donnerait à Bonaparte, par souscription, un banquet solennel où seraient
appelés l'élite des autorités premières et des députés pris dans les
deux partis. Le banquet eut lieu; mais dépourvu de gaîté et sans
enthousiasme; il y régna un froid morne, un air de contrainte; les
partis s'observaient. Bonaparte, embarrassé de son rôle, s'éclipsa de
bonne heure, laissant les convives en proie à leurs réflexions. D'accord
avec Lucien, Bonaparte eut, dès le 15 brumaire, avec Sieyes, une
entrevue dans laquelle furent discutées les dispositions pour la journée
du 18. Il s'agissait de faire disparaître le Directoire et de disperser
le Corps législatif, mais sans violences, par des voies en apparence
légales; bien entendu, avec l'emploi de toutes les ressources de la
supercherie et de l'audace. On arrêta d'ouvrir le drame par un décret du
Conseil des anciens, ordonnant la translation du Corps législatif à
Saint-Cloud. Le choix de Saint-Cloud pour la réunion des deux Conseils
avait surtout pour objet d'écarter toute possibilité de mouvement
populaire, et de donner la faculté de pouvoir faire agir les troupes
d'une manière plus sûre, hors du contact de Paris. En conséquence de ce
qui fut arrêté entre Sieyes et Bonaparte, le conseil intime des
principaux conjurés, tenu à l'hôtel de Breteuil, donna, le 16, au
président du Conseil des anciens, Lemercier, ses dernières instructions.
Elles avaient pour objet d'ordonner une convocation extraordinaire dans
la salle des Anciens, aux Tuileries, pour le 18, à dix heures du matin.
Le signal fut donné aussitôt à la commission des inspecteurs du même
Conseil, présidée par le député Cornet.
L'article 3 de la constitution donnait le pouvoir au Conseil des anciens
de transférer les deux Conseils hors de Paris. C'était un coup d'état
déjà proposé à Sieyes par Baudin des Ardennes avant même l'arrivée de
Bonaparte. Baudin était alors président de la commission des inspecteurs
des Anciens et membre influent du Conseil; il avait eu, en 1795, une
grande part à la rédaction de la constitution; mais, dégoûté de son
ouvrage, il entrait dans les vues de Sieyes. Il s'était aperçu toutefois
qu'il fallait un bras pour agir, c'est-à-dire un général capable de
diriger la partie militaire d'un événement qui pouvait prendre un
caractère grave. On en avait ajourné l'exécution. A la nouvelle du
débarquement du Bonaparte, Baudin, frappé de l'idée que la Providence
envoyait l'homme que lui et son parti cherchaient en vain, mourut dans
la nuit même abîmé dans la joie. Le député Cornet venait de lui succéder
dans la présidence de la commission des inspecteurs des Anciens devenue
le principal foyer de la conjuration: il n'avait ni le talent ni
l'influence de Baudin des Ardennes; mais il y suppléa par un grand zèle
et beaucoup d'activité.
Ce qu'il importait, c'était de neutraliser Gohier, président du
Directoire. Or, pour le mieux abuser, Bonaparte l'engage à dîner chez
lui le 18, avec sa femme et ses frères. D'un autre côté, il fait inviter
à déjeuner, pour le même jour, à huit heures du matin, les généraux et
les chefs des corps; annonçant aussi qu'il recevra la visite et les
hommages des officiers de la garnison et des adjudans de la garde
nationale qui sollicitaient en vain d'être admis en sa présence depuis
son retour.
Un seul obstacle inquiétait, c'était l'intégrité du président Gohier,
qui, désabusé à temps, pouvait réunir autour de lui tout le parti
populaire et les généraux opposés à la conjuration. A la vérité,
j'avais les yeux ouverts. Toutefois, pour plus de sûreté, on imagina
d'attirer le président du Directoire dans un piège. A minuit, Mme
Bonaparte lui fait remettre par son fils, Eugène Beauharnais,
l'invitation amicale de venir déjeuner chez elle avec sa femme, à huit
heures du matin. «Elle a, lui écrit-elle, des choses» essentielles à lui
communiquer. «Mais l'heure parait suspecte à Gohier, et, après le départ
d'Eugène, il décide que sa femme se rendra seule à l'invitation.
Déjà Cornet, qui préside à la commission des Anciens, fait procéder
mystérieusement dans ses bureaux à la convocation clandestine, pour cinq
heures du matin, des membres qui sont dans le secret de la conjuration,
ou sur lesquels, on peut compter. Les deux commissions de l'un et de
l'autre Conseil étaient en permanence. La convocation ostensible des
députés des Anciens fut faite pour dix heures du matin, et la
convocation des députés des Cinq cents pour midi. Ce dernier Conseil
allait se trouver dans l'obligation de lever la séance après la simple
lecture du décret de translation dont le vote était assuré aux Anciens.
J'avais tout disposé pour être averti à temps de ce qui se passerait,
soit aux commissions, soit chez Bonaparte, soit au Directoire. A huit
heures du matin, j'apprends que le président de la commission des
Anciens, après avoir formé, par sa convocation extraordinaire, une
majorité factice, vient, à la suite d'une harangue boursoufflée où il a
représenté la république dans le plus grand péril, de faire la motion de
transférer à Saint-Cloud le Corps législatif, et de déférer à Bonaparte
le commandement en chef des troupes. On m'annonce en même temps que le
décret va passer. Je monte aussitôt dans ma voiture; je vais d'abord aux
Tuileries; là j'apprends que le décret est rendu, et vers les neuf
heures j'arrive à l'hôtel du général Bonaparte, dont la cour était déjà
occupée militairement. Toutes les avenues étaient remplies d'officiers
et de généraux, et l'hôtel n'était point assez vaste pour contenir la
foule des amis et des adhérens. Tous les corps de la garnison de Paris
et de la division avaient envoyé des officiers prendre ses ordres.
J'entrai dans le cabinet ovale où se tenait Bonaparte; il attendait
impatiemment avec Berthier et le général Lefèvre, la résolution du
Conseil des anciens. Je lui annonçai que le décret de translation qui
lui déférait le commandement en chef venait d'être rendu et qu'il allait
lui être apporté à l'instant même. Je lui réitérai mes protestations de
dévouement et de zèle, en le prévenant que je venais de faire fermer les
barrières, d'arrêter le départ des courriers et des diligences. «Tout
cela est inutile, me dit-il, en présence de plusieurs généraux qui
entraient; vous le voyez, l'affluence des citoyens et des braves
accourant autour de moi vous dit assez que c'est avec et pour la nation
que j'agis; je saurai faire respecter le décret du Conseil et maintenir
la tranquillité publique.» A l'instant même, Joséphine survient et lui
annonce d'un air contrarié que le président Gohier envoie sa femme, mais
qu'il ne viendra pas lui-même. «Qu'on lui fasse écrire, par Mme
Gohier, de venir au plus vîte,» s'écrie Bonaparte. Peu de minutes après,
arrive le député Cornet, tout fier de remplir auprès du général les
fonctions de messager d'état. Il lui apportait le décret qui remettait
dans ses mains le sort de la république.
Bonaparte, sortant aussitôt de son cabinet, fait connaître à ses
adhérens le décret qui l'investit du commandement en chef; puis, se
mettant à la tête des généraux, des officiers supérieurs et de 1,500
chevaux de la garnison de Paris, que vient de lui amener Murat, il se
met en marche vers les Champs-Élysées, après m'avoir recommandé d'aller
savoir le parti que prendrait le Directoire, en recevant le décret de
translation.
J'allai d'abord à mon hôtel, où je donnai l'ordre de placarder une
proclamation, signée de moi, dans le sens de la révolution qui venait de
commencer; puis je me dirigeai vers le Luxembourg.
Il était un peu plus de neuf heures, et je trouvai Barras, Moulins et
Gohier, formant la majorité du Directoire, dans une ignorance complète
de ce qui se passait dans Paris. Mme Tallien, forçant la consigne du
palais, entra chez Barras, qu'elle surprit dans le bain, lui apprit la
première que Bonaparte venait d'agir sans lui. «Que voulez-vous, s'écria
l'indolent épicurien, cet homme-là (désignant Bonaparte par une épithète
grossière) nous a tous mis dedans.» Toutefois, dans l'espoir de
négocier, il lui envoie son secrétaire intime, Botot, pour lui demander
modestement ce qu'il peut attendre de lui. Botot trouve Bonaparte à la
tête des troupes, et, s'acquittant de sa mission, en reçoit cette
réponse dure: «Dites à cet homme que je ne veux plus le voir!» On venait
de lui détacher Talleyrand et Bruix, pour lui arracher sa démission.
Entré dans les appartemens du Luxembourg, j'annonçai au président le
décret qui transférait les séances du Corps législatif au château de
Saint-Cloud. «--Je suis fort étonné, me dit» Gohier avec humeur, qu'un
ministre du Directoire se transforme ainsi en un messager du Conseil des
anciens.--J'ai pensé, répondis-je, qu'il était de mon devoir de vous
donner connaissance d'une résolution si importante, et en même temps
j'ai cru convenable de venir prendre les ordres du Directoire.--Il était
bien plus de votre devoir, reprit Gohier d'une voix émue, de ne pas nous
laisser ignorer les intrigues criminelles qui ont amené une semblable
résolution: elle n'est sans doute que le prélude de tout ce qu'on s'est
proposé d'attenter contre le gouvernement dans des conciliabules qu'en
votre qualité de ministre de la police vous auriez dû pénétrer et nous
faire connaître.--Mais les rapports n'ont pas manqué au Directoire, lui
dis-je; je me suis même servi de voies détournées, voyant que je n'avais
pas toute sa confiance; le Directoire n'a jamais voulu croire aux
avertissemens; d'ailleurs n'est-ce pas de son sein mènie qu'est parti le
coup? Les Directeurs Sieyes et Roger-Ducos sont déjà réunis à la
commission des inspecteurs des Anciens.--La majorité est au Luxembourg,
reprit vivement Gohier; et si le Directoire a des ordres à donner, il en
confiera l'exécution à des hommes dignes de de sa confiance.» Je me
retirai alors, et Gohier s'empressa de convoquer ses deux collègues
Barras et Moulins. J'étais à peine dans ma voiture, que je vis arriver
le messager des Anciens apportant au président la communication du
décret de translation à Saint-Cloud. Gohier monte aussitôt chez Barras,
et lui fait promettre de se joindre à lui et à Moulins dans la salle des
délibérations, pour aviser à un parti quelconque.
Mais telle était la perplexité de Barras, qu'il était incapable
d'adopter une résolution énergique. En effet, il ne tarda pas de mettre
en oubli sa promesse à Gohier quand il vit entrer chez lui les deux
envoyés de Bonaparte, Bruix et Talleyrand, chargés de négocier sa
retraite du Directoire. Ils lui déclarent d'abord que Bonaparte est
déterminé à employer contre lui tous les moyens de force qui sont en son
pouvoir, s'il essaie de faire la moindre résistance pour entraver ses
projets. Après l'avoir ainsi effrayé, les deux habiles négociateurs lui
font les plus belles promesses s'il consent à donner sa démission.
Barras se récrie, mais il cède enfin aux argumens de deux hommes adroits
et souples; ils lui réitèrent l'assurance que rien ne lui manquera pour
mener une vie joyeuse et tranquille, hors des embarras d'un pouvoir
qu'il ne saurait retenir. Talleyrand avait une lettre toute rédigée, que
Barras était censé adresser à la législature pour lui notifier sa
résolution de descendre à la vie privée. Placé ainsi entre la crainte et
l'espérance, il finit par signer tout ce qu'on voulut; et s'étant mis
ainsi à la discrétion de Bonaparte, il quitta le Luxembourg, et partit
pour sa terre de Gros-bois, escorté et surveillé par un détachement de
dragons.
Ainsi, à neuf heures du matin, il n'y avait déjà plus de majorité au
Directoire. Arrive Dubois de Crancé, qui, persistant dans son
opposition, sollicite de Gohier et de Moulins l'ordre de faire arrêter
avec Bonaparte, Talleyrand, Barras et les principaux conjurés, se
chargeant, comme ministre de la guerre, d'arrêter Bonaparte et Murat sur
la route même de Saint-Cloud. Peut-être Moulins et Gohier, désabusés
enfin, eussent-ils cédé aux vives instances de Dubois de Crancé, si
Lagarde, secrétaire général du Directoire, qui était gagné, n'eût
déclaré qu'il se refuserait à contresigner tout arrêté qui ne réunirait
pas la majorité du Directoire. «Au surplus, dit Gohier refroidi par
cette observation, comment voulez-vous qu'il y ait une révolution à
Saint-Cloud? je tiens ici, en ma qualité de président, les sceaux de la
république.» Moulins ajouta que Bonaparte devait dîner avec lui chez
Gohier et qu'il verrait bien ce qu'il avait dans le coeur.
J'avais jugé depuis long-temps la portée de ces hommes si peu faits
pour gouverner l'État; rien n'était comparable à leur aveuglement et à
leur ineptie; on put dire qu'ils se sont trahis eux-mêmes.
Déjà les événemens se développaient. Bonaparte à cheval, suivi d'un
nombreux état-major, s'était dirigé d'abord aux Champs-Élysées, où
plusieurs corps étaient en bataille. Après s'être fait reconnaître pour
leur général, il s'était porté au Tuileries. Le temps était magnifique,
et l'on put déployer tout l'appareil militaire soit aux Champs-Élysées,
soit sur les quais, soit dans le jardin national, qui en un instant fut
transformé en parc d'artillerie, et où l'affluence devint excessive.
Bonaparte fut salué aux Tuileries par les acclamations des citoyens et
des soldats. S'étant présenté avec une suite militaire à la barre du
Conseil des anciens, il éluda de prêter le serment constitutionnel;
puis, descendant du château, il vint haranguer les troupes disposées à
lui obéir. Là, il apprend que le Directoire est désorganisé; que Sieyes
et Roger-Ducos sont venus déposer leur démission à la commission des
inspecteurs des Anciens, et que Barras, circonvenu et rompant la
majorité, est à la veille de souscrire aux conditions de sa retraite.
Passant aux commissions des inspecteurs réunies, le général y trouve
Sieyes, Roger-Ducos et plusieurs députés de leur parti. Survient Gohier,
président du Directoire, avec son collègue Moulins, et qui tous deux
refusent leur adhésion à ce qui se passe. Une explication s'engage entre
Gohier et Bonaparte. «Mes projets, lui dit ce dernier, ne sont point
hostiles; la république est en péril... il faut la sauver... _je le
veux!_...» Au même instant, on vint dire que le faubourg Saint-Antoine
remuait excité par Santerre. C'était le parent de Moulins; Bonaparte se
tournant vers lui, et l'interpellant sur ce fait, lui dit: «qu'il
enverrait tuer Santerre par un détachement de cavalerie, s'il osait
bouger.» Moulins rassura Bonaparte, en déclarant que Santerre ne
pourrait plus rassembler autour de lui quatre hommes. En effet, ce
n'était plus là le chef d'insurrection de 1792. Je répétai moi-même
qu'il n'y aurait pas l'ombre d'un mouvement populaire et que je
répondais de la tranquillité de Paris. Gohier et Moulins, voyant que
l'impulsion est donnée, que le mouvement est irrésistible, rentrent au
Luxembourg pour être témoins de la défection de leurs gardes. Tous deux
y sont bientôt assiégés par Moreau, car déjà Bonaparte a prescrit des
dispositions militaires qui mettent en son pouvoir toutes les autorités
et tous les établissemens publics. Il a fait marcher Moreau avec une
colonne pour investir le Luxembourg; il a donné au général Lannes le
commandement des troupes chargées de la garde du Corps législatif; il a
envoyé Murat en toute hâte pour occuper Saint-Cloud, tandis que
Serrurier reste en réserve au Point-du-Jour. Tout chemine sans
obstacles, ou du moins aucune opposition n'éclate dans la capitale où la
révolution semble avoir l'assentiment universel.
Le soir on tint conseil à la commission des inspecteurs, soit afin de
préparer les esprits aux événemens qui le lendemain devaient éclore,
soit pour régler ce qui devait se passer à Saint-Cloud. J'étais présent,
et là je vis pour la première fois à découvert et en présence les deux
partis unis dans le même but, mais dont l'un semblait déjà s'effrayer de
l'ascendant du parti militaire. On discuta beaucoup d'abord sans trop
s'entendre et sans rien conclure. Tout ce que proposait Bonaparte ou
tout ce qu'il faisait proposer par ses frères sentait la dictature du
sabre. Les hommes de la législature qui s'étaient jetés dans son parti,
venaient me prendre à part et m'en faire la remarque. «Mais, c'est fait,
leur dis-je, le pouvoir militaire est dans les mains du général
Bonaparte, c'est vous-mêmes qui le lui avez déféré, et vous ne pourriez
faire un pas sans sa dictature.» Je vis bientôt que la plupart aurait
voulu rétrograder, mais il n'y avait plus moyen. Les plus timorés se
mirent à l'écart, et quand on fut débarrassé des incertains et des
peureux, on convint de l'établissement de trois consuls provisoires,
savoir: Bonaparte, Sieyes et Roger-Ducos. Sieyes fit ensuite la
proposition de faire arrêter une quarantaine de meneurs opposans ou
supposés tels. Je fis dire à Bonaparte par Réal de n'y point consentir,
et, dans ses premiers pas dans la carrière du pouvoir suprême, de ne pas
se rendre l'instrument des fureurs d'un prêtre haineux. Il me comprit,
et allégua que l'expédient était trop prématuré; qu'il n'y aurait ni
opposition, ni résistance. «Vous verrez demain à Saint-Cloud, lui dit
Sieyes, d'un air piqué.»
J'avoue que je n'étais pas moi-même très-rassuré sur l'issue de la
journée du lendemain. Tout ce que je venais d'entendre et toutes les
informations qui me parvenaient s'accordaient sur ce point que les
moteurs du mouvement ne pouvaient plus compter sur la majorité parmi les
membres des deux Conseils, presque tous étant frappés de l'idée qu'on
voulait détruire la constitution pour établir le pouvoir militaire. Même
une grande partie des affiliés repoussaient la dictature et se
flattaient de la conjurer. Mais déjà Bonaparte exerçait une influence
immense hors et dans la sphère de ces autorités chancelantes;
Versailles, Paris, Saint-Cloud et Saint-Germain adhéraient à sa
révolution, et son nom parmi les soldats était un vrai talisman.
Son conseil privé donna pour meneurs aux députés des Anciens, Regnier,
Cornudet, Lemercier et Fargues; et pour guides aux députés du Conseil
des cinq cents, dévoués au parti, Lucien Bonaparte, Boulay de la
Meurthe, Émile Gaudin, Chazal et Cabanis. De leur côté, les membres
opposans des deux Conseils, réunis aux coryphées du _Manége_, passèrent
la nuit en conciliabules.
Le lendemain de bonne heure, la route de Paris à Saint-Cloud fut
couverte de troupes, d'officiers à cheval, de curieux, de voitures
remplies de députés, de fonctionnaires et de journalistes. Les salles
pour les deux Conseils venaient d'être préparées à la hâte. On s'aperçut
bientôt que le parti militaire dans les deux Conseils était réduit à un
petit nombre de députés plus ou moins ardens pour le nouvel ordre de
choses.
J'étais resté à Paris, siégeant dans mon cabinet, avec toute ma police
en permanence, ayant l'oeil à tout, recevant et examinant moi-même les
rapports. J'avais détaché à Saint-Cloud un certain nombre d'émissaires
adroits et intelligens pour se mettre en contact avec les personnages
qui leur étaient désignés, et d'autres agens qui, se relevant de
demi-heure en demi-heure, venaient m'informer de l'état des choses. Je
fus tenu ainsi au courant du moindre incident, de la plus petite
circonstance qui pouvait influer sur le dénouement prévu; j'étais fixé
dans l'idée que l'épée seule trancherait le noeud.
La séance s'ouvrit aux Cinq cents que présidait Lucien Bonaparte, par un
discours insidieux d'Émile Gaudin, tendant à faire nommer une commission
chargée de présenter de suite un rapport sur la situation de la
république. Émile Gaudin, dans sa motion concertée, demandait en outre
qu'on ne prît aucune détermination quelconque avant d'avoir entendu le
rapport de la commission proposée. Boulay de la Meurthe tenait déjà le
rapport tout prêt.
Mais à peine Émile Gaudin eut-il fait entendre sa proposition, qu'une
effroyable tempête agita toute la salle. Les cris de _vive la
constitution!... point de dictature!... à bas le dictateur!_ se firent
entendre de tous côtés. Sur la motion de Delbrel, appuyée et développée
par Grandmaison, l'assemblée se levant toute entière aux cris de _vive
la république_! décida qu'elle renouvellerait individuellement le
serment de fidélité à la constitution. Ceux mêmes qui étaient venus avec
le projet formé de la détruire, prêtèrent le serment.
La salle des Anciens était presque aussi agitée; mais là le parti Sieyes
et Bonaparte, qui voulait se hâter d'ériger un gouvernement provisoire,
établit en fait par une fausse déclaration du sieur Lagarde, secrétaire
général du Directoire, que tous les Directeurs avaient donné leur
démission. Aussitôt les opposans demandent qu'on s'occupe du
remplacement des démissionnaires dans les formes prescrites.
Bonaparte, averti de ce double orage, juge qu'il est temps de se mettre
en scène. Il traverse le salon de Mars, et entre au Conseil des anciens.
Là, dans une harangue verbeuse et entrecoupée, il déclare qu'il n'y a
plus de gouvernement, et que la constitution ne peut plus sauver la
république. Conjurant le Conseil de se presser d'adopter un nouvel ordre
de choses, il proteste qu'il ne veut être, à l'égard de la magistrature
qu'on va nommer, que le bras chargé de la soutenir et de faire exécuter
les ordres du Conseil.
Cette harangue, dont je ne rapporte que la substance, fut débitée sans
ordre et sans suite; elle attestait le trouble qui agitait le général,
qui tantôt s'adressait aux députés, tantôt se tournait vers les
militaires restés à l'entrée de la salle. Des cris de _vive Bonaparte_!
et l'assentiment de la majorité des Anciens l'ayant rassuré, il sortit
dans l'espoir de faire la même impression sur l'autre Conseil. Il
n'était pas sans appréhension, sachant ce qui s'y était passé et avec
quel enthousiasme on y avait juré fidélité à la constitution
républicaine. Un message au Directoire venait d'y être décrété. On
faisait la motion de demander aux Anciens la communication des motifs de
la translation à Saint-Cloud, lorsqu'on reçut la démission du directeur
Barras transmise par l'autre Conseil. Cette démission, ignorée
jusqu'alors, causa un grand étonnement dans l'assemblée. On la regarda
comme le résultat d'une profonde intrigue. Au moment même où l'on
agitait la question de savoir si la démission était légale et formelle,
arrive Bonaparte suivi d'un peloton de grenadiers. Avec quatre d'entre
eux, il s'avance et laisse le reste à l'entrée de la salle. Enhardi par
la réception des Anciens, il se flattait d'assoupir la fièvre
républicaine qui agitait les Cinq cents. Mais à peine a-t-il pénétré
dans la salle, que le plus grand trouble s'empare de l'assemblée. Tous
les membres debout, font éclater par des cris la profonde impression que
leur cause l'apparition des baïonnettes et du général qui vient
militairement dans le temple de la législature: «Vous violez le
sanctuaire des lois, retirez-vous!... lui disent plusieurs
députés.»--«Que faites-vous, téméraire? lui crie Bigonnet.--«C'est donc
pour cela que tu as vaincu? lui dit Destrem.» En vain Bonaparte arrivé à
la tribune, veut balbutier quelques phrases. De toutes parts il entend
répéter les cris de «_vive la constitution!... vive la république!_ De
tous côtés on l'apostrophe. _A bas le Cromwell! à bas le dictateur! à
bas le tyran! hors la loi le dictateur!_» s'écrient les députés les plus
furieux; quelques-uns s'élancent sur lui et le repoussent. «Tu feras
donc la guerre à ta patrie! lui crie Arena, en lui montrant la pointe de
son poignard.» Les grenadiers, voyant pâlir et chanceler leur général,
traversent la salle pour lui faire un rempart; Bonaparte se jette dans
leurs bras et on l'emporte. Ainsi dégagé, la tête perdue, il remonte à
cheval, prend le galop, et se dirigeant vers le pont de Saint-Cloud,
crie à ses soldats: «Ils m'ont voulu tuer! ils m'ont voulu mettre hors
la loi! ils ne savent donc pas que je suis invulnérable, que je suis le
dieu de la foudre!»
Murat l'ayant joint sur le pont: «Il n'est pas raisonnable, lui dit-il,
que celui qui a triomphé de tant d'ennemis puissans redoute des
bavards.... Allons, général, du courage et la victoire est à nous!»
Bonaparte alors tourne bride, et se présente de nouveau à ses soldats,
cherchant à exciter les généraux à en finir par un coup de main. Mais
Lannes, Serrurier, Murat lui-même, se montrent peu disposés d'abord à
diriger les baïonnettes contre la législature.