonels en tenaient les fils mystérieux. Ils se

flattaient d'avoir dans leur parti Bernadotte, Augereau, Jourdan, Brune,

et Moreau lui-même qui, déjà se repentait d'avoir aidé à l'élévation de

celui qui s'érigeait en maître. A la vérité, aucun signe visible, aucune

donnée positive n'éclairait le gouvernement sur ces trames; mais

quelques indices et des révélations décousues le portèrent à déplacer

fréquemment, d'un lieu à un autre, les corps et les officiers qui

étaient l'objet de ses soupçons.

Dans Paris les choses étaient dans un état plus grave, et l'action des

mécontens plus sensible. On tenait les plus ardens éloignés des emplois

et on les surveillait. J'étais instruit que, depuis l'établissement du

gouvernement consulaire, ils avaient des assemblées secrètes et

formaient des complots. C'était à les faire avorter que j'apportais tous

mes soins; par là j'espérais ralentir la tendance naturelle du

gouvernement à réagir sur les hommes de la révolution. J'avais même

obtenu, de la part du premier consul, quelques démonstrations

extérieures favorables aux idées républicaines. Par exemple, à

l'anniversaire du 14 juillet, qui venait d'être célébré sous les

auspices de la Concorde, le premier consul avait porté, au milieu d'un

banquet solennel ce toast remarquable: _Au peuple français notre

souverain!_ J'avais distribué beaucoup de secours aux patriotes indigent

et malheureux; d'un autre côté; par la vigilance de mes agens et par des

avertissemens utiles, je retenais dans l'inaction et dans le silence les

plus ardens de ces boute-feux qui, avant le départ de Bonaparte pour

l'Italie, s'étaient réunis et avaient formé le projet de le faire périr

sur la route, aux environs de la capitale. Depuis son retour et depuis

ses triomphes, les passions devenaient aveugles et implacables. Il y eut

des conciliabules, et l'un des plus furieux, affublé d'un habit de

gendarme, jura d'assassiner Bonaparte à la Comédie française. Mes

dispositions, combinées avec celles du général Lannes, chef de la

contre-police, firent évanouir ce complot. Mais une conspiration

manquée était aussitôt suivie d'une autre. Comment se flatter de

contenir long-temps des hommes d'un caractère turbulent et d'un

fanatisme indomptable, vivant d'ailleurs dans un état de détresse si

propre à les irriter? C'est avec de pareils instrumens qu'on forme et

qu'on entretient les conjurations.

Je reçus bientôt l'avis que Juvenot, ancien aide-camp d'Henriot, avec

une vingtaine d'enragés, complottait d'attaquer et de tuer le premier

consul à la Malmaison. J'y mis obstacle et je fis arrêter Juvenot. Mais

il était impossible d'obtenir aucun aveu; on ne pouvait pénétrer le

secret de ces trames ni en atteindre les véritables auteurs. Fion,

Dufour et Rossignol passaient pour les principaux agens de la

conspiration; Talot et Laignelot pour ses directeurs invisibles. Ils

avaient un pamphlétaire à eux: c'était Metge, homme résolu, actif,

introuvable.

Vers la mi-septembre on eut indice d'un complot qui avait pour objet

d'assassiner le premier consul à l'Opéra. Je fis arrêter et conduire à

la prison du Temple Rossignol et quelques hommes obscurs qui étaient

soupçonnés. Les interrogatoires ne donnant aucune lumière, je les fis

mettre en liberté avec ordre de les suivre. Quinze jours après, le même

complot fut repris, du moins le nommé Harel, l'un des complices, dans

l'espoir de grandes récompenses, fit, de concert avec le commissaire des

guerres Lefebvre, des révélations à Bourienne, secrétaire du premier

consul. Harel, appelé lui-même, corrobora ses premières informations et

désigna tous les conjurés. C'étaient, selon lui, Cerrachi et Diana,

réfugiés romains; Arena, frère du député corse qui s'était déclaré

contre le premier consul; le peintre Topino-Lebrun, patriote fanatique,

et Demerville, ancien commis du Comité de salut public, intimement lié

avec Barrère. Cette affaire me valut au château une assez vive sortie

mêlée de reproches et d'aigreur. Heureusement je n'étais pas pris au

dépourvu. «Général consul, répondis-je avec calme, si le dévouement

indiscret du dénonciateur eût été moins intéressé, il serait venu à moi

qui tiens et dois tenir tous les fils de la haute police, et qui

garantis la sûreté de son chef contre toute conspiration organisée, car

il n'y a aucun moyen de répondre de la fureur isolée d'un scélérat

fanatique. Ici, nul doute, il y a complot ou du moins un projet réel

d'attentat. J'en avais moi-même connaissance et je faisais observer les

moteurs insensés qui semblaient s'abuser sur la possibilité de

l'exécution. Je puis produire la preuve de ce que j'avance en faisant

comparaître sur-le-champ l'homme de qui je tenais mes informations.»

C'était Barrère, chargé alors de la partie politique des journaux écrits

sous l'influence ministérielle. «Eh bien! qu'on le fasse venir, répondit

Bonaparte d'un ton animé, et qu'il aille faire sa déclaration au général

Lannes, déjà saisi de cette affaire, avec qui vous vous concerterez.»

Je vis bientôt que la politique du premier consul le portait à donner un

corps à une ombre, et qu'il voulait feindre d'avoir couru un grand

danger. On arrêta (et ceci me fut étranger) qu'on ferait tomber les

conjurés dans un piège qu'Harel serait chargé de dresser, en leur

procurant, comme il le leur avait promis, quatre hommes armés, disposés

à l'assassinat du premier consul, dans la soirée du 10 octobre, à la

représentation de l'opéra des Horaces.

Ceci arrêté, le consul, dans un conseil privé où ne fut point appelé le

ministre de la guerre, parla des dangers dont il était environné, des

complots des anarchistes et des démagogues, et de la mauvaise direction

que donnaient à l'esprit public des hommes d'un républicanisme irritable

et farouche; il cita Carnot, en lui reprochant ses liaisons avec les

hommes de la révolution et son humeur sauvage. Lucien parla dans le même

sens et d'une manière plus artificieuse; et il s'en référa (la scène

était concertée) à la prudence et à la sagesse des consuls Cambacérès et

Lebrun, qui, alléguant la raison d'état, dirent qu'il fallait retirer à

Carnot le porte feuille de la guerre. Le fait est que Carnot s'était

permis, plusieurs fois de défendre les libertés publiques, et de faire

des remontrances au premier consul sur les faveurs accordées aux

royalistes, sur la pompe royale de sa cour et sur le penchant qu'avait

Joséphine à jouer le rôle d'une reine, en réunissant autour d'elle des

femmes, dont le nom et le rang flattaient son amour-propre. Le lendemain

Carnot, sur l'avis que j'avais été autorisé à lui donner, envoya sa

démission.

Le jour suivant eut lieu, à la représentation des Horaces, le simulacre

d'attentat contre la personne du premier consul. Là, des hommes apostés

par la contre-police, et sur le compte desquels les conjurés avaient été

abusés, arrêtèrent eux-mêmes Diana, Cerrachi et leurs complices.

Cette affaire fit grand bruit; c'est ce qu'on voulait. Toutes les

autorités premières vinrent féliciter le premier consul d'avoir échappé

au danger. Dans sa réponse au Tribunat, il dit qu'il n'en avait pas

réellement couru; qu'indépendamment de l'assistance de tous les citoyens

qui ce jour là se trouvaient à la représentation à laquelle il

assistait, il avait avec lui un piquet de sa brave garde.... «Les

misérables! ajouta-t-il, n'auraient pu supporter ses regards!...»

Je proposai immédiatement des mesures de surveillance et de précaution

pour l'avenir, entre autres de désarmer tous les villages sur la route

de Paris à la Malmaison, et de faire explorer les maisons isolées sur la

même route. Des instructions particulières furent rédigées pour que les

agens de police redoublassent de surveillance. La contre-police du

château arrêta aussi des mesures extraordinaires; on n'approcha plus

aussi facilement du chef de l'État; tous les abords par lesquels il

arrivait aux salles de spectacle furent garantis d'un attentat

individuel.

Tout gouvernement qui commence, saisit d'ordinaire l'occasion d'un

danger qu'il a conjuré, soit pour s'affermir, soit pour étendre son

pouvoir; il lui suffit d'échapper à une conspiration pour acquérir plus

de force et de puissance. Par instinct, le premier consul était porté à

suivre cette politique adoptée par tous ses devanciers. Dans cette

dernière circonstance, il y fut plus, particulièrement excité par son

frère Lucien, tout aussi ambitieux que lui, quoique dans d'autres formes

et dans un autre genre. Il n'avait pas échappé à Lucien qu'il gênait et

offusquait son frère, soit en se prévalant avec trop d'orgueil et de

complaisance des succès de la journée du 18 brumaire, soit en voulant

exercer une trop grande prépondérance dans l'action du gouvernement. Il

avait eu d'abord l'arrière-pensée de porter Bonaparte à établir une

sorte de _duumvirat_ consulaire, au moyen duquel il eût retenu dans ses

mains toute la puissance civile, et partagé, ainsi le pouvoir avec un

frère qui n'entendait à aucun partage. Ce plan ayant échoué, il chercha

tous les moyens, de remonter son crédit qui déclinait à cause de ses

exigences et de cette barrière de fer qu'il trouvait devant lui, après

avoir tant contribué lui-même à l'élever. Profitant de l'impression

produite par cette espèce de conjuration républicaine qu'on venait

d'étouffer, exagérant à son frère l'inconvénient de la mobilité de son

pouvoir et les dangers que lui susciterait l'esprit républicain, il

espéra le porter dès-lors à établir une sorte de monarchie

constitutionnelle, dont il eût été lui-même le ministre dirigeant et le

support. J'étais ouvertement opposé à ce plan alors impraticable, et je

savais que le premier consul lui-même, quoique dévoré de la passion de

rendre son autorité inamovible, fondait le succès de ses empiétemens sur

d'autres combinaisons.

Toutefois Lucien persista dans ses projets, et voulant parachever

l'oeuvre qui selon lui n'était encore qu'ébauchée, se croyant sûr au

moins de l'assentiment tacite de son frère, il fit composer et imprimer

secrètement un écrit ayant pour titre: _Parallèlle de Cromwell, Monck

et Bonaparte_, où la cause et les principes de la monarchie étaient

ouvertement prêches et préconisés. Cette brochure ayant été tirée à

profusion, Lucien en fit faire dans son bureau particulier autant de

paquets sous bande, qu'il y avait de préfectures, et chaque paquet

contenant des exemplaires en nombre égal à celui, des fonctionnaires de

chaque département. Aucun avis officiel n'accompagnait, il est vrai, cet

envoi fait à chaque préfet par la voie de la diligence; mais le

caractère de l'envoi, les adresses portant tous les signes d'une missive

ministérielle et d'autres indices, faisaient assez connaître là source

et l'intention politique d'une pareille publication. J'en eus le même

jour un exemplaire à l'insu de Lucien; et courant à la Malmaison, je le

mis sous les yeux du premier consul, avec un rapport où j'exposai les

inconvénient graves d'une initiative aussi mal déguisée; je la qualifiai

d'intempestive et d'imprudente, et je puisai la force de mes argumens

dans l'état de sourde irritation où se trouvaient les esprits dans

l'armée, principalement parmi les généraux et officiers supérieurs qui,

peu attachés personnellement à Bonaparte, et n'étant redevables de leur

fortune militaire qu'à la révolution, tenaient encore plus qu'on ne

pensait aux principes et aux formes républicaines; je dis qu'on ne

pouvait sans danger y faire succéder brusquement un établissement

monarchique, suspect à tous ceux qui à l'avance criaient à l'usurpation;

je finis enfin par faire sentir combien de pareilles tentatives étaient

prématurées, et j'obtins de suite l'ordre d'arrêter avec éclat la

propagation d'un pareil écrit.

J'ordonnai de suite qu'on en arrêtât la circulation, et, pour mieux

écarter le soupçon qu'il eût l'attache du gouvernement, je le qualifiai

dans ma lettre ministérielle, d'_oeuvre d'une méprisable et coupable

intrigue_. Lucien, furieux et jugeant que je ne me serais pas servi de

pareilles expressions sans y être autorisé, courut à son, tour à la

Malmaison provoquer une explication qui fut orageuse. A compter de

cette, époque l'opposition entre, les deux frères prit un caractère

d'animosité qui finit par dégénérer en scènes violentes. Il est positif

qu'un jour Lucien, à la suite d'une altercation très-vive, jeta sur le

bureau de son frère, avec humeur, son porte-feuille de ministre, en

s'écriant qu'il se dépouillait d'autant plus volontiers de tout

caractère public, qu'il n'y avait trouvé que supplice avec un pareil

despote, et que de son côté, le frère outragé appela ses aides-de-camp

de service pour faire sortir de son cabinet _ce citoyen_ qui manquait au

premier consul.

Les convenances et la raison d'état réunies réclamaient la séparation

des deux frères, sans plus d'éclat ni de déchiremens. Nous y

travaillâmes M. de Talleyrand et moi; tout fut politiquement concilié;

bientôt Lucien se mit en route pour Madrid, avec le titre d'ambassadeur

et avec la mission expresse de faire changer les dispositions du roi

d'Espagne et de le porter à la guerre contre le Portugal, royaume que le

premier consul voyait avec dépit rester sous la dépendance de

l'Angleterre.

Les causes et les circonstances du départ de Lucien ne pouvaient guère

rester secrètes. On ne manqua pas à cette occasion, dans les

correspondances privées et dans les salons de Paris, de me mettre en

scène; de me représenter comme l'ayant emporté dans une lutte de faveur

sur le frère même du premier consul; on prétendit que par là j'avais

fait prévaloir le parti de Joséphine et des Beauharnais sur le parti des

frères Bonaparte. Il est vrai que, dans l'intérêt de la marche et de

l'unité du pouvoir, j'étais intimement persuadé que l'influence douce et

bénigne des Beauharnais était préférable aux empiétemens excessifs et

impérieux d'un Lucien, qui à lui seul aurait voulu régenter l'État et ne

laisser à son frère que la conduite de l'armée.

A des querelles domestiques du palais, succédèrent au-dehors de

nouvelles trames ourdies par les partis extrêmes. Dès la fin d'octobre,

les enragés avaient renoué leurs projets sinistres; je m'aperçus qu'ils

étaient organisés avec un secret et avec une habileté qui déconcertaient

toutes les polices. Il se forma vers cette époque, par des démagogues et

par des royalistes, deux complots parallèles et presque identiques

contre la vie du premier consul. Comme le dernier, qui fut le plus

dangereux parce qu'il fut tramé tout-à-fait dans l'ombre, m'a paru

depuis se rattacher à la situation politique où se trouvait alors le

chef du gouvernement, je ferai de cette situation le résumé en peu de

mots.

L'empereur d'Autriche avait reçu la nouvelle des préliminaires de paix

signés en son nom, à Paris, par le comte de Saint-Julien, au moment même

où ce monarque signait avec l'Angleterre un traité de subsides. Placé

ainsi entre la paix et l'or des Anglais, le cabinet de Vienne se décida

courageusement à courir de nouveau le hasard des batailles. M. de

Saint-Julien fut jeté dans une forteresse pour avoir excédé ses

pouvoirs, et l'armistice devant expirer sous peu, on fit de part et

d'autre des préparatifs pour renouveler les hostilités. L'armistice fut

pourtant prorogé jusqu'en décembre. Ainsi, des deux côtés, on flottait

entre la paix et la guerre. Le premier-consul et son gouvernement

désiraient alors la paix, qui allait dépendre uniquement des opérations

de Moreau en Allemagne, de Moreau, dont Bonaparte enviait déjà la gloire

importune.

Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome I · 第 9 / 20 段