épouvantai pas. En deux heures, je fus au fait de mes attributions
administratives; mais je n'eus garde de me fatiguer à considérer le
ministère qui m'était confié sous le point de vue réglementaire. Dans la
situation des choses, je sentis que tout le nerf, toute l'habileté d'un
ministre, homme d'état, devait s'absorber dans la haute police, le reste
pouvant être livré sans inconvénient à des chefs de bureau. Je ne
m'étudiai donc qu'à saisir d'une main sûre tous les ressorts de la
police secrète et tous les élémens qui la constituent. J'exigeai d'abord
que, sous ces rapports essentiels, la police locale de Paris, appelée
Bureau central (la préfecture n'existait pas encore), fût entièrement
subordonnée à mon ministère. Ressorts, élémens, ressources, je trouvai
tout dans un délabrement et une confusion déplorables. La caisse était
vide; et sans argent, point de police. J'eus bientôt de l'argent dans ma
caisse, en rendant le vice, inhérent à toute grande ville, tributaire de
la sûreté de l'État. J'arrêtai d'abord autour de moi la tendance
insubordonnée dans laquelle se complaisaient certains chefs de bureau
appartenant aux factions actives; mais je jugeai qu'il ne fallait ni
brusquer les réformes, ni hâter les améliorations de détail. Je me
bornai seulement à concentrer la haute police dans mon cabinet, à l'aide
d'un secrétaire intime et fidèle. Je sentis que seul je devais être
juge de l'état politique intérieur, et qu'il ne fallait considérer les
observateurs et agens secrets que comme des indicateurs et des
instrumens souvent douteux; je sentis, en un mot, que ce n'était ni avec
des écritures, ni avec des rapports qu'on faisait la haute police; qu'il
y avait des moyens plus efficaces; par exemple, que le ministre lui-même
devait se mette en contact avec les hommes marquans ou influens de
toutes les opinions, de toutes les doctrines, de toutes les classes
supérieures de la société. Ce système m'a toujours réussi, et j'ai mieux
connu la France occulte par des communications orales et
confidentielles, et par des conversations expansives, que par le fatras
d'écriture qui m'est passé sous les yeux. Aussi, rien d'essentiel à la
sûreté de l'État ne m'est jamais échappé: on en verra la preuve plus
tard.
Ces préliminaires arrêtés, je me rendis compte de l'état politique de
l'intérieur, sorte d'examen déjà tout préparé dans mon esprit. J'avais
scruté tous les vices et sondé toutes les plaies du pacte social de l'an
III qui nous régissait; et, de très-bonne foi, je le regardais comme
inexécutable constitutionnellement. Les deux atteintes qui lui avaient
été portées au 18 fructidor et au 30 prairial, dans un sens contraire,
changeaient l'assertion en fait positif. Du régime purement
constitutionnel, on était passé à la dictature de cinq hommes: elle
n'avait pas réussi. Maintenant que le pouvoir exécutif venait d'être
mutilé et affaibli dans son essence, tout indiquait que du despotisme
multiple, nous passerions dans la tourmente populaire, si une forte
digue ne s'élevait à propos.
Je savais d'ailleurs que l'homme devenu le plus influent, Sieyes, avait
dès l'origine regardé comme absurde cet établissement politique, et
qu'il avait même refusé d'en prendre le timon. S'il venait de surmonter
sa répugnance, c'est que le temps d'y substituer une organisation plus
raisonnable lui semblait arrivé: il lui avait bien fallu s'approcher du
corps de la place pour en démolir les bastions. Je m'en ouvris à Barras,
qui, tout autant que moi, se défiait de la marche tortueuse de Sieyes.
Mais il avait avec lui des engagemens, et d'ailleurs il redoutait pour
son compte les exagérations et les empiétemens du parti populaire. Ce
parti le ménageait, mais seulement par des vues politiques et dans
l'espoir de s'opposer à Sieyes qui se dévoilait. Barras passait, aux
yeux des républicains ardens, pour un gouvernant usé et taré avec lequel
il était impossible de préserver la chose publique. Il se trouvait
pressé, d'un côté, par la société du _Manége_, qui, prenant le ton et
l'allure des jacobins, déclamait contre les dilapidateurs et les
voleurs; et de l'autre, par Sieyes, qui, usant d'un certain crédit,
avait une arrière-pensée qu'il ne confiait pas toute entière à Barras.
Nul doute que Sieyes n'eût déjà une constitution toute prête et de sa
façon, pour resserrer et centraliser le pouvoir selon que les événemens
se développeraient; sa coalition était toute formée et il se croyait
assuré de la coopération de Joubert. Une lettre de ce général me le
laissait entrevoir; il nourrissait la noble espérance de revenir fort de
l'ascendant de la victoire pour tout concilier. On avait entendu dire à
Sieyes:»on ne peut rien fonder avec des brouillons et des bavards: il
nous faut deux choses, une tête et une épée.» J'espérais bien que l'épée
sur laquelle il comptait ne se mettrait pas tout-à-fait à sa discrétion.
Si sa position était délicate, louvoyant avec Barras, ne pouvant
s'appuyer ni sur Gohier ni sur Moulins qui tenaient à l'ordre établi,
toutefois il pouvait compter sur ses collègues dans l'adhésion des
mesures nécessaires pour s'opposer à de nouveaux empiétemens législatifs
et aux tentatives des anarchistes. Sieyes avait dans le Conseil des
anciens une phalange organisée. Il fallut s'assurer de la majorité
numérique du Conseil des jeunes ou des cinq cents, où le parti ardent et
passionné avait son quartier-général. L'union des directoriaux et des
politiques suffit pour le tenir en échec. Sûr de la majorité, le
Directoire résolut d'essayer ses forces.
Dans cet état de choses, et comme ministre de la police, je n'eus plus
qu'à manoeuvrer avec dextérité et promptitude sur cette ligue
d'opération. Il fallait d'abord rendre impossible toute coalition
dangereuse contre la magistrature exécutive. Je pris sur moi d'arrêter
la licence et le débordement des journaux, et la marche audacieuse des
sociétés politiques qu'on voyait renaître de leurs cendres. Telle fut la
première proposition que je fis au Directoire, en plein conseil, à la
suite d'un rapport motivé pour lequel Barras s'était concerté avec
Sieyes. J'eus carte blanche; je résolus de vaincre d'abord les clubs.
Je préludai par une espèce de proclamation ou de circulaire où je
déclarai que je venais de prendre l'engagement de veiller pour tous et
sur tous, afin de rétablir la tranquillité intérieure et mettre un terme
aux _massacres_. Cette dernière assurance et le mot qui la terminait
déplurent aux démagogues qui s'étaient flattés de me trouver
complaisant. Ce fut bien pis quand, le 18 thermidor (5 août), quatre
jours après mon installation, le Directoire transmit au Conseil des
anciens, qui le renvoya au Conseil des cinq cents, mon rapport sur les
sociétés politiques. C'était mon travail ostensible. Là, prenant
certains ménagemens d'expressions pour ne pas trop effaroucher la
susceptibilité républicaine, je commençai par établir la nécessité de
protéger les discussions intérieures des clubs, en les contenant au
dehors par toute la puissance de la république; puis, ajoutant que les
premiers pas de ces sociétés avaient été des atteintes à la
constitution, je conclus en sollicitant des mesures qui les fissent
rentrer dans la ligne constitutionnelle.
La sensation que fit la communication de ce rapport fut très-marquée
dans la salle. Deux députés (que je crois être Delbrel et Clemanceau),
considérèrent ce mode de transmission de la part du Conseil des anciens
comme une initiative qui blessait la constitution. Le député
Grandmaison, après avoir donné à mon rapport les épithètes de faux et de
calomnieux, dit que c'était le signal d'une réaction nouvelle contre les
soutiens les plus ardens de la république. Il y eut ensuite une
discussion très-animée sur la question de savoir si l'on ordonnerait
l'impression du rapport, discussion qui amena une vive sortie de la part
de Briot et de Garrau, qui demandèrent l'appel nominal: il n'eut pas
lieu, et l'impression ne fut point ordonnée. Ainsi, à vrai dire, la
victoire ne resta, dans cette première escarmouche, à aucun parti; mais
j'éprouvai un désavantage; aucune voix ne s'était élevée en ma faveur,
ce qui me fit voir combien, en révolution, il y a peu de fond à faire
sur des esprits froids et calculateurs, quel que soit le stimulant dont
on se serve pour les amorcer. Ils vous donnent ensuite de bonnes raisons
pour justifier leur silence; mais la seule vraie c'est la peur de se
compromettre. Le même jour on m'attaqua avec bien plus de violence
encore à la société du _Manége_.
Je ne fus ni déconcerté ni effrayé par ce début peu encourageant.
Faiblir, c'eût été me perdre et trahir la fortune dans la carrière
qu'elle m'ouvrait. Je résolus de manoeuvrer avec adresse au milieu même
des passions qui s'allumaient et des intérêts qui se croisaient sans
ménagemens. Sieyes voyant qu'on tergiversait au Directoire, que Barras
n'allait pas encore assez vîte à son gré, fit fermer la salle du Manége
par la commission des inspecteurs de la salle des anciens, qui
siégeaient aux Tuileries. Ce coup d'autorité fit sensation. Je crus
Sieyes bien sûr de son fait, et bien fort surtout quand, à la
commémoration du 10 août qui eut lieu au Champ-de-Mars avec pompe, il
fit dans son discours d'apparat, comme président, les plus violentes
sorties contre les jacobins, déclarant que le Directoire connaissait
tous les ennemis qui conspiraient contre la république, qu'il les
combattrait tous sans faiblesse comme sans relâche, non pas en balançant
les uns par les autres, mais en les comprimant tous également. Comme si
à l'instant même on eût voulu le punir d'avoir lancé ses foudres
oratoires, on entendit, ou l'on crut entendre, au moment où les salves
terminaient la cérémonie, deux ou trois balles siffler autour de Sieyes
et de Barras, et puis quelques vociférations. De retour au Directoire,
où je les suivis de près, je les trouvai l'un et l'autre animés et
courroucés au dernier point. Je dis que s'il y avait eu réellement
complot, l'exécution ne pouvait en avoir été tramée que par des
instigateurs militaires; et craignant d'être devenu moi-même suspect à
Sieyes, qui n'aurait pas manqué d'exiger que je fusse sacrifié, je lui
insinuai, dans un billet au crayon, qu'il fallait écarter le général
Marbot, commandant de Paris. Il était notoire que ce général se montrait
tout-à-fait dévoué au parti des républicains exaltés et opposés à la
politique de Sieyes. Sur la proposition de ce dernier, on prit, dans la
soirée même, sans l'avis de Bernadotte, alors ministre de la guerre, et
sans lui en faire part, un arrêté portant que Marbot serait employé dans
son grade à l'armée active. Le commandement de Paris fut déféré au
général Lefèvre, illustre sergent, dont l'ambition se bornait à n'être
que l'instrument de la majorité du Directoire.
La diatribe de Sieyes, au Champ-de-Mars, et les _houra_ contre les
jacobins, furent considérés, par une moitié du Conseil des cinq cents,
comme un appel à la contre-révolution; les passions fermentèrent de plus
en plus, et le Directoire lui-même se divisa et s'aigrit. Barras ne
savait trop s'il devait se rapprocher de Gohier et de Moulins, ce qui
eût isolé Sieyes. Ses incertitudes ne pouvaient m'échapper; je sentis
qu'il n'était pas temps encore de s'arrêter, et je le lui dis
franchement. Trois jours après la harangue de Sieyes, je pris sur moi de
faire procéder à la fermeture de la salle des jacobins de la rue du Bac.
J'avais mes vues[11]. Un message du Directoire annonça que la violation
des formes constitutionnelles, par cette société réunie, l'avait
déterminé à en ordonner la clôture.
[Note 11: Et quelles étaient donc les vues de Fouché en manoeuvrant
ainsi contre ces foyers du gouvernement populaire, ou plutôt contre la
souveraineté du peuple, dogme favori de Fouché? Il nous l'a dit
lui-même; il aspirait à devenir l'une des premières têtes de
l'_aristocratie_ révolutionnaire. (_Note de l'éditeur_.)]
Ce coup hardi acheva d'irriter une faction ardente qui n'éprouvait plus
que des échecs, soit dans le gouvernement, soit dans les Conseils. Il
fallut montrer aussi qu'on savait agir au besoin contre les royalistes,
qui dans l'Ouest recommençaient à remuer, et qui venaient de faire une
levée de boucliers intempestive dans la Haute-Garonne. Sur mon rapport,
le Directoire demanda et obtint, par un message, l'autorisation de faire
pendant un mois des visites domiciliaires pour découvrir les émigrés,
les embaucheurs, les égorgeurs et les brigands[12]. Il suffit de
quelques mesures militaires pour étouffer, dans la Haute-Garonne, cette
insurrection mal conçue et mal menée.
[Note 12: Ici ce n'était plus le Fouché de l'aristocratie
révolutionnaires, mais le Fouché de la Convention; sa police d'ailleurs
était comme Janus, elle avait deux visages. (_Note de l'éditeur_.)]
Quant aux brigandages exercés de nouveau par les chouans, en Bretagne et
dans la Vendée, comme c'était un mal invétéré provenant d'un vaste plan,
le remède n'était pas si facile dans son application. La loi des otages,
qui prescrivait des mesures contre les parens d'émigrés et les nobles,
au lieu de calmer les troubles à leur naissance, ne faisait que les
envenimer. Cette loi, qui ne rappelait que trop le régime de la terreur,
me parut odieuse et très-propre à nous susciter encore plus d'ennemis.
Je me contentai d'en paralyser l'exécution autant que cela pouvait
dépendre de moi, et sans que ma répugnance effarouchât trop le
Directoire et les autorités départementales. Je voyais bien que ces
troubles tenaient à une des plaies de l'État que le cabinet de Londres
s'efforçait d'élargir. J'envoyai dans les départemens de l'Ouest des
émissaires intelligens pour me mettre au fait de l'état des choses; puis
je m'assurai d'un certain nombre d'agens royalistes qui, tombés en notre
pouvoir dans les différens départemens agités, avaient à craindre ou la
condamnation à mort, ou la déportation, ou un emprisonnement indéfini.
La plupart avaient fait offre de servir le gouvernement; je leur fis
ménager des moyens d'évasion pour qu'ils ne fussent pas suspects à leur
propre parti, dont ils allèrent grossir les bandes. Ils rendirent
presque tous des services utiles, et je puis dire même que par eux et
par les données qu'ils me fournirent, j'arrivai plus tard à en finir
avec la guerre civile[13].
[Note 13: Ici c'est Fouché précurseur et promoteur du régime
impérial. (_Note de l'éditeur_.)]
Les plus grands obstacles sortaient de notre sein; ils étaient suscités
par la dissidence des hommes de la révolution, qui se divisaient en
exploiteurs du pouvoir et en aspirans aux places. Ceux-ci, impatiens,
irrités, devenaient de plus en plus exigeans et hostiles. Comment se
flatter de gouverner et de réformer l'État avec la licence de la presse?
Elle était au comble. «Le Directoire, à la royauté près, disait le
Journal des _hommes libres_, a sanctionné ostensiblement le massacre des
républicains par le discours de son président sur le 10 août, et par son
message sur la clôture des sociétés politiques.»
A mon arrivée au Luxembourg, je trouvai, comme je m'y attendais, Sieyes
et ses collègues exaspérés contre les journaux; je provoquai aussitôt un
message pour demander aux Conseils des mesures répressives applicables
aux journalistes contre-révolutionnaires et aux libellistes. On dressait
le message, quand arriva la première nouvelle de la perte de la
bataille de Novi et de la mort de Joubert. Le Directoire en fut altéré
et découragé. Navré moi-même, je fis sentir pourtant qu'il ne fallait
pas laisser flotter les rênes, mais il n'y eut pas moyen de rien décider
ce jour-là. Dans les circonstances où nous nous trouvions, la perte de
la bataille était un désastre, la mort de Joubert une calamité. Il était
parti avec l'ordre formel de livrer bataille aux Russes.
Malheureusement, le retard d'un mois, occasionné par son mariage avec
Mlle de Montholon, avait donné à l'ennemi le temps de se renforcer et
d'opposer à notre armée des masses plus formidables. La mort de Joubert,
renversé par les premiers coups de fusil, et qui avec raison a été
appelée suspecte, n'a jamais été clairement expliquée. J'ai questionné
des témoins oculaires de l'événement, qui semblaient persuadés que la
balle meurtrière était partie d'une mince _cassine_ (maisonnette de
campagne), par quelqu'un d'aposté, la mousqueterie de l'ennemi n'étant
point à portée du groupe d'état-major au milieu duquel était Joubert,
quand il vint encourager l'avant-garde qui pliait. On a été jusqu'à dire
que le coup était parti d'un chasseur corse de nos troupes légères.
Mais n'essayons pas de percer un mystère affreux, par des conjectures ou
par des faits trop peu éclaircis. _Je vous laisse Joubert_! avait dit,
en partant pour l'Égypte, Bonaparte. Ajoutons que sa valeur était
relevée par la simplicité de ses moeurs, par son désintéressement, et
qu'on trouvait chez lui la justesse du coup-d'oeil unie à la rapidité de
l'exécution, une tête froide avec une âme ardente» Et ce guerrier venait
de nous être enlevé peut-être par la combinaison d'un crime profond, au
moment où il aurait pu relever et sauver la patrie!...
La marche de la politique du gouvernement en fut suspendue pendant près
de quinze jours; il fallait pourtant ne pas périr. Je stimulai Barras;
et bien sûr que Sieyes méditait un coup d'état, dont il fallait
s'emparer, sur mes excitations, tous deux, réunis à Roger-Ducos, ils
résolurent de reprendre leurs plans en sous-oeuvre: enfin, je pus agir.
Décidé à refréner la licence de la presse, j'en vins à un acte décisif;
je supprimai d'un seul coup onze journaux des plus accrédités parmi les
jacobins et les royalistes; je fis saisir leurs presses et arrêter même
les auteurs, que j'accusai de semer la division parmi les citoyens, de
l'établir à force de la supposer, de déchirer toutes les réputations, de
calomnier toutes les intentions, de ranimer toutes les factions, de
réchauffer toutes les haines....[14]
[Note 14: Toujours même marche quand on aspire à gouverner sans
contradicteurs et sans contradictions; Fouché ne suit ici que les
errements de la Convention, du Comité de salut public et du Directoire
au 18 fructidor; il fera de même sous Bonaparte, et il _nous prouvera_
qu'il a raison. (_Note de l'éditeur_.)]
Par son message, le Directoire se bornait à prévenir les Conseils que la
licence de plusieurs journalistes l'avait déterminé à les faire traduire
devant les tribunaux et à mettre les scellés sur leurs presses. A la
lecture de mon rapport, des murmures se firent entendre; l'agitation
régna dans la salle. Le député Briot déclara qu'il se préparait un _coup
d'état_; et après m'avoir personnellement attaqué, il demanda la
suppression du ministère de la police. Le lendemain, le Directoire fit
insérer dans le _Rédacteur_ et dans le _Moniteur_ l'éloge de mon
administration.
Nous avions repris nos plans: on s'était assuré de Moreau, républicain
au fond de l'âme, mais détestant l'anarchie. A la vérité, il était
faible en politique, et nous ne trouvions pas un grand fonds de sécurité
dans sa coopération. Insouciant et facile à effaroucher, il fallait
d'ailleurs le stimuler sans cesse. Mais le choix n'était plus à notre
disposition; car, parmi les généraux alors en crédit, il n'y en avait
pas un seul sur qui l'on pût compter.
Chaque jour l'horizon politique devenait plus sombre. Nous venions de
perdre l'Italie, et nous étions menacés de perdre la Hollande et la
Belgique: une expédition anglo-russe avait débarqué le 27 août dans la
Nord-Hollande. C'est dans les revers que le parti exagéré puisait de
nouvelles forces. Ses conciliabules devinrent plus fréquens et plus
actifs; il se donna pour chefs Jourdain et Augereau, qui siégeaient aux
Cinq-cents, et dans le conseil, Bernadotte, qui tenait le porte-feuille
de la guerre. Près de deux cents députés étaient recrutés dans le même
parti; c'était la minorité, mais une minorité effrayante; elle avait
d'ailleurs pour racines au Directoire les Directeurs Moulins et Gohier,
au moment où Barras, affectant de tenir une sorte de balance, se
croyait, par là même, l'arbitre des affaires. S'il ne se détachait pas
de Sieyes, c'était uniquement dans la crainte qu'un mouvement trop
violent ne l'entraînât hors du pouvoir. J'avais soin de l'entretenir
dans ces dispositions, bien moins pour me maintenir, que par amour pour
mon pays[15]: un déchirement en faveur du parti populaire nous eût
perdus alors.
[Note 15: Quelle candeur! quel désintéressement dans Fouché!
(_Note de l'éditeur_.)]
La proposition de déclarer la patrie en danger, émanée de Jourdan, fut
le signal d'un grand effort de la part de nos adversaires. J'en avais
été averti la veille. Aussi toute notre majorité, recrutée, non sans
peine, à la suite d'une réunion chez le député Frégeville, vint à son
poste, décidée à tenir ferme. On déroula d'abord le tableau des dangers
dont nous étions environnés, «L'Italie sous le joug, les barbares du
Nord aux portes de la France, la Hollande envahie, les flottes livrées
par trahison, l'Helvétie ravagée, des bandes de royalistes se livrant à
tous les excès dans un grand nombre de départemens, les républicains
proscrits sous le nom de _terroristes_ et de _jacobins_.» Tels furent
les principaux traits du tableau rembruni que fît Jourdan de notre
situation politique. «Encore un revers sur nos frontières, s'écria-t-il,
et le toscin de la royauté sonnera sur toute la surface du sol français,
comme celui de la liberté sonna le 14 juillet!...»
Après avoir conjuré le Directoire, du haut de la tribune législative,
d'éloigner les amis tièdes de la république, dans une crise où l'énergie
seule pouvait sauver la France, il termina par un projet tendant à
déclarer la patrie en danger. L'adoption de cette proposition eût
précipité le mouvement que nous voulions arrêter ou du moins
régulariser. Elle excita les plus violens débats. Le parti avait le
projet de l'enlever de haute lutte; mais, soit pudeur, soit faiblesse,
il consentit à renvoyer la discussion au lendemain; ce qui nous donna de
la marge.
J'étais informé que les patriotes les plus chauds sollicitaient vivement
Bernadotte de monter à cheval et de se déclarer pour eux à la faveur
d'un tumulte à la fois civil et militaire. Déjà, malgré les entraves et
les empêchemens de la police, l'appel était fait aux anciens et aux
nouveaux jacobins, aux anciens et aux nouveaux terroristes. Barras et
moi nous nous chargeâmes de détourner Bernadotte d'un coup de main qui
l'eût amené à être le Marius de la France; ce rôle n'était ni dans son
caractère ni dans ses moeurs. Sans doute l'ambition le dévorait; mais
c'était une ambition utile et noble; et il aimait réellement la liberté.
Nous touchâmes séparément ses cordes sensibles, et nous l'amollîmes.
Mais il n'ignorait pas les projets formés sous l'égide de Joubert, et
depuis, les propositions fuites à Moreau pour changer la nature du
gouvernement. Nous l'assurâmes que c'étaient des idées sans consistance,
des projets éventuels mis en avant par les faiseurs de plans dont les
gouvernemens sont toujours assaillis dans les temps de crise; qu'il n'y
avait à cet égard rien d'arrêté; qu'on respecterait la constitution tant
que nos adversaires ne voudraient pas la démolir eux-mêmes. Barras lui
insinua qu'il serait convenable qu'il optât pour le commandement en chef
d'une armée, attendu qu'avec son porte-feuille de la guerre, il
devenait la pierre d'attente d'un parti actif opposé au gouvernement. Il
évita de s'expliquer sur cette insinuation, et nous quitta.
Sieyes et Roger-Ducos rédoutaient un égarement, d'autant plus que
j'avais la certitude qu'il y aurait des groupes et des rassemblemens
autour de la salle législative, et que le parti se flattait de
l'emporter par un coup de main, à l'aide des trois généraux ses
coryphées. Sieyes, en sa qualité de président, ayant mandé Bernadotte,
le cajola et l'amena très-adroitement à dire qu'il regarderait le
commandement en chef d'une armée comme une récompense honorable de ses
travaux comme ministre. Là-dessus, Sieyes se proposa d'agir à l'instant
même. Déjà le général Lefèvre avait reçu l'ordre de se concerter avec
moi, de prendre les mesures militaires convenables; et au besoin, de
disperser les rassemblemens par la force, après toutefois s'être assuré
de l'esprit des soldats. Je le vis plein de sécurité, et je crus pouvoir
répondre de son inflexibilité soldatesque. Mes informations secrètes
coïncidant avec d'autres communications confidentielles, Sieyes et
Barras, réunis à Roger-Ducos, révoquèrent Bernadotte, sans en rien dire
à Moulins ni à Gohier. Pour les calmer, il fallut leur donner
l'assurance qu'ils seraient consultés sur le choix d'un nouveau
ministre, choix que Gohier, soutenu par Barras, fit porter quelques
jours après sur Dubois de Crancié.