de Jourdan. Deux opinions se manifestèrent: les uns voulaient que le
gouvernement conservât le caractère ministériel et secret; d'autres
qu'il reçût un caractère national et public. C'étaient autant de masques
pour cacher le véritable secret des partis. La motion de Jourdan fut
combattue avec beaucoup de talent et d'adresse par Chénier, par Lucien
Bonaparte, et moins bien par Boulay de la Meurthe. Lucien déclara que
l'unique moyen de surmonter la crise était dans une grande latitude de
pouvoir laissée à l'autorité exécutive. Il crut devoir cependant
combattre l'idée d'une dictature. «Est-il aucun de nous, s'écria-t-il,
(et ceci est remarquable) qui ne s'armât du poignard de Brutus et qui ne
punit le lâche et l'ambitieux ennemi de leur patrie!...» C'était faire à
l'avance le procès au 18 brumaire, journée dont Lucien assura lui-même
le triomphe deux mois après. On voit qu'il songeait moins alors à se
préserver d'une contradiction qu'à écarter toute espèce de dictature;
elle eût renversé l'espoir que nourrissait son frère en Égypte, auquel
on avait expédié aviso sur aviso pour presser son retour. Il importait à
Lucien qu'il trouvât le champ libre, bien sûr qu'on ne verrait en lui ni
hésitation ni tâtonnemens; en cela supérieur à nos généraux timorés qui,
redoutant la responsabilité d'un pouvoir précaire, ne voyaient aucun
autre mode de réforme que dans une nouvelle organisation consentie par
des hommes qui n'en voulaient aucune.
La discussion fut très-orageuse au Conseil des des cinq cents. Le bruit
de la révocation de Bernadotte l'envenima. Jourdan y vit l'indice
certain d'un coup d'état, et il demanda la permanence des Conseils.
Toutes ses propositions furent rejetées par 245 voix contre 171. Cent
deux députés, les plus ardens, protestèrent. Les rassemblemens et les
groupes autour de la salle furent hideux et les vociférations
menaçantes. La masse de la population parisienne s'en montrait effrayée.
Mais, soit impuissance ou lassitude, soit efficacité dans les mesures
militaires et dans les manoeuvres de mes agens, tous les élémens de
troubles et d'agitation se dissipèrent et le calme parut renaître.
La victoire remportée par la magistrature exécutive fut complète: le
Conseil des anciens rejeta la résolution qui ôtait au Directoire la
faculté d'introduire des troupes dans le rayon constitutionnel.
Mais ce n'était là que des moyens évasifs. La patrie était réellement en
danger; des factions aigries déchiraient l'État. La destitution de
Bernadotte, déguisée sous l'apparence d'une démission sollicitée de sa
part, fut un acte de rigueur sans doute, mais qu'on pouvait interprêter
défavorablement pour le Directoire. Dans une lettre rendue publique,
Bernadotte répondit en ces termes à l'annonce officielle de sa retraite:
«Je n'ai pas donné ma démission _que l'on accepte_, et je rétablis ce
fait pour l'honneur de la vérité qui appartient aux contemporains et à
l'histoire....» Puis, annonçant qu'il avait besoin de repos, il
sollicita son traitement de réforme «que je crois avoir mérité,
ajouta-t-il, par vingt années de services non interrompus.»
Ainsi nous nous replongions dans le chaos par l'effet de cette grande
division d'opinion qui régnait et dans le Corps législatif et au
Directoire. «Le vaisseau de l'État, me disais-je souvent, flottera sans
direction jusqu'à ce qu'il se présente un pilote qui le fasse surgir au
port.»[16]
[Note 16: Fouché nous prépare adroitement au 18 brumaire.
(_Note de l'éditeur_.)]
Deux événemens subits amenèrent notre salut. D'abord la bataille de
Zurich, gagnée par Masséna, le 25 septembre, qui, en refoulant les
Russes et en préservant notre frontière, nous permit de nous traîner
sans crise intérieure jusqu'au 16 octobre, jour où Bonaparte, débarqué à
Fréjus le 9, fit sa rentrée dans Paris, après avoir violé les lois de la
quarantaine, préservatrices de la santé publique.
Ici arrêtons-nous un moment. Le cours des événemens humains, sans nul
doute, est soumis à une impulsion qui dérive de certaines causes dont
les effets sont inévitables. Inaperçues par le vulgaire, ces causes
frappent plus ou moins l'homme d'état; il les découvre soit dans
certains indices, soit dans des incidens fortuits dont les inspirations
l'éclairent et le guident. Voici ce qui m'était arrivé cinq ou six
semaines avant le débarquement de Bonaparte. On vint me rapporter que
deux employés de mes bureaux avaient dit, en discutant l'état des
affaires, qu'on reverrait bientôt Bonaparte en France. Je fis remonter à
la source, et je sus que cette espèce de prophétie n'avait d'autre
fondement qu'un de ces éclairs de l'esprit qui rentrent dans la
prévision involontaire. Cette idée me frappa.
Je sus bientôt par les alentours de Lucien et de Joseph, ce qu'ils en
pensaient. Ils étaient persuadés que si leurs lettres et leurs paquets
parvenaient en Égypte, en dépit des croisières anglaises, Bonaparte
ferait tout pour revenir; mais les chances leur paraissaient si
incertaines et si hasardeuses, qu'ils n'osaient s'y confier. Réal, l'un
des correspondans secrets de Bonaparte, alla plus loin; il m'avoua ses
espérances. J'en fis part à Barras, et je le trouvai, sans avoir
là-dessus aucune idée fixe. Tout en dissimulant ce que j'avais pénétré,
je fis, de mon côté, quelques démarches, soit auprès des deux frères,
soit auprès de Joséphine, dans la vue de me rendre les deux familles
favorables: elles étaient divisées. Je trouvai Joséphine bien plus
accessible. On sait par quelle profusion irréfléchie elle perpétuait le
désordre et la détresse de sa maison: jamais elle n'avait un écu. Les
40,000 fr. de revenu que lui avait assurés Bonaparte avant son départ ne
lui suffisaient pas; et pourtant deux envois extraordinaires d'argent,
qu'on élevait à pareille somme, lui avaient été faits d'Égypte, en moins
d'une année. De plus. Barras me l'ayant recommandée, je l'avais comprise
dans les distributions clandestines provenant du produit des jeux. Je
lui remis, de la main à la main, mille louis, galanterie ministérielle
qui acheva de me la rendre favorable[17]. Je savais par elle beaucoup de
choses, car elle voyait tout Paris, mais Barras avec réserve;
fréquentant plutôt Gohier, alors président du Directoire, et recevant
chez elle sa femme; se plaignant beaucoup de ses beaux-frères, Joseph et
Lucien, avec qui elle était fort mal. Ce que j'apprenais de différens
côtés finit par me persuader que Bonaparte nous tomberait des nues.
Aussi étais-je comme préparé à cet événement, au moment même où tout le
monde en fut frappé de surprise.
[Note 17: Voici réellement l'homme habile, et on sait ce que vent
dire l'adjectif _habile_ en révolution. (_Note de l'éditeur_.)]
Il n'y aurait pas eu grand mérite à venir s'emparer d'un pouvoir
immense, offert au plus entreprenant, et à recueillir les fruits d'une
entreprise où il ne fallait que montrer de l'audace pour réussir: mais
abandonner son armée victorieuse, traverser les flottes ennemies,
survenir tout-à-coup en temps opportun, tenir tous les partis en
suspens, se décider pour le plus sûr, tout peser, tout balancer, tout
maîtriser au milieu de tant d'intérêts et de passions contraires, et
tout cela en vingt-cinq jours, suppose une grande habileté, un caractère
tenace, une décision prompte. Ce court intervalle qui sépara l'arrivée
de Bonaparte de la journée du 18 brumaire, il faudrait un volume pour en
décrire les particularités, ou plutôt il faudrait la plume de Tacite.
Par un adroit calcul, Bonaparte s'était fait précéder du bulletin de sa
victoire d'Aboukir. Il ne m'avait pas échappé que dans certaines
coteries on le propageait avec complaisance et qu'on y ajoutait
l'enflure et l'hyperbole. Depuis les dernières dépêches venues d'Égypte,
on remarquait chez Joséphine et chez ses beaux-frères plus de mouvement
et d'hilarité. «Ah! s'il allait nous arriver! me dit Joséphine; cela ne
serait pas impossible; s'il avait reçu à temps la nouvelle de nos
revers, il brûlerait de venir tout réparer, tout sauver!» Il n'y avait
pas quinze jours que j'avais entendu ces paroles, et tout-à-coup
Bonaparte débarque. Il excite le plus vif enthousiasme à son passage à
Aix, Avignon, Valence, Vienne, et à Lyon surtout: on aurait dit que
partout on sentait qu'il nous manquait un chef, et que ce chef arrivait
sous les auspices de la fortune. Annoncée à Paris sur tous les théâtres,
cette nouvelle produisit une sensation extraordinaire, une ivresse
générale. Il y eut bien quelque chose de factice, une impulsion occulte;
mais toute l'opinion ne se commande pas, et certes elle fut
très-favorable à ce retour inopiné d'un grand homme. Dès-lors, il parut
se regarder comme un souverain qui était reçu dans ses états. D'abord le
Directoire en éprouva un secret dépit, et les républicains par instinct,
beaucoup d'alarmes. Transfuge de l'armée d'Orient et violateur des lois
sanitaires, Bonaparte eût été brisé devant un gouvernement fort. Mais le
Directoire, témoin de l'ivresse générale, n'osa pas sévir; il était
d'ailleurs divisé. Comment eût-il pu s'entendre sur une affaire aussi
grave, sans unanimité d'intention et de vues? Dès le lendemain,
Bonaparte vint au Luxembourg rendre compte, en séance particulière, de
l'état dans lequel il avait laissé l'Égypte. Là, s'efforçant de
justifier son retour subit par le dessein de partager et de conjurer les
dangers de la patrie, il jura au Directoire, en mettant la main sur le
pommeau de son épée, qu'elle ne serait jamais tirée que pour la défense
de la république et celle de son gouvernement. Le Directoire en parut
convaincu; tant il était disposé à s'abuser.
Se voyant accueilli et recherché par les gouvernans eux-mêmes,
Bonaparte, bien résolu de s'emparer de l'autorité, se crut sûr de son
fait. Tout allait dépendre de l'habileté de ses manoeuvres. Il considéra
d'abord l'état des partis. Le parti populaire, ou celui du _Manége_,
dont Jourdan était un des chefs, roulait, comme nous l'avons vu, dans
le vague d'une révolution interminable. Venaient le parti des
spéculateurs de révolution, que Bonaparte appelait les _pourris_, et qui
avaient Barras à leur tête; puis les modérés ou les politiques conduits
par Sieyes, s'efforçant de fixer les destinées de la révolution, pour en
être les régulateurs et les arbitres. Bonaparte pouvait-il s'allier aux
jacobins, quand même ils lui eussent déféré la dictature? Mais après
avoir vaincu avec eux, il aurait fallu presqu'aussitôt vaincre sans eux.
Que pouvait lui offrir réellement Barras, autre chose qu'une planche
_pourrie_, selon l'expression même de Bonaparte? Restait le parti de
Sieyes, qu'il fallait aussi abuser, l'illustre transfuge ne voulant se
servir que comme instrument de celui qui prétendait rester maître des
affaires. Ainsi, au fond, Bonaparte n'avait pour lui aucun parti qui eût
l'intention de fonder sa fortune sur une usurpation manifeste; et
pourtant il a réussi, mais en abusant tout le monde, en abusant les
Directeurs Barras et Sieyes, surtout Moulins et Gohier, qui étaient les
seuls de bonne foi.
Il se forma d'abord une espèce de conseil privé composé de ses frères,
de Berthier, Regnault de Saint-Jean d'Angely, Roederer, Réal, Bruix, et
d'un autre personnage qui bientôt l'emporta sur les autres par sa
dextérité; je veux parler de M. de Talleyrand, qui, harcelé par le parti
du manège, et forcé d'abandonner le ministère, s'en faisait alors un
titre dans les nouvelles intrigues. D'abord il craignit de ne pas être
accueilli de Bonaparte à cause de l'expédition d'Égypte, ou plutôt pour
l'avoir conseillée. Toutefois il sonde adroitement le terrain, se
présente et emploie toutes les ressources de son esprit insinuant et
souple pour captiver l'homme qui, d'un coup-d'oeil, voit tout le parti
qu'il peut en tirer. C'est lui qui lui montre à nu les plaies du
gouvernement, qui le met au fait de l'état des partis et de la portée de
chaque caractère. Il sait par lui que Sieyes, traînant à sa suite
Rogers-Ducos, médite un coup d'état; qu'il n'est occupé que du projet de
substituer à ce qui existe un gouvernement de sa façon; que si d'un côté
il a contre lui les républicains les plus énergiques, qui se repentent
de l'avoir élu, de l'autre il a un parti tout formé dont le foyer est au
Conseil des anciens, avantage que n'offre aucun autre directeur, pas
même Barras, qui flotte entre Sieyes d'une part, Moulins et Gohier de
l'autre; que ces deux derniers, attachés aveuglément à l'ordre actuel
des choses, penchent pour les républicains ardens et même pour les
jacobins, et qu'avec plus de talent et de caractère ils disposeraient à
leur gré du Conseil des cinq cents, et même d'une bonne partie de
l'autre Conseil. Tout ce que lui apprend Talleyrand, ses autres
conseillers le lui confirment. Quant à lui, rien ne perce encore de ses
véritables desseins. Il montre en apparance un grand éloignement pour
Sieyes, peu de confiance en Barras, beaucoup d'épanchement et d'intimité
pour Gohier et Moulins; il va jusqu'à leur proposer de se défaire de
Sieyes, à la condition d'être élu à sa place. Mais n'ayant pas l'âge
voulu pour entrer au Directoire, et les deux Directeurs redoutant
peut-être son ambition, restent inflexibles sur l'âge. C'est alors sans
doute que ses entremetteurs le rapprochent de Sieyes. Talleyrand y
emploie Chénier, et Chénier y emploie Daunou. Dans une première
conférence entre lui, Daunou, Sieyes et Chénier, il leur donne
l'assurance de leur laisser la direction du gouvernement, promettant de
se contenter d'être le premier officier de l'autorité exécutive: je
tiens ceci de Chénier lui-même.
Ce fut immédiatement après cette conférence que se formèrent les
premiers conciliabules de députés, tantôt chez Lemercier, tantôt chez
Frégeville. Qui le croirait? Bonaparte eut d'abord contre lui son propre
frère Lucien. «Vous ne le connaissez pas; disait-il à ceux qui voulaient
lui confier toute la direction du mouvement qui se préparait; vous ne le
connaissez pas; une fois là, il se croira dans son camp; il commandera
tout, voudra être tout.»
Mais huit jours plus tard la coopération de Lucien fut ardente,
énergique. Comme chez tant d'autres la défiance républicaine fut
assoupie par l'appât des honneurs et des richesses.
On a prétendu que je n'avais été pour rien dans ces trames salutaires;
que j'avais louvoyé, mais que j'en avais recueilli les fruits avec une
grande souplesse. Certes, le moment où j'écris n'est pas favorable pour
revendiquer l'honneur d'avoir contribué à élever Bonaparte; mais j'ai
promis la vérité, et j'éprouve à la dire une satisfaction qui l'emporte
sur les calculs de l'amour-propre et sur tous les désappointemens de
l'espoir trompé.
La révolution de Saint-Cloud aurait échoué si je lui avais été
contraire; je pouvais égarer Sieyes, donner l'éveil à Barras, éclairer
Gohier et Moulins; je n'avais qu'à seconder Dubois de Crancé, le seul
ministre opposant, et tout croulait. Mais il y aurait eu stupidité de ma
part à ne pas préférer un avenir à rien du tout. Mes idées étaient
fixées. J'avais jugé Bonaparte seul capable d'effectuer les réformes
politiques impérieusement commandées par nos moeurs, nos vices, nos
écarts, nos excès, nos revers et nos funestes divisions.
Certes, Bonaparte était trop rusé pour me dévoiler tous ses moyens
d'exécution et se mettre à la merci d'un seul homme. Mais il m'en dit
assez, pour amorcer ma confiance, pour me persuader, et je l'étais déjà
que les destinées de la France étaient dans ses mains.
Dans deux conférences chez Réal, je ne lui dissimulai pas les obstacles
qu'il avait à vaincre. Ce qui le préoccupait, je le savais: c'était
d'avoir à combattre l'exaltation républicaine à laquelle il ne pouvait
opposer que des modérés ou des baïonnettes. Lui-même me parut alors,
politiquement parlant, au-dessous de Cromwell; il avait d'ailleurs à
craindre le sort de César, sans en avoir ni le brillant ni le génie.
Mais, d'un autre côté, quelle différence entre lui, Lafayette et
Dumouriez! Tout ce qui avait manqué à ces deux hommes d'épée de la
révolution, il le possédait pour la maîtriser ou s'en emparer.
Déjà tous les partis semblaient immobiles et dans l'attente devant lui.
Son retour, sa présence, sa renommée, la foule de ses adhérens, son
immense crédit dans l'opinion publique, inspiraient des inquiétudes aux
amans ombrageux de la liberté et de la république. Les deux Directeurs,
Gohier et Moulins, devenus leur espoir, s'efforçaient de le captiver à
force d'égards et de témoignages de confiance. Ils proposèrent à leurs
collègues de lui déférer le commandement de l'armée d'Italie. Sieyes s'y
opposa; Barras dit qu'il y avait assez bien fait ses affaires pour
n'avoir pas besoin d'y retourner. Ce propos, qui lui fut rendu, lui
donna sujet de venir au Directoire provoquer une explication. Là, son
ton ferme et élevé fit voir qu'il était au-dessus de la crainte. Gohier,
président du Directoire, lui laissant le choix d'une armée, il répondit
froidement à ses instances. Je vis bien qu'il balançait s'il ferait sa
révolution avec Barras ou avec Sieyes.
Ce fut alors que je lui fis sentir la nécessité d'agir au plus vite, en
le portant à se défier de Sieyes et à se rapprocher de Barras, tant
j'aurais voulu qu'il l'associât à sa politique. «Ayez Barras, lui
dis-je; soignez le parti militaire, paralysez Bernadotte, Jourdan,
Augereau, et entraînez Sieyes.» Je crus un moment que mes insinuations
et celles de Réal triompheraient de son éloignement pour Barras; il fut
même jusqu'à nous promettre de lui faire des ouvertures ou d'en
recevoir. Nous avertîmes Barras, qui lui envoya une invitation à dîner
pour le lendemain: c'était le 8 brumaire. Le soir, Réal et moi nous
allâmes attendre Bonaparte chez lui, pour savoir le résultat de sa
conférence avec Barras. Nous y trouvâmes Talleyrand et Roederer. Sa
voiture ne tarde pas à se faire entendre: il paraît. «Eh bien! nous
dit-il, savez-vous ce que veut votre Barras? Il avoue bien qu'il est
impossible de marcher dans le chaos actuel: il veut bien un président de
la république; mais c'est lui qui veut l'être. Quelle ridicule
prétention! Et il masque son désir hypocrite en proposant d'investir de
la magistrature suprême, devinez qui? Hédouville, vraie mâchoire. Cette
seule indication ne vous prouve-t-elle pas que c'est sur lui-même qu'il
veut appeler l'attention? Quelle folie! Il n'y a rien à faire avec un
tel homme.»
Je convins qu'il n'y avait là rien de faisable; mais je dis que je ne
désespérais pourtant pas de faire sentir à Barras qu'il y aurait moyen
de s'entendre pour sauver la chose publique; que nous irions, Réal et
moi, lui reprocher sa dissimulation et son peu de confiance; que nous
l'amenerions vraisemblablement à des dispositions plus raisonnables, en
lui démontrant qu'ici la ruse était hors de saison, et qu'il ne pourrait
rien faire de mieux que d'associer ses destinées à celles d'un grand
homme. «Nous nous faisions fort, ajoutâmes-nous, de l'amener à notre
suite.» Eh bien! faites, dit-il. En effet; nous courûmes chez Barras. Il
nous dit d'abord qu'il était tout simple qu'il cherchât et voulût des
garanties que Bonaparte éludait sans cesse; nous l'effrayâmes, en lui
faisant le tableau véridique de l'état des choses et de l'ascendant
qu'exerçait déjà le général sur tout le gouvernement. Il en convint et
nous promit d'aller dès le lendemain, de bonne heure, se mettre à sa
disposition. Il tint parole, et parut persuadé, à son retour, qu'on ne
pourrait rien entreprendre sans lui.
Mais déjà Bonaparte s'était décidé pour Sieyes; il avait pris avec lui
des engagemens; d'ailleurs, nouant des fils de tous côtés, il était le
maître de choisir l'intrigue la plus utile à sa politique et à son
ambition. D'un côté, il circonvenait Gohier et Moulins; de l'autre, il
tenait Barras en suspens, Sieyes et Roger-Ducos enchaînés. Moi-même, je
ne fus plus guères instruit de ses intentions et de ses opérations que
par Réal, qui servait, pour ainsi dire, entre Bonaparte et moi, de
garantie mutuelle.
A compter du 9 brumaire, la conjuration se développa rapidement: chacun
fit des recrues. Talleyrand donna Sémonville, et, parmi les généraux
marquant, Beurnonville et Macdonald. Parmi les banquiers, on eut Collot;
il prêta deux millions, ce qui fit voguer l'entreprise. On commença
sourdement à pratiquer la garnison de Paris, entre autres deux régimens
de cavalerie qui avaient servi en Italie, sous Bonaparte. Lannes, Murat
et Leclerc furent employés à gagner les chefs des corps, à séduire les
principaux officiers. Indépendamment de ces trois généraux, de Berthier
et de Marmont, on put compter bientôt sur Serrurier et sur Lefèvre; on
s'assura de Moreau et de Moncey. Moreau, avec une abnégation dont il eut
ensuite à se repentir, avoua que Bonaparte était l'homme qu'il fallait
pour réformer l'État; il le désigna, de son propre mouvement, pour jouer
le premier rôle qu'on lui avait destiné, et pour lequel il n'avait
lui-même ni vocation ni assez d'énergie politique.
De son côté, le plus actif et le plus adroit des conjurés, Lucien,
secondé par Boulay de la Meurthe et par Régnier, se concertait avec les
députés les plus influens dévoués à Sieyes. Dans ces conciliabules
figuraient Chazal, Frégeville, Daunou, Lemercier, Cabanis, Lebrun,
Courtois, Cornet, Fargues, Baraillon, Villetard, Goupil-Préfeln, Vimar,
Bouteville, Cornudet, Herwyn, Delcloy, Rousseau, Le Jarry.
Les conjurés des deux Conseils délibéraient sur le mode le plus
convenable et le plus sûr d'exécution, quand Dubois de Crancé alla
dénoncer la conjuration aux Directeurs Gohier et Moulins, demandant
qu'on fit arrêter sur-le-champ Bonaparte, et se chargeant de présider
lui-même à l'accomplissement de tout ordre du Directoire à cet effet.
Mais les deux Directeurs se croyaient tellement sûrs de Bonaparte,
qu'ils se refusèrent d'ajouter foi aux informations du ministre de la
guerre. Ils exigèrent de lui des preuves, avant de s'ouvrir à Barras et
de prendre aucune mesure. Ils voulaient des preuves, et l'on conspirait
tout haut, ainsi que cela se pratique en France. On conspirait chez
Sieyes, chez Bonaparte, chez Murat, chez Lannes, chez Berthier; on
conspirait dans les sallons des inspecteurs du Conseil des anciens, et
chez les principaux membres des commissions. Ne pouvant persuader ni
Gohier, ni Moulins, Dubois de Crancé leur dépécha au Luxembourg un agent
de police au fait de la trame, et qui la leur révéla toute entière.
Gohier et Moulins, après l'avoir entendu, le mettent en charte privée,
pour conférer sur ses révélations. Cet homme, inquiet d'un procédé dont
il ne conçoit pas le motif, troublé, assiégé de terreur, s'évade par
une fenêtre et vient me tout divulguer. Son évasion et mes contre-mines
effacent bientôt auprès des deux Directeurs l'impression qu'avait faite
la démarche de Dubois de Crancé, dont j'avertis Bonaparte.
Aussitôt l'impulsion est donnée. Lucien réunit Boulay, Chazal, Cabanis,
Émile Gaudin, et assigne à chacun son rôle. C'est dans la maison de
campagne de Mme Récamier, près Bagatelle, que Lucien va combiner les
mesures législatives qui doivent coïncider avec l'explosion militaire.
La présidence du Conseil des cinq cents, dont il est investi, est un des
principaux leviers sur lesquels s'appuie la conjuration. Deux fortes
passions agitaient alors Lucien: l'ambition et l'amour. Eperdûment épris
de Mme Récamier, femme pleine de douceur et de charmes, il se croyait
d'autant plus malheureux, qu'ayant touché son coeur, il ne pouvait
soupçonner la cause de ses rigueurs désolantes. Dans le tumulte de ses
sens et dans son délire, il ne perdit rien de son activité et de son
énergie politique. Celle qui possédait son coeur put y tout lire et fut
discrète.