Ils passèrent une soirée charmante. Ariane animait devant lui les scènes

de la vie au gymnase. Il connaissait déjà la plupart des protagonistes

autour desquels bruissait la foule des comparses. Il s’étonnait de l’art

prodigieux avec lequel Ariane suscitait devant lui les compagnes de sa

jeunesse. C’était tout un monde juvénile qui s’agitait autour de lui

sous la baguette de cette fée, qui emplissait la chambre, dont les

ombres flotteraient encore quelques instants après que la parole de la

magicienne se serait tue, puis s’évanouiraient et rentreraient dans la

nuit d’où elle les avait évoquées.

Constantin disait à Ariane:

--La ville que je connais le mieux en Russie est celle où je n’ai jamais

été et où tu as vécu ton adolescence.

§ XX. L’ESPRIT DE PERDITION

Mais à d’autres jours, il semblait qu’un démon se fût emparé de la jeune

fille. Elle ne faisait pas de scènes à la façon ordinaire des femmes.

Elle n’élevait pas la voix. Elle n’adressait jamais un reproche à

Constantin. Mais c’était l’art le plus subtil par manière de

sous-entendus ou d’allusions vagues, de prétéritions, de silences, de

réticences, de laisser deviner ce dont elle affectait de ne pas parler

ouvertement. Elle ouvrait ainsi des jours inattendus sur sa vie

antérieure et sur les expériences où l’avaient entraînée sa curiosité et

«l’ardeur de son tempérament»,--c’était l’expression qu’elle employait

pour faire comprendre à Constantin que, si l’on avait des sens, ils

avaient le droit de se développer à leur aise comme l’intelligence chez

les êtres qui ont un cerveau, comme la sentimentalité chez les jeunes

filles anémiques. Souvent elle s’amusait à discuter de la façon la plus

cynique les rapports sexuels. La liberté en amour était un de ses thèmes

favoris.

--On voit bien, disait-elle, que ce sont les hommes qui ont créé le

monde à leur goût et pour leur avantage. Ils ont imposé les morales qui

convenaient à eux seuls et, à force de tyrannie et d’art, ont formé une

opinion universelle par laquelle, quoi que nous fassions, nous restons

esclaves. Je ne suis pas féministe au sens moderne du mot. Porter la

question féminine sur le terrain politique me paraît une grande sottise.

Le bel avantage lorsque nous nommerons des députés à la Douma! Je pense

que nous aurons nos droits réels lorsque seront détruits les préjugés

qui nous ligotent plus étroitement que les lois écrites. J’y ai pensé

souvent. Et je vais te dire où je vois la vraie injustice dans cette

question...

--Comprends-moi bien..., interrompit Constantin.

--Ne te moque pas de moi! Tu vas voir où je vais... Don Juan est un

héros éternel parmi les hommes parce qu’il a eu mille et trois femmes.

Il s’en vante, il en tire sa gloire et son prestige. Mais une femme qui

aurait mille et trois amants, comment serait-elle jugée? Elle passerait

pour la dernière des filles. On n’aurait que mépris pour elle. Si elle

n’est pas une professionnelle, sa famille la fera enfermer dans une

maison de santé, comme hystérique... Eh bien, cette injustice-là est

l’injustice suprême contre laquelle je veux me battre. Tant que

subsistera ce préjugé, nous ne serons pas vos égales. Si nous prenons un

amant, il faut le faire en cachette. Les hommes parlent librement des

femmes qu’ils ont eues. Et nous sommes condamnées à nous taire!

Pourquoi? Ne sommes-nous pas libres comme vous? N’avons-nous pas le

droit de prendre, comme vous, notre plaisir où nous le trouvons? Les

hommes ont intérêt à avoir beaucoup de maîtresses et à ce que leurs

maîtresses leur soient fidèles. Alors ils ont vanté les séducteurs par

l’art, la poésie, la littérature, et attaché un masque d’infamie à la

femme qui a beaucoup d’amants. Voilà où nous devons porter le combat. Il

faut faire triompher la morale de la femme. Et j’y travaille...

Constantin regardait la jeune fille qui s’était animée en parlant. Il

sentait l’inquiétude le gagner: l’orage commençait à gronder. Il eut

l’imprudence de contredire Ariane en lançant cette phrase:

--Il s’agit de savoir ce que l’on veut. Veux-tu être aimée de tes

amants? Si oui, je te conseille de ne pas parler à chacun d’eux du

plaisir que tu as trouvé dans les bras de ses prédécesseurs.

--Pourquoi donc? fit Ariane agressive.

--Parce que, petite fille, tu les dégoûteras et qu’ils te quitteront.

--Et si je veux être aimée par-dessus tout, et malgré cela? Tu me

connais, je crois, et tu sais que, comme toi, je n’aime pas les choses

faciles, et que, comme toi, je ne crains pas le danger. Eh bien, je ne

veux pas devoir mon succès au mensonge. Tromper les hommes, leur

persuader qu’on n’a jamais aimé avant eux, qu’ils cueillent sur nos

lèvres le premier soupir de bonheur... Quelle honte! Est-ce que vous

vous croyez obligés d’user de telles supercheries? M’as-tu fait de

telles déclarations quand tu m’as connue? Alors pourquoi m’y

abaisserais-je? Je veux être aimée d’une telle manière que l’on accepte

tout de moi et que l’on me prenne comme je suis, avec mon passé... Et si

l’on n’en veut pas, eh bien! qu’on s’en aille! Et je n’aurai pas un

regret pour celui qui me quittera...

Elle lança cette phrase sur un ton de défi, regardant Constantin en

face, attendant sa réponse. Il resta un instant silencieux, puis d’une

voix indifférente, il dit:

--Il y a beaucoup de sophisme dans ce que tu me racontes. Et j’ai

horreur des sophismes. Je ne spécule pas sur ce qui se passera dans

trois mille ans. Je suis de mon temps et je vis avec mes contemporaines.

Si une d’entre elles ne sait pas me rendre heureux, je la quitte pour

une autre. C’est plus facile que de changer le cours du monde...

Ariane avait pâli. Ses sourcils se fronçaient.

--L’homme n’est fort que parce que nous sommes faibles. Si nous

montrions notre force, les rôles changeraient... Tu ne m’as pas quittée,

toi, et pourtant...

--Ariane, je t’en prie, dit Constantin, laissons ce sujet.

--Non, jeta Ariane, parlons ouvertement une fois pour toutes. Il y a

quelque chose d’affreux et d’inexpliqué qui pèse entre nous; il faut

voir clair, et tant pis pour les conséquences! J’ai toujours essayé de

dire la vérité, et toujours tu m’as arrêtée. Aujourd’hui, nous irons

jusqu’au bout, arrive ce qui arrive!

Constantin s’était levé. Il se dressa devant Ariane qui le regardait

avec haine...

--Eh bien, fit Constantin, je te défie de me dire combien tu as eu

d’amants?

La jeune fille hésita un instant, puis la passion l’emporta et elle dit:

--Tu veux le savoir. Écoute; aujourd’hui je ne reculerai pas. Le premier

qui m’a eue m’a prise à seize ans. Je ne l’aimais pas, mais je voulais

savoir ce qu’était l’amour dont on nous rabat les oreilles. Je l’ai

chassé le lendemain, je ne pouvais plus le voir... Le second, j’ai cru

l’aimer: je me trompais. C’était un sot qui pleurait à mes genoux. Le

troisième, tu le connais; la petite maison des faubourgs. Avant mon

départ pour Moscou, je me suis consolée dans les bras d’un étudiant qui

m’adorait... A Moscou, j’ai connu l’acteur du théâtre des Arts. Au jour

de l’an, je te l’ai raconté, l’amant de ma tante m’a conduite chez

lui... Dans le train qui me ramenait, un officier qui m’aimait depuis

deux ans a eu l’habileté de se glisser dans mon wagon et a su me gagner

pour quelques heures. Je ne l’ai jamais revu. Et puis je t’ai rencontré,

toi huitième... Ton règne a été plus long à lui seul que celui de tous

les autres réunis. Admire ta force, et complais-toi dans l’admiration de

toi-même... A présent tu sais tout. Si nous continuons à vivre ensemble,

tu n’auras plus rien à apprendre. Décide.

Il y eut un long silence. Constantin alluma une cigarette, but une

gorgée de thé, fit quelques pas et d’une voix froide, polie, ennuyée,

dit:

--Je sens bien qu’il faut que je m’excuse de t’avoir accaparée si

longtemps. Mais je n’arrêterai pas davantage le cours de ta destinée. Je

partirai après-demain pour Pétersbourg. J’y passerai une semaine. Je

pense que ce délai te suffira pour trouver parmi tes amis du vendredi le

neuvième amant qui préparera la venue du dixième.

Tout en parlant, il s’était approché du timbre électrique sur lequel il

avait appuyé le doigt.

--Pourquoi sonnes-tu? fit Ariane.

--Tu vas le savoir, répondit-il.

Un garçon entrait.

--Faites préparer un lit sur le divan, ici, dit-il.

Ariane passa dans la chambre à coucher. Une heure plus tard, il la

traversa pour aller dans la salle de bain. Ariane était couchée, le

visage contre le mur. Comme il revenait et qu’il allait gagner le salon,

elle l’arrêta:

--Constantin, dit-elle...

--Que veux-tu?

Elle tourna vers lui une pauvre petite figure baignée de larmes et, lui

tendant les bras, dit:

--Pardonne-moi, je n’aurais pas dû parler... Je ne sais ce qui m’a

poussée... Je ne pouvais plus...

Il s’approcha d’elle.

--Comment t’en vouloir? Tu m’as donné beaucoup... et je ne l’oublierai

pas. Moi-même que suis-je? Ai-je tort? As-tu raison?... Nous avons été

heureux ensemble, tout de même... Et maintenant, c’est fini. Adieu,

petite fille...

Il la prit dans ses bras et la baisa sur le front.

Elle s’approcha de lui et, le couvrant de baisers, murmura:

--Reste.

Il s’arracha d’elle et, la baisant encore une fois, dit:

--Non, non, pardonne-moi... Je ne puis pas...

Et il s’enfuit.

§ XXI. LE SECRET

Au lendemain de cette scène, ils se réveillèrent brisés de fatigue,

comme s’ils sortaient d’un violent accès de fièvre. Ariane était pâle,

silencieuse. Elle allait sans bruit à travers l’appartement. Elle se

coiffait au moment où Constantin était prêt à sortir. Il avait déjà la

main sur le bouton de la porte.

--Tu ne me dis pas adieu? fit-elle.

Il s’approcha de la jeune fille et machinalement posa les lèvres sur son

front.

--Tu déjeunes avec moi? demanda-t-elle.

--Non, j’ai des affaires.

--Mais tu dînes?

--Je suis invité...

--C’est impossible, fit-elle. C’est notre dernier soir...

Des larmes lui montaient aux yeux, qu’elle n’essayait pas de cacher.

--Soit, dit-il avec indifférence, où veux-tu dîner?

--Ici, je suis trop laide aujourd’hui. Tu m’as fait pleurer. Je n’ai pas

l’habitude...

Il sortit.

Dans l’après-midi, passant sur le pont des Maréchaux, il aperçut Ariane

Nicolaevna en compagnie d’un étudiant en médecine. Il eut un mouvement

qu’il ne put réprimer.--«Mon successeur,» pensa-t-il. Il le regarda avec

attention. C’était un jeune homme à la figure fine et rasée, aux cheveux

blonds, aux traits asymétriques, l’air intelligent. Il parlait avec

animation. «Il durera huit jours,» se dit Constantin. Ariane était en

beauté, les joues pâles rosées par le froid vif, les yeux brillants,

avec dans toute sa démarche ce quelque chose de désinvolte qui n’était

qu’à elle et d’où se dégageait une sensation de vie intense. Elle ne vit

pas Constantin qui, immobile sur le trottoir, la suivit longtemps des

yeux. Quand le couple eut disparu dans la foule au coin de Niglinny

Proiesd, il haussa les épaules et murmura:

--Allons.

Il fut à un rendez-vous d’affaires et n’eut pas une minute de libre dans

l’après-midi. Pourtant il trouva le temps de téléphoner à Natacha. Il

causa avec son amie assez longuement, lui annonça son départ pour

Pétersbourg et son retour prochain.--«Préparez-moi à dîner, dit-il, il

faut que ce soit un grand jour. Je penserai à vous sur les bords de la

Neva. Ne m’oubliez pas.» Le soir, il regagna à pied l’hôtel. Il était

fatigué et redoutait ces dernières heures avec Ariane. Il faudrait se

battre encore et il se sentait sans force. Il ouvrit la porte de

l’appartement avec l’appréhension d’un dompteur qui entre dans la cage

où l’attend une jeune panthère indomptée et frémissante.

Ariane Nicolaevna avait revêtu pour le dîner une toilette de haut goût.

Elle avait mis des pyjamas de soie bleu vif, que serrait à la taille une

large ceinture cerise. La veste souple était largement entr’ouverte sur

la poitrine nue. Les cheveux dénoués étaient attachés à la hauteur de la

nuque par un ruban bleu comme le pyjama et de là tombaient librement

jusqu’à la chute des reins. Elle avait piqué dans les cheveux près de

l’oreille une rose rouge sang et chaussé des souliers de bal à hauts

talons. Elle était d’humeur joyeuse. Il ne s’était rien passé la veille;

il n’arriverait rien demain. C’était un jour d’entre les jours.

--Est-ce que je te plais ainsi? fit-elle en s’avançant vers lui d’une

façon cavalière et en s’inclinant profondément.

Constantin la regarda avec surprise. C’était une nouvelle Ariane qu’il

avait devant lui, un adolescent inquiétant et espiègle, un page douteux

qui semblait sorti d’une comédie de Shakespeare et dont les lèvres

arquées allaient lancer une grêle de mots étincelants. Il fut ravi à

l’idée que ce déguisement donnerait un ton imprévu à leur dernière

soirée et répondit:

--Tu es charmante. Je commande du caviar et du champagne.

Ariane joua son rôle à merveille. Elle fut éblouissante d’esprit et de

gaîté. A un moment, elle se pencha vers Constantin et lui demanda:

--Dis, je te prie, Grand Prince, plus tard, quand tu auras oublié

combien je suis méchante et que tu reviendras ici, tu m’inviteras à

souper, n’est-ce pas? Oh! rien qu’à souper. Vois-tu, tu rencontreras

encore beaucoup de femmes. Elles auront mille qualités que je n’ai pas;

elles seront bonnes, soumises, tendres, fidèles--au fond, je suis fidèle

puisque je ne t’ai pas trompé--plus belles que moi peut-être. Mais

écoute bien ce que je vais te dire: Auprès d’elles tu t’ennuieras, et tu

penseras à la «petite horreur» qui t’a fait enrager presque une année à

Moscou. Et puis, dit-elle en se penchant vers lui et parlant presque à

son oreille, crois-tu que tu oublieras ma jeunesse ardente... Est-ce

facile à retrouver?

--Tu as raison, dit Constantin, je ne pourrai t’oublier, car en toi il y

a un mélange poivré d’exquis et de détestable après qui tout le reste

doit paraître sans saveur.

--Il faut pourtant nous séparer, continua la jeune fille. Il serait

vraiment trop ridicule que des êtres comme toi et moi, qui sommes faits

pour courir mille aventures, vécussent comme des gens mariés. Mais

écoute, j’aurai un grand secret à te confier avant que nous nous

quittions, quelque chose que je ne peux dire qu’à toi seul au monde et

que tu ne répéteras jamais, car j’en mourrais de honte. Jure-le-moi.

--Je jure tout ce que tu veux, dit Constantin qui au moment de la perdre

se sentait repris par un désir passionné de pénétrer un peu plus avant

dans le cœur fermé de la jeune fille.

--Eh bien, je te le dirai demain, continua-t-elle, demain sur le quai de

la gare quand les trois coups sonneront, au moment où le train partira,

où il n’y aura plus moyen de revenir en arrière... Et si je n’ai pas le

courage à la dernière minute de te faire cet aveu, je te l’écrirai... Je

te le promets.

En vain Constantin essaya-t-il de faire parler Ariane sur l’heure. Il ne

put rien en tirer que la promesse solennelle qu’il connaîtrait enfin un

secret qu’elle brûlait de lui dire depuis longtemps.

En soi-même, il s’ingénia à deviner ce que la jeune fille allait lui

révéler. Connaissant Ariane, la dureté adamantine de son amour-propre,

il découvrit bientôt une piste qui le mena à la vérité. Cette jeune

fille orgueilleuse l’aimait, mais elle serait morte plutôt que de le

laisser voir. Elle l’aimait, elle l’avait toujours aimé, c’était là le

secret qu’elle ne pouvait livrer qu’à l’heure même où ils se

quitteraient...

La certitude qu’il touchait à ce moment l’emplit d’une joie sombre. «Ah!

pensait-il, j’ai remporté la victoire. Elle s’est battue le sourire sur

les lèvres. Mais elle se reconnaît vaincue. Cette fille indomptable a

trouvé son maître... Et pourtant tout est fini entre nous. Elle a rendu

l’amour impossible»... A ce moment-là, Constantin la détestait...

Ils s’endormirent dans les bras l’un de l’autre.

§ XXII. UN JOUR GRIS DE FÉVRIER

Le lendemain matin, c’était un jour gris de février, ils se réveillèrent

tard. Constantin se leva le premier. Comme il était habillé--il était

onze heures passé--Ariane se décida à sortir du lit.

Elle s’assit sur une chaise, le dos tourné à Constantin qui était dans

le fond de la chambre et contemplait la charmante et frêle silhouette de

sa maîtresse en chemise, se détachant sur la fenêtre par laquelle

entrait une pâle clarté jaunâtre.

Et, tout à coup, sans regarder son amant, tout occupée qu’elle était à

examiner un bas de soie à l’extrémité duquel elle découvrait un trou,

elle dit d’une voix nonchalante, comme si elle lui demandait de sonner

pour la femme de chambre:

--A quoi te sert-il donc d’être intelligent et supérieur aux autres?

Ignores-tu vraiment que tu m’as eue vierge et que pas un homme ne m’a

touchée?

* * * * *

Ces mots tombèrent dans le silence de la chambre. Il parut à Constantin

que son cœur s’arrêtait de battre, que la pièce soudain s’illuminait,

devenait immense... Il crut s’évanouir. A la seconde même où la jeune

fille parlait, il avait compris qu’il tenait enfin la vérité. Le

souvenir de la première nuit traversa comme un coup de foudre sa

mémoire; il entendit une voix humble, enfantine, qui disait:--«Je ne me

bats pas»; il se souvint de la résistance rencontrée; il revit les

taches de sang sur la blancheur des draps. Elles formaient comme un

petit bouquet de baies rouges... Mais il n’avait aucun besoin de ce

témoignage matériel. Une vérité plus haute imposait son évidence et

chassait le doute comme la lumière la nuit.

Accablé par la violence des sensations qui l’assaillaient, il chancela.

Il ne pouvait ni parler, ni regarder Ariane en face. Comment supporter

le feu de ses yeux? Entendre sa voix était au-dessus de ses forces. Il

lui fallait la solitude, le plein air, une longue marche. Avec effort,

il se redressa, fit quelques pas, traversa la chambre, gagna la porte et

sortit...

§ XXIII. DIVAGATIONS

Il erra longtemps, sans but, à travers la ville. Il ne pensait à rien.

Il allait lentement, les mains dans les poches de sa fourrure,

s’intéressant aux mille spectacles de la rue. A la Sadovaia, il resta

plusieurs minutes à regarder un gros cheval de charroi qui était tombé

sur la neige glissante et essayait vainement de se relever.

Le vent piquait la figure de Constantin. Il reprit sa course.

Par moments, il revoyait Ariane, mince et dévêtue, devant la fenêtre. Il

répétait machinalement les mots qu’elle avait prononcés d’une voix

morte. Maintenant pas plus que tout à l’heure, il ne mettait en question

la vérité de ce qu’elle avait dit. On ne discute pas l’évidence. Mais

elle était comme le buisson de feu en lequel Dieu apparut à Moïse. Elle

l’éblouissait et le brûlait. Il ne pouvait en supporter ni l’éclat ni la

chaleur. Pour l’instant, il fermait les yeux et fuyait éperdu comme un

oiseau de nuit surpris par le soleil de midi.

Il entra au Kremlin, pénétra dans la cathédrale Ouspenski, regarda avec

plaisir les icones. Sur la figure d’une des vierges de style byzantin,

il reconnut les longs sourcils noirs et arqués d’Ariane. Elle était là

encore. Une odeur d’encens flottait entre les murs couverts de

mosaïques. Il étouffait. Il sortit.

Sur la terrasse qui domine la Moskova, près du monument d’Alexandre II,

il commença soudain à se parler à lui-même avec volubilité.

--Ah! disait-il avec une joie sauvage, comme je te connais maintenant,

petite fille pâle et souveraine! Je sais aujourd’hui quelle ivresse de

domination te menait des salles du gymnase Znamenski aux chambres de

l’hôtel de Londres et jusqu’à la maison des faubourgs. Ton regard dont

j’ai connu la force a vu fléchir devant lui le désir des hommes. Mais

par quel miracle t’es-tu vaincue toi-même et as-tu surmonté cette soif

de caresses que tu n’as apaisée que dans mes bras? Et pourtant tu as

vécu dans une ville ardente du sud. Autour de toi, les couples se lient

et se délient. Tante Varvara chante à tes oreilles les louanges de son

amant. Tu restes pure, petite Ariane qui n’as été qu’à moi. Triomphe de

l’orgueil qui te sauve et te garde pour mes baisers!... Puis un jour

vient, et nous voici en face l’un de l’autre!

Un vol de corbeaux criards passant juste au-dessus de sa tête l’arracha

un instant à ses réflexions. Il suivit leurs évolutions au ras des toits

blancs de la ville. Leur bande discordante tournoya, puis disparut

derrière les palais et les couvents. Il reprit son soliloque.

--A la minute où elle me rencontre, elle se sent perdue. La terre

qu’elle foulait en conquérante tremble sous ses pas. Cette fille

hautaine et méprisante voit qu’elle va tomber dans les bras d’un homme

rencontré la veille, qui ne l’aime pas, qui la prend comme un jouet, qui

lui demande avec cynisme quelques heures de sa vie pour passer

agréablement les soirées de son exil à Moscou... Ah! je n’ai laissé

place à aucune illusion! J’ai parlé sans détours et sans hypocrisie.

Rien de plus cynique que le marché que je lui propose... Pourtant elle

ne songe pas à résister. Elle a rencontré le destin. Mais comme elle se

déteste à cette heure, comme elle se débat contre elle-même!... Elle est

vaincue; elle se rend... A ce moment suprême, elle comprend soudain

qu’elle a encore le choix de s’humilier, ou devant moi, ou devant

elle-même. Elle n’hésite pas. Elle prend le chemin le plus rude, mais

celui au sortir duquel elle pourra vivre sans honte à ses propres

yeux... Et voilà, ce passant aura dans les bras une fille facile,

légère, qui va d’homme en homme, à son plaisir. Elle consent à ce que je

la traite comme une passagère à qui l’on donne l’hospitalité un soir

pour la renvoyer le lendemain... Oui, mais à ce prix elle se sauve. Elle

se garde une arrière-chambre où elle se retrouve intacte... Qu’importe

le reste? Qu’importe son amant et l’opinion qu’il aura d’elle?... Elle

ment, et, chose merveilleuse, à l’instant où elle a pris son parti, elle

sait me tromper avec tant d’art que les faits matériels les plus

évidents ne peuvent me dessiller les yeux. Par la force de son génie,

elle crée en moi une certitude que rien ne peut entamer... Et pourtant,

elle a, pauvre enfant, une seconde de défaillance. Elle ne reste pas

maîtresse de sa voix au moment où je la torture et m’efforce de pénétrer

en elle. Elle balbutie comme une petite fille effrayée qu’elle est

alors: «Mais je ne me bats pas!» Et je n’ai pas soupçonné le drame

effrayant qui se jouait en elle. J’étais aveugle et j’étais sourd.

Aujourd’hui seulement, je vois clair; maintenant, j’entends ton appel,

Ariane!...

Il gesticulait en parlant sur la terrasse balayée par un vent froid. Les

rares passants s’arrêtaient, le regardaient, puis continuaient leur

chemin. Il se calma soudain et tira sa montre. On l’attendait à son

bureau. «Qu’on m’attende!» pensa-t-il. Et il reprit sa marche errante.

D’un ciel fuligineux tombaient quelques flocons de neige glacés que le

vent emportait en tourbillons.

Il ne cessait de penser au mensonge d’Ariane. En un éclair, elle en

avait conçu la nécessité et, du coup, s’était élevée à une hauteur qui

donnait le vertige. Il éprouvait à la voir juchée si haut l’angoisse

qu’on a à suivre des yeux un acrobate qui, au cintre du cirque, tente un

exercice où il peut perdre la vie.

Mais le prodige était d’avoir eu l’héroïsme de jouer ce rôle de

casse-cou pendant presque un an de vie quotidienne. Dans une intimité de

chaque instant, elle avait su perpétrer ce mensonge et le nourrir au

cours changeant des jours et des nuits. Mieux elle l’aimait, mieux elle

se cachait de lui, trouvant dans son orgueil la force de soutenir contre

elle-même un impossible combat. Elle voyait l’effet funeste de sa

tactique sur son amant. Il la rudoyait; il la faisait pleurer. Et

peut-être ne pouvait-il arriver à l’aimer à cause de l’image haïssable

d’elle-même qu’elle imprimait en lui. Elle avait supporté cette pensée;

elle avait subi ces humiliations. Mais dans l’angoisse et dans les

larmes, en secret elle triomphait. Plus il l’abaissait et plus elle

grandissait.

Ariane, jeune fille russe · 第 10 / 11 段