On avait aussi arrêté que pour mieux couvrir et masquer la trame, on

donnerait à Bonaparte, par souscription, un banquet solennel où seraient

appelés l'élite des autorités premières et des députés pris dans les

deux partis. Le banquet eut lieu; mais dépourvu de gaîté et sans

enthousiasme; il y régna un froid morne, un air de contrainte; les

partis s'observaient. Bonaparte, embarrassé de son rôle, s'éclipsa de

bonne heure, laissant les convives en proie à leurs réflexions. D'accord

avec Lucien, Bonaparte eut, dès le 15 brumaire, avec Sieyes, une

entrevue dans laquelle furent discutées les dispositions pour la journée

du 18. Il s'agissait de faire disparaître le Directoire et de disperser

le Corps législatif, mais sans violences, par des voies en apparence

légales; bien entendu, avec l'emploi de toutes les ressources de la

supercherie et de l'audace. On arrêta d'ouvrir le drame par un décret du

Conseil des anciens, ordonnant la translation du Corps législatif à

Saint-Cloud. Le choix de Saint-Cloud pour la réunion des deux Conseils

avait surtout pour objet d'écarter toute possibilité de mouvement

populaire, et de donner la faculté de pouvoir faire agir les troupes

d'une manière plus sûre, hors du contact de Paris. En conséquence de ce

qui fut arrêté entre Sieyes et Bonaparte, le conseil intime des

principaux conjurés, tenu à l'hôtel de Breteuil, donna, le 16, au

président du Conseil des anciens, Lemercier, ses dernières instructions.

Elles avaient pour objet d'ordonner une convocation extraordinaire dans

la salle des Anciens, aux Tuileries, pour le 18, à dix heures du matin.

Le signal fut donné aussitôt à la commission des inspecteurs du même

Conseil, présidée par le député Cornet.

L'article 3 de la constitution donnait le pouvoir au Conseil des anciens

de transférer les deux Conseils hors de Paris. C'était un coup d'état

déjà proposé à Sieyes par Baudin des Ardennes avant même l'arrivée de

Bonaparte. Baudin était alors président de la commission des inspecteurs

des Anciens et membre influent du Conseil; il avait eu, en 1795, une

grande part à la rédaction de la constitution; mais, dégoûté de son

ouvrage, il entrait dans les vues de Sieyes. Il s'était aperçu toutefois

qu'il fallait un bras pour agir, c'est-à-dire un général capable de

diriger la partie militaire d'un événement qui pouvait prendre un

caractère grave. On en avait ajourné l'exécution. A la nouvelle du

débarquement du Bonaparte, Baudin, frappé de l'idée que la Providence

envoyait l'homme que lui et son parti cherchaient en vain, mourut dans

la nuit même abîmé dans la joie. Le député Cornet venait de lui succéder

dans la présidence de la commission des inspecteurs des Anciens devenue

le principal foyer de la conjuration: il n'avait ni le talent ni

l'influence de Baudin des Ardennes; mais il y suppléa par un grand zèle

et beaucoup d'activité.

Ce qu'il importait, c'était de neutraliser Gohier, président du

Directoire. Or, pour le mieux abuser, Bonaparte l'engage à dîner chez

lui le 18, avec sa femme et ses frères. D'un autre côté, il fait inviter

à déjeuner, pour le même jour, à huit heures du matin, les généraux et

les chefs des corps; annonçant aussi qu'il recevra la visite et les

hommages des officiers de la garnison et des adjudans de la garde

nationale qui sollicitaient en vain d'être admis en sa présence depuis

son retour.

Un seul obstacle inquiétait, c'était l'intégrité du président Gohier,

qui, désabusé à temps, pouvait réunir autour de lui tout le parti

populaire et les généraux opposés à la conjuration. A la vérité,

j'avais les yeux ouverts. Toutefois, pour plus de sûreté, on imagina

d'attirer le président du Directoire dans un piège. A minuit, Mme

Bonaparte lui fait remettre par son fils, Eugène Beauharnais,

l'invitation amicale de venir déjeuner chez elle avec sa femme, à huit

heures du matin. «Elle a, lui écrit-elle, des choses» essentielles à lui

communiquer. «Mais l'heure parait suspecte à Gohier, et, après le départ

d'Eugène, il décide que sa femme se rendra seule à l'invitation.

Déjà Cornet, qui préside à la commission des Anciens, fait procéder

mystérieusement dans ses bureaux à la convocation clandestine, pour cinq

heures du matin, des membres qui sont dans le secret de la conjuration,

ou sur lesquels, on peut compter. Les deux commissions de l'un et de

l'autre Conseil étaient en permanence. La convocation ostensible des

députés des Anciens fut faite pour dix heures du matin, et la

convocation des députés des Cinq cents pour midi. Ce dernier Conseil

allait se trouver dans l'obligation de lever la séance après la simple

lecture du décret de translation dont le vote était assuré aux Anciens.

J'avais tout disposé pour être averti à temps de ce qui se passerait,

soit aux commissions, soit chez Bonaparte, soit au Directoire. A huit

heures du matin, j'apprends que le président de la commission des

Anciens, après avoir formé, par sa convocation extraordinaire, une

majorité factice, vient, à la suite d'une harangue boursoufflée où il a

représenté la république dans le plus grand péril, de faire la motion de

transférer à Saint-Cloud le Corps législatif, et de déférer à Bonaparte

le commandement en chef des troupes. On m'annonce en même temps que le

décret va passer. Je monte aussitôt dans ma voiture; je vais d'abord aux

Tuileries; là j'apprends que le décret est rendu, et vers les neuf

heures j'arrive à l'hôtel du général Bonaparte, dont la cour était déjà

occupée militairement. Toutes les avenues étaient remplies d'officiers

et de généraux, et l'hôtel n'était point assez vaste pour contenir la

foule des amis et des adhérens. Tous les corps de la garnison de Paris

et de la division avaient envoyé des officiers prendre ses ordres.

J'entrai dans le cabinet ovale où se tenait Bonaparte; il attendait

impatiemment avec Berthier et le général Lefèvre, la résolution du

Conseil des anciens. Je lui annonçai que le décret de translation qui

lui déférait le commandement en chef venait d'être rendu et qu'il allait

lui être apporté à l'instant même. Je lui réitérai mes protestations de

dévouement et de zèle, en le prévenant que je venais de faire fermer les

barrières, d'arrêter le départ des courriers et des diligences. «Tout

cela est inutile, me dit-il, en présence de plusieurs généraux qui

entraient; vous le voyez, l'affluence des citoyens et des braves

accourant autour de moi vous dit assez que c'est avec et pour la nation

que j'agis; je saurai faire respecter le décret du Conseil et maintenir

la tranquillité publique.» A l'instant même, Joséphine survient et lui

annonce d'un air contrarié que le président Gohier envoie sa femme, mais

qu'il ne viendra pas lui-même. «Qu'on lui fasse écrire, par Mme

Gohier, de venir au plus vîte,» s'écrie Bonaparte. Peu de minutes après,

arrive le député Cornet, tout fier de remplir auprès du général les

fonctions de messager d'état. Il lui apportait le décret qui remettait

dans ses mains le sort de la république.

Bonaparte, sortant aussitôt de son cabinet, fait connaître à ses

adhérens le décret qui l'investit du commandement en chef; puis, se

mettant à la tête des généraux, des officiers supérieurs et de 1,500

chevaux de la garnison de Paris, que vient de lui amener Murat, il se

met en marche vers les Champs-Élysées, après m'avoir recommandé d'aller

savoir le parti que prendrait le Directoire, en recevant le décret de

translation.

J'allai d'abord à mon hôtel, où je donnai l'ordre de placarder une

proclamation, signée de moi, dans le sens de la révolution qui venait de

commencer; puis je me dirigeai vers le Luxembourg.

Il était un peu plus de neuf heures, et je trouvai Barras, Moulins et

Gohier, formant la majorité du Directoire, dans une ignorance complète

de ce qui se passait dans Paris. Mme Tallien, forçant la consigne du

palais, entra chez Barras, qu'elle surprit dans le bain, lui apprit la

première que Bonaparte venait d'agir sans lui. «Que voulez-vous, s'écria

l'indolent épicurien, cet homme-là (désignant Bonaparte par une épithète

grossière) nous a tous mis dedans.» Toutefois, dans l'espoir de

négocier, il lui envoie son secrétaire intime, Botot, pour lui demander

modestement ce qu'il peut attendre de lui. Botot trouve Bonaparte à la

tête des troupes, et, s'acquittant de sa mission, en reçoit cette

réponse dure: «Dites à cet homme que je ne veux plus le voir!» On venait

de lui détacher Talleyrand et Bruix, pour lui arracher sa démission.

Entré dans les appartemens du Luxembourg, j'annonçai au président le

décret qui transférait les séances du Corps législatif au château de

Saint-Cloud. «--Je suis fort étonné, me dit» Gohier avec humeur, qu'un

ministre du Directoire se transforme ainsi en un messager du Conseil des

anciens.--J'ai pensé, répondis-je, qu'il était de mon devoir de vous

donner connaissance d'une résolution si importante, et en même temps

j'ai cru convenable de venir prendre les ordres du Directoire.--Il était

bien plus de votre devoir, reprit Gohier d'une voix émue, de ne pas nous

laisser ignorer les intrigues criminelles qui ont amené une semblable

résolution: elle n'est sans doute que le prélude de tout ce qu'on s'est

proposé d'attenter contre le gouvernement dans des conciliabules qu'en

votre qualité de ministre de la police vous auriez dû pénétrer et nous

faire connaître.--Mais les rapports n'ont pas manqué au Directoire, lui

dis-je; je me suis même servi de voies détournées, voyant que je n'avais

pas toute sa confiance; le Directoire n'a jamais voulu croire aux

avertissemens; d'ailleurs n'est-ce pas de son sein mènie qu'est parti le

coup? Les Directeurs Sieyes et Roger-Ducos sont déjà réunis à la

commission des inspecteurs des Anciens.--La majorité est au Luxembourg,

reprit vivement Gohier; et si le Directoire a des ordres à donner, il en

confiera l'exécution à des hommes dignes de de sa confiance.» Je me

retirai alors, et Gohier s'empressa de convoquer ses deux collègues

Barras et Moulins. J'étais à peine dans ma voiture, que je vis arriver

le messager des Anciens apportant au président la communication du

décret de translation à Saint-Cloud. Gohier monte aussitôt chez Barras,

et lui fait promettre de se joindre à lui et à Moulins dans la salle des

délibérations, pour aviser à un parti quelconque.

Mais telle était la perplexité de Barras, qu'il était incapable

d'adopter une résolution énergique. En effet, il ne tarda pas de mettre

en oubli sa promesse à Gohier quand il vit entrer chez lui les deux

envoyés de Bonaparte, Bruix et Talleyrand, chargés de négocier sa

retraite du Directoire. Ils lui déclarent d'abord que Bonaparte est

déterminé à employer contre lui tous les moyens de force qui sont en son

pouvoir, s'il essaie de faire la moindre résistance pour entraver ses

projets. Après l'avoir ainsi effrayé, les deux habiles négociateurs lui

font les plus belles promesses s'il consent à donner sa démission.

Barras se récrie, mais il cède enfin aux argumens de deux hommes adroits

et souples; ils lui réitèrent l'assurance que rien ne lui manquera pour

mener une vie joyeuse et tranquille, hors des embarras d'un pouvoir

qu'il ne saurait retenir. Talleyrand avait une lettre toute rédigée, que

Barras était censé adresser à la législature pour lui notifier sa

résolution de descendre à la vie privée. Placé ainsi entre la crainte et

l'espérance, il finit par signer tout ce qu'on voulut; et s'étant mis

ainsi à la discrétion de Bonaparte, il quitta le Luxembourg, et partit

pour sa terre de Gros-bois, escorté et surveillé par un détachement de

dragons.

Ainsi, à neuf heures du matin, il n'y avait déjà plus de majorité au

Directoire. Arrive Dubois de Crancé, qui, persistant dans son

opposition, sollicite de Gohier et de Moulins l'ordre de faire arrêter

avec Bonaparte, Talleyrand, Barras et les principaux conjurés, se

chargeant, comme ministre de la guerre, d'arrêter Bonaparte et Murat sur

la route même de Saint-Cloud. Peut-être Moulins et Gohier, désabusés

enfin, eussent-ils cédé aux vives instances de Dubois de Crancé, si

Lagarde, secrétaire général du Directoire, qui était gagné, n'eût

déclaré qu'il se refuserait à contresigner tout arrêté qui ne réunirait

pas la majorité du Directoire. «Au surplus, dit Gohier refroidi par

cette observation, comment voulez-vous qu'il y ait une révolution à

Saint-Cloud? je tiens ici, en ma qualité de président, les sceaux de la

république.» Moulins ajouta que Bonaparte devait dîner avec lui chez

Gohier et qu'il verrait bien ce qu'il avait dans le coeur.

J'avais jugé depuis long-temps la portée de ces hommes si peu faits

pour gouverner l'État; rien n'était comparable à leur aveuglement et à

leur ineptie; on put dire qu'ils se sont trahis eux-mêmes.

Déjà les événemens se développaient. Bonaparte à cheval, suivi d'un

nombreux état-major, s'était dirigé d'abord aux Champs-Élysées, où

plusieurs corps étaient en bataille. Après s'être fait reconnaître pour

leur général, il s'était porté au Tuileries. Le temps était magnifique,

et l'on put déployer tout l'appareil militaire soit aux Champs-Élysées,

soit sur les quais, soit dans le jardin national, qui en un instant fut

transformé en parc d'artillerie, et où l'affluence devint excessive.

Bonaparte fut salué aux Tuileries par les acclamations des citoyens et

des soldats. S'étant présenté avec une suite militaire à la barre du

Conseil des anciens, il éluda de prêter le serment constitutionnel;

puis, descendant du château, il vint haranguer les troupes disposées à

lui obéir. Là, il apprend que le Directoire est désorganisé; que Sieyes

et Roger-Ducos sont venus déposer leur démission à la commission des

inspecteurs des Anciens, et que Barras, circonvenu et rompant la

majorité, est à la veille de souscrire aux conditions de sa retraite.

Passant aux commissions des inspecteurs réunies, le général y trouve

Sieyes, Roger-Ducos et plusieurs députés de leur parti. Survient Gohier,

président du Directoire, avec son collègue Moulins, et qui tous deux

refusent leur adhésion à ce qui se passe. Une explication s'engage entre

Gohier et Bonaparte. «Mes projets, lui dit ce dernier, ne sont point

hostiles; la république est en péril... il faut la sauver... _je le

veux!_...» Au même instant, on vint dire que le faubourg Saint-Antoine

remuait excité par Santerre. C'était le parent de Moulins; Bonaparte se

tournant vers lui, et l'interpellant sur ce fait, lui dit: «qu'il

enverrait tuer Santerre par un détachement de cavalerie, s'il osait

bouger.» Moulins rassura Bonaparte, en déclarant que Santerre ne

pourrait plus rassembler autour de lui quatre hommes. En effet, ce

n'était plus là le chef d'insurrection de 1792. Je répétai moi-même

qu'il n'y aurait pas l'ombre d'un mouvement populaire et que je

répondais de la tranquillité de Paris. Gohier et Moulins, voyant que

l'impulsion est donnée, que le mouvement est irrésistible, rentrent au

Luxembourg pour être témoins de la défection de leurs gardes. Tous deux

y sont bientôt assiégés par Moreau, car déjà Bonaparte a prescrit des

dispositions militaires qui mettent en son pouvoir toutes les autorités

et tous les établissemens publics. Il a fait marcher Moreau avec une

colonne pour investir le Luxembourg; il a donné au général Lannes le

commandement des troupes chargées de la garde du Corps législatif; il a

envoyé Murat en toute hâte pour occuper Saint-Cloud, tandis que

Serrurier reste en réserve au Point-du-Jour. Tout chemine sans

obstacles, ou du moins aucune opposition n'éclate dans la capitale où la

révolution semble avoir l'assentiment universel.

Le soir on tint conseil à la commission des inspecteurs, soit afin de

préparer les esprits aux événemens qui le lendemain devaient éclore,

soit pour régler ce qui devait se passer à Saint-Cloud. J'étais présent,

et là je vis pour la première fois à découvert et en présence les deux

partis unis dans le même but, mais dont l'un semblait déjà s'effrayer de

l'ascendant du parti militaire. On discuta beaucoup d'abord sans trop

s'entendre et sans rien conclure. Tout ce que proposait Bonaparte ou

tout ce qu'il faisait proposer par ses frères sentait la dictature du

sabre. Les hommes de la législature qui s'étaient jetés dans son parti,

venaient me prendre à part et m'en faire la remarque. «Mais, c'est fait,

leur dis-je, le pouvoir militaire est dans les mains du général

Bonaparte, c'est vous-mêmes qui le lui avez déféré, et vous ne pourriez

faire un pas sans sa dictature.» Je vis bientôt que la plupart aurait

voulu rétrograder, mais il n'y avait plus moyen. Les plus timorés se

mirent à l'écart, et quand on fut débarrassé des incertains et des

peureux, on convint de l'établissement de trois consuls provisoires,

savoir: Bonaparte, Sieyes et Roger-Ducos. Sieyes fit ensuite la

proposition de faire arrêter une quarantaine de meneurs opposans ou

supposés tels. Je fis dire à Bonaparte par Réal de n'y point consentir,

et, dans ses premiers pas dans la carrière du pouvoir suprême, de ne pas

se rendre l'instrument des fureurs d'un prêtre haineux. Il me comprit,

et allégua que l'expédient était trop prématuré; qu'il n'y aurait ni

opposition, ni résistance. «Vous verrez demain à Saint-Cloud, lui dit

Sieyes, d'un air piqué.»

J'avoue que je n'étais pas moi-même très-rassuré sur l'issue de la

journée du lendemain. Tout ce que je venais d'entendre et toutes les

informations qui me parvenaient s'accordaient sur ce point que les

moteurs du mouvement ne pouvaient plus compter sur la majorité parmi les

membres des deux Conseils, presque tous étant frappés de l'idée qu'on

voulait détruire la constitution pour établir le pouvoir militaire. Même

une grande partie des affiliés repoussaient la dictature et se

flattaient de la conjurer. Mais déjà Bonaparte exerçait une influence

immense hors et dans la sphère de ces autorités chancelantes;

Versailles, Paris, Saint-Cloud et Saint-Germain adhéraient à sa

révolution, et son nom parmi les soldats était un vrai talisman.

Son conseil privé donna pour meneurs aux députés des Anciens, Regnier,

Cornudet, Lemercier et Fargues; et pour guides aux députés du Conseil

des cinq cents, dévoués au parti, Lucien Bonaparte, Boulay de la

Meurthe, Émile Gaudin, Chazal et Cabanis. De leur côté, les membres

opposans des deux Conseils, réunis aux coryphées du _Manége_, passèrent

la nuit en conciliabules.

Le lendemain de bonne heure, la route de Paris à Saint-Cloud fut

couverte de troupes, d'officiers à cheval, de curieux, de voitures

remplies de députés, de fonctionnaires et de journalistes. Les salles

pour les deux Conseils venaient d'être préparées à la hâte. On s'aperçut

bientôt que le parti militaire dans les deux Conseils était réduit à un

petit nombre de députés plus ou moins ardens pour le nouvel ordre de

choses.

J'étais resté à Paris, siégeant dans mon cabinet, avec toute ma police

en permanence, ayant l'oeil à tout, recevant et examinant moi-même les

rapports. J'avais détaché à Saint-Cloud un certain nombre d'émissaires

adroits et intelligens pour se mettre en contact avec les personnages

qui leur étaient désignés, et d'autres agens qui, se relevant de

demi-heure en demi-heure, venaient m'informer de l'état des choses. Je

fus tenu ainsi au courant du moindre incident, de la plus petite

circonstance qui pouvait influer sur le dénouement prévu; j'étais fixé

dans l'idée que l'épée seule trancherait le noeud.

La séance s'ouvrit aux Cinq cents que présidait Lucien Bonaparte, par un

discours insidieux d'Émile Gaudin, tendant à faire nommer une commission

chargée de présenter de suite un rapport sur la situation de la

république. Émile Gaudin, dans sa motion concertée, demandait en outre

qu'on ne prît aucune détermination quelconque avant d'avoir entendu le

rapport de la commission proposée. Boulay de la Meurthe tenait déjà le

rapport tout prêt.

Mais à peine Émile Gaudin eut-il fait entendre sa proposition, qu'une

effroyable tempête agita toute la salle. Les cris de _vive la

constitution!... point de dictature!... à bas le dictateur!_ se firent

entendre de tous côtés. Sur la motion de Delbrel, appuyée et développée

par Grandmaison, l'assemblée se levant toute entière aux cris de _vive

la république_! décida qu'elle renouvellerait individuellement le

serment de fidélité à la constitution. Ceux mêmes qui étaient venus avec

le projet formé de la détruire, prêtèrent le serment.

La salle des Anciens était presque aussi agitée; mais là le parti Sieyes

et Bonaparte, qui voulait se hâter d'ériger un gouvernement provisoire,

établit en fait par une fausse déclaration du sieur Lagarde, secrétaire

général du Directoire, que tous les Directeurs avaient donné leur

démission. Aussitôt les opposans demandent qu'on s'occupe du

remplacement des démissionnaires dans les formes prescrites.

Bonaparte, averti de ce double orage, juge qu'il est temps de se mettre

en scène. Il traverse le salon de Mars, et entre au Conseil des anciens.

Là, dans une harangue verbeuse et entrecoupée, il déclare qu'il n'y a

plus de gouvernement, et que la constitution ne peut plus sauver la

république. Conjurant le Conseil de se presser d'adopter un nouvel ordre

de choses, il proteste qu'il ne veut être, à l'égard de la magistrature

qu'on va nommer, que le bras chargé de la soutenir et de faire exécuter

les ordres du Conseil.

Cette harangue, dont je ne rapporte que la substance, fut débitée sans

ordre et sans suite; elle attestait le trouble qui agitait le général,

qui tantôt s'adressait aux députés, tantôt se tournait vers les

militaires restés à l'entrée de la salle. Des cris de _vive Bonaparte_!

et l'assentiment de la majorité des Anciens l'ayant rassuré, il sortit

dans l'espoir de faire la même impression sur l'autre Conseil. Il

n'était pas sans appréhension, sachant ce qui s'y était passé et avec

quel enthousiasme on y avait juré fidélité à la constitution

républicaine. Un message au Directoire venait d'y être décrété. On

faisait la motion de demander aux Anciens la communication des motifs de

la translation à Saint-Cloud, lorsqu'on reçut la démission du directeur

Barras transmise par l'autre Conseil. Cette démission, ignorée

jusqu'alors, causa un grand étonnement dans l'assemblée. On la regarda

comme le résultat d'une profonde intrigue. Au moment même où l'on

agitait la question de savoir si la démission était légale et formelle,

arrive Bonaparte suivi d'un peloton de grenadiers. Avec quatre d'entre

eux, il s'avance et laisse le reste à l'entrée de la salle. Enhardi par

la réception des Anciens, il se flattait d'assoupir la fièvre

républicaine qui agitait les Cinq cents. Mais à peine a-t-il pénétré

dans la salle, que le plus grand trouble s'empare de l'assemblée. Tous

les membres debout, font éclater par des cris la profonde impression que

leur cause l'apparition des baïonnettes et du général qui vient

militairement dans le temple de la législature: «Vous violez le

sanctuaire des lois, retirez-vous!... lui disent plusieurs

députés.»--«Que faites-vous, téméraire? lui crie Bigonnet.--«C'est donc

pour cela que tu as vaincu? lui dit Destrem.» En vain Bonaparte arrivé à

la tribune, veut balbutier quelques phrases. De toutes parts il entend

répéter les cris de «_vive la constitution!... vive la république!_ De

tous côtés on l'apostrophe. _A bas le Cromwell! à bas le dictateur! à

bas le tyran! hors la loi le dictateur!_» s'écrient les députés les plus

furieux; quelques-uns s'élancent sur lui et le repoussent. «Tu feras

donc la guerre à ta patrie! lui crie Arena, en lui montrant la pointe de

son poignard.» Les grenadiers, voyant pâlir et chanceler leur général,

traversent la salle pour lui faire un rempart; Bonaparte se jette dans

leurs bras et on l'emporte. Ainsi dégagé, la tête perdue, il remonte à

cheval, prend le galop, et se dirigeant vers le pont de Saint-Cloud,

crie à ses soldats: «Ils m'ont voulu tuer! ils m'ont voulu mettre hors

la loi! ils ne savent donc pas que je suis invulnérable, que je suis le

dieu de la foudre!»

Murat l'ayant joint sur le pont: «Il n'est pas raisonnable, lui dit-il,

que celui qui a triomphé de tant d'ennemis puissans redoute des

bavards.... Allons, général, du courage et la victoire est à nous!»

Bonaparte alors tourne bride, et se présente de nouveau à ses soldats,

cherchant à exciter les généraux à en finir par un coup de main. Mais

Lannes, Serrurier, Murat lui-même, se montrent peu disposés d'abord à

diriger les baïonnettes contre la législature.

Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome I · 第 6 / 20 段