Tout cela était pitoyable par sa déraison. Averti que j'avais disparu et

me croyant caché dans Milan, le Directoire réexpédia un courrier

extraordinaire, porteur de l'ordre itératif de me faire sortir d'Italie.

«...Si vous aviez connaissance, écrivit immédiatement au Directoire

cisalpin le plat Rivaud, que le citoyen Fouché fût sur votre territoire,

je vous prie de m'en informer.» Je m'amusai de sa perplexité et des

frayeurs des deux Directoires; puis sortant de ma retraite, je pris

tranquillement la route des Alpes que je franchis. J'arrivai à Paris

dans les premiers jours de janvier 1799. Déjà le crédit et la

prépondérance de Rewbel et de Merlin avaient singulièrement déclinés.

Dans les deux Conseils on formait des brigues contre eux, et ils

commençaient à baisser de ton. Aussi, au lieu de m'appeler à leur barre

et de me faire rendre compte de ma conduite, ils se contentèrent

d'annoncer dans leur journal officiel que j'étais de retour de ma

mission près la république cisalpine. Je me crus assez fort pour leur

demander compte moi-même de leurs procédés sauvages à mon égard,

exigeant pour mes déplacemens des indemnités que je reçus, mais avec

l'instante prière de ne point faire d'esclandre.

J'ai pensé que ces détails sur mon premier naufrage dans ma navigation

des hauts emplois feraient connaître et l'état des esprits à cette

époque et le terrain sur lequel j'eus d'abord à opérer. J'avais

d'ailleurs écrit déjà cet exposé, à la demande de Bonaparte, à la veille

de partir pour Marengo; et j'avoue que j'y ai trouvé, en le relisant,

des souvenirs dans lesquels je me suis complu.

Je voyais l'autorité directoriale ébranlée, moins par les préludes des

revers publics, que par les menées sourdes des factions mécontentes:

sans se montrer encore à visage découvert, elles préparaient leurs

attaques dans l'ombre.

On se montrait fatigué généralement de l'esprit étroit et tracassier qui

animait nos cinq rois à terme; on s'indignait surtout que leur autorité

ne se fit connaître que par des exactions, des injustices et des

inepties. En réveillant les passions assoupies, ils provoquèrent les

résistances. Quelques conversations expansives avec des hommes influens

ou attentifs, et mon propre coup-d'oeil suffirent pour me faire juger

sainement de l'état des choses.

Tout annonçait de grands événemens et une crise prochaine. Les Russes

s'avançaient et allaient entrer en lice. On se lassa d'envoyer notes sur

notes à l'Autriche pour essayer de les arrêter; et dès la fin de février

on donna le signal des batailles sans qu'on fût prêt à faire la guerre.

Le Directoire avait provoqué cette seconde coalition tout en se privant

lui-même de ses meilleurs généraux. Non seulement Bonaparte était

relégué dans les sables de l'Afrique; non seulement Hoche, échappé à

l'expédition d'Irlande, avait fini par le poison, mais Pichegru était

déporté à Sinnamary, mais Moreau était en disgrâce, mais Bernadotte,

retiré de la diplomatie après l'éclat de sa légation de Vienne, venait

de se démettre de son commandement de l'armée d'observation; mais encore

la destitution de Championnet était prononcée, pour avoir voulu mettre

un frein aux rapines des agens du Directoire. Enfin Joubert lui-même,

l'intrépide et vertueux Joubert avait reçu sa démission, pour avoir

voulu établir en Italie une liberté sage qui eût cimenté les liens qui

unissaient deux nations dont les destinées semblaient devoir être

communes.

Cette seconde guerre continentale dont la Suisse, l'Italie et l'Égypte

n'avaient vu que les préludes, s'ouvrit le 1er de mars; et dès le 21,

Jourdan perdit la bataille de Stockach, ce qui le força de repasser

précipitamment le Rhin: douloureux présage qui fut bientôt suivi de la

rupture du congrès de Rastadt, comédie politique, dont le dernier acte

fut un drame horrible. Nous ne fûmes pas plus heureux en Italie qu'en

Allemagne: Schoerer, le général de prédilection de Rewbel, perdit sur

l'Adige trois batailles, qui nous ravirent en peu de jours, avec les

libertés de l'Italie, des conquêtes qui nous avaient coûté trois

campagnes laborieuses.

Nous avions jusqu'alors envahi ou tenu ferme: qu'on juge de l'effet que

produisit la nouvelle que partout nous battions en retraite! Tout

gouvernement qui, en révolution, ne sait faire que des mécontens et ne

sait pas vaincre, perd nécessairement le pouvoir: au premier revers,

toutes les ambitions reprennent de droit une attitude hostile.

J'assistai à différentes réunions de députés et de généraux mécontens,

et je jugeai que les partis n'avaient pas au fond les mêmes intentions,

mais qu'ils se réunissaient dans le but commun de renverser le

Directoire, pour édifier ensuite chacun à sa manière. Je rectifiai à ce

sujet les idées de Barras et je l'engageai à forcer à tout prix

l'expulsion de Rewbel, bien sûr que nous aurions ensuite bon marché de

Treilhard, de Merlin et de Reveillère. On était aigri surtout contre les

deux derniers, comme ayant favorisé le système des scissions

électorales, imaginées pour écarter des Conseils législatifs les plus

ardens républicains. Je savais que Joseph et Lucien, frères de

Bonaparte, chargés de soigner les intérêts de son ambition pendant son

exil belliqueux, manoeuvraient dans le même but. Lucien montrait un

patriotisme exalté; il était à la tête d'un parti de mécontens avec

Boulay de la Meurthe. De son côté, Joseph faisait beaucoup de dépense et

tenait un grand état de maison. Là se réunissaient les députés les plus

influens des Conseils, les plus hauts fonctionnaires, les généraux

marquans et les femmes les plus fertiles en intrigues.

La coalition formée, Rewbel déconcerté, abandonné par Merlin à qui on le

représenta comme un bouc émissaire qu'il fallait sacrifier, se crut

trop heureux de marchander son élimination, couverte par le sort, à la

condition principale qu'on respecterait sa retraite dans le Conseil des

anciens. Mais qui allait le remplacer au Directoire? Merlin et les

députés ventrus, ses acolytes, décidèrent qu'ils élèveraient à sa place

Duval, de la Seine-Inférieure, homme médiocre et nul, brave homme

d'ailleurs, qui occupait alors le ministère de la police, où sa vue

était trop courte pour y rien voir. On les laissa faire, et toutes leurs

batteries dressées, on, travailla efficacement pour Sieyes, ambassadeur

à Berlin, dont on vantait depuis dix ans la capacité occulte. Je lui

savais réellement quelques idées fortes et positives en révolution; mais

je connaissais aussi son caractère défiant et artificieux; je lui

croyais d'ailleurs des arrière-pensées peu compatibles avec les bases de

nos libertés et de nos institutions. Je n'étais pas pour lui, mais je

tenais à la coterie qui se forma tout-à-coup en sa faveur, sans pouvoir

deviner par quelle impulsion. On alléguait qu'il importait de mettre à

la tête des affaires, au début d'une coalition menaçante, l'homme qui

mieux que tout autre connaissait les moyens de maintenir la Prusse dans

sa neutralité si productive pour elle; on assurait aussi qu'il s'était

montré fin politique, en donnant les premiers, éveils sur la coalition

flagrante.

On en vint à l'élection: je ris encore du désappointement du subtil

Merlin et du bon Duval, sa créature, qui, pendant que les Conseils

procédaient, ayant établi une ligne télégraphique d'agens depuis l'hôtel

de la police jusqu'à la salle législative, chargés de transmettre au

bien-heureux candidat le premier avis de son exaltation directoriale, en

apprirent qu'une partie du ventre avait fait défection. Ni Merlin, ni

Duval ne pouvaient comprendre comment une majorité _assurée_ peut se

changer tout-à-coup eu minorité. Mais nous, qui savions par quel ressort

on opère, nous en fîmes des gorges chaudes dans d'excellens dîners où se

tamisait la politique.

Merlin vit dans Sieyes un compétiteur dangereux, et dès ce moment, il se

renfrogna. Quant au bon homme Duval, bientôt remplacé par Bourguignon,

il en devint misantrope. Ces deux médiocres citoyens n'étaient pas plus

faits l'un que l'autre pour manier la police[9].

[Note 9: Petite vanité de Fouché qui prépare tout comme dans un

mélodrame, pour entrer lui-même en scène comme seul capable de tenir le

timon de la police, d'exploiter ses ténébreuses intrigues et ses

fertiles émolumens. (_Note de l'éditeur_.)]

L'oeuvre n'était encore qu'ébauchée. Pour l'accomplir, il se forma deux

coalition législatives. Dans l'une figuraient Boulay de la Meurthe,

Chénier, Français de Nantes, Chalmel, Texier-Olivier, Berlier, Baudin

des Ardennes, Cabanis, Régnier, les frères Bonaparte; dans l'autre on

voyait Bertrand du Calvados, Poulain-Grand-pré, Destrem, Garrau, Arena,

Salicetti, et d'autres ardens athlètes. Dans toutes deux, qui avaient en

dehors leurs auxiliaires, je ménageai à Barras des créatures, et il

manoeuvra lui-même assez bien. On n'agit d'abord que par des voies

souterraines: le temps d'éclater n'était pas encore venu.

A cet égard, nos revers nous servirent merveilleusement; ils étaient

inévitables. Cent soixante et dix mille hommes épuisés, fatigués,

dégoûtés par vingt défaites, et commandés par des généraux toujours à

la veille d'une disgrâce, pouvaient-ils tenir tête à plus de trois cent

mille ennemis, secondés en Italie et en Allemagne par les peuples, et

portés, soit par l'ardeur de la victoire, soit par le désir de la

vengeance, sur les frontières mêmes de la république?

Bientôt le déchaînement fut général contre la majorité du Directoire.

«Son autorité, disait-on, ne s'est fait connaître que par des exactions,

des injustices et des inepties; au lieu de signaler sa dictature, il n'a

fait, depuis le 18 fructidor, qu'abuser de son immense pouvoir; il a

creusé le gouffre de nos finances et l'abîme qui menace aujourd'hui

d'engloutir la république.»

Ce n'était que dans les Conseils où le Directoire trouvait encore des

défenseurs, parmi ses créatures intéressées et ses apologistes

maladroits. L'exaspération fut au comble quand Bailleul écrivit dans une

brochure qu'il craignait plus les Russes au Corps législatif que les

Russes s'approchant des frontières.

Un message concerté, adressé au Directoire pour avoir des renseignemens

sur la situation extérieure et intérieure de la république, devint le

signal de la bataille. C'était au moment où Sieyes, nouveau Directeur,

vendit de s'installer. La réponse du Luxembourg ne venant pas, les

Conseils, dans la journée du 18 juin (28 prairial), se déclarent en

permanence. De son côté, le Directoire s'y met aussi par représailles;

mais déjà hors d'état de parer les coups qu'on va lui porter.

On lui enlève d'abord le droit de restreindre la liberté de la presse.

La manifestation de l'opinion n'étant plus comprimée, il n'est plus

possible à des légistes de défendre le terrain. Aussi, à peine a-t-on

contesté et révoqué la nomination de Treilhard, que Treilhard se retire

sans dire mot.

Toutefois Merlin et Reveillère s'obstinaient et prétendaient tenir bon

dans le fauteuil directorial. Boulay de la Meurthe et les députés de sa

coterie vont au Luxembourg demander impérieusement la démission des deux

Directeurs. En même temps Bertrand du Calvados, au nom d'une commission

des onze dont Lucien faisait partie, monte à la tribune et trouve moyen

d'effrayer les Directeurs par la préface de leur acte d'accusation.

«Je ne vous parlerai pas, s'écrie-t-il, de vos Rapinat, de vos Rivaud,

de vos Trouvé, de vos Faypoult, qui, non contens d'exaspérer nos alliés

par des concussions de toute nature, ont violé par vos ordres les droits

des peuples, ont proscrit les républicains ou les ont despotiquement

destitués pour les remplacer par des traîtres!...» Je n'étais pas

étranger à cette sortie, où se trouvait une approbation indirecte de ma

conduite, et un blâme tacite de celle qu'avait tenue le Directoire à mon

égard.

Enfin, le 30 prairial (18 juin), Merlin et Reveillère, sur l'assurance

formelle qu'ils ne seraient pas mis en cause, donnèrent leur démission,

et Sieyes devint le maître du champ de bataille. A l'instant même, toute

la force de la révolution vint se grouper autour de Sieyes et de Barras.

D'accord avec les meneurs des Conseils, ils firent jouer toutes leurs

batteries, afin de n'admettre au Luxembourg, pour collègues, en

remplacement des Directeurs expulsés, que des hommes tels que

Roger-Ducos, Moulins et Gohier, incapables de leur causer d'ombrage par

leur capacité, ou la force de leur caractère. Cette combinaison tendait

à les rendre maîtres des affaires, Roger-Ducos s'étant associé de vote

et d'intérêt avec Sieyes.

Le premier fruit du triomphe des Conseils sur le Directoire fut la

nomination de Joubert au commandement de Paris, nomination que Barras

obtint de Sieyes, et à laquelle je ne fus pas non plus étranger. Peu de

jours après je fus nommé à l'ambassade de Hollande: c'était une sorte de

réparation que me devait le nouveau Directoire. J'allai prendre congé de

Sieyes; il me dit que jusque-là on avait gouverné au hasard, sans but

comme sans principes, et qu'il n'en, serait plus de même à l'avenir; il

témoigna de l'inquiétude sur le nouvel essor de l'esprit anarchique avec

lequel, disait-il, on ne pourra jamais gouverner. Je répondis qu'il,

était temps que cette démocratie sans but et sans règle fit place à

l'aristocratie républicaine, ou gouvernement des sages, le seul qui pût

s'établir et se consolider. Oui, sans doute, reprit-il, et si cela était

possible vous en seriez; mais que nous sommes encore loin du but! Je lui

parlai alors de Joubert comme d'un général pur et désintéressé, que

j'avais été à portée de bien connaître en Italie, et auquel on pourrait,

au besoin, donner sans danger une influence forte: il n'y avait à

craindre ni son ambition, ni son épée, qu'il ne tournerait jamais contre

la liberté de sa patrie. Sieyes m'ayant écouté, attentivement jusqu'au

bout, ne me répondit que par un: _C'est bien!_ Je ne pus lire autre

chose dans son regard oblique.

On voit que je ne fus pas heureux dans mon intention de le sonder et de

provoquer sa confiance. Je savais pourtant qu'il avait eu depuis peu,

avec un ami de M. de Talleyrand, qui est devenu sénateur depuis, une

conversation très-significative; qu'il lui avait avoué, que la

révolution errait sans but en parcourant un cercle vicieux, et qu'on ne

trouverait stabilité et sûreté qu'à la faveur d'une autre organisation

sociale qui nous présenterait l'équivalent de la révolution de 1688, en

Angleterre; ajoutant qu'on voyait là, depuis plus d'un siècle, la

liberté et la couronne coucher ensemble sans satiété et sans divorce. On

lui avait fait l'objection qu'il n'y avait plus de Guillaume. «Cela est

vrai, avait-il répondu, mais il y a dans le nord de l'Allemagne des

princes sages, guerriers, philosophes, et qui gouvernent leur petite

principauté aussi paternellement que Léopold a gouverné la Toscane.»

Voyant qu'il faisait allusion au duc de Brunswick, on lui avait opposé

le manifeste de 1792. «Il n'est pas l'auteur de ce maudit manifeste,

avait-il repris vivement, et il serait facile d'établir qu'il a

conseillé lui-même la retraite de Champagne, se refusant de mettre la

France à feu et à sang, et d'agir pour les émigrés. Du reste, nous ne

devons pas songer au fils du lâche Égalité, continua Sieyes;

non-seulement il n'y a point assez d'étoffe, mais il est certain qu'il

s'est réconcilié avec le prétendant: il n'oserait pas faire un pas de

lui-même. Parmi nos généraux je n'en vois pas un qui soit capable ou en

mesure de se mettre à la tête d'une coalition d'hommes forts pour nous

tirer du gâchis où nous sommes, car il ne faut pas se le dissimuler,

notre puissance et notre constitution croulent de toutes parts.» Cette

conversation n'avait pas besoin de commentaires; je savais aussi que

Sieyes avait tenu, sur notre situation intérieure, à peu près le même

langage à Barras. Ces lueurs suffirent pour m'éclairer sur son compte

et pour fixer mon opinion sur ses arrière-pensées.

Nul doute qu'il n'eût déjà le projet de nous donner un pacte social de

sa façon. L'orgueilleux prêtre était tourmenté depuis long-temps par

cette ambition de s'ériger en législateur unique. Je partis avec la

persuasion qu'il était parvenu à faire goûter ses vues à quelques hommes

influens, tels que Daunou, Cabanis, Chénier, Garat, et à la plupart des

membres du Conseil des anciens, qui, entraînés depuis, ont dépassé le

but qu'on s'était proposé. Tel fut le germe de la révolution qui se

prépara bientôt, et sans laquelle la France eût inévitablement succombé

dans les convulsions de l'anarchie ou sous les coups répétés de la

coalition européenne.

J'eus à peine le temps d'aller toucher barre à la Haye, où je remplaçai

Lombard de Langres, sorte d'auteur maniéré, mais d'ailleurs bon homme.

Je trouvai cette autre république cadette divisée dans ses autorités, en

hommes forts et en hommes faibles, en aristocrates et en démagogues,

comme partout ailleurs. Je m'assurai que le parti orangiste ou anglais

n'aurait aucune influence sur les destinées du pays, tant que nos

armées seraient en état de protéger la Hollande. Là je retrouvai Brune,

qui maintenait nos troupes très-fermes, tout en fermant les yeux sur les

opérations d'un commerce illicite, indispensable pour ne pas consommer

la ruine du pays. Je le laissai faire; nous ne pouvions manquer d'être

d'accord; comme moi il se trouvait assez vengé par le renversement des

gouvernans mal habiles qui nous avaient froissés et dépaysés mal à

propos.

Cependant rien ne prenait une assiette fixe à Paris; tout y était

mobile, et il était à craindre que le triomphe des Conseils sur le

pouvoir exécutif ne finît par l'énerver et amener la désorganisation du

gouvernement; il était à craindre surtout que les anarchistes, outrant

les conséquences de la dernière révolution, ne voulussent tout

bouleverser, afin de se saisir d'un pouvoir qu'ils n'étaient pas en état

de gérer. Ils comptaient sur Bernadotte, qu'ils avaient porté au

ministère de la guerre, et dont l'ambition et le caractère n'étaient pas

sympathiques avec les vues de Sieyes et de son parti.

Heureusement que les intérêts du parti de Bonaparte, dirigé par ses

deux frères, ayant pour conseil Roederer, Boulay de la Meurthe et

Régnier, se trouvaient d'accord sous le point de vue de la nécessite

d'arrêter l'essor du mouvement législatif. Lucien se chargea des

discours de tribune. En offrant quelques points d'arrêt pour l'avenir,

il groupa autour de son parti les anciens Directeurs et leurs affidés,

qui redoutaient d'être mis en cause. Le danger était pressant; le parti

exagéré demandait l'acte d'accusation des ex-Directeurs, mesure qui

pouvait atteindre ou dévoiler toutes les malversations. Aussi, vit-on

naître aussitôt une forte opposition dans une partie des députés mêmes

qui avaient concouru à renverser la majorité du Directoire, mais

seulement pour changer le système de gouvernement et s'en emparer. Ils

alléguèrent en faveur des accusés qu'on pouvait se tromper en politique,

adopter de faux systèmes et ne pas obtenir de succès, se laisser même

aller à l'ivresse d'un grand pouvoir, et en cela être plus malheureux

que coupables; ils invoquaient surtout la promesse ou plutôt l'assurance

morale donnée et reçue qu'il ne serait fait contre eux aucune poursuite

s'ils en venaient à une démission volontaire; on rappelait enfin que

plus d'une fois les Conseils avaient sanctionné par leurs

applaudissemens l'expédition d'Égypte et la déclaration de guerre contre

les Suisses, objets de tant de déclamations. Ce procès, d'ailleurs, eût

entraîné trop de révélations, ce que Barras voulait éviter; d'un autre

côté, il aurait eu des conséquences nuisibles au pouvoir en lui-même, ce

que Sieyes jugea impolitique. On traîna les discussions en longueur afin

de fatiguer l'attention publique jusqu'à ce que d'autres incidens et la

marche des événemens fissent diversion[10].

[Note 10: Tout ceci est fort clair, et nous ne connaissons aucun

écrit aussi lumineux sur les intrigues de cette époque.

(_Note de l'éditeur_.)]

Mais comment arrêter à la fois les écarts de la presse qui commençait à

dégénérer en licence, et la contagion des sociétés populaires dont on

avait rouvert partout les foyers malfaisans? Sieyes, à la tête de sa

phalange, composée d'une quarantaine de philosophes, de métaphysiciens,

de députés sans autre énergie que celle que donne l'appât des intérêts

matériels, pouvait-il se flatter de terrasser l'anarchie et de

régulariser un ordre social sans bases? Sa coalition avec Barras était

précaire; il n'était sûr, au Directoire, que de Roger-Ducos; à l'égard

de Moulins et de Gohier, il n'avait d'autre garantie que leur extrême

bonne foi et leurs vues bornées en politique. Ces hommes nuls pouvaient

en un jour de crise devenir les instrumens d'une faction entreprenante.

L'ascendant que Sieyes exerçait au Directoire pouvait s'émousser ou

tourner contre lui par la défiance.

Mais quand il vit qu'en effet il y avait moyen de s'appuyer sur Joubert,

revêtu du commandement de Paris, circonvenu avec habileté, et dont on

allait captiver les penchans par un mariage où il se laisserait

doucement entraîner, Sieyes résolut d'en faire le pivot de sa coalition

réformatrice. En conséquence, le commandement en chef de l'armée

d'Italie lui fut dévolu dans l'espoir qu'il ramenerait la victoire sous

nos drapeaux, et acquerrait ainsi le complément de renommée nécessaire

pour la magie de son rôle.

Ceci posé, Sieyes s'aperçut que les ressorts d'une police ferme et

habile lui manquaient. La police, telle qu'elle était organisée,

penchait naturellement pour le parti populaire, qui avait introduit dans

son sein quelques-uns de ses coryphées et de ses meneurs. L'honnête

Bourguignon, alors ministre, devait son élévation à Gohier; il était

tout-à-fait au-dessous d'un tel ministère, hérissé de difficultés. On le

sentit; et au moment même où je venais de rédiger pour Barras un mémoire

sur la situation de l'intérieur, et où je traitais en grand la question

de la police générale, Barras s'unit à Sieyes pour révoquer Bourguignon;

puis à Gohier et à Moulins pour écarter Alquier, candidat de Sieyes, et

pour m'appeler au ministère. J'échangeai volontiers mon ambassade pour

le ministère de la police, quoique le sol où j'allais camper me parût

mouvant. Je me hâtai de me rendre à mon poste, et le 1er août je fus

installé.

La couronne n'avait succombé en 1789, que par la nullité de la haute

police, ceux qui en étaient dépositaires alors n'ayant pas su pénétrer

les complots qui menaçaient la maison royale. Tout gouvernement a besoin

pour premier garant de sa sûreté d'une police vigilante, dont les chefs

soient fermes et éclairés. La tâche de la haute police est immense,

soit qu'elle ait à opérer dans les combinaisons d'un gouvernement

représentatif, incompatible avec l'arbitraire, et laissant aux factieux

des armes légales pour conspirer, soit qu'elle agisse au profit d'un

gouvernement plus concentré, aristocratique, directorial ou despotique.

La tâche est alors encore plus difficile, car rien ne transpire au

dehors: c'est dans l'obscurité et le mystère qu'il faut aller découvrir

des traces qui ne se montrent qu'à des regards investigateurs et

pénétrans. Je me trouvai dans le premier cas, avec la double mission

d'éclairer et de dissoudre les coalitions et les oppositions légales

contre le pouvoir établi, de même que les complots ténébreux des

royalistes et des agens de l'étranger. Ici le danger était bien moins

immédiat.

Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome I · 第 3 / 20 段