fauteuil de la présidence, Lucien faisait de vains efforts pour rétablir
le calme, demandant avec instance à ses collègues que son frère fût
rappelé, entendu; et n'obtenant d'autre réponse que des cris: _hors la
loi! aux voix la mise hors la loi contre le général Bonaparte!_ On alla
jusqu'à le sommer de mettre aux voix la mise hors la loi contre son
frère. Lucien indigné quitte le fauteuil, abdique la présidence et en
dépose les marques. Il descendait à peine de la tribune, que des
grenadiers arrivent, l'enlèvent et l'emmènent au dehors. Lucien interdit
apprend que c'est par ordre de son frère, qui l'appelle à son secours,
décidé à employer la force pour dissoudre la législature. Tel était
l'avis de Sieyes; relégué dans une chaise attelée de six chevaux de
poste, il attendait l'issue de l'événement à la grille de Saint-Cloud.
Il n'y avait plus à balancer. Pâles et tremblans, les plus zélés
partisans de Bonaparte étaient pétrifiés, tandis que les plus timides se
déclaraient déjà contre son entreprise. On remarquait Jourdan et
Augereau se tenant à l'écart, épiant l'instant favorable d'entraîner les
grenadiers dans le parti populaire. Mais Sieyes, Bonaparte et
Talleyrand, venus à Saint-Cloud avec Roederer, avaient jugé, ainsi que
moi que, le parti n'avait _ni bras ni tête_. Lucien, inspirant à
Bonaparte toute son énergie, monte à cheval, et, en sa qualité de
président, requiert le concours de la force pour dissoudre l'assemblée.
Il entraîne les grenadiers, qui se portent en colonnes serrées,
conduits par Murat, dans la salle des Cinq cents, tandis que le colonel
Moulins fait battre la charge. La salle envahie au bruit des tambours et
aux cris des soldats, les députés sautent par les fenêtres, jettent leur
toge et se dispersent.
Tel fut le dénouement de la journée de Saint-Cloud (19 brumaire, 10
novembre). Bonaparte en fut particulièrement redevable à l'énergie de
son frère Lucien, à la décision de Murat, et peut-être à la faiblesse
des généraux qui, lui étant opposés, n'osèrent se montrer à visage
découvert.
Mais il fallait rendre nationale une journée anti-populaire, où la force
avait triomphé d'une cohue de représentation qui n'avait montré ni
véritable orateur ni chef. Il fallait sanctionner ce que l'histoire
appellera le triomphe de l'usurpation militaire.
Sieyes, Talleyrand, Bonaparte, Roederer, Lucien et Boulay de la Meurthe,
qui étaient l'âme de l'entreprise, décident qu'il faut se hâter de
rassembler les députés de leur parti errans dans les appartemens et dans
les corridors de Saint-Cloud. Boulay et Lucien se mettent à leur
recherche, en rassemblent vingt-cinq ou trente et les constituent en
Conseil des cinq cents. De ce conciliabule, sort bientôt un décret
d'urgence portant que le général Bonaparte, les officiers généraux et
les troupes qui l'ont secondé ont bien mérité de la patrie. Les meneurs
arrêtent ensuite qu'on établira en faits, dans les journaux du
lendemain, que plusieurs députés ont voulu assassiner Bonaparte et que
la majorité du Conseil a été dominée par une minorité d'assassins.
Vint ensuite la promulgation de l'acte du 19 brumaire, concerté aussi
entre les meneurs pour servir de fondement légal à la révolution
nouvelle. Cet acte abolissait le Directoire; instituait une commission
consulaire exécutive composée de Sieyes, de Roger-Ducos et de Bonaparte;
ajournait les deux Conseils et en excluait soixante-deux membres du
parti populaire, parmi lesquels figurait le général Jourdan; il
établissait en outre une commission législative de cinquante membres
pris également dans l'un et l'autre Conseil, à l'effet de préparer un
nouveau travail sur la constitution de l'État. Apporté du conciliabule
des Cinq cents au Conseil des anciens, pour être transformé en loi, cet
acte n'y fut voté que par la minorité, la majorité étant restée morne et
silencieuse. Ainsi l'établissement intermédiaire du nouvel ordre de
choses fut converti en loi par une soixantaine de membres de la
législature, qui d'eux-mêmes se déclarèrent aptes aux emplois de
ministres, d'agens diplomatiques et de délégués de la commission
consulaire.
Bonaparte, avec ses deux collègues, vint prêter serment dans le sein du
Conseil des anciens, et le 11 novembre, vers les cinq heures du matin,
le nouveau gouvernement quittant Saint-Cloud, alla s'installer au palais
du Luxembourg.
J'avais pressenti que toute l'autorité de ce triumvirat exécutif
tomberait dans les mains de celui qui était déjà investi du pouvoir
militaire. Il n'y eut plus aucun doute, après la première séance que
tinrent dans la nuit même, les trois consuls. Là, Bonaparte se saisit en
maître du fauteuil du président que Roger-Ducos ni Sieyes n'osèrent lui
disputer. Roger, déjà gagné, déclara que Bonaparte seul pouvait sauver
la chose publique, et qu'il serait désormais de son avis en toute
chose. Sieyes se tut en se mordant les lèvres. Bonaparte le sachant
avide, lui abandonna le trésor privé du Directoire: il contenait 800,000
francs dont Sieyes se saisit; et faisant le partage du lion, il ne
laissa qu'une centaine de mille francs à son collègue Roger-Ducos. Cette
petite douceur calma un peu son ambition, car il s'attendait que
Bonaparte s'occuperait de la guerre et lui abandonnerait les affaires
civiles. Mais voyant, dès la première séance, Bonaparte disserter sur
les finances, sur l'administration, sur les lois, sur l'armée, sur la
politique, et disserter en homme capable, il dit en rentrant chez lui,
en présence de Talleyrand, de Boulay, de Cabanis, de Roederer et de
Chazal: «Messieurs vous avez un maître!»
Il était facile de voir qu'un prêtre défiant, avide, gorgé d'or,
n'oserait pas lutter long-temps avec un général actif, jeune, d'une
renommée immense et déjà maître du pouvoir par le fait. Sieyes n'avait
d'ailleurs aucune des qualités qui auraient pu lui assurer une haute
influence sur une nation fière et belliqueuse. Son seul titre de prêtre
eût éloigné de lui l'armée; ici la ruse ne pouvait plus balancer la
force. En voulant en faire l'essai à mon égard, Sieyes échoua.
On mit en délibération, dès la seconde séance que tinrent les consuls,
le changement de ministère. On nomma d'abord le secrétaire général de la
commission exécutive, et le choix tomba sur Maret. Berthier fut le
premier appelé comme ministre de la guerre; il remplaça Dubois de Crancé
à qui Bonaparte ne pardonna jamais son opposition contre lui; Robert
Lindet céda les finances à Gaudin, ancien premier commis dévoué à
Bonaparte; Cambacérès fut laissé à la justice. Au ministère de la marine
on remplaça Bourdon par Forfait; et à l'intérieur Quinette par le
géomètre Laplace; on réserva _in petto_ les affaires étrangères à
Talleyrand; et par _interim_ le westphalien Reinhard lui servit de
manteau. Quand on en vint à la police, Sieyes, alléguant des motifs
insidieux, proposa de me remplacer par Alquier: c'était son homme.
Bonaparte objecta que je m'étais bien conduit au 18 brumaire, et que
j'avais donné assez de gages. En effet, non-seulement j'avais favorisé
le développement de ses dispositions préliminaires, mais encore, au
moment de la crise, j'étais parvenu à paralyser l'action de plusieurs
députés et de quelques généraux qui auraient pu nuire au succès de la
journée. A peine m'avait-il été connu, que j'avais fais placarder, la
nuit même dans tout Paris, une affiche d'entière adhésion et
d'obéissance pour le sauveur de la chose publique. Je fus maintenu au
ministère le plus important sans doute, malgré Sieyes, et en dépit des
intrigues qu'on avait fait jouer contre moi.
Bonaparte jugea mieux l'état des choses; il sentit qu'il lui fallait
encore surmonter beaucoup d'obstacles; qu'il ne suffisait pas de
vaincre, mais qu'il fallait dompter; que ce n'était pas trop que d'avoir
sous la main un ministre aguerri contre les anarchistes. Il sentit
également que son intérêt lui commandait de s'appuyer sur l'homme qu'il
croyait le plus capable de le tenir en garde contre un fourbe devenu son
collègue. Le rapport confidentiel que je lui avais remis dans la soirée
même de son installation au Luxembourg l'avait convaincu que la police
voyait bien et voyait juste.
Cependant Sieyes, qui voulait des proscriptions, ne cessait de se
déchaîner contre ce qu'il appelait les opposans et les anarchistes: il
disait à Bonaparte que l'opinion, empoisonnée par les jacobins, devenait
détestable; que les bulletins de police en faisaient foi et qu'il
fallait sévir. «Voyez, disait-il, sous quelle couleur on s'efforce de
représenter la salutaire journée de Saint-Cloud! A les en croire elle
n'a eu pour ressorts et pour levier que la supercherie, le mensonge et
l'audace. La commission consulaire n'est qu'un triumvirat investi d'une
effrayante dictature, et qui corrompt pour asservir; l'acte du 19
brumaire est l'oeuvre de quelques transfuges abandonnés de leurs
collègues, et qui, dépourvus de majorité, n'en consacrent pas moins
l'usurpation. Il faut les entendre s'expliquer sur vous, sur moi! Il ne
faut pas qu'on nous traîne ainsi dans la boue, car si nous étions avilis
nous serions perdus. Dans le faubourg Saint-Germain les uns disent que
c'est le parti militaire qui vient d'arracher aux avocats les rênes du
gouvernement; d'autres assurent que le général Bonaparte va jouer le
rôle de Monck. Ainsi les uns nous placent entre les Bourbons, les
autres entre les fureurs des adeptes de Robespierre. Il faut sévir pour
que l'opinion publique ne soit pas laissée à la merci des royalistes et
des anarchistes. Les derniers sont évidemment les plus dangereux, les
plus acharnés contre le gouvernement. C'est eux qu'il faut frapper
d'abord. C'est surtout dans le début qu'un nouveau pouvoir doit montrer
de la force.» A la suite de ce discours artificieux, Sieyes insinua
qu'il fallait exiger du chef de la police une grande mesure de salut
public et de sûreté générale; il entraîna Bonaparte. On avait déclaré,
le 19 brumaire, qu'il n'y aurait plus d'actes oppressifs, plus de listes
de proscription, et le 26 on exigea de moi des nomenclatures pour former
une liste de proscrits. Ce même jour les consuls prirent un arrêté qui
condamnait cinquante-neuf des principaux opposans à la déportation sans
jugement préalable, trente-sept à la Guiane française et vingt-deux à
l'île d'Oléron. Sur ces listes se trouvaient accolés à des noms décriés
et odieux, des noms de citoyens estimés et recommandables. Ce que
j'avais annoncé aux consuls arriva; l'opinion publique désapprouva
hautement, et de la manière la plus forte, cette proscription
impolitique et inutile.
Il fallut céder; on commença par des exceptions. Je sollicitai et
j'obtins la liberté de plusieurs députés proscrits. Je fis sentir
combien la France et l'armée seraient choquées de voir persécuter, à
cause de ses opinions, Jourdan, par exemple, qui avait gagné la bataille
de Fleurus et dont la probité était intacte. Le proscripteur Sieyes
voyant Bonaparte ébranlé, n'osa plus poursuivre l'exécution d'une mesure
odieuse qu'il avait eu soin de m'imputer. Elle fut rapportée, et l'on se
borna, sur ma proposition, à placer les opposans sous la surveillance de
la haute police.
Les trois consuls sentirent alors combien il leur était nécessaire de
ménager et de captiver l'opinion; plusieurs de leurs actes furent de
nature à leur mériter la confiance publique. Ils s'empressèrent de
révoquer la loi des otages et l'emprunt forcé si criant.
Peu de jours suffirent pour ne plus laisser aucun doute que la journée
du 18 brumaire obtenait l'assentiment de la nation. C'est maintenant
une vérité historique; ce fut alors un fait qui décida le procès entre
le gouvernement de plusieurs et le gouvernement d'un seul.
Les républicains rigides, les amans ombrageux de la liberté virent seuls
avec chagrin l'avénement de Bonaparte à la magistrature suprême. Ils en
tirèrent tout d'abord les conséquences et les présages les plus
sinistres; ils ont fini par avoir raison: nous verrons pourquoi et nous
en assignerons les causes.
Je m'étais déclaré contre les proscriptions et contre toute mesure
générale; j'avais dit aux consuls toute la vérité. Sûr désormais de mon
crédit, et me voyant affermi dans le ministère, je m'attachais à donner
à la police générale un caractère de dignité, de justice et de
modération, qu'il n'a pas dépendu de moi de rendre plus durable. Sous le
Directoire, les filles publiques étaient employées au vil métier de
l'espionnage; je défendis de se servir de ces honteux instrumens, ne
voulant donner à l'oeil scrutateur de la police que la direction de
l'observation et non celle de la délation.
Je fis respecter aussi le malheur en obtenant l'adoucissement du sort
des émigrés naufragés sur nos côtes du nord, parmi lesquels figuraient
des noms appartenant à la fleur de l'ancienne noblesse. Je ne me
contentai pas de ce premier essai d'un retour à l'humanité nationale; je
fis aux consuls un rapport où je sollicitai la libération de tous les
émigrés que la tempête avaient jetés sur le sol de la patrie. J'arrachai
ce grand acte de clémence, qui dès-lors me valut la confiance des
royalistes disposés à se soumettre au gouvernement.
Mes deux instructions aux évêques et aux préfets publiées à cette
époque, firent aussi quelque sensation dans le public. On les remarqua
d'autant plus, que j'y parlais un langage tombé en dessuétude: celui de
la raison et de la tolérance que j'ai toujours cru très-compatible avec
la politique d'un gouvernement assez fort pour être juste. Toutefois ces
deux instructions furent diversement interprêtées. Selon les uns, elles
portaient le cachet de la prévoyance et de cet art profond de remuer le
coeur humain qui est le propre de l'homme d'état; selon d'autres, elles
tendaient à substituer la morale à la religion, et la police à la
justice. Mais ceux qui soutenaient cette dernière opinion ne
réfléchissaient pas à l'époque où nous nous trouvions. Mes deux
circulaires existent; elles sont imprimées; qu'on les relise, et on
verra qu'il fallait quelque courage et des idées positives pour faire
passer alors soit les sentimens, soit les doctrines qui y sont
exprimées.
Ainsi de salutaires modifications et une tranquillité moins incertaine
furent les premiers gages qu'offrit le nouveau gouvernement à l'attente
des Français. Ils applaudirent à la soudaine élévation de l'illustre
général qui, dans l'administration de l'état, montrait autant de vigueur
que de prudence. Abstraction faite des démagogues, chaque parti se
persuada que cette nouvelle révolution tournerait à son avantage. Tel
fut surtout le rêve des royalistes; ils virent dans Bonaparte le Monck
de la république expirante, et ce rêve favorisa singulièrement les vues
du jeune consul. Fatigué, dégoûté de révolution, le parti modéré
lui-même, confondant ses voeux avec ceux des contre-révolutionnaires,
souhaita ouvertement la modification du régime républicain et sa fusion
avec une monarchie mixte. Mais le temps n'était pas encore venu de
transformer la démocratie en monarchie républicaine; on ne pouvait y
parvenir que par la fusion de tous les partis, et l'on en était loin
encore. La nouvelle administration favorisait au contraire une sorte de
réaction morale contre la révolution et la dureté de ses lois. Les
écrits en vogue avaient une tendance au royalisme; on y marchait à
grands pas selon les clameurs des républicains. Ces clameurs étaient
accréditées par des royalistes imprudens, par des ouvrages qui
rappelaient le souvenir et les malheurs des Bourbons: _Irma_, par
exemple, qui faisait alors fureur dans Paris, parce qu'on croyait y
trouver le récit des touchantes infortunes de Madame royale[18].
[Note 18: L'histoire d'_Irma_ parut sous la forme de l'allégorie.
Les scènes se passaient en Asie, et tous les noms étaient changés; mais
il était facile d'en retrouver la clef par leur anagramme. Cette manière
adroite de publier l'histoire des malheurs de la maison de Bourbon,
piqua singulièrement la curiosité et intéressa le public. On dévora cet
ouvrage; en suivant les événemens et arrivant aux catastrophes, chacun
devina les noms. Sous une fausse apparence de liberté, le premier consul
laissa publier sur la révolution tout ce qui tendait à la décrier; alors
parurent successivement les Mémoires du marquis de Bouillé, de Bertrand
de Moleville, de la princesse de Lamballe; les Mémoires de Mesdames de
France, l'Histoire de Madame Elisabeth, le Cimetière de la Madelaine.
Mais cette tolérance cessa dès que le premier consul se crut affermi;
c'est ce qu'on verra dans la suite de ces Mémoires. (_Note de l'éditeur_.)]
Dans tout autre tems, la police aurait fait saisir une semblable
production; mais il me fallut sacrifier l'opinion publique à la raison
d'état, et la raison d'état voulait qu'on amorçât le royalisme.
Toutefois les maximes et les intérêts de la révolution étaient encore
trop vivaces pour qu'on pût les heurter sans compensation. Je crus de
mon devoir de refroidir les espérances des contre-révolutionnaires, et
de relever le courage des républicains. Je fis observer au consul qu'il
y avait encore bien des ménagemens à garder; qu'ayant manoeuvré avec des
hommes sincèrement attachés aux formes républicaines, aux libertés
publiques, et l'armée elle-même en étant imbue, il ne pouvait s'isoler
sans danger ni de son propre parti ni de l'armée; qu'il lui fallait
d'ailleurs sortir du provisoire et se créer un établissement fixe.
A cette époque l'attention du gouvernement vint s'absorber dans les
travaux préparatoires des deux commissions législatives intermédiaires.
Celle des Cinq cents était conduite par Lucien, Boulay, Jacqueminot et
Daunou; celle des Anciens l'était par Lemercier, Lebrun et Régnier.
L'homme le plus fort était sans contredit Lebrun; ses avis, Bonaparte
les réclamait et les recevait avec déférence. Il s'agissait de discuter
en grande conférence le nouveau projet d'organisation sociale que Sieyes
désirait présenter pour remplacer la constitution de l'an III, dont il
ambitionnait de faire les funérailles. Sieyes, dont l'arrière-pensée
était connue de Bonaparte, affectait un grand mystère; il disait qu'il
n'avait rien de prêt; qu'il n'avait pas le temps de mettre ses papiers
en ordre. Il jouait le silence, en cela semblable à ces auteurs à la
mode, qui, dévorés du désir de lire leurs écrits, se font d'abord prier
par coquetterie et par ton, avant de céder aux instances d'un public
curieux et souvent moqueur. Je fus chargé de pénétrer ses mystères.
J'employai Réal, qui, usant de beaucoup d'adresse avec une apparence de
bonhomie, découvrit les bases du projet de Sieyes en faisant jaser
Chénier, l'un de ses confidens, au sortir d'un dîner où les vins et
d'autres enivrans n'avaient pas été épargnés.
Sur ces données, il y eut un conseil secret où je fus appelé. Bonaparte,
Cambacérès, Lebrun, Lucien, Joseph, Berthier, Réal, Regnault et Roederer
étaient présens. Là nous discutâmes un contre-projet et la conduite que
devait tenir Bonaparte dans les conférences générales qu'on attendait
avec impatience.
Enfin, vers la mi-décembre, les trois consuls et les deux commissions
législatives se réunirent dans l'appartement de Bonaparte. Les
conférences s'ouvraient à neuf heures du soir et se prolongeaient jusque
bien avant dans la nuit. Daunou était chargé de la rédaction. Sieyes à
la première séance ne dit mot; pressé et à force d'instances, il donna
ensuite pièces à pièces ses théories renfermées dans des cahiers
différens. Avec un ton d'oracle, il déroula successivement les bases de
sa constitution chérie. Elle créait un Tribunal composé de cent membres
appelés à discuter les lois; un Corps législatif plus nombreux appelé à
les admettre ou à les rejeter par le vote sans discussion orale; et
enfin un Sénat composé de membres élus à vie, avec la mission plus
importante de veiller à la conservation des lois et des constitutions de
l'État. Toutes ces bases, contre lesquelles Bonaparte ne fit aucune
objection sérieuse, furent successivement adoptées. Quant au
gouvernement, Sieyes lui donnait l'initiative des lois, et créait, à cet
effet, un Conseil d'état chargé de mûrir, de rédiger les projets et les
réglemens de l'administration publique. On savait que le gouvernement de
Sieyes devait se terminer en pointe, en une espèce de sommité
monarchique plantée sur des bases républicaines, idée dont il était
entiché depuis long-temps; on attendait avec une curiosité attentive et
même impatiente qu'il découvrît enfin le chapiteau de son édifice
constitutionnel. Que proposa Sieyes? un _grand électeur_ à vie choisi
par le Sénat conservateur, siégeant à Versailles, représentant la
majorité de la nation, avec six millions de revenus, trois mille hommes
pour sa garde, et n'ayant d'autres fonctions que de nommer deux consuls,
celui de _la paix_ et celui de _la guerre_, tous deux indépendans l'un
de l'autre dans l'exercice de leurs fonctions.
Et ce _grand électeur_, en cas de mauvais choix, pouvait être _absorbé_
par le Sénat qui était investi du droit d'appeler dans son sein, sans en
donner les motifs, tout dépositaire de l'autorité publique, les deux
consuls et le grand électeur lui-même; devenu membre du Sénat, ce
dernier n'aurait plus eu aucune part directe à l'action du gouvernement.
Ici Bonaparte ne put y tenir; se levant et poussant un éclat de rire, il
prit le cahier des mains de Sieyes et sabra d'un trait de plume ce qu'il
appela tout haut des niaiseries métaphysiques. Sieyes, qui d'ordinaire
boudait au lieu de résister aux objections, défendit pourtant son grand
électeur, et dit qu'après tout un roi ne devait pas être autre chose.
Bonaparte répliqua avec vivacité qu'il prenait l'ombre pour le corps,
l'abus pour le principe; qu'il ne pouvait y avoir dans le gouvernement
aucun pouvoir d'action sans une indépendance puisée et définie dans la
prérogative; il fit encore plusieurs objections concertées et préparées,
auxquelles Sieyes répondit mal; et s'échauffant de plus en plus, il
finit par cette apostrophe: «Comment avez-vous pu croire, citoyen
Sieyes, qu'un homme d'honneur, qu'un homme de talent et de quelque
capacité dans les affaires voulût jamais consentir à n'être qu'un cochon
à l'engrais de quelques millions dans le château royal de Versailles?»
Égayés par cette sortie, les membres de la conférence s'étant pris à
rire, Sieyes, qui avait déjà montré de l'indécision, resta confondu et
son _grand électeur_ fut coulé à fond.
Il est certain que Sieyes cachait des vues profondes dans cette forme
ridicule de gouvernement, et que s'il l'eût fait adopter il en serait
resté l'arbitre. C'est lui vraisemblablement que le Sénat eût nommé
_grand électeur_, et c'est lui qui eût nommé Bonaparte, consul de la
guerre, sauf à l'_absorber_ en temps opportun. Par là tout serait resté
dans ses mains, et il lui eût été facile, en se faisant absorber
lui-même, de faire appeler tel autre personnage à la tête du
gouvernement, et de transformer, par une transition adroitement
préparée, un pouvoir exécutif électif en royauté héréditaire, pour telle
dynastie qu'il lui eût convenu d'établir dans l'intérêt d'une
révolution dont il était le hyérophante.
Mais sa marche tortueuse et suspecte amena la vive résistance du consul,
à laquelle il aurait dû s'attendre; et de là le renversement de ses
projets. Toutefois il n'avait pas négligé de se ménager, comme on le
verra bientôt, une retraite sûre à l'abri des coups de la fortune.
Il ne suffisait pas d'écarter le projet de Sieyes; il fallait encore que
les adhérens, les conseillers intimes du général-consul fissent passer
un mode quelconque de gouvernement pour rester les maîtres du pouvoir.
Tout était prêt. Néanmoins, malgré la retraite personnelle de Sieyes, on
vit revenir à la charge le parti qui, attaché à ses conceptions en
désespoir de cause, proposa l'adoption des formes purement
républicaines. On mit alors en avant et on leur opposa la création d'un
président à l'instar des États-Unis, pour dix ans, libre dans le choix
de ses ministres, de son Conseil d'état et de tous les agens de
l'administration. D'autres, aussi appostés, furent d'avis de déguiser la
magistrature unique de président; et, à cet effet, ils offrirent de
concilier les opinions diverses, en composant un gouvernement de trois
consuls, dont deux, ne seraient que des conseillers nécessaires.