Ne dissimulons rien ici: nous nous étions débarrassés des armes de la

coalition, du fléau de la guerre civile, et des manoeuvres plus

dangereuses encore des caméléons de l'intérieur. Or, par notre énergie

et la force des choses, nous étions les maîtres de l'État et de toutes

les branches du pouvoir. Il ne s'agissait plus que d'une prise de

possession entière dans l'échelle des capacités. Quand on a le pouvoir,

toute l'habileté consiste à maintenir le régime conservateur. Toute

autre théorie à l'issue d'une révolution n'est que niaiserie ou

hypocrisie impudente; cette doctrine, on la trouve dans le fond du coeur

de ceux mêmes qui n'osent l'avouer. J'énonçai, en homme capable, ces

vérités triviales regardées jusqu'alors comme un secret d'état[5]. On

sentit mes raisons; l'application seule embarrassait. L'intrigue fit

beaucoup; le mouvement salutaire fit le reste.

[Note 5: Aucune des premières têtes de la révolution n'en avait

encore dit autant, que je sache. Fouché est vraiment naïf dans ses

aveux. (_Note de l'éditeur_.)]

Bientôt une douce rosée de secrétariats-généraux, de porte-feuilles, de

commissariats, de légations, d'ambassades, d'agences secrètes, de

commandemens divisionnaires, vint, comme la manne céleste, désaltérer

l'élite de mes anciens collègues, soit dans le civil, soit dans le

militaire. Les patriotes si long-temps délaissés furent pourvus. J'étais

l'un des premiers en date, et l'on savait ce que je valais. Pourtant je

m'obstinai à refuser les faveurs subalternes qui me furent offertes;

j'étais décidé à n'accepter qu'une mission brillante qui me lançât

tout-à-coup dans la carrière des grandes affaires politiques. J'eus la

patience d'attendre; j'attendis même long-temps, mais je n'attendis pas

en vain. Barras pour cette fois triompha des préventions de ses

collègues, et je fus nommé, au mois de septembre 1798, non sans beaucoup

de démarches et de conférences, ambassadeur de la république française

près la république cisalpine. On le sait, nous étions redevables aux

armes victorieuses de Bonaparte et à sa politique déliée de cette

création nouvelle et sympathique. Il avait fallu faire un pont d'or à

l'Autriche et lui sacrifier Venise.

Par le traité de paix de Campo-Formio (hameau du Frioul près d'Udine),

l'Autriche avait signé la cession des Pays-Bas à la France; et de Milan,

Mantoue, Modène, à la république cisalpine; elle s'était réservé la plus

grande partie de l'état de Venise, hors les Iles Ioniennes, que la

France retint. On voyait bien que ce n'était pour nous qu'une pierre

d'attente, et on parlait déjà de révolutionner toute l'Italie pour ne

pas s'arrêter en si beau chemin. En attendant, le traité de Campo-Formio

servait à consolider la nouvelle république, dont l'étendue ne laissait

pas que d'être respectable. Elle était formée de la Lombardie

autrichienne, du Modenois, de Massa et Carrara, du Bolonais, du

Ferrarais, de la Romagne, du Bergamasque, du Bressan, du Cremasque, et

d'autres contrées de l'État de Venise en terre ferme.

Déjà nubile, elle réclamait son émancipation; c'est-à-dire qu'au lieu de

gémir sous la dure tutelle du Directoire français, elle demandait à

vivre sous la protection et sous l'influence de la grande nation. En

effet, c'était moins des serfs qu'il nous fallait que des alliés forts

et sincères. Telle était mon opinion; c'était aussi celle du directeur

Barras, et du général Brune, alors commandant en chef l'armée d'Italie:

de Berne il venait de porter son quartier-général à Milan. Mais un autre

directeur, qui menait la politique et la diplomatie à coups de ruades, à

la manière des chevaux rétifs d'Alsace, prétendait tout subjuguer, amis

et ennemis, par la force et la rudesse: c'était Rewbel, de Colmar, homme

dur et vain; il y voyait de la dignité. Il partageait la prépondérance

des grandes affaires avec son collègue Merlin de Douai, jurisconsulte

excellent, mais chétif homme d'état; tous deux menaient le Directoire,

car Treilhard et Reveillère-Lepaux n'étaient que des acolytes. Si

Barras, qui faisait bande à part, l'emportait parfois, c'était par

dextérité et par l'idée qu'on en avait; on le croyait homme de coeur

toujours prêt à faire un coup de main.

Mais nous n'étions déjà plus dans l'ivresse de la victoire. Mon

initiation dans les affaires d'état tient à une époque si grave qu'il

convient d'en marquer les traits saillans; c'est d'ailleurs un

préliminaire indispensable pour mieux comprendre tout ce qui va suivre.

En moins d'un an la paix de Campo-Formio, qui avait tant abusé de

crédules, se trouvait déjà sapée dans sa base. Sans nous arrêter, nous

avions horriblement usé du droit de la force en Helvétie, à Rome, en

Orient. A défaut de rois, nous avions fait la guerre aux pâtres de la

Suisse, et nous avions été relancer les mameloucks. Ce fut

particulièrement l'expédition d'Égypte qui rouvrit toutes les plaies.

Elle eut une singulière origine qu'il est bon de noter ici. Bonaparte

avait horreur du gouvernement multiple, et il méprisait le Directoire

qu'il appelait les cinq rois à terme. Enivré de gloire à son retour

d'Italie, accueilli par l'ivresse française, il médita de s'emparer du

gouvernement suprême; mais sa faction n'avait pas encore jeté d'assez

profondes racines. Il s'aperçut, et je me sers de ses expressions, que

_la poire n'était pas mûre_. De son côté, le Directoire qui le

redoutait, trouvait que son généralat nominal de l'expédition

d'Angleterre le tenait trop à portée de Paris; lui-même se souciait peu

d'aller se briser sur la côte d'Albion. A vrai dire on ne savait trop

qu'en faire. Une disgrâce ouverte eût révolté l'opinion publique et

l'eût rendu lui-même plus fort.

On était à la recherche d'un expédient lorsque l'ancien évêque d'Autun,

si délié, si insinuant, et que venait d'introduire aux affaires

étrangères l'intrigante fille de Necker, imagina le brillant ostracisme

en Égypte. Il en insinua d'abord l'idée à Rewbel, puis à Merlin, se

chargeant de l'adhésion de Barras. Le fond de son plan n'était qu'une

vieillerie trouvée dans la poussière des bureaux. On en fit une affaire

d'état. L'expédient parut d'autant plus heureux qu'il éloignait tout

d'abord l'âpre et audacieux général, en le livrant à des chances

hasardeuses. Le conquérant de l'Italie donna d'abord à plein collier et

avec ardeur dans l'idée d'une expédition qui, ne pouvant manquer

d'ajouter à sa renommée, lui livrait des possessions lointaines; il se

flattait déjà d'y gouverner en sultan ou en prophète. Mais bientôt se

refroidissant, soit qu'il vît le piège, soit qu'il convoitât toujours le

pouvoir suprême, il tergiversa; il eut beau se débattre, susciter

obstacles sur obstacles, tous furent levés; et quand il se vit dans

l'alternative d'une disgrâce ou de rester à la tête d'une armée qui

pouvait révolutionner l'Orient, il ajourna ses desseins sur Paris, et

mit à la voile avec l'élite de nos troupes.

L'expédition débuta par une sorte de prodige, l'enlèvement subit de

Malte; puis par une catastrophe, la destruction de notre escadre dans

les eaux du Nil. La face des affaires changea aussitôt. L'Angleterre à

son tour fut dans le délire du triomphe. Conjointement avec la Russie

elle devint l'instigatrice d'une nouvelle guerre générale dont le

gouvernement des Deux-Siciles fut le promoteur apparent.

Elle fut attisée à Palerme et à Naples par la haine, à Constantinople

par la violation du droit de paix, des nations et des gens. Le Turc seul

était dans le bon droit.

Tant d'incidens graves coup sur coup firent dans Paris une impression

profonde; il semblait que la terre tremblât de nouveau. On fit

ouvertement des préparatifs de guerre, et tout prit un aspect hostile et

sombre. On avait déjà frappé les riches d'un emprunt forcé et progressif

de quatre-vingt millions; on pourvut à faire des levées. De cette époque

date la combinaison et l'établissement de la conscription militaire,

levier immense emprunté à l'Autriche, perfectionné, proposé aux Conseils

par Jourdan, et adopté aussitôt par la mise en activité de deux cent

mille conscrits. On renforça les armées d'Italie et d'Allemagne.

Tous les préludes de la guerre se révélèrent à la fois: insurrection

dans l'Escaut et dans les Deux-Nèthes, aux portes de Malines et de

Bruxelles; troubles dans le Mantouan et à Voghère; le Piémont à la

veille d'une subversion; Gênes et Milan déchirés par la rivalité des

partis et agités par la fièvre que leur avait inoculée notre révolution.

Ce fut entouré de ces présages sombres que je me mis en route pour ma

légation de Milan. J'arrivai au moment même où le général Brune allait

opérer, dans le gouvernement de la Cisalpine, sans en altérer l'essence,

un changement de personnes dont j'avais la clef. Il était question de

faire passer le pouvoir à des hommes plus énergiques et à des mains plus

fermes; il s'agissait de commencer l'émancipation de la république

cadette pour qu'elle donnât l'impulsion à toute l'Italie. Nous

préméditâmes ce coup de main avec l'espoir de forcer à l'adhésion la

majorité du Directoire qui siégeait au Luxembourg[6].

[Note 6: Fouché ne nous met pas assez au fait de ce plan de tout

révolutionner au dehors, plan alors écarté par la majorité du

Directoire, et dont le général Augereau fut une des premières victimes.

Commandant en chef de l'armée d'Allemagne, après le 16 fructidor, il

allait révolutionner la Souabe quand il fut rappelé et disgracié.

Bonaparte y eut part; il était furieux qu'on voulût déjà démolir son

ouvrage: la paix de Campo-Formio. On va voir, après son départ pour

l'Égypte, Brune et Joubert partager la disgrâce d'Augereau, pour le même

motif. Il paraît que ce plan, renouvelé de la propagande de 1792,

n'avait pour adhérent au Directoire que Barras: c'était un faible appui.

Rewbel et Merlin ne voulaient pas aller si vîte en besogne; effrayés

déjà de leurs violences en Égypte et en Suisse, ils persistaient à se

bercer dans une situation qui n'était ni la paix, ni la guerre. Il faut

avouer que la tentative hardie de tout révolutionner, qu'ils n'osèrent

essayer qu'à demi, eût donné aux révolutionnaires de France une immense

initiative sur les opérations de la campagne de 1799 qui tournèrent

contre eux au dehors et au dedans. La révolution s'arrêta; _elle se fit

homme_. (_Note de l'éditeur_.)]

Je me concerte avec Brune; je stimule les patriotes lombards les plus

chauds, et nous décidons que le mouvement sera régularisé, qu'il n'y

aura ni proscriptions ni violences. Dans la matinée du 20 octobre se

développe un appareil militaire; les portes de Milan sont fermées, les

directeurs et les députés sont à leur poste. Là, par la seule impulsion

de l'opinion, sous l'égide des forces de la France, et par l'effet des

insinuations du général en chef, cinquante-deux représentans cisalpins

donnent leur démission et sont remplacés par d'autres. En même temps les

trois directeurs Adelasio, Luosi et Soprensi, choisis par

l'ex-ambassadeur Trouvé et confirmés par le Directoire de France, sont

également invités à se démettre, et nous les remplaçons par trois autres

directeurs: Brunetti, Sabatti et Sinancini. Le citoyen Porro, patriote

lombard plein de zèle et de lumières, est nommé ministre de la police.

Cette répétition de notre 18 fructidor, faite à l'eau rose, est

confirmée par les assemblées primaires; nous rendons ainsi hommage à la

souveraineté du peuple en faisant sanctionner par lui ce qui était fait

pour lui. Soprensi l'ex-directeur entraîna vingt-deux députés qui

vinrent déposer leurs protestations dans mes mains; ce que je pus

alléguer pour les faire fléchir resta sans effet. Il fallut donner

l'ordre de faire sortir Soprensi de force de l'appartement qu'il

occupait au palais directorial, et recevoir de lui une nouvelle

protestation portant qu'il déniait au général en chef le droit qu'il

s'arrogeait sur les autorités cisalpines. Là se borna l'opposition.

Toutes les difficultés nous les surmontâmes sans rumeur et nous évitâmes

toute espèce de déchirement. On sent bien que les courriers ne restèrent

pas immobiles; les déchus et les mécontens eurent recours au Directoire

de Paris, auquel ils en appelèrent.

Je rendis compte, de mon côté, des changemens du 20 octobre, en

m'étayant de la volonté réfléchie du général en chef, de la justesse de

ses vues, de l'exemple de ce qui s'était passé en France au 18

fructidor, et de celui plus récent encore puisé dans la nécessité où

s'était trouvé le Directoire de faire casser les élections de plusieurs

départemens, afin d'écarter des députés brouillons, inquiets ou

dangereux. Je m'élevai ensuite à des considérations plus hautes,

invoquant les termes et l'esprit du traité d'alliance entre la

république française et la république cisalpine, traité approuvé par le

Conseil des anciens le 7 mars précédent. On y trouvait explicitement

reconnue la nouvelle république, comme puissance libre et indépendante,

aux seules conditions qu'elle prendrait part à toutes nos guerres;

qu'elle mettrait sur pied toutes ses forces à la réquisition du

Directoire français; qu'elle entretiendrait vingt-cinq mille hommes de

nos troupes, en y employant annuellement dix millions, et enfin que tous

ses armemens seraient sous le commandement de nos généraux. Je

garantissais la stricte et fidèle exécution du traité, en protestant que

le gouvernement et la chose nationale trouveraient un gage plus sûr et

un appui plus véritable dans l'énergie et la bonne foi des hommes à qui

le pouvoir venait d'être confié; enfin, je fis valoir mes instructions

qui m'autorisaient à réformer, sans agitation, sans secousses, les vices

du nouveau gouvernement cisalpin, la multiplicité excessive et

dispendieuse des membres du corps législatif, des administrations

départementales, et qui me recommandaient de veiller à ce que la forme

du régime républicain ne fût pas onéreuse au peuple. Je partais de là

pour garantir aussi l'existence d'immenses ressources, le Corps

législatif de Milan ayant autorisé le Directoire à vendre trente

millions de domaines nationaux, parmi lesquels se trouvaient les biens

des évêques. La dépêche du général en chef, Brune, coïncidait

parfaitement avec la mienne, mais tout fut inutile. L'orgueil et la

vanité s'en mêlèrent, ainsi que les plus basses intrigues, et même les

insinuations étrangères. Il s'agissait d'ailleurs de la solution d'une

des plus hautes questions de politique immédiate, de l'adoption ou du

rejet du système de l'unité de l'Italie divisée en républiques, par le

prompt renversement des vieux gouvernemens pourris qui s'écroulaient et

ne pouvaient plus tenir, système que nous tenions à honneur de faire

triompher[7]. Cette politique tranchante et décisive ne pouvait convenir

au ministre cauteleux qui exploitait alors nos affaires étrangères[8];

il employa des moyens détournés pour faire échouer notre plan, et il

réussit. Rewbel et Merlin, dont la vanité fut mise en jeu, se

déchaînèrent contre l'opération de Milan; nous n'eûmes pour nous que le

vote isolé de Barras, qui fut bientôt neutralisé. Un arrêté pris _ab

irato_ le 25 octobre, désavoua formellement les changemens opérés par le

général Brune. En même temps le Directoire m'écrivit pour me faire

connaître sa désapprobation, en me témoignant qu'il verrait avec plaisir

rentrer au Directoire et au sénat tous les citoyens que la dernière

révolution en avait fait sortir.

[Note 7: Très-bien, Monsieur Fouché. L'histoire va prendre acte de

la déclaration de votre système de 1798. Puisque vous êtes si véridique,

vous allez nous donner de nouvelles preuves sans doute que ce système,

qui n'a été que modifié _par la force des circonstances_, s'est perpétué

jusqu'en 1815, époque de votre dernier avénement au pouvoir. _(Note de

l'éditeur.)_]

[Note 8: Ici la désignation personnelle est inutile. Le lecteur peu

au fait n'a qu'à recourir aux almanachs. Nous devons respecter la

discrétion de M. le duc d'Otrante à l'égard d'un de ses anciens

collègues. _(Note de l'éditeur.)_]

J'aurais pu aisément me désintéresser dans cette affaire, à laquelle

j'étais censé n'avoir pris aucune part directe, étant arrivé à mon poste

à la naissance des préparatifs dont je pouvais, à la rigueur, ne bien

connaître ni la source ni l'objet. Telle eût été la conduite d'un homme

qui aurait voulu conserver sa légation aux dépens de ses opinions et de

son honneur. Je suivis une marche plus franche et plus ferme. Je

réclamai vivement contre la désapprobation du Directoire; je fis sentir

le danger de rétrograder, le voeu du peuple s'étant d'ailleurs manifesté

dans les assemblées primaires, de manière à ne pouvoir plus revenir sur

ce qui était fait sans risquer de tomber dans une légèreté, dans une

inconséquence blâmables. Je fis sentir aussi combien il serait

impolitique de mécontenter les patriotes cisalpins, et de risquer de

mettre leur république en feu au moment même où les hostilités, à la

veille de commencer contre Naples, ne pouvaient manquer d'être le

prélude d'une guerre générale. J'annonçai que trente mille Autrichiens

allaient se rassembler sur l'Adige; mais je prêchai dans le désert.

Brune, à la réception de l'arrêté du Directoire qui annulait les

destitutions faites le 20 octobre, reçut l'injonction de quitter l'armée

d'Italie pour aller commander en Hollande. Heureusement il fut remplacé

par le brave, modeste et loyal Joubert, bien propre à tout calmer et à

tout réparer.

Milan fermentait, et les deux partis rivaux se retrouvaient en présence;

l'un plein d'espoir d'être rétabli, l'autre décidé à tenir ferme, quand

un nouvel arrêté me parvint, émané du Directoire, le 7 novembre. Il

refusait de reconnaître le voeu du peuple, et m'ordonnait de cesser

toute relation avec le Directoire cisalpin jusqu'à ce que cette autorité

eût été reconstituée telle qu'elle l'était avant le 20 octobre. Le

Directoire ordonnait en outre une nouvelle convocation des assemblées

primaires. Je fus révolté du mépris des principes républicains sur

lesquels étaient basées nos propres institutions. Le système servile et

vexatoire avec lequel on prétendait gouverner une république alliée, me

parut le comble de l'ineptie. Au milieu des circonstances graves où

allait se trouver la péninsule italique, c'était vouloir ravaler les

hommes et les réduire à n'être que de pures machines; c'était

tout-à-fait contraire d'ailleurs, aux stipulations et à l'esprit du

traité d'alliance. Je m'expliquai; je fis plus, je vengeai en quelque

sorte la majesté des deux nations, en adressant au Directoire cisalpin

le message dont voici les principaux traits:

«C'est en vain, citoyens Directeurs, qu'on cherche à persuader que votre

existence politique n'est que fugitive, parce qu'elle a été accompagnée

d'un acte justement improuvé et fortement réprimé par mon gouvernement.

(Ici il fallait bien un correctif.) Vos concitoyens, en la sanctionnant

dans vos assemblées primaires, vous ont donné une puissance morale dont

vous devenez responsables devant le peuple cisalpin.

»Prouvez donc avec fierté son indépendance et la vôtre; maintenez avec

fermeté les rênes du gouvernement qui vous sont confiées, sans vous

embarrasser des perfides sugestions de la calomnie; faites respecter

votre autorité par une police vaste et judicieuse; résistez à la

malignité des passions en développant un grand caractère, et comprimez

toutes les combinaisons de vos ennemis par une inflexible justice.

...Nous voulons toujours donner la paix à la terre; mais si la vanité et

la soif du sang font prendre les armes contre votre indépendance...

malheur aux traîtres! Les hommes libres fouleront aux pieds leur

poussière.

»Citoyens Directeurs! élevez vos âmes avec les événemens; soyez plus

grands qu'eux si vous voulez les dominer; n'ayez point d'inquiétude sur

l'avenir; la solidité des républiques est dans la nature des choses; la

victoire et la liberté couvriront le Monde.

»Réglez l'activité brûlante de vos concitoyens, afin qu'elle soit

féconde.... Qu'ils sachent bien que l'énergie n'est pas le délire, et

qu'être libre ce n'est pas être indépendant pour faire le mal.»

Mais les âmes, en Italie, étaient peu à la hauteur de ces préceptes. Je

cherchai partout une fermeté tempérée par la constance, et je ne trouvai

que des coeurs incertains ou pusillanimes à peu d'exceptions près.

Furieux qu'on prît un tel langage devant le public cisalpin, nos

souverains à terme siégeant au Luxembourg expédièrent en toute hâte à

Milan le citoyen Rivaud, en qualité de commissaire extraordinaire; il

était porteur d'un arrêté qui m'enjoignait de sortir de l'Italie. Je

n'en tins aucun compte, persuadé que le Directoire n'avait pas le droit

de m'empêcher de vivre en simple particulier à Milan. Une conformité

sympatique d'opinions et d'idées avec Joubert, qui venait d'y prendre

le commandement à la place de Brune, me portait à y rester pour attendre

les événemens qui se préparaient. A peine fûmes-nous, Joubert et moi, en

relations et en conférences, que nous nous entendîmes. C'était, sans

contredit, le plus intrépide, le plus habile et le plus estimable des

lieutenans de Bonaparte; il avait favorisé, depuis la paix de

Campo-Formio, la cause populaire en Hollande; il venait en Italie,

résolu, malgré la fausse politique du Directoire, de suivre son

inclination et de satisfaire au voeu des peuples qui voulaient la

liberté. Je l'engageai fortement à ne pas se compromettre pour ma cause

et à louvoyer. Le commissaire Rivaud, n'osant rien entreprendre tant que

je resterais à Milan, informa de sa position et de l'état des choses ses

commettans du Luxembourg, qui, par le plus prochain courrier, envoyèrent

des dépêches fulminantes.

Il fallut que l'autorité militaire agît bon gré mal gré. Dans la nuit du

7 au 8 décembre, la garde du Directoire et du Corps législatif cisalpin

fut désarmée et remplacée par des troupes françaises. On interdit au

peuple l'entrée du lieu d'assemblée du Directoire et des deux Conseils.

Un comité secret fut tenu pendant la nuit, et à son issue on expulsa les

nouveaux fonctionnaires et on rétablit les anciens. Les scellés furent

apposés sur les portes du Cercle constitutionnel, et le commissaire

Rivaud ordonna plusieurs arrestations. Moi-même j'eusse été arrêté,

garotté, je crois, et ramené de brigade en brigade à Paris, si Joubert

ne m'eût averti à temps. Je m'esquivai dans une campagne près de Monza,

où je reçus aussitôt copie de la proclamation adressée par le citoyen

Rivaud au peuple cisalpin. Dans ce honteux monument d'une politique

absurde, on alléguait l'irrégularité et la violence des procédés du 20

novembre, qu'on anathématisait par la raison qu'ils avaient été

favorisés par le pouvoir militaire; allégation dérisoire, puisqu'elle

condamnait le 18 fructidor, et la dernière et humiliante scène de Milan,

ordonnée de Paris sans connaissance de cause. Le perroquet commissaire

nous taxait, Brune et moi, en termes énigmatiques, d'être des novateurs

et des réformateurs sans caractère et sans mission; enfin il signalait

l'exagération de notre patriotisme, qui, disait-il, faisait calomnier le

gouvernement populaire.

Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome I · 第 2 / 20 段