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[Note du transcripteur: l'orthographe originale de Fouché est conservée]
MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ, DUC D'OTRANTE, MINISTRE DE LA POLICE GÉNÉRALE.
Réimpression de l'édition 1824
Osnabrück
Biblio-Verlag
1966
Gesamtherstellung Proff&Co. KG, Osnabrück
AVIS DU LIBRAIRE-ÉDITEUR.
On verra, par la lecture de l'avertissement de l'auteur, que je pourrais
tirer quelque vanité de ce que ses intentions ont été remplies
relativement à la publication de ses Mémoires. Le choix qui a été fait
de moi pour éditeur, ne l'a point été dans des vues intéressées; et
moi-même j'y ai apporté, j'ose dire, le même désintéressement. Tout
autre aurait brigué une telle publication, et n'y aurait vu que la
source d'un gain peut-être imaginaire. Pour moi, je n'y ai vu qu'un
devoir, et je l'ai rempli, mais non pas sans hésitation. J'avoue même
que dans ma détermination j'ai eu besoin d'être éclairé. Le titre du
livre et les sujets qu'il traite, me paraissaient peu propres à me
tranquilliser. J'ai voulu être sûr de ne blesser ni les lois, ni les
convenances, ni le gouvernement de mon pays. N'osant m'en rapporter à
moi-même, j'ai consulté un homme exercé, et il m'a rassuré complètement.
Si je lui ai demandé quelques notes, c'était plutôt pour constater
l'indépendance de mes opinions, que pour offrir un contraste entre le
texte et les commentaires. Mais quoique les notes soient clair-semées,
elles ont failli me ravir la publication de ces Mémoires posthumes.
Enfin l'intermédiaire chargé de remplir les intentions de l'auteur,
s'est rendu à mes raisons, et je crois pouvoir annoncer au public que je
ne tarderai pas à faire paraître la seconde partie des Mémoires du duc
d'Otrante. Quant à leur immense intérêt et à leur authenticité, je me
bornerai à dire comme l'auteur: LISEZ.
* * * * *
AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR.
Ce n'est ni par esprit de parti, ni par haine, ni par vengeance, que
j'ai écrit ces Mémoires, et encore moins pour offrir un aliment à la
malignité et au scandale. Tout ce qui doit être honoré dans l'opinion
des hommes, je le respecte. Qu'on me lise, et l'on appréciera mes
intentions, mes vues, mes sentimens, et par quelle politique j'ai été
guidé dans l'exercice des plus hauts emplois; qu'on me lise, et l'on
verra si, dans les conseils de la république et de Napoléon, je n'ai pas
été constant dans le parti d'opposition aux mesures outrées du
gouvernement; qu'on me lise, et on verra si je n'ai pas montré quelque
courage dans mes avertissemens et dans mes remontrances; enfin, en me
lisant, on se convaincra que tout ce que j'ai écrit je me le devais à
moi-même. Le seul moyen de rendre ces Mémoires utiles à ma réputation et
à l'histoire de cette grande époque, c'était de ne les appuyer que sur
la vérité pure et simple; j'y étais porté par caractère et par
conviction; ma position d'ailleurs m'en faisait une loi. N'était-il pas
naturel que je trompasse ainsi l'ennui d'un pouvoir déchu?
Sous toutes ses formes, la révolution m'avait accoutumé d'ailleurs à une
extrême activité d'esprit et de mémoire; irritée par la solitude, cette
activité avait besoin de s'exhaler encore. Or, c'est avec une sorte
d'abandon et de délices que j'ai écrit cette première partie de mes
souvenirs; je l'ai retouchée, il est vrai, mais je n'y ai rien changé
quant au fond, dans les angoisses même de ma dernière infortune. Quel
plus grand malheur en effet que d'errer dans le bannissement hors de son
pays! France qui me fus si chère, je ne te verrai plus! Hélas! que je
paie cher le pouvoir et les grandeurs! Ceux à qui je tendis la main ne
me la tendront pas. Je le vois, on voudrait me condamner même au silence
de l'avenir. Vain espoir! je saurai tromper l'attente de ceux qui épient
la dépouille de mes souvenirs et de mes révélations; de ceux qui se
disposent à tendre des pièges à mes enfans. Si mes enfans sont trop
jeunes pour se défier de tous les pièges, je les en préserverai en
cherchant, hors de la foule de tant d'ingrats, un ami prudent et fidèle:
l'espèce humaine n'est point encore assez dépravée pour que mes
recherches soient vaines. Que dis-je? cet autre moi-même je l'ai trouvé;
c'est à sa fidélité et à sa discrétion que je confie le dépôt de ces
Mémoires; je le laisse seul juge, après ma mort, de l'opportunité de
leur publication. Il sait ce que je pense à cet égard, et il ne les
remettra, j'en suis sûr, qu'à un éditeur honnête homme, choisi hors des
coteries de la capitale, hors des intrigues et des spéculations
honteuses. Voilà sans aucun doute la seule et meilleure garantie qu'ils
resteront à l'abri des interpolations et des suppressions des ennemis de
toute vérité et de toute franchise.
C'est dans le même esprit de sincérité que j'en prépare la seconde
partie; je ne me dissimule pas qu'il s'agit de traiter une période plus
délicate et plus épateuse, à cause des temps, des personnages, et des
calamités qu'elle embrasse. Mais la vérité dite sans passion et sans
amertume ne perd aucun de ses droits.
MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ, DUC D'OTRANTE
L'homme qui, dans des temps de troubles et de révolutions, n'a été
redevable des honneurs et du pouvoir dont il a été investi, de sa haute
fortune enfin, qu'à sa prudence et à sa capacité; qui, d'abord élu
représentant de la nation, a été, au retour de l'ordre, ambassadeur,
trois fois ministre, sénateur, duc et l'un des principaux régulateurs de
l'État; cet homme se ravalerait si pour repousser des écrits calomnieux,
il descendait à l'apologie ou à des réfutations captieuses: il lui faut
d'autres armes.
Eh bien! cet homme, c'est moi. Élevé par la révolution, je ne suis tombé
des grandeurs que par une révolution contraire que j'avais pressentie et
que j'aurais pu conjurer, mais contre laquelle je me trouvai désarmé au
moment de la crise.
La rechute m'a exposé sans défense aux clameurs des méchans et aux
outrages des ingrats; moi qui long-temps revêtu d'un pouvoir occulte et
terrible, ne m'en servis jamais que pour calmer les passions, dissoudre
les partis et prévenir les complots; moi qui m'efforçai sans cesse de
modérer, d'adoucir le pouvoir, de concilier ou de fondre ensemble les
élémens contraires et les intérêts opposés qui divisaient la France.
Nul n'oserait nier que telle a été ma conduite tant que j'exerçai
quelque influence dans l'administration et dans les conseils. Qu'ai-je à
opposer, dans ma terre d'exil, à de forcenés antagonistes, à cette
tourbe qui me déchire après avoir mendié à mes pieds? Leur opposerai-je
de froides déclamations, des phrases académiques et alambiquées? Non,
certes. Je veux les confondre par des faits et des preuves, par l'exposé
véridique de mes travaux, de mes pensées, comme ministre et comme homme
d'état; par le récit fidèle des événemens politiques, des incidens
bizarres au milieu desquels j'ai tenu le gouvernail dans des temps de
violence et de tempête. Voilà le but que je me propose.
Je ne crois pas que la vérité puisse en rien me nuire; et cela serait
encore, que je la dirai, le temps de la produire est venu: je la dirai,
coûte qui coûte, alors que la tombe recélant ma dépouille mortelle, mon
nom sera légué au jugement de l'histoire. Mais il est juste que je
puisse comparaître à son tribunal cet écrit à la main.
Et d'abord qu'on ne me rende personnellement responsable ni de la
révolution, ni de ses écarts, ni même de sa dictature. Je n'étais rien;
je n'avais aucune autorité quand ses premières secousses, bouleversant
la France, firent trembler le sol de l'Europe. Qu'est-ce d'ailleurs que
la révolution? Il est de fait qu'avant 1789 les présages de la
destruction des Empires inquiétaient la monarchie. Les Empires ne sont
point exempts de cette loi commune qui assujettit tout sur la terre aux
changemens et à la décomposition. En fut-il jamais dont la durée
historique ait dépassé un certain nombre de siècles? En fixant à douze
ou treize cents ans l'âge des États, c'est aller à la dernière borne de
leur longévité. Nous en conclurons qu'une monarchie qui avait vu treize
siècles sans avoir reçu aucune atteinte mortelle, ne devait pas être
loin d'une catastrophe. Que sera-ce si, renaissant de ses cendres et
recomposée à neuf, elle a tenu l'Europe sous le joug et dans la terreur
de ses armes? Mais alors si la puissance lui échappe, de nouveau on la
verra languir et périr. Ne recherchons pas quelles seraient ses
nouvelles destinées de transformation. La configuration géographique de
la France lui assigne toujours un rôle dans les siècles à venir. La
Gaule conquise par les maîtres du Monde ne fut assujettie que trois
cents ans. D'autres envahisseurs aujourd'hui forgent dans le nord les
fers de l'Europe. La révolution avait élevé la digue qui les eût
arrêtés; on la démolit pièce à pièce; elle sera détruite, mais relevée,
car le siècle est bien fort: il entraîne les hommes, les partis et les
gouvernemens.
Vous qui vous déchaînez contre les prodiges de la révolution; vous qui
l'avez tournée sans oser la regarder en face, vous l'avez subie et
peut-être la subirez-vous encore.
Qui la provoqua, et d'où l'avons-nous vue surgir? du salon des grands,
du cabinet des ministres: elle a été appelée, provoquée par les
parlemens et les gens du roi, par de jeunes colonels, par les
petites-maîtresses de la cour, par des gens de lettres pensionnés, dont
les duchesses s'érigeaient en protectrices et se faisaient les échos.
J'ai vu la nation rougir de la dépravation des hautes classes, de la
licence du clergé, des stupides aberrations des ministres, et de l'image
de la dissolution révoltante de la nouvelle Babylone.
N'est-ce pas ceux qu'on regardait comme l'élite de la France, qui,
pendant quarante ans, érigèrent le culte de Voltaire et de Rousseau?
N'est-ce pas dans les hautes classes que prit faveur cette manie
d'indépendance démocratique, transplantée des États-Unis sur le sol de
la France? On rêvait la république, et la corruption était au comble
dans la monarchie! L'exemple même d'un monarque rigide dans ses moeurs
ne put arrêter le torrent.
Au milieu de cette décomposition des classes supérieures, la nation
grandissait et mûrissait. A force de s'entendre dire qu'elle devait
s'émanciper, elle finit par le croire. L'histoire est là pour attester
que la nation fut étrangère aux manoeuvres qui préparèrent le
bouleversement. On eût pu la faire cheminer avec le siècle; le roi, les
esprits sages le voulaient. Mais la corruption et l'avarice des grands,
les fautes de la magistrature et de la cour, les bévues du ministère,
creusèrent l'abîme. Il était d'ailleurs si facile aux métreurs de mettre
en émoi une nation pétulante, inflammable, et qui sort des bornes à la
moindre impulsion! Qui mit le feu à la mine? Étaient-ils du tiers-état
l'archevêque de Sens, le genevois Necker, Mirabeau, Lafayette,
d'Orléans, Adrien Duport, Chauderlos-Laclos, les Staël, les
Larochefoucauld, les Beauveau, les Montmorency[1], les Noailles, les
Lameth, les La Tour-du-Pin, les Lefranc de Pompignan, et tant d'autres
moteurs des triomphes de 1789 sur l'autorité royale? Le club breton eût
fait long feu sans les conciliabules du Palais-Royal et de Mont-Rouge.
Il n'y aurait pas eu de 14 juillet, si, le 12, les généraux et les
troupes du roi eussent fait leur devoir. Besenval était une créature de
la reine, et Besenval, au moment décisif, en dépit des ordres formels du
roi, battit en retraite, au lieu d'avancer sur les émeutes. Le maréchal
de Broglie lui-même fut paralysé par son état-major. Ces faits ne
sauraient être contredits.
[Note 1: Ce nom tout français, déjà si célèbre par son illustration
historique, est devenu plus honorable encore, s'il est possible, depuis
que le duc Mathieu de Montmorency, à la conduite duquel Fouché fait ici
allusion, s'est honoré par l'aveu public de sa faute. Dailleurs, la
franchise et la noblesse de sa conduite comme ministre et homme d'état,
lui ont acquis l'estime universelle. M. Fouché ne peut rien sur la
réputation d'un si haut personnage. Grand protecteur de l'ancienne
noblesse sous le régime impérial, Fouché récrimine ici pour reprocher à
cette même noblesse sa participation à la révolution; c'est parmi les
révolutionnaires une récrimination obligée. Ce qu'il dit peut être vrai
à certains égards; mais la petite minorité d'un ordre n'est pas l'ordre
tout entier; il y aura toujours d'ailleurs une distance immense entre
les prestiges, les imprudences et les fautes de 1789, et les crimes
affreux de 1793. La manière de raisonner artificieuse dont se sert
Fouché pour s'en laver ne nous paraît pas historiquement concluante.
(_Note de l'éditeur_.)]
On sait par quels prestiges fut soulevée la multitude. La souveraineté
du peuple fut proclamée par la défection de l'armée et de la cour.
Est-il surprenant que les factieux et les meneurs aient pu s'emparer de
la révolution? L'entraînement des innovations, l'exaltation des idées
firent le reste.
Un prince avait mis tout en feu; il pouvait tout maîtriser par un
changement dynastique: sa lâcheté fit errer la révolution sans but. Au
milieu de cette tourmente, des coeurs généreux, des âmes ardentes et
quelques esprits forts crurent de bonne foi qu'on arriverait à une
régénération sociale. Ils y travaillèrent, se fiant aux protestations et
aux sermens.
Ce fut dans ces dispositions que nous, hommes obscurs du tiers, hommes
de la province, fûmes entraînés et séduits par le rêve de la liberté,
par l'enivrante fiction de la restauration; de l'État. Nous poursuivions
une chimère avec la fièvre du bien public; nous n'avions alors aucune
arrière-pensée, point d'ambition, aucunes vues d'intérêt sordide.
Mais bientôt les résistances allumant les passions, l'esprit de parti
fit naître les animosités implacables. Tout fut poussé à l'extrême. Il
n'y eut plus d'autre mobile que celui de la multitude. Par la même
raison que Louis XIV avait dit: «l'État, c'est moi!», le peuple dit: «le
souverain, c'est moi, la nation, c'est l'État!»; et la nation s'avança
toute seule.
Et ici, remarquons d'abord un fait qui servira de clef aux événemens
qui vont suivre; car ces événemens tiennent du prodige. Les dissidens
royalistes, les contre-révolutionnaires, faute d'élémens disponibles de
guerre civile, se voyant déboutés d'en avoir les honneurs, eurent
recours à l'émigration, ressource des faibles. Ne trouvant aucun appui
au dedans, ils coururent le chercher au dehors. A l'exemple de ce
qu'avaient fait toutes les nations en pareil cas, la nation voulut que
les propriétés des émigrés lui servissent de gage sur le motif qu'ils
s'étaient armés contre elle, et voulaient armer l'Europe. Mais comment
toucher au droit de propriété, fondement de la monarchie, sans saper ses
propres bases? Du sequestre, on en vint à la spoliation: dès lors, tout
s'écroula; car la mutation des propriétés est synonyme de la subversion
de l'ordre établi. Ce n'est pas moi qui ai dit: «Il faut que les
propriétés changent!». Ce mot était plus agraire que tout ce qu'avaient
pu dire les Gracques, et il ne se trouva point un Scipion Nasica.
Dès lors, la révolution ne fut plus qu'un bouleversement. Il lui
manquait la terrible sanction de la guerre; les cabinets de l'Europe lui
ouvrirent eux-mêmes le temple de Janus. Dès le début de cette grande
lutte, la révolution, toute jeune, toute vivace, triompha de la vieille
politique, d'une coalition pitoyable, des opérations niaises de ses
armées et de leur désaccord.
Autre fait qu'il faut aussi consigner, pour en tirer une conséquence
grave. La première coalition fut repoussée, battue, humiliée. Supposons
qu'elle eût triomphé de la confédération patriotique de la France; que
la pointe des Prussiens en Champagne n'eût rencontré aucun obstacle
sérieux jusqu'à la capitale, et que la révolution eût été désorganisée
dans son propre foyer; admettons cette hypothèse, et la France sans
aucun doute eût subi le sort de la Pologne, par une première mutilation,
par l'abaissement de son monarque; car tel était alors le thême
politique des cabinets et l'esprit de leur diplomatie copartageante. Le
_progrès des lumières_ n'avait point encore amené la découverte de la
combinaison européenne, de l'occupation militaire avec subsides. En
préservant la France, les patriotes de 1792 l'ont arrachée non seulement
aux griffes de l'étranger, mais encore ils ont travaillé, quoique sans
intention, pour l'avenir de la monarchie. Voilà qui est incontestable.
On se récrie contre les écarts de cette révolution arrosée de sang.
Pouvait-elle, entourée d'ennemis, exposée à l'invasion, rester calme et
modérée? Beaucoup se sont trompés, il y a peu de coupables. Ne
cherchons, la cause du 10 août que dans la marche en avant des
Autrichiens et des Prussiens. Qu'ils aient marché trop tard, peu
importe. On ne touchait point encore au suicide de la France.
Oui, la révolution fut violente dans sa marche, cruelle même; tout cela
est historiquement connu, je ne m'y arrêterai pas. Tel n'est pas
d'ailleurs l'objet de cet écrit. C'est de moi que je veux parler, on
plutôt des événemens auxquels j'ai participé comme ministre. Mais il me
fallait entrer en matière et caractériser l'époque. Toutefois, que le
vulgaire des lecteurs n'aille pas s'imaginer que je retracerai
fastidieusement ma vie d'homme privé, de citoyen obscur. Qu'importent
d'ailleurs mes premiers pas dans la carrière! Ces minuties peuvent
intéresser de faméliques faiseurs de Biographies contemporaines et les
badauds qui les lisent; elles ne font rien à l'histoire; c'est jusqu'à
elle que je prétends m'élever.
Peu importe que je sois le fils d'un armateur, et qu'on m'ait d'abord
destiné à la navigation: ma famille était honorable; peu importe que
j'aie été élevé chez les oratoriens, que j'aie été oratorien moi-même,
que je me sois voué à l'enseignement, que la révolution m'ait trouvé
préfet du collège de Nantes; il en résulte au moins que je n'étais ni un
ignorant ni un sot. Il est d'ailleurs de toute fausseté que j'aie jamais
été prêtre ni engagé dans les ordres; j'en fais ici la remarque pour
qu'on voie qu'il m'était bien permis d'être un esprit fort, un
philosophe, sans renier ma profession première. Ce qu'il y a de certain,
c'est que je quittai l'Oratoire avant d'exercer aucune fonction
publique, et que, sous l'égide des lois, je me mariai à Nantes dans
l'intention d'exercer la profession d'avocat, plus analogue à mes
inclinations et à l'état de la société. J'étais d'ailleurs moralement ce
qu'était le siècle, avec l'avantage de n'avoir été tel ni par imitation
ni par engouement, mais par méditation et par caractère. Avec de pareils
principes, comment ne m'honorerai-je pas d'avoir été nommé par mes
concitoyens, sans captation et sans intrigue, représentant du peuple à
la Convention nationale?
C'est dans ce défilé que m'attendent mes transfuges d'antichambre. Pas
d'exagérations, pas d'excès, pas de crimes, soit en mission, soit à la
tribune, dont ils n'affublent ma responsabilité historique, prenant les
paroles pour des actions, les discours obligés pour des principes; ne
songeant ni au temps, ni aux lieux, ni aux catastrophes; ne tenant
compte ni du délire universel, ni de la fièvre républicaine dont vingt
millions de Français éprouvaient le redoublement.
Je m'ensevelis d'abord dans le comité d'instruction publique, où je me
liai avec Condorcet, et par lui avec Vergniaud. Ici je dois retracer une
circonstance qui se rapporte à l'une des crises les plus sérieuses de ma
vie. Par un hasard bizarre, j'avais connu Maximilien Robespierre à
l'époque où je professais la philosophie dans la ville d'Arras. Je lui
avais même prêté de l'argent pour venir s'établir à Paris lorsqu'il fut
nommé député à l'Assemblée nationale. Quand nous nous retrouvâmes à la
Convention, nous nous vîmes d'abord assez souvent; mais la diversité de
nos opinions, et peut-être plus encore de nos caractères, ne tarda pas à
nous diviser.
Un jour, à l'issue d'un dîner qui avait eu lieu chez moi, Robespierre se
mit à déclamer avec violence contre les Girondins, apostrophant
Vergniaud qui était présent. J'aimais Vergniaud, grand orateur et homme
simple. Je m'approchai de lui; et m'avançant vers Robespierre: «Avec une
pareille violence, lui dis-je, vous gagnerez sûrement les passions, mais
vous n'aurez jamais ni estime ni confiance.» Robespierre piqué se
retira, et l'on verra bientôt jusqu'où cet homme atrabilaire poussa
contre moi l'animosité.
Pourtant je ne partageais point le système politique du parti de la
Gironde, dont Vergniaud passait pour être le chef. Il me semblait que ce
système tendait à disjoindre la France, en l'ameutant par zones et par
provinces contre Paris. J'apercevais là un grand danger, ne voyant de
salut pour l'État que dans l'unité et l'indivisibilité du corps
politique. Voilà ce qui m'entraîna dans un parti dont je détestais au
fond les excès, et dont les violences marquèrent les progrès de la
révolution. Que d'horreurs dans l'ordre de la morale et de la justice!
mais nous ne voguions pas dans des mers calmes.
Nous étions en pleine révolution, sans gouvernail, sans gouvernement,
dominés par une assemblée unique, sorte de dictature monstrueuse,
enfantée par la subversion, et qui offrait tour-à-tour l'image de
l'anarchie d'Athènes et du despotisme ottoman.
C'est donc ici un procès purement politique entre la révolution et la
contre-révolution. Voudrait-on le juger selon la jurisprudence qui règle
les décisions des tribunaux criminels ou de police correctionnelle? La
Convention, malgré ses déchiremens, ses excès, ses décrets forcenés, ou
peut-être à cause même de ses décrets, a sauvé la patrie au-delà de ses
limites intégrales. C'est un fait incontestable, et, sous ce rapport, je
ne récuse point ma participation à ses travaux. Chacun de ses membres,
accusés devant le tribunal de l'histoire, peut se renfermer dans les
limites de la défense de Scipion, et répéter avec ce grand homme: «J'ai
sauvé la république, montons au Capitole en rendre grâces aux Dieux!»
Il est pourtant un vote qui reste injustifiable, j'avouerai même, sans
honte comme sans faiblesse, qu'il me fait connaître le remords. Mais
j'en prends à témoin le Dieu de la vérité, c'était bien moins le
monarque au fond que j'entendis frapper (il était bon et juste), que le
diadème, alors incompatible avec le nouvel ordre de choses. Et puis, le
dirai-je, car les révélations excluent les réticences, il me paraissait
alors, comme à tant d'autres, que nous ne pourrions inspirer assez
d'énergie à la représentation et à la masse du peuple, pour surmonter la
crise, qu'en outrant toutes les mesures, qu'en dépassant toutes les
bornes, qu'en compromettant toutes les sommités révolutionnaires. Telle
fut la raison d'état qui nous parut exiger cet effrayant sacrifice. En
politique, l'atrocité aurait-elle aussi parfois son point de vue
salutaire?
L'univers aujourd'hui ne nous en demanderait pas compte, si l'arbre de
la liberté, poussant des racines profondes, eût résisté à la hache de
ceux mêmes qui l'avaient élevé de leurs mains. Que Brutus ait été plus
heureux dans la construction du bel édifice qu'il arrosa du sang de ses
fils, comme penseur je le conçois: il lui fut plus facile de faire
passer les faisceaux de la monarchie dans les mains d'une aristocratie
déjà constituée. Les représentans de 1793, en immolant le représentant
de la royauté, le père de la monarchie, pour élever une république,
n'eurent pas le choix dans les moyens de reconstruction. Le niveau de
l'égalité était déjà si violemment établi dans la nation, qu'il fallut
léguer l'autorité à une démocratie flottante: elle ne sut travailler que
sur un sable mouvant.
A présent que je me suis condamné comme juge et partie, au moins qu'il
me soit permis de faire valoir, dans l'exercice de mes fonctions
conventionnelles, quelques circonstances atténuantes. Envoyé en mission
dans les départemens, forcé de me rapprocher du langage de l'époque, et
de payer un tribut à la fatalité des circonstances, je me vis contraint
de mettre à exécution la loi contre les suspects. Elle ordonnait
l'emprisonnement en masse des prêtres et des nobles. Voici ce que
j'écrivis, voici ce que j'osai publier dans une proclamation émanée de
moi le 25 août 1793.
«La loi veut que les hommes suspects soient éloignés du commerce social:
cette loi est commandée par l'intérêt de l'État; mais prendre pour base
de vos opinions des dénonciations vagues, provoquées par des passions
viles, ce serait favoriser un arbitraire qui répugne autant à mon coeur
qu'à l'équité. Il ne faut pas que le glaive se promène au hasard. La loi
commande de sévères punitions, et non des proscriptions aussi immorales
que barbares.»
Il y avait alors quelque courage à mitiger autant qu'il pouvait dépendre
de soi la rigueur des décrets conventionnels. Je ne fus pas si heureux
dans mes missions en commissariat collectif, par la raison que la
décision des affaires ne pouvait plus appartenir à ma seule volonté.
Mais on trouvera bien moins, dans le cours de mes missions, d'actions
blâmables à relever, que de ces phrases banales dans le langage du
temps, et qui, dans des temps plus calmes, inspirent encore une sorte
d'effroi: ce langage d'ailleurs était, pour ainsi dire, officiel et
consacré. Qu'on ne s'abuse pas non plus sur ma position à cette époque,
j'étais le délégué d'une assemblée frénétique, et j'ai prouvé que
j'avais éludé ou adouci plusieurs de ses mesures acerbes. Mais, du
reste, ces prétendus proconsulats réduisaient le député missionnaire à
n'être que l'homme machine, le commissaire ambulant des Comités de salut
public et de sûreté générale. Jamais je n'ai été membre de ces Comités
de gouvernement; or, je n'ai point tenu pendant la terreur le timon du
pouvoir; au contraire, la terreur a réagi sur moi comme on le verra
bientôt. Par là on peut juger combien ma responsabilité se trouve
restreinte.
Mais dévidons le fil des événemens, il nous conduira, comme le fil
d'Ariane, hors du labyrinthe, et nous pourrons alors atteindre le but de
ces Mémoires, dont la sphère va s'agrandir.
Nous touchions au paroxisme de la révolution et de la terreur. On ne
gouvernait plus qu'avec le fer qui tranchait les têtes. Le soupçon et la
défiance rongeaient tous les coeurs; l'effroi planait sur tous. Ceux
mêmes qui tenaient dans leurs mains l'arme de la terreur, en étaient
menacés. Un seul homme, dans la Convention, semblait jouir d'une
popularité inattaquable: c'était l'artésien Robespierre, plein d'astuce
et d'orgueil; être envieux, haineux, vindicatif, ne pouvant se
désaltérer du sang de ses collègues; et qui, par son aptitude, sa
tenue, la suite de ses idées et l'opiniâtreté de son caractère,
s'élevait souvent au niveau des circonstances les plus terribles. Usant
de sa prépondérance au Comité de salut public, il aspirait ouvertement,
non plus à la tyrannie décemvirale, mais au despotisme de la dictature
des Marius et des Sylla. Il n'avait plus qu'un pas à faire pour rester
le maître absolu de la révolution qu'il nourrissait l'ambitieuse audace
de gouverner à son gré; mais il lui fallait encore trente têtes: il les
avait marquées dans la Convention. Il savait que je l'avais deviné;
aussi avais-je l'honneur d'être inscrit sur ses tablettes à la colonne
des morts. J'étais encore en mission quand il m'accusa d'opprimer les
patriotes et de transiger avec l'aristocratie. Rappelé à Paris, j'osai
le sommer, du haut de la tribune, de motiver son accusation. Il me fit
chasser des Jacobins dont il était le grand-prêtre, ce qui, pour moi,
équivalait à un arrêt de proscription[2].
[Note 2: Depuis la mort de Danton, de Camille-Desmoulins et autres
députés enlevés pendant la nuit de leur domicile sur un simple ordre des
Comités, traduits au tribunal révolutionnaire, jugés et condamnés sans
pouvoir présenter leurs moyens de défense, Legendre, ami de Danton,
Courtois, Tallien, et plus de trente autres députés, ne couchaient plus
chez eux; ils erraient la nuit d'un endroit à un autre, craignant
d'éprouver le même sort que Danton. Fouché fut plus de deux mois sans
avoir de domicile fixe. C'est ainsi que Robespierre faisait trembler
ceux qui semblaient vouloir s'opposer à ses vues de dictature.
(_Note de l'éditeur_.)]
Je ne m'amusai point à disputer ma tête, ni à délibérer longuement dans
des réunions clandestines avec ceux de mes collègues menacés comme moi.
Il me suffit de leur dire, entr'autres à Legendre, à Tallien, à Dubois
de Crancé, à Daunou, à Chénier: «Vous êtes sur la liste! vous êtes sur
la liste ainsi que moi, j'en suis sûr!» Tallien, Barras, Bourdon de
l'Oise et Dubois de Crancé montrèrent quelque énergie. Tallien luttait
pour deux existences dont l'une lui était alors plus chère que la vie:
aussi était-il décidé à frapper de son poignard le futur dictateur au
sein même de la Convention. Mais quelle chance hasardeuse! La popularité
de Robespierre lui eût survécu, et on nous aurait immolé sur sa tombe.
Je détournai Tallien d'une entreprise isolée qui eût fait tomber l'homme
et maintenir son système. Convaincu qu'il fallait d'autres ressorts,
j'allai droit à ceux qui partageaient le gouvernement de la terreur avec
Robespierre, et que je savais être envieux ou craintifs de son immense
popularité. Je révélai à Collot-d'Herbois, à Carnot, à Billaud de
Varennes les desseins du moderne Appius, et je leur fis séparément un
tableau si énergique et si vrai du danger de leur position, je les
stimulai avec tant d'adresse et de bonheur, que je fis passer dans leur
âme plus que de la défiance, le courage de s'opposer désormais à ce que
le tyran décimât davantage la Convention. «Comptez les voix, leur
dis-je, dans votre comité, et vous verrez qu'il sera réduit, quand vous
le voudrez fortement, à l'impuissante minorité d'un Couthon et d'un
St.-Just. Refusez-lui le vote, et réduisez-le à l'isolement par votre
force d'inertie.» Mais que de ménagemens, de biais à prendre pour ne pas
effaroucher la Société des Jacobins, pour ne pas aigrir les séides, les
fanatiques de Robespierre! Sûr d'avoir semé, j'eus le courage de le
braver, le 20 prairial (8 juin 1794), jour où, animé de la ridicule
prétention de reconnaître solennellement l'existence de l'Être suprême,
il osa s'en proclamer à la fois l'arbitre et l'intermédiaire, en
présence de tout un peuple assemblé aux Tuileries. Tandis qu'il montait
les marches de sa tribune aérienne, d'où il devait lancer son manifeste
en faveur de Dieu, je lui prédis tout haut (vingt de mes collègues
l'entendirent) que sa chute était prochaine. Cinq jours après, en plein
Comité, il demanda ma tête et celle de huit de mes amis, se réservant
d'en faire abattre plus tard encore une vingtaine au moins.
Quel fut son étonnement et combien il s'irrita de trouver parmi les
membres du Comité une opposition invincible à ses desseins sanguinaires
contre la représentation nationale! Elle n'a déjà été que trop mutilée,
lui dirent-ils, et il est temps d'arrêter une coupe réglée qui finirait
par nous atteindre. Voyant la majorité du vote lui échapper, il se
retira plein de dépit et de rage, jurant de ne plus mettre les pieds au
Comité tant que sa volonté y serait méconnue. Il rappelle aussitôt à lui
Saint-Just, qui était aux armées; il rallie Couthon sous sa bannière
sanglante, et maîtrisant le tribunal révolutionnaire, il fait encore
trembler la Convention et tous ceux, en grand nombre, qui sacrifient à
la peur. Sûr à la fois de la société des Jacobins, du commandant de la
garde nationale, Henriot, et de tous les comités révolutionnaires de la
capitale, il se flatte qu'avec tant d'adhérens il finira par l'emporter.
En se tenant ainsi éloigné de l'antre du pouvoir, il voulait rejeter sur
ses adversaires l'exécration générale, les faire regarder comme les
auteurs uniques de tant de meurtres, et les livrer à la vengeance d'un
peuple qui commençait à murmurer de voir couler tant de sang. Mais,
lâche, défiant et timide, il ne sut pas agir, laissant écouler cinq
semaines entre cette dissidence clandestine et la crise qui se préparait
en silence.
Je l'observais, et le voyant réduit à une faction, je pressai
secrètement ses adversaires qui restaient cramponnés au Comité,
d'éloigner au moins les compagnies de canonniers de Paris, toutes
dévouées à Robespierre et à la Commune, et de révoquer ou de suspendre
Henriot. J'obtins la première mesure, grâce à la fermeté de Carnot, qui
allégua la nécessité de renforcer les artilleurs aux armées. Quant à la
révocation d'Henriot, ce coup de parti parut trop fort; Henriot resta et
faillit tout perdre, ou plutôt, l'avouerais-je, ce fut lui qui
compromit, le 9 thermidor (27 juillet), la cause de Robespierre, dont il
eut un moment le triomphe dans sa main. Qu'attendre aussi d'un ancien
laquais ivre et stupide?
Le reste est trop connu pour que je m'y arrête. On sait comment périt
Maximilien Ier, que certains écrivains voudraient comparer aux
Gracques, dont il n'eut ni l'éloquence ni l'élévation. J'avoue que dans
l'ivresse de la victoire, je dis à ceux qui lui prêtaient des desseins
de dictature: «Vous lui faites bien de l'honneur; il n'avait ni plan ni
vues; loin de disposer de l'avenir, il était entraîné, il obéissait à
une impulsion qu'il ne pouvait ni suspendre ni diriger.» Mais j'étais
alors trop près de l'événement pour être près de l'histoire.
L'écroulement subit du régime affreux qui tenait toute la nation entre
la vie et la mort fut sans doute une grande époque d'affranchissement;
mais le bien ici bas ne saurait se faire sans mélange. Qu'avons-nous vu
après la chute de Robespierre? ce que nous avons vu depuis après une
chute bien plus mémorable. Ceux qui s'étaient le plus avilis devant le
décemvir ne trouvaient plus, après sa mort, d'expression assez violente
pour peindre leur haine.
On eut bientôt à regretter qu'une si heureuse crise n'ait pu être
régularisée au profit de la chose publique, au lieu de servir de
prétexte pour assouvir la haine et la vengeance des victimes qu'avait
froissé le char de la révolution dans sa course. On passa de la terreur
à l'anarchie, de l'anarchie aux réactions et aux vengeances. La
révolution fut flétrie dans ses principes et dans son but; les patriotes
restèrent exposés long-temps à la rage des sicaires organisés en
compagnies du Soleil et de Jésus. J'avais échappé aux proscriptions de
Robespierre, je ne pus éviter celles des réacteurs. Ils me poursuivirent
jusque dans la Convention, dont ils me firent expulser par un décret
inique, à force de récriminations et d'accusations mensongères. Je
passai presqu'une année en butte à toutes sortes d'avanies et de
persécutions odieuses. C'est surtout alors que j'appris à méditer sur
les hommes et sur le caractère des factions. Il fallut attendre (car
tout parmi nous est toujours poussé à l'extrême); il fallut attendre que
la mesure fût comblée, que les fureurs de la réaction missent en péril
la révolution même et la Convention en masse. Alors et seulement alors
elle vit l'abîme entr'ouvert sous ses pas. La crise était grave; il
s'agissait d'être ou de ne pas être. La Convention arma; la persécution
des patriotes eut un terme, et le canon d'une seule journée
(13 vendémiaire), fit rentrer dans l'ordre la tourbe des
contre-révolutionnaires qui s'étaient imprudemment soulevés sans chefs
et sans aucun centre d'action et de mouvement.
Le canon de vendémiaire, dirigé par Bonaparte, m'ayant en quelque sorte
rendu la liberté et l'honneur, j'avoue que je m'intéressai davantage à
la destinée de ce jeune général, se frayant la route qui devait le
conduire bientôt à la plus étonnante renommée des temps modernes.
J'eus pourtant à me débattre encore contre les rigueurs d'un destin qui
ne semblait pas devoir fléchir de sitôt et m'être propice.
L'établissement du régime directorial à la suite de cette dernière
convulsion, ne fut autre chose que l'essai d'un gouvernement multiple,
appelé comme régulateur d'une république démocratique de quarante
millions d'individus; car le Rhin et les Alpes formaient déjà notre
barrière naturelle. Certes, c'était là un essai d'une grande hardiesse,
en présence des armées d'une coalition renaissante des gouvernemens
ennemis ou perturbateurs. La guerre faisait notre force, il est vrai;
mais elle était mêlée de revers, et l'on ne démêlait pas trop encore qui
des deux systèmes, de l'ancien ou du nouveau, finirait par l'emporter.
On semblait tout attendre plutôt de l'habileté des hommes chargés de la
conduite des affaires que de la force des choses et de l'effervescence
des passions nouvelles: trop de vices se faisaient apercevoir. Notre
intérieur n'était pas d'ailleurs facile à mener. Ce n'était pas sans
peine que le gouvernement directorial cherchait à se frayer une route
sûre entre deux partis actifs et hostiles, celui des démagogues, qui ne
voyait dans nos magistrats temporaires que des oligarques bons à
remplacer, et celui des royalistes auxiliaires du dehors, qui, dans
l'impuissance de frapper fort et juste, entretenait dans les provinces
du midi et de l'ouest des fermens de guerre civile.
Toutefois le Directoire, comme tout gouvernement neuf, qui presque
toujours a l'avantage d'être doué d'activité et d'énergie, se créa des
ressources et réorganisa la victoire aux armées, en même temps qu'il
parvint à étouffer la guerre intestine. Mais il s'inquiétait trop,
peut-être, des menées des démagogues, et cela parce qu'ils avaient leur
foyer dans Paris, sous ses propres yeux, et qu'ils associaient dans leur
haine pour tout pouvoir coordonné tous les patriotes mécontens. Ce
double écueil, entre lequel on eût pu naviguer pourtant, fit dévier la
politique du Directoire. Il délaissa les hommes de la révolution, du
rang desquels il était sorti lui-même, favorisant de préférence ces
caméléons sans caractère, instrumens du pouvoir tant qu'il est en force,
et ses ennemis dès qu'il chancèle. On vit cinq hommes, investis de
l'autorité suprême, et qui dans la Convention s'étaient fait remarquer
par l'énergie de leurs votes, repousser leurs anciens collègues,
caresser les métis et les royalistes, et adopter un système tout-à-fait
opposé à la condition de leur existence.
Ainsi, sous le gouvernement de la république dont j'étais un des
fondateurs, je fus, si non proscrit, du moins en disgrâce complète,
n'obtenant ni emploi, ni considération, ni crédit, et partageant cette
inconcevable défaveur, pendant près de trois ans, avec un grand nombre
de mes anciens collègues, d'une capacité et d'un patriotisme éprouvés.
Si je me fis jour enfin, ce fut à l'aide d'une circonstance particulière
et d'un changement de système amené par la force des choses. Ceci mérite
quelques détails.
De tous les membres du Directoire, Barras était le seul qui fut
accessible pour ses anciens collègues délaissés; il avait et il méritait
la réputation d'une sorte d'obligeance, de franchise et de loyauté
méridionales. Il n'était pas fort en politique, mais il avait de la
résolution et un certain tact. Le décri exagéré de ses moeurs et de ses
principes moraux était précisément ce qui lui attirait une cour qui
fourmillait d'intrigans, d'intrigantes et de vampires. Il était alors en
rivalité avec Carnot, et ne se soutenait dans l'opinion publique que par
l'idée qu'au besoin on le verrait à cheval, bravant, comme au 13
vendémiaire, toute tentative hostile; il tranchait d'ailleurs du prince
de la république, allant à la chasse, ayant des meutes dressées, des
courtisans et des maîtresses. Je l'avais connu avant et après la crise
de Robespierre, et j'avais remarqué alors que mes réflexions et mes
pressentimens l'avaient frappé par leur justesse. Je le vis en secret
par l'intermédiaire de Lombard-Taradeau, comme lui méridional, l'un de
ses commensaux et de ses confidens. C'était dans les premiers embarras
du Directoire, alors aux prises avec la faction Baboeuf. Je communiquai
à Barras mes idées; il m'invita de lui-même à les consigner dans un
Mémoire; je le lui remis. La position du Directoire y était considérée
politiquement et ses dangers énumérés avec précision. Je caractérisai la
faction Baboeuf, qui s'était dévoilée à moi, et je fis voir que tout en
rêvant la loi agraire, elle avait pour arrière-pensée de s'emparer
d'assaut et par surprise du Directoire et du pouvoir, ce qui nous eût
ramené à la démagogie par la terreur et le sang. Mon Mémoire fit
impression, et on coupa le mal dans sa racine. Barras m'offrit alors une
place secondaire que je refusai, ne voulant arriver aux emplois que par
la grande route; il m'assura qu'il n'avait point assez de crédit pour
m'élever, ses efforts pour vaincre les préventions de ses collègues
contre moi ayant été infructueux. Le refroidissement s'en mêla, et tout
fut ajourné.
Dans l'intervalle, une occasion se présenta de songer à me rendre
indépendant sous le rapport de la fortune. J'avais sacrifié à la
révolution mon état et mon existence, et, par l'effet des préventions
les plus injustes, la carrière des emplois m'était fermée. Mes amis me
pressèrent de suivre l'exemple de plusieurs de mes anciens collègues
qui, se trouvant dans le même cas que moi, obtenaient, par la protection
des Directeurs, des intérêts dans les fournitures.
Une compagnie se présenta, je m'y associai, et j'obtins, par le crédit
de Barras, une partie des fournitures[3]. Je commençai ainsi ma fortune
à l'exemple de Voltaire et je contribuai à celle de mes associés, qui se
distinguèrent par leur exactitude à remplir les clauses de leur marché
avec la république. J'y tenais la main moi-même, et dans cette sphère
nouvelle je me trouvai dans le cas de rendre plus d'un service à des
patriotes délaissés.
[Note 3: Même dans les aveux de Fouché il y a toujours un certain
artifice. Sachons-lui gré d'avoir été vrai autant qu'il lui était
possible de l'être; c'est déjà quelque chose que d'avoir obtenu de lui
l'aveu qu'il a commencé sa fortune dans le tripotage des fournitures. On
verra d'ailleurs, dans le cours de ses Mémoires, à quelles sources il a
puisé plus tard ses immenses richesses. (_Note de l'éditeur._)]
Cependant le mal s'aggravait dans l'intérieur. Le Directoire confondait
la masse des hommes de la révolution avec les démagogues et les
anarchistes; il ne portait pas de coups à ces derniers sans que les
autres n'en ressentissent le contre-coup. On laissait à l'opinion
publique la plus fausse direction. Les républicains tenaient les rênes
de l'État, et ils avaient contre eux les passions et les préventions
d'une nation impétueuse et légère qui s'obstinait à ne voir que des
terroristes, des hommes de sang dans tous les zélateurs de la liberté.
Le Directoire lui-même, entraîné par le torrent des préventions, ne
pouvait suivre la marche prévoyante qui l'eût préservé et affermi.
L'opinion publique était faussée et pervertie chaque jour davantage, par
des écrivains serviles, par des folliculaires aux gages de l'émigration
et de l'étranger, prêchant ouvertement la ruine des institutions
nouvelles: leur tâche consistait surtout à avilir les républicains et
les chefs de l'État. En se laissant flétrir et déconsidérer, le
Directoire, dont les membres étaient divisés par un esprit de rivalité
et d'ambition, perdit tous les avantages qu'offre le gouvernement
représentatif à ceux qui ont assez d'habileté pour le maîtriser et le
conduire. Qu'arriva-t-il? Au moment même où nos armées triomphaient de
toutes parts, où, maîtres du cours du Rhin, nous faisions la conquête de
l'Italie au nom de la révolution et de la république, l'esprit
républicain périssait dans l'intérieur, et l'opération des élections
tournait au profit des contre-révolutionnaires et des royalistes. Un
grand déchirement devint inévitable dès que la majorité des deux
conseils se fut déclarée contre la majorité du Directoire. Il s'était
formé une espèce de _triumvirat_ composé de Barras, Rewbel et
Reveillère-Lepaux, trois hommes au-dessous de leurs fonctions dans une
telle crise. Ils s'aperçurent enfin qu'il ne leur restait plus d'autre
appui que celui du canon et des baïonnettes. Au risque de mettre en jeu
l'ambition des généraux, il fallut faire intervenir les armées, autre
danger grave, mais qui, plus éloigné, fut moins prévu.
Ce fut alors qu'on vit Bonaparte, conquérant de la Lombardie et
vainqueur de l'Autriche, former dans chacune des divisions de son armée
un club, faire délibérer ses soldats, leur signaler les deux Conseils
comme des traîtres vendus aux ennemis de la France, et après avoir fait
jurer à son armée sur l'autel de la patrie, d'exterminer les _brigands
modérés_, envoyer des adresses menaçantes en profusion dans tous les
départemens et dans la capitale. Au nord, l'armée ne se borna point à
délibérer et à signer des adresses. Hoche, général en chef de l'armée de
Sambre-et-Meuse, dirigea sur Paris des armes, des munitions, et fit
marcher ses troupes sur les villes voisines. Par des ressorts secrets,
ce mouvement fut tout-à-coup suspendu, soit qu'on ne pût encore
s'entendre sur les coups à porter aux deux Conseils, soit, ce que j'ai
plus de motifs de croire, qu'on voulût ménager au vainqueur de l'Italie
une influence plus exclusive dans les affaires. Il est sûr que les
intérêts de Bonaparte étaient représentés alors par Barras dans le
triumvirat directorial, et que l'or de l'Italie coulait comme un nouveau
Pactole au milieu du Luxembourg. Des femmes s'en mêlèrent; elles
conduisaient alors toutes les intrigues.
Le 4 septembre (18 fructidor), un mouvement militaire assujettit la
capitale, sous la direction d'Augereau, lieutenant de Bonaparte, envoyé
tout exprès. De même que dans tous les déchiremens où interviennent les
soldats, la toge fléchit devant les armes. On déporte sans forme
judiciaire deux directeurs, cinquante-trois députés; un grand nombre
d'auteurs et d'imprimeurs de feuilles périodiques qui avaient perverti
l'opinion. Les élections de quarante-neuf départemens sont déclarées
nulles; les autorités administratives sont suspendues pour être
réorganisées dans le sens de la nouvelle révolution.
C'est ainsi que les royalistes furent vaincus et dispersés sans bataille
par le seul effet de l'appareil militaire; que les sociétés populaires
purent se recomposer; que la réaction contre les républicains eut un
terme; que le titre de républicain et de patriote ne fut plus un motif
d'exclusion pour arriver aux emplois et aux honneurs. Quant au
Directoire, où Merlin de Douai et François de Neufchâteau vinrent
remplacer Carnot et Barthélémy, tous deux compris dans la mesure de
déportation, il acquit d'abord une certaine apparence d'énergie et de
force; mais au fond ce n'était qu'une force factice incapable de
résister aux orages ni aux revers.
Ainsi ce n'était que par la violence qu'on remédiait au mal, exemple
d'autant plus dangereux qu'il compromettait l'avenir.
Pendant les préludes du 18 fructidor, journée qui semblait devoir
décider du sort de la révolution, je n'étais pas resté oisif. Mes
avertissemens au directeur Barras, mes aperçus, mes conversations
prophétiques, n'avaient pas peu contribué à donner au triumvirat
directorial l'éveil et le stimulant qu'avaient souvent réclamé ses
tâtonnemens et ses incertitudes. N'était-il pas naturel qu'un dénouement
si favorable aux intérêts de la révolution tournât aussi à l'avantage
des hommes qui l'avaient fondée et soutenue par leurs lumières, leur
énergie[4]? Les patriotes n'avaient marché jusqu'alors que sur des
ronces, il était temps que l'arbre de la liberté portât des fruits plus
doux pour qui devait les cueillir et les savourer; il était temps que
les hauts emplois devinssent le dévolu des hommes forts.
[Note 4: Aveux précieux, et qui expliquent le mobile de toute
révolution passée, présente et future. (_Note de l'éditeur._)]