Cependant le plus effroyable tumulte régnait dans la salle. Ferme au

fauteuil de la présidence, Lucien faisait de vains efforts pour rétablir

le calme, demandant avec instance à ses collègues que son frère fût

rappelé, entendu; et n'obtenant d'autre réponse que des cris: _hors la

loi! aux voix la mise hors la loi contre le général Bonaparte!_ On alla

jusqu'à le sommer de mettre aux voix la mise hors la loi contre son

frère. Lucien indigné quitte le fauteuil, abdique la présidence et en

dépose les marques. Il descendait à peine de la tribune, que des

grenadiers arrivent, l'enlèvent et l'emmènent au dehors. Lucien interdit

apprend que c'est par ordre de son frère, qui l'appelle à son secours,

décidé à employer la force pour dissoudre la législature. Tel était

l'avis de Sieyes; relégué dans une chaise attelée de six chevaux de

poste, il attendait l'issue de l'événement à la grille de Saint-Cloud.

Il n'y avait plus à balancer. Pâles et tremblans, les plus zélés

partisans de Bonaparte étaient pétrifiés, tandis que les plus timides se

déclaraient déjà contre son entreprise. On remarquait Jourdan et

Augereau se tenant à l'écart, épiant l'instant favorable d'entraîner les

grenadiers dans le parti populaire. Mais Sieyes, Bonaparte et

Talleyrand, venus à Saint-Cloud avec Roederer, avaient jugé, ainsi que

moi que, le parti n'avait _ni bras ni tête_. Lucien, inspirant à

Bonaparte toute son énergie, monte à cheval, et, en sa qualité de

président, requiert le concours de la force pour dissoudre l'assemblée.

Il entraîne les grenadiers, qui se portent en colonnes serrées,

conduits par Murat, dans la salle des Cinq cents, tandis que le colonel

Moulins fait battre la charge. La salle envahie au bruit des tambours et

aux cris des soldats, les députés sautent par les fenêtres, jettent leur

toge et se dispersent.

Tel fut le dénouement de la journée de Saint-Cloud (19 brumaire, 10

novembre). Bonaparte en fut particulièrement redevable à l'énergie de

son frère Lucien, à la décision de Murat, et peut-être à la faiblesse

des généraux qui, lui étant opposés, n'osèrent se montrer à visage

découvert.

Mais il fallait rendre nationale une journée anti-populaire, où la force

avait triomphé d'une cohue de représentation qui n'avait montré ni

véritable orateur ni chef. Il fallait sanctionner ce que l'histoire

appellera le triomphe de l'usurpation militaire.

Sieyes, Talleyrand, Bonaparte, Roederer, Lucien et Boulay de la Meurthe,

qui étaient l'âme de l'entreprise, décident qu'il faut se hâter de

rassembler les députés de leur parti errans dans les appartemens et dans

les corridors de Saint-Cloud. Boulay et Lucien se mettent à leur

recherche, en rassemblent vingt-cinq ou trente et les constituent en

Conseil des cinq cents. De ce conciliabule, sort bientôt un décret

d'urgence portant que le général Bonaparte, les officiers généraux et

les troupes qui l'ont secondé ont bien mérité de la patrie. Les meneurs

arrêtent ensuite qu'on établira en faits, dans les journaux du

lendemain, que plusieurs députés ont voulu assassiner Bonaparte et que

la majorité du Conseil a été dominée par une minorité d'assassins.

Vint ensuite la promulgation de l'acte du 19 brumaire, concerté aussi

entre les meneurs pour servir de fondement légal à la révolution

nouvelle. Cet acte abolissait le Directoire; instituait une commission

consulaire exécutive composée de Sieyes, de Roger-Ducos et de Bonaparte;

ajournait les deux Conseils et en excluait soixante-deux membres du

parti populaire, parmi lesquels figurait le général Jourdan; il

établissait en outre une commission législative de cinquante membres

pris également dans l'un et l'autre Conseil, à l'effet de préparer un

nouveau travail sur la constitution de l'État. Apporté du conciliabule

des Cinq cents au Conseil des anciens, pour être transformé en loi, cet

acte n'y fut voté que par la minorité, la majorité étant restée morne et

silencieuse. Ainsi l'établissement intermédiaire du nouvel ordre de

choses fut converti en loi par une soixantaine de membres de la

législature, qui d'eux-mêmes se déclarèrent aptes aux emplois de

ministres, d'agens diplomatiques et de délégués de la commission

consulaire.

Bonaparte, avec ses deux collègues, vint prêter serment dans le sein du

Conseil des anciens, et le 11 novembre, vers les cinq heures du matin,

le nouveau gouvernement quittant Saint-Cloud, alla s'installer au palais

du Luxembourg.

J'avais pressenti que toute l'autorité de ce triumvirat exécutif

tomberait dans les mains de celui qui était déjà investi du pouvoir

militaire. Il n'y eut plus aucun doute, après la première séance que

tinrent dans la nuit même, les trois consuls. Là, Bonaparte se saisit en

maître du fauteuil du président que Roger-Ducos ni Sieyes n'osèrent lui

disputer. Roger, déjà gagné, déclara que Bonaparte seul pouvait sauver

la chose publique, et qu'il serait désormais de son avis en toute

chose. Sieyes se tut en se mordant les lèvres. Bonaparte le sachant

avide, lui abandonna le trésor privé du Directoire: il contenait 800,000

francs dont Sieyes se saisit; et faisant le partage du lion, il ne

laissa qu'une centaine de mille francs à son collègue Roger-Ducos. Cette

petite douceur calma un peu son ambition, car il s'attendait que

Bonaparte s'occuperait de la guerre et lui abandonnerait les affaires

civiles. Mais voyant, dès la première séance, Bonaparte disserter sur

les finances, sur l'administration, sur les lois, sur l'armée, sur la

politique, et disserter en homme capable, il dit en rentrant chez lui,

en présence de Talleyrand, de Boulay, de Cabanis, de Roederer et de

Chazal: «Messieurs vous avez un maître!»

Il était facile de voir qu'un prêtre défiant, avide, gorgé d'or,

n'oserait pas lutter long-temps avec un général actif, jeune, d'une

renommée immense et déjà maître du pouvoir par le fait. Sieyes n'avait

d'ailleurs aucune des qualités qui auraient pu lui assurer une haute

influence sur une nation fière et belliqueuse. Son seul titre de prêtre

eût éloigné de lui l'armée; ici la ruse ne pouvait plus balancer la

force. En voulant en faire l'essai à mon égard, Sieyes échoua.

On mit en délibération, dès la seconde séance que tinrent les consuls,

le changement de ministère. On nomma d'abord le secrétaire général de la

commission exécutive, et le choix tomba sur Maret. Berthier fut le

premier appelé comme ministre de la guerre; il remplaça Dubois de Crancé

à qui Bonaparte ne pardonna jamais son opposition contre lui; Robert

Lindet céda les finances à Gaudin, ancien premier commis dévoué à

Bonaparte; Cambacérès fut laissé à la justice. Au ministère de la marine

on remplaça Bourdon par Forfait; et à l'intérieur Quinette par le

géomètre Laplace; on réserva _in petto_ les affaires étrangères à

Talleyrand; et par _interim_ le westphalien Reinhard lui servit de

manteau. Quand on en vint à la police, Sieyes, alléguant des motifs

insidieux, proposa de me remplacer par Alquier: c'était son homme.

Bonaparte objecta que je m'étais bien conduit au 18 brumaire, et que

j'avais donné assez de gages. En effet, non-seulement j'avais favorisé

le développement de ses dispositions préliminaires, mais encore, au

moment de la crise, j'étais parvenu à paralyser l'action de plusieurs

députés et de quelques généraux qui auraient pu nuire au succès de la

journée. A peine m'avait-il été connu, que j'avais fais placarder, la

nuit même dans tout Paris, une affiche d'entière adhésion et

d'obéissance pour le sauveur de la chose publique. Je fus maintenu au

ministère le plus important sans doute, malgré Sieyes, et en dépit des

intrigues qu'on avait fait jouer contre moi.

Bonaparte jugea mieux l'état des choses; il sentit qu'il lui fallait

encore surmonter beaucoup d'obstacles; qu'il ne suffisait pas de

vaincre, mais qu'il fallait dompter; que ce n'était pas trop que d'avoir

sous la main un ministre aguerri contre les anarchistes. Il sentit

également que son intérêt lui commandait de s'appuyer sur l'homme qu'il

croyait le plus capable de le tenir en garde contre un fourbe devenu son

collègue. Le rapport confidentiel que je lui avais remis dans la soirée

même de son installation au Luxembourg l'avait convaincu que la police

voyait bien et voyait juste.

Cependant Sieyes, qui voulait des proscriptions, ne cessait de se

déchaîner contre ce qu'il appelait les opposans et les anarchistes: il

disait à Bonaparte que l'opinion, empoisonnée par les jacobins, devenait

détestable; que les bulletins de police en faisaient foi et qu'il

fallait sévir. «Voyez, disait-il, sous quelle couleur on s'efforce de

représenter la salutaire journée de Saint-Cloud! A les en croire elle

n'a eu pour ressorts et pour levier que la supercherie, le mensonge et

l'audace. La commission consulaire n'est qu'un triumvirat investi d'une

effrayante dictature, et qui corrompt pour asservir; l'acte du 19

brumaire est l'oeuvre de quelques transfuges abandonnés de leurs

collègues, et qui, dépourvus de majorité, n'en consacrent pas moins

l'usurpation. Il faut les entendre s'expliquer sur vous, sur moi! Il ne

faut pas qu'on nous traîne ainsi dans la boue, car si nous étions avilis

nous serions perdus. Dans le faubourg Saint-Germain les uns disent que

c'est le parti militaire qui vient d'arracher aux avocats les rênes du

gouvernement; d'autres assurent que le général Bonaparte va jouer le

rôle de Monck. Ainsi les uns nous placent entre les Bourbons, les

autres entre les fureurs des adeptes de Robespierre. Il faut sévir pour

que l'opinion publique ne soit pas laissée à la merci des royalistes et

des anarchistes. Les derniers sont évidemment les plus dangereux, les

plus acharnés contre le gouvernement. C'est eux qu'il faut frapper

d'abord. C'est surtout dans le début qu'un nouveau pouvoir doit montrer

de la force.» A la suite de ce discours artificieux, Sieyes insinua

qu'il fallait exiger du chef de la police une grande mesure de salut

public et de sûreté générale; il entraîna Bonaparte. On avait déclaré,

le 19 brumaire, qu'il n'y aurait plus d'actes oppressifs, plus de listes

de proscription, et le 26 on exigea de moi des nomenclatures pour former

une liste de proscrits. Ce même jour les consuls prirent un arrêté qui

condamnait cinquante-neuf des principaux opposans à la déportation sans

jugement préalable, trente-sept à la Guiane française et vingt-deux à

l'île d'Oléron. Sur ces listes se trouvaient accolés à des noms décriés

et odieux, des noms de citoyens estimés et recommandables. Ce que

j'avais annoncé aux consuls arriva; l'opinion publique désapprouva

hautement, et de la manière la plus forte, cette proscription

impolitique et inutile.

Il fallut céder; on commença par des exceptions. Je sollicitai et

j'obtins la liberté de plusieurs députés proscrits. Je fis sentir

combien la France et l'armée seraient choquées de voir persécuter, à

cause de ses opinions, Jourdan, par exemple, qui avait gagné la bataille

de Fleurus et dont la probité était intacte. Le proscripteur Sieyes

voyant Bonaparte ébranlé, n'osa plus poursuivre l'exécution d'une mesure

odieuse qu'il avait eu soin de m'imputer. Elle fut rapportée, et l'on se

borna, sur ma proposition, à placer les opposans sous la surveillance de

la haute police.

Les trois consuls sentirent alors combien il leur était nécessaire de

ménager et de captiver l'opinion; plusieurs de leurs actes furent de

nature à leur mériter la confiance publique. Ils s'empressèrent de

révoquer la loi des otages et l'emprunt forcé si criant.

Peu de jours suffirent pour ne plus laisser aucun doute que la journée

du 18 brumaire obtenait l'assentiment de la nation. C'est maintenant

une vérité historique; ce fut alors un fait qui décida le procès entre

le gouvernement de plusieurs et le gouvernement d'un seul.

Les républicains rigides, les amans ombrageux de la liberté virent seuls

avec chagrin l'avénement de Bonaparte à la magistrature suprême. Ils en

tirèrent tout d'abord les conséquences et les présages les plus

sinistres; ils ont fini par avoir raison: nous verrons pourquoi et nous

en assignerons les causes.

Je m'étais déclaré contre les proscriptions et contre toute mesure

générale; j'avais dit aux consuls toute la vérité. Sûr désormais de mon

crédit, et me voyant affermi dans le ministère, je m'attachais à donner

à la police générale un caractère de dignité, de justice et de

modération, qu'il n'a pas dépendu de moi de rendre plus durable. Sous le

Directoire, les filles publiques étaient employées au vil métier de

l'espionnage; je défendis de se servir de ces honteux instrumens, ne

voulant donner à l'oeil scrutateur de la police que la direction de

l'observation et non celle de la délation.

Je fis respecter aussi le malheur en obtenant l'adoucissement du sort

des émigrés naufragés sur nos côtes du nord, parmi lesquels figuraient

des noms appartenant à la fleur de l'ancienne noblesse. Je ne me

contentai pas de ce premier essai d'un retour à l'humanité nationale; je

fis aux consuls un rapport où je sollicitai la libération de tous les

émigrés que la tempête avaient jetés sur le sol de la patrie. J'arrachai

ce grand acte de clémence, qui dès-lors me valut la confiance des

royalistes disposés à se soumettre au gouvernement.

Mes deux instructions aux évêques et aux préfets publiées à cette

époque, firent aussi quelque sensation dans le public. On les remarqua

d'autant plus, que j'y parlais un langage tombé en dessuétude: celui de

la raison et de la tolérance que j'ai toujours cru très-compatible avec

la politique d'un gouvernement assez fort pour être juste. Toutefois ces

deux instructions furent diversement interprêtées. Selon les uns, elles

portaient le cachet de la prévoyance et de cet art profond de remuer le

coeur humain qui est le propre de l'homme d'état; selon d'autres, elles

tendaient à substituer la morale à la religion, et la police à la

justice. Mais ceux qui soutenaient cette dernière opinion ne

réfléchissaient pas à l'époque où nous nous trouvions. Mes deux

circulaires existent; elles sont imprimées; qu'on les relise, et on

verra qu'il fallait quelque courage et des idées positives pour faire

passer alors soit les sentimens, soit les doctrines qui y sont

exprimées.

Ainsi de salutaires modifications et une tranquillité moins incertaine

furent les premiers gages qu'offrit le nouveau gouvernement à l'attente

des Français. Ils applaudirent à la soudaine élévation de l'illustre

général qui, dans l'administration de l'état, montrait autant de vigueur

que de prudence. Abstraction faite des démagogues, chaque parti se

persuada que cette nouvelle révolution tournerait à son avantage. Tel

fut surtout le rêve des royalistes; ils virent dans Bonaparte le Monck

de la république expirante, et ce rêve favorisa singulièrement les vues

du jeune consul. Fatigué, dégoûté de révolution, le parti modéré

lui-même, confondant ses voeux avec ceux des contre-révolutionnaires,

souhaita ouvertement la modification du régime républicain et sa fusion

avec une monarchie mixte. Mais le temps n'était pas encore venu de

transformer la démocratie en monarchie républicaine; on ne pouvait y

parvenir que par la fusion de tous les partis, et l'on en était loin

encore. La nouvelle administration favorisait au contraire une sorte de

réaction morale contre la révolution et la dureté de ses lois. Les

écrits en vogue avaient une tendance au royalisme; on y marchait à

grands pas selon les clameurs des républicains. Ces clameurs étaient

accréditées par des royalistes imprudens, par des ouvrages qui

rappelaient le souvenir et les malheurs des Bourbons: _Irma_, par

exemple, qui faisait alors fureur dans Paris, parce qu'on croyait y

trouver le récit des touchantes infortunes de Madame royale[18].

[Note 18: L'histoire d'_Irma_ parut sous la forme de l'allégorie.

Les scènes se passaient en Asie, et tous les noms étaient changés; mais

il était facile d'en retrouver la clef par leur anagramme. Cette manière

adroite de publier l'histoire des malheurs de la maison de Bourbon,

piqua singulièrement la curiosité et intéressa le public. On dévora cet

ouvrage; en suivant les événemens et arrivant aux catastrophes, chacun

devina les noms. Sous une fausse apparence de liberté, le premier consul

laissa publier sur la révolution tout ce qui tendait à la décrier; alors

parurent successivement les Mémoires du marquis de Bouillé, de Bertrand

de Moleville, de la princesse de Lamballe; les Mémoires de Mesdames de

France, l'Histoire de Madame Elisabeth, le Cimetière de la Madelaine.

Mais cette tolérance cessa dès que le premier consul se crut affermi;

c'est ce qu'on verra dans la suite de ces Mémoires. (_Note de l'éditeur_.)]

Dans tout autre tems, la police aurait fait saisir une semblable

production; mais il me fallut sacrifier l'opinion publique à la raison

d'état, et la raison d'état voulait qu'on amorçât le royalisme.

Toutefois les maximes et les intérêts de la révolution étaient encore

trop vivaces pour qu'on pût les heurter sans compensation. Je crus de

mon devoir de refroidir les espérances des contre-révolutionnaires, et

de relever le courage des républicains. Je fis observer au consul qu'il

y avait encore bien des ménagemens à garder; qu'ayant manoeuvré avec des

hommes sincèrement attachés aux formes républicaines, aux libertés

publiques, et l'armée elle-même en étant imbue, il ne pouvait s'isoler

sans danger ni de son propre parti ni de l'armée; qu'il lui fallait

d'ailleurs sortir du provisoire et se créer un établissement fixe.

A cette époque l'attention du gouvernement vint s'absorber dans les

travaux préparatoires des deux commissions législatives intermédiaires.

Celle des Cinq cents était conduite par Lucien, Boulay, Jacqueminot et

Daunou; celle des Anciens l'était par Lemercier, Lebrun et Régnier.

L'homme le plus fort était sans contredit Lebrun; ses avis, Bonaparte

les réclamait et les recevait avec déférence. Il s'agissait de discuter

en grande conférence le nouveau projet d'organisation sociale que Sieyes

désirait présenter pour remplacer la constitution de l'an III, dont il

ambitionnait de faire les funérailles. Sieyes, dont l'arrière-pensée

était connue de Bonaparte, affectait un grand mystère; il disait qu'il

n'avait rien de prêt; qu'il n'avait pas le temps de mettre ses papiers

en ordre. Il jouait le silence, en cela semblable à ces auteurs à la

mode, qui, dévorés du désir de lire leurs écrits, se font d'abord prier

par coquetterie et par ton, avant de céder aux instances d'un public

curieux et souvent moqueur. Je fus chargé de pénétrer ses mystères.

J'employai Réal, qui, usant de beaucoup d'adresse avec une apparence de

bonhomie, découvrit les bases du projet de Sieyes en faisant jaser

Chénier, l'un de ses confidens, au sortir d'un dîner où les vins et

d'autres enivrans n'avaient pas été épargnés.

Sur ces données, il y eut un conseil secret où je fus appelé. Bonaparte,

Cambacérès, Lebrun, Lucien, Joseph, Berthier, Réal, Regnault et Roederer

étaient présens. Là nous discutâmes un contre-projet et la conduite que

devait tenir Bonaparte dans les conférences générales qu'on attendait

avec impatience.

Enfin, vers la mi-décembre, les trois consuls et les deux commissions

législatives se réunirent dans l'appartement de Bonaparte. Les

conférences s'ouvraient à neuf heures du soir et se prolongeaient jusque

bien avant dans la nuit. Daunou était chargé de la rédaction. Sieyes à

la première séance ne dit mot; pressé et à force d'instances, il donna

ensuite pièces à pièces ses théories renfermées dans des cahiers

différens. Avec un ton d'oracle, il déroula successivement les bases de

sa constitution chérie. Elle créait un Tribunal composé de cent membres

appelés à discuter les lois; un Corps législatif plus nombreux appelé à

les admettre ou à les rejeter par le vote sans discussion orale; et

enfin un Sénat composé de membres élus à vie, avec la mission plus

importante de veiller à la conservation des lois et des constitutions de

l'État. Toutes ces bases, contre lesquelles Bonaparte ne fit aucune

objection sérieuse, furent successivement adoptées. Quant au

gouvernement, Sieyes lui donnait l'initiative des lois, et créait, à cet

effet, un Conseil d'état chargé de mûrir, de rédiger les projets et les

réglemens de l'administration publique. On savait que le gouvernement de

Sieyes devait se terminer en pointe, en une espèce de sommité

monarchique plantée sur des bases républicaines, idée dont il était

entiché depuis long-temps; on attendait avec une curiosité attentive et

même impatiente qu'il découvrît enfin le chapiteau de son édifice

constitutionnel. Que proposa Sieyes? un _grand électeur_ à vie choisi

par le Sénat conservateur, siégeant à Versailles, représentant la

majorité de la nation, avec six millions de revenus, trois mille hommes

pour sa garde, et n'ayant d'autres fonctions que de nommer deux consuls,

celui de _la paix_ et celui de _la guerre_, tous deux indépendans l'un

de l'autre dans l'exercice de leurs fonctions.

Et ce _grand électeur_, en cas de mauvais choix, pouvait être _absorbé_

par le Sénat qui était investi du droit d'appeler dans son sein, sans en

donner les motifs, tout dépositaire de l'autorité publique, les deux

consuls et le grand électeur lui-même; devenu membre du Sénat, ce

dernier n'aurait plus eu aucune part directe à l'action du gouvernement.

Ici Bonaparte ne put y tenir; se levant et poussant un éclat de rire, il

prit le cahier des mains de Sieyes et sabra d'un trait de plume ce qu'il

appela tout haut des niaiseries métaphysiques. Sieyes, qui d'ordinaire

boudait au lieu de résister aux objections, défendit pourtant son grand

électeur, et dit qu'après tout un roi ne devait pas être autre chose.

Bonaparte répliqua avec vivacité qu'il prenait l'ombre pour le corps,

l'abus pour le principe; qu'il ne pouvait y avoir dans le gouvernement

aucun pouvoir d'action sans une indépendance puisée et définie dans la

prérogative; il fit encore plusieurs objections concertées et préparées,

auxquelles Sieyes répondit mal; et s'échauffant de plus en plus, il

finit par cette apostrophe: «Comment avez-vous pu croire, citoyen

Sieyes, qu'un homme d'honneur, qu'un homme de talent et de quelque

capacité dans les affaires voulût jamais consentir à n'être qu'un cochon

à l'engrais de quelques millions dans le château royal de Versailles?»

Égayés par cette sortie, les membres de la conférence s'étant pris à

rire, Sieyes, qui avait déjà montré de l'indécision, resta confondu et

son _grand électeur_ fut coulé à fond.

Il est certain que Sieyes cachait des vues profondes dans cette forme

ridicule de gouvernement, et que s'il l'eût fait adopter il en serait

resté l'arbitre. C'est lui vraisemblablement que le Sénat eût nommé

_grand électeur_, et c'est lui qui eût nommé Bonaparte, consul de la

guerre, sauf à l'_absorber_ en temps opportun. Par là tout serait resté

dans ses mains, et il lui eût été facile, en se faisant absorber

lui-même, de faire appeler tel autre personnage à la tête du

gouvernement, et de transformer, par une transition adroitement

préparée, un pouvoir exécutif électif en royauté héréditaire, pour telle

dynastie qu'il lui eût convenu d'établir dans l'intérêt d'une

révolution dont il était le hyérophante.

Mais sa marche tortueuse et suspecte amena la vive résistance du consul,

à laquelle il aurait dû s'attendre; et de là le renversement de ses

projets. Toutefois il n'avait pas négligé de se ménager, comme on le

verra bientôt, une retraite sûre à l'abri des coups de la fortune.

Il ne suffisait pas d'écarter le projet de Sieyes; il fallait encore que

les adhérens, les conseillers intimes du général-consul fissent passer

un mode quelconque de gouvernement pour rester les maîtres du pouvoir.

Tout était prêt. Néanmoins, malgré la retraite personnelle de Sieyes, on

vit revenir à la charge le parti qui, attaché à ses conceptions en

désespoir de cause, proposa l'adoption des formes purement

républicaines. On mit alors en avant et on leur opposa la création d'un

président à l'instar des États-Unis, pour dix ans, libre dans le choix

de ses ministres, de son Conseil d'état et de tous les agens de

l'administration. D'autres, aussi appostés, furent d'avis de déguiser la

magistrature unique de président; et, à cet effet, ils offrirent de

concilier les opinions diverses, en composant un gouvernement de trois

consuls, dont deux, ne seraient que des conseillers nécessaires.

Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome I · 第 7 / 20 段