de la vie au gymnase. Il connaissait déjà la plupart des protagonistes
autour desquels bruissait la foule des comparses. Il s’étonnait de l’art
prodigieux avec lequel Ariane suscitait devant lui les compagnes de sa
jeunesse. C’était tout un monde juvénile qui s’agitait autour de lui
sous la baguette de cette fée, qui emplissait la chambre, dont les
ombres flotteraient encore quelques instants après que la parole de la
magicienne se serait tue, puis s’évanouiraient et rentreraient dans la
nuit d’où elle les avait évoquées.
Constantin disait à Ariane:
--La ville que je connais le mieux en Russie est celle où je n’ai jamais
été et où tu as vécu ton adolescence.
§ XX. L’ESPRIT DE PERDITION
Mais à d’autres jours, il semblait qu’un démon se fût emparé de la jeune
fille. Elle ne faisait pas de scènes à la façon ordinaire des femmes.
Elle n’élevait pas la voix. Elle n’adressait jamais un reproche à
Constantin. Mais c’était l’art le plus subtil par manière de
sous-entendus ou d’allusions vagues, de prétéritions, de silences, de
réticences, de laisser deviner ce dont elle affectait de ne pas parler
ouvertement. Elle ouvrait ainsi des jours inattendus sur sa vie
antérieure et sur les expériences où l’avaient entraînée sa curiosité et
«l’ardeur de son tempérament»,--c’était l’expression qu’elle employait
pour faire comprendre à Constantin que, si l’on avait des sens, ils
avaient le droit de se développer à leur aise comme l’intelligence chez
les êtres qui ont un cerveau, comme la sentimentalité chez les jeunes
filles anémiques. Souvent elle s’amusait à discuter de la façon la plus
cynique les rapports sexuels. La liberté en amour était un de ses thèmes
favoris.
--On voit bien, disait-elle, que ce sont les hommes qui ont créé le
monde à leur goût et pour leur avantage. Ils ont imposé les morales qui
convenaient à eux seuls et, à force de tyrannie et d’art, ont formé une
opinion universelle par laquelle, quoi que nous fassions, nous restons
esclaves. Je ne suis pas féministe au sens moderne du mot. Porter la
question féminine sur le terrain politique me paraît une grande sottise.
Le bel avantage lorsque nous nommerons des députés à la Douma! Je pense
que nous aurons nos droits réels lorsque seront détruits les préjugés
qui nous ligotent plus étroitement que les lois écrites. J’y ai pensé
souvent. Et je vais te dire où je vois la vraie injustice dans cette
question...
--Comprends-moi bien..., interrompit Constantin.
--Ne te moque pas de moi! Tu vas voir où je vais... Don Juan est un
héros éternel parmi les hommes parce qu’il a eu mille et trois femmes.
Il s’en vante, il en tire sa gloire et son prestige. Mais une femme qui
aurait mille et trois amants, comment serait-elle jugée? Elle passerait
pour la dernière des filles. On n’aurait que mépris pour elle. Si elle
n’est pas une professionnelle, sa famille la fera enfermer dans une
maison de santé, comme hystérique... Eh bien, cette injustice-là est
l’injustice suprême contre laquelle je veux me battre. Tant que
subsistera ce préjugé, nous ne serons pas vos égales. Si nous prenons un
amant, il faut le faire en cachette. Les hommes parlent librement des
femmes qu’ils ont eues. Et nous sommes condamnées à nous taire!
Pourquoi? Ne sommes-nous pas libres comme vous? N’avons-nous pas le
droit de prendre, comme vous, notre plaisir où nous le trouvons? Les
hommes ont intérêt à avoir beaucoup de maîtresses et à ce que leurs
maîtresses leur soient fidèles. Alors ils ont vanté les séducteurs par
l’art, la poésie, la littérature, et attaché un masque d’infamie à la
femme qui a beaucoup d’amants. Voilà où nous devons porter le combat. Il
faut faire triompher la morale de la femme. Et j’y travaille...
Constantin regardait la jeune fille qui s’était animée en parlant. Il
sentait l’inquiétude le gagner: l’orage commençait à gronder. Il eut
l’imprudence de contredire Ariane en lançant cette phrase:
--Il s’agit de savoir ce que l’on veut. Veux-tu être aimée de tes
amants? Si oui, je te conseille de ne pas parler à chacun d’eux du
plaisir que tu as trouvé dans les bras de ses prédécesseurs.
--Pourquoi donc? fit Ariane agressive.
--Parce que, petite fille, tu les dégoûteras et qu’ils te quitteront.
--Et si je veux être aimée par-dessus tout, et malgré cela? Tu me
connais, je crois, et tu sais que, comme toi, je n’aime pas les choses
faciles, et que, comme toi, je ne crains pas le danger. Eh bien, je ne
veux pas devoir mon succès au mensonge. Tromper les hommes, leur
persuader qu’on n’a jamais aimé avant eux, qu’ils cueillent sur nos
lèvres le premier soupir de bonheur... Quelle honte! Est-ce que vous
vous croyez obligés d’user de telles supercheries? M’as-tu fait de
telles déclarations quand tu m’as connue? Alors pourquoi m’y
abaisserais-je? Je veux être aimée d’une telle manière que l’on accepte
tout de moi et que l’on me prenne comme je suis, avec mon passé... Et si
l’on n’en veut pas, eh bien! qu’on s’en aille! Et je n’aurai pas un
regret pour celui qui me quittera...
Elle lança cette phrase sur un ton de défi, regardant Constantin en
face, attendant sa réponse. Il resta un instant silencieux, puis d’une
voix indifférente, il dit:
--Il y a beaucoup de sophisme dans ce que tu me racontes. Et j’ai
horreur des sophismes. Je ne spécule pas sur ce qui se passera dans
trois mille ans. Je suis de mon temps et je vis avec mes contemporaines.
Si une d’entre elles ne sait pas me rendre heureux, je la quitte pour
une autre. C’est plus facile que de changer le cours du monde...
Ariane avait pâli. Ses sourcils se fronçaient.
--L’homme n’est fort que parce que nous sommes faibles. Si nous
montrions notre force, les rôles changeraient... Tu ne m’as pas quittée,
toi, et pourtant...
--Ariane, je t’en prie, dit Constantin, laissons ce sujet.
--Non, jeta Ariane, parlons ouvertement une fois pour toutes. Il y a
quelque chose d’affreux et d’inexpliqué qui pèse entre nous; il faut
voir clair, et tant pis pour les conséquences! J’ai toujours essayé de
dire la vérité, et toujours tu m’as arrêtée. Aujourd’hui, nous irons
jusqu’au bout, arrive ce qui arrive!
Constantin s’était levé. Il se dressa devant Ariane qui le regardait
avec haine...
--Eh bien, fit Constantin, je te défie de me dire combien tu as eu
d’amants?
La jeune fille hésita un instant, puis la passion l’emporta et elle dit:
--Tu veux le savoir. Écoute; aujourd’hui je ne reculerai pas. Le premier
qui m’a eue m’a prise à seize ans. Je ne l’aimais pas, mais je voulais
savoir ce qu’était l’amour dont on nous rabat les oreilles. Je l’ai
chassé le lendemain, je ne pouvais plus le voir... Le second, j’ai cru
l’aimer: je me trompais. C’était un sot qui pleurait à mes genoux. Le
troisième, tu le connais; la petite maison des faubourgs. Avant mon
départ pour Moscou, je me suis consolée dans les bras d’un étudiant qui
m’adorait... A Moscou, j’ai connu l’acteur du théâtre des Arts. Au jour
de l’an, je te l’ai raconté, l’amant de ma tante m’a conduite chez
lui... Dans le train qui me ramenait, un officier qui m’aimait depuis
deux ans a eu l’habileté de se glisser dans mon wagon et a su me gagner
pour quelques heures. Je ne l’ai jamais revu. Et puis je t’ai rencontré,
toi huitième... Ton règne a été plus long à lui seul que celui de tous
les autres réunis. Admire ta force, et complais-toi dans l’admiration de
toi-même... A présent tu sais tout. Si nous continuons à vivre ensemble,
tu n’auras plus rien à apprendre. Décide.
Il y eut un long silence. Constantin alluma une cigarette, but une
gorgée de thé, fit quelques pas et d’une voix froide, polie, ennuyée,
dit:
--Je sens bien qu’il faut que je m’excuse de t’avoir accaparée si
longtemps. Mais je n’arrêterai pas davantage le cours de ta destinée. Je
partirai après-demain pour Pétersbourg. J’y passerai une semaine. Je
pense que ce délai te suffira pour trouver parmi tes amis du vendredi le
neuvième amant qui préparera la venue du dixième.
Tout en parlant, il s’était approché du timbre électrique sur lequel il
avait appuyé le doigt.
--Pourquoi sonnes-tu? fit Ariane.
--Tu vas le savoir, répondit-il.
Un garçon entrait.
--Faites préparer un lit sur le divan, ici, dit-il.
Ariane passa dans la chambre à coucher. Une heure plus tard, il la
traversa pour aller dans la salle de bain. Ariane était couchée, le
visage contre le mur. Comme il revenait et qu’il allait gagner le salon,
elle l’arrêta:
--Constantin, dit-elle...
--Que veux-tu?
Elle tourna vers lui une pauvre petite figure baignée de larmes et, lui
tendant les bras, dit:
--Pardonne-moi, je n’aurais pas dû parler... Je ne sais ce qui m’a
poussée... Je ne pouvais plus...
Il s’approcha d’elle.
--Comment t’en vouloir? Tu m’as donné beaucoup... et je ne l’oublierai
pas. Moi-même que suis-je? Ai-je tort? As-tu raison?... Nous avons été
heureux ensemble, tout de même... Et maintenant, c’est fini. Adieu,
petite fille...
Il la prit dans ses bras et la baisa sur le front.
Elle s’approcha de lui et, le couvrant de baisers, murmura:
--Reste.
Il s’arracha d’elle et, la baisant encore une fois, dit:
--Non, non, pardonne-moi... Je ne puis pas...
Et il s’enfuit.
§ XXI. LE SECRET
Au lendemain de cette scène, ils se réveillèrent brisés de fatigue,
comme s’ils sortaient d’un violent accès de fièvre. Ariane était pâle,
silencieuse. Elle allait sans bruit à travers l’appartement. Elle se
coiffait au moment où Constantin était prêt à sortir. Il avait déjà la
main sur le bouton de la porte.
--Tu ne me dis pas adieu? fit-elle.
Il s’approcha de la jeune fille et machinalement posa les lèvres sur son
front.
--Tu déjeunes avec moi? demanda-t-elle.
--Non, j’ai des affaires.
--Mais tu dînes?
--Je suis invité...
--C’est impossible, fit-elle. C’est notre dernier soir...
Des larmes lui montaient aux yeux, qu’elle n’essayait pas de cacher.
--Soit, dit-il avec indifférence, où veux-tu dîner?
--Ici, je suis trop laide aujourd’hui. Tu m’as fait pleurer. Je n’ai pas
l’habitude...
Il sortit.
Dans l’après-midi, passant sur le pont des Maréchaux, il aperçut Ariane
Nicolaevna en compagnie d’un étudiant en médecine. Il eut un mouvement
qu’il ne put réprimer.--«Mon successeur,» pensa-t-il. Il le regarda avec
attention. C’était un jeune homme à la figure fine et rasée, aux cheveux
blonds, aux traits asymétriques, l’air intelligent. Il parlait avec
animation. «Il durera huit jours,» se dit Constantin. Ariane était en
beauté, les joues pâles rosées par le froid vif, les yeux brillants,
avec dans toute sa démarche ce quelque chose de désinvolte qui n’était
qu’à elle et d’où se dégageait une sensation de vie intense. Elle ne vit
pas Constantin qui, immobile sur le trottoir, la suivit longtemps des
yeux. Quand le couple eut disparu dans la foule au coin de Niglinny
Proiesd, il haussa les épaules et murmura:
--Allons.
Il fut à un rendez-vous d’affaires et n’eut pas une minute de libre dans
l’après-midi. Pourtant il trouva le temps de téléphoner à Natacha. Il
causa avec son amie assez longuement, lui annonça son départ pour
Pétersbourg et son retour prochain.--«Préparez-moi à dîner, dit-il, il
faut que ce soit un grand jour. Je penserai à vous sur les bords de la
Neva. Ne m’oubliez pas.» Le soir, il regagna à pied l’hôtel. Il était
fatigué et redoutait ces dernières heures avec Ariane. Il faudrait se
battre encore et il se sentait sans force. Il ouvrit la porte de
l’appartement avec l’appréhension d’un dompteur qui entre dans la cage
où l’attend une jeune panthère indomptée et frémissante.
Ariane Nicolaevna avait revêtu pour le dîner une toilette de haut goût.
Elle avait mis des pyjamas de soie bleu vif, que serrait à la taille une
large ceinture cerise. La veste souple était largement entr’ouverte sur
la poitrine nue. Les cheveux dénoués étaient attachés à la hauteur de la
nuque par un ruban bleu comme le pyjama et de là tombaient librement
jusqu’à la chute des reins. Elle avait piqué dans les cheveux près de
l’oreille une rose rouge sang et chaussé des souliers de bal à hauts
talons. Elle était d’humeur joyeuse. Il ne s’était rien passé la veille;
il n’arriverait rien demain. C’était un jour d’entre les jours.
--Est-ce que je te plais ainsi? fit-elle en s’avançant vers lui d’une
façon cavalière et en s’inclinant profondément.
Constantin la regarda avec surprise. C’était une nouvelle Ariane qu’il
avait devant lui, un adolescent inquiétant et espiègle, un page douteux
qui semblait sorti d’une comédie de Shakespeare et dont les lèvres
arquées allaient lancer une grêle de mots étincelants. Il fut ravi à
l’idée que ce déguisement donnerait un ton imprévu à leur dernière
soirée et répondit:
--Tu es charmante. Je commande du caviar et du champagne.
Ariane joua son rôle à merveille. Elle fut éblouissante d’esprit et de
gaîté. A un moment, elle se pencha vers Constantin et lui demanda:
--Dis, je te prie, Grand Prince, plus tard, quand tu auras oublié
combien je suis méchante et que tu reviendras ici, tu m’inviteras à
souper, n’est-ce pas? Oh! rien qu’à souper. Vois-tu, tu rencontreras
encore beaucoup de femmes. Elles auront mille qualités que je n’ai pas;
elles seront bonnes, soumises, tendres, fidèles--au fond, je suis fidèle
puisque je ne t’ai pas trompé--plus belles que moi peut-être. Mais
écoute bien ce que je vais te dire: Auprès d’elles tu t’ennuieras, et tu
penseras à la «petite horreur» qui t’a fait enrager presque une année à
Moscou. Et puis, dit-elle en se penchant vers lui et parlant presque à
son oreille, crois-tu que tu oublieras ma jeunesse ardente... Est-ce
facile à retrouver?
--Tu as raison, dit Constantin, je ne pourrai t’oublier, car en toi il y
a un mélange poivré d’exquis et de détestable après qui tout le reste
doit paraître sans saveur.
--Il faut pourtant nous séparer, continua la jeune fille. Il serait
vraiment trop ridicule que des êtres comme toi et moi, qui sommes faits
pour courir mille aventures, vécussent comme des gens mariés. Mais
écoute, j’aurai un grand secret à te confier avant que nous nous
quittions, quelque chose que je ne peux dire qu’à toi seul au monde et
que tu ne répéteras jamais, car j’en mourrais de honte. Jure-le-moi.
--Je jure tout ce que tu veux, dit Constantin qui au moment de la perdre
se sentait repris par un désir passionné de pénétrer un peu plus avant
dans le cœur fermé de la jeune fille.
--Eh bien, je te le dirai demain, continua-t-elle, demain sur le quai de
la gare quand les trois coups sonneront, au moment où le train partira,
où il n’y aura plus moyen de revenir en arrière... Et si je n’ai pas le
courage à la dernière minute de te faire cet aveu, je te l’écrirai... Je
te le promets.
En vain Constantin essaya-t-il de faire parler Ariane sur l’heure. Il ne
put rien en tirer que la promesse solennelle qu’il connaîtrait enfin un
secret qu’elle brûlait de lui dire depuis longtemps.
En soi-même, il s’ingénia à deviner ce que la jeune fille allait lui
révéler. Connaissant Ariane, la dureté adamantine de son amour-propre,
il découvrit bientôt une piste qui le mena à la vérité. Cette jeune
fille orgueilleuse l’aimait, mais elle serait morte plutôt que de le
laisser voir. Elle l’aimait, elle l’avait toujours aimé, c’était là le
secret qu’elle ne pouvait livrer qu’à l’heure même où ils se
quitteraient...
La certitude qu’il touchait à ce moment l’emplit d’une joie sombre. «Ah!
pensait-il, j’ai remporté la victoire. Elle s’est battue le sourire sur
les lèvres. Mais elle se reconnaît vaincue. Cette fille indomptable a
trouvé son maître... Et pourtant tout est fini entre nous. Elle a rendu
l’amour impossible»... A ce moment-là, Constantin la détestait...
Ils s’endormirent dans les bras l’un de l’autre.
§ XXII. UN JOUR GRIS DE FÉVRIER
Le lendemain matin, c’était un jour gris de février, ils se réveillèrent
tard. Constantin se leva le premier. Comme il était habillé--il était
onze heures passé--Ariane se décida à sortir du lit.
Elle s’assit sur une chaise, le dos tourné à Constantin qui était dans
le fond de la chambre et contemplait la charmante et frêle silhouette de
sa maîtresse en chemise, se détachant sur la fenêtre par laquelle
entrait une pâle clarté jaunâtre.
Et, tout à coup, sans regarder son amant, tout occupée qu’elle était à
examiner un bas de soie à l’extrémité duquel elle découvrait un trou,
elle dit d’une voix nonchalante, comme si elle lui demandait de sonner
pour la femme de chambre:
--A quoi te sert-il donc d’être intelligent et supérieur aux autres?
Ignores-tu vraiment que tu m’as eue vierge et que pas un homme ne m’a
touchée?
* * * * *
Ces mots tombèrent dans le silence de la chambre. Il parut à Constantin
que son cœur s’arrêtait de battre, que la pièce soudain s’illuminait,
devenait immense... Il crut s’évanouir. A la seconde même où la jeune
fille parlait, il avait compris qu’il tenait enfin la vérité. Le
souvenir de la première nuit traversa comme un coup de foudre sa
mémoire; il entendit une voix humble, enfantine, qui disait:--«Je ne me
bats pas»; il se souvint de la résistance rencontrée; il revit les
taches de sang sur la blancheur des draps. Elles formaient comme un
petit bouquet de baies rouges... Mais il n’avait aucun besoin de ce
témoignage matériel. Une vérité plus haute imposait son évidence et
chassait le doute comme la lumière la nuit.
Accablé par la violence des sensations qui l’assaillaient, il chancela.
Il ne pouvait ni parler, ni regarder Ariane en face. Comment supporter
le feu de ses yeux? Entendre sa voix était au-dessus de ses forces. Il
lui fallait la solitude, le plein air, une longue marche. Avec effort,
il se redressa, fit quelques pas, traversa la chambre, gagna la porte et
sortit...
§ XXIII. DIVAGATIONS
Il erra longtemps, sans but, à travers la ville. Il ne pensait à rien.
Il allait lentement, les mains dans les poches de sa fourrure,
s’intéressant aux mille spectacles de la rue. A la Sadovaia, il resta
plusieurs minutes à regarder un gros cheval de charroi qui était tombé
sur la neige glissante et essayait vainement de se relever.
Le vent piquait la figure de Constantin. Il reprit sa course.
Par moments, il revoyait Ariane, mince et dévêtue, devant la fenêtre. Il
répétait machinalement les mots qu’elle avait prononcés d’une voix
morte. Maintenant pas plus que tout à l’heure, il ne mettait en question
la vérité de ce qu’elle avait dit. On ne discute pas l’évidence. Mais
elle était comme le buisson de feu en lequel Dieu apparut à Moïse. Elle
l’éblouissait et le brûlait. Il ne pouvait en supporter ni l’éclat ni la
chaleur. Pour l’instant, il fermait les yeux et fuyait éperdu comme un
oiseau de nuit surpris par le soleil de midi.
Il entra au Kremlin, pénétra dans la cathédrale Ouspenski, regarda avec
plaisir les icones. Sur la figure d’une des vierges de style byzantin,
il reconnut les longs sourcils noirs et arqués d’Ariane. Elle était là
encore. Une odeur d’encens flottait entre les murs couverts de
mosaïques. Il étouffait. Il sortit.
Sur la terrasse qui domine la Moskova, près du monument d’Alexandre II,
il commença soudain à se parler à lui-même avec volubilité.
--Ah! disait-il avec une joie sauvage, comme je te connais maintenant,
petite fille pâle et souveraine! Je sais aujourd’hui quelle ivresse de
domination te menait des salles du gymnase Znamenski aux chambres de
l’hôtel de Londres et jusqu’à la maison des faubourgs. Ton regard dont
j’ai connu la force a vu fléchir devant lui le désir des hommes. Mais
par quel miracle t’es-tu vaincue toi-même et as-tu surmonté cette soif
de caresses que tu n’as apaisée que dans mes bras? Et pourtant tu as
vécu dans une ville ardente du sud. Autour de toi, les couples se lient
et se délient. Tante Varvara chante à tes oreilles les louanges de son
amant. Tu restes pure, petite Ariane qui n’as été qu’à moi. Triomphe de
l’orgueil qui te sauve et te garde pour mes baisers!... Puis un jour
vient, et nous voici en face l’un de l’autre!
Un vol de corbeaux criards passant juste au-dessus de sa tête l’arracha
un instant à ses réflexions. Il suivit leurs évolutions au ras des toits
blancs de la ville. Leur bande discordante tournoya, puis disparut
derrière les palais et les couvents. Il reprit son soliloque.
--A la minute où elle me rencontre, elle se sent perdue. La terre
qu’elle foulait en conquérante tremble sous ses pas. Cette fille
hautaine et méprisante voit qu’elle va tomber dans les bras d’un homme
rencontré la veille, qui ne l’aime pas, qui la prend comme un jouet, qui
lui demande avec cynisme quelques heures de sa vie pour passer
agréablement les soirées de son exil à Moscou... Ah! je n’ai laissé
place à aucune illusion! J’ai parlé sans détours et sans hypocrisie.
Rien de plus cynique que le marché que je lui propose... Pourtant elle
ne songe pas à résister. Elle a rencontré le destin. Mais comme elle se
déteste à cette heure, comme elle se débat contre elle-même!... Elle est
vaincue; elle se rend... A ce moment suprême, elle comprend soudain
qu’elle a encore le choix de s’humilier, ou devant moi, ou devant
elle-même. Elle n’hésite pas. Elle prend le chemin le plus rude, mais
celui au sortir duquel elle pourra vivre sans honte à ses propres
yeux... Et voilà, ce passant aura dans les bras une fille facile,
légère, qui va d’homme en homme, à son plaisir. Elle consent à ce que je
la traite comme une passagère à qui l’on donne l’hospitalité un soir
pour la renvoyer le lendemain... Oui, mais à ce prix elle se sauve. Elle
se garde une arrière-chambre où elle se retrouve intacte... Qu’importe
le reste? Qu’importe son amant et l’opinion qu’il aura d’elle?... Elle
ment, et, chose merveilleuse, à l’instant où elle a pris son parti, elle
sait me tromper avec tant d’art que les faits matériels les plus
évidents ne peuvent me dessiller les yeux. Par la force de son génie,
elle crée en moi une certitude que rien ne peut entamer... Et pourtant,
elle a, pauvre enfant, une seconde de défaillance. Elle ne reste pas
maîtresse de sa voix au moment où je la torture et m’efforce de pénétrer
en elle. Elle balbutie comme une petite fille effrayée qu’elle est
alors: «Mais je ne me bats pas!» Et je n’ai pas soupçonné le drame
effrayant qui se jouait en elle. J’étais aveugle et j’étais sourd.
Aujourd’hui seulement, je vois clair; maintenant, j’entends ton appel,
Ariane!...
Il gesticulait en parlant sur la terrasse balayée par un vent froid. Les
rares passants s’arrêtaient, le regardaient, puis continuaient leur
chemin. Il se calma soudain et tira sa montre. On l’attendait à son
bureau. «Qu’on m’attende!» pensa-t-il. Et il reprit sa marche errante.
D’un ciel fuligineux tombaient quelques flocons de neige glacés que le
vent emportait en tourbillons.
Il ne cessait de penser au mensonge d’Ariane. En un éclair, elle en
avait conçu la nécessité et, du coup, s’était élevée à une hauteur qui
donnait le vertige. Il éprouvait à la voir juchée si haut l’angoisse
qu’on a à suivre des yeux un acrobate qui, au cintre du cirque, tente un
exercice où il peut perdre la vie.
Mais le prodige était d’avoir eu l’héroïsme de jouer ce rôle de
casse-cou pendant presque un an de vie quotidienne. Dans une intimité de
chaque instant, elle avait su perpétrer ce mensonge et le nourrir au
cours changeant des jours et des nuits. Mieux elle l’aimait, mieux elle
se cachait de lui, trouvant dans son orgueil la force de soutenir contre
elle-même un impossible combat. Elle voyait l’effet funeste de sa
tactique sur son amant. Il la rudoyait; il la faisait pleurer. Et
peut-être ne pouvait-il arriver à l’aimer à cause de l’image haïssable
d’elle-même qu’elle imprimait en lui. Elle avait supporté cette pensée;
elle avait subi ces humiliations. Mais dans l’angoisse et dans les
larmes, en secret elle triomphait. Plus il l’abaissait et plus elle
grandissait.