aimait. On ne fait pas sa place à l’amour. Une fois né, il envahit
l’être entier. Il avait sauté à la gorge de l’orgueil et s’efforçait de
le terrasser. Chaque épisode d’une lutte longue de dix mois était écrit
avec du sang, car des défaites qu’elle subissait dans son combat contre
elle-même, elle se vengeait sur Constantin. Il notait une progression
dramatique dont il pouvait retracer les phases récentes. C’était
l’histoire de la petite maison des faubourgs, histoire intolérable par
le louche qu’elle enfermait; puis celle plus haïssable encore de l’heure
passée dans les bras du docteur, amant de Varvara Petrovna, et enfin,
enfin, la liste complète de ceux qui, une nuit, une semaine ou un mois,
l’avaient possédée... Maintenant, c’est tout. Elle est à bout de forces;
l’orgueil surhumain qui l’a soutenue est écrasé. Elle ne peut mentir
davantage... Un sentiment plus puissant l’emporte. Elle n’est plus
qu’amour. Alors la confession simple, nue, sans un geste, sans un
accent, mille fois plus poignante par le ton uni sur lequel elle est
faite, de la vérité.
Constantin restait éperdu devant ce duel inconcevable. Il jugeait de
l’héroïsme de cette petite fille à l’incommensurable grandeur de l’amour
qui l’avait amenée, le matin même, à se livrer à lui.
Tout à coup, une saute brusque d’idées le dérouta. Il se surprit à crier
des mots qui vibrèrent dans l’air glacé.
--Et pourtant si j’avais su, si j’avais su! Ariane qu’as-tu fait?
Il jeta ces mots si haut que le son de sa voix l’effraya. Il se tut,
accablé par le flot nouveau de pensées qui montaient en lui... Il
imaginait Ariane sincère dès le premier jour. Avec quelle douceur il
l’aurait traitée! Comme il aurait fait avec patience le siège de ce cœur
orgueilleux et de ce corps scellé! Quelle tendresse serait née entre
eux. Il l’aurait prise enfin, mais comme il se serait donné! Et voilà
que de par la volonté implacable d’Ariane, il avait été contraint à se
défendre contre elle. Il avait lutté avec une sorte de rage pour ne pas
aimer, pour ne pas s’attacher.
--Ah! fit-il sourdement, pourquoi m’as-tu trompé?... Comment revenir en
arrière? Trop tard, trop tard, répéta-t-il avec désespoir... On ne
ressuscite pas ce qui n’a jamais existé!
Il s’arrêta, étouffé par l’amertume qui était en lui. Et soudain, il se
demanda pourquoi il ne courait pas à Ariane. Elle était là, non loin de
lui, à l’attendre dans une chambre d’hôtel.
Une douleur inexprimable lui poignait le cœur. Il sentait, sans en
chercher les raisons, qu’il lui était impossible de revoir sa maîtresse.
De quels yeux la regarder? Que lui dire? Sur quel ton lui parler?
Aux sentiments passionnés et contradictoires qui luttaient en lui se
mêlait une sourde et intense fureur contre la jeune fille. Et maintenant
qu’il voyait Ariane dans sa réalité, il la détestait. Par quel
raffinement de méchanceté avait-elle eu la force de le torturer si
longuement? Elle y avait goûté une joie satanique. Cruelle et
insensible, elle s’était acharnée à sa vengeance... Un comble d’amour et
de haine, un amalgame sublime où l’honneur et le mensonge, la loyauté et
la ruse se mêlaient étrangement. Quel dégoût et quelle magnificence!...
Mais il est à bout de force... Un an de supplices quotidiens l’a épuisé.
Quelle joie ressent-il maintenant à savoir qu’il l’a eue vierge? Il
n’est plus que souffrance. Il la revoit telle qu’elle a toujours été
envers lui. Les blessures anciennes saignent encore... Il n’a qu’une
pensée: fuir, être seul enfin, oublier cet enfer. Oui, partir pour
Pétrograd le soir même... Mais il faut passer à l’hôtel prendre ses
valises... Il arrivera au dernier moment... Peut-être, lasse de
l’attendre sera-t-elle sortie?... Alors laisser un mot, un mot pour dire
qu’il part et que, sans doute il reviendra... Mais il ne reviendra
jamais...
Il regarda autour de lui.
Il était devant la petite maison de l’Arbat où habitait Natacha.--«Ce
n’est pas le hasard qui m’a conduit ici,» pensa-t-il.
A la minute où il pénétrait chez son amie, il savait ce qu’il allait lui
dire. Il venait rompre avec elle. Du fait qu’il quittait Ariane, il
renonçait à Natacha. Il le voyait dans son esprit comme un axiome qu’on
pose et qu’on ne démontre pas.--Une heure plus tard, il sortait de la
maison. Et derrière lui son amie pleurait sur le divan où il l’avait
laissée.
Un changement brusque s’était fait en lui. Il était calme; il songeait à
son voyage, à ses affaires. Il se rendit à son bureau. Là il pensa qu’il
fallait savoir ce que devenait Ariane, qu’il causerait avec elle par
téléphone. Elle ne pouvait plus ni le faire souffrir, ni le rendre
heureux. Pour la première fois depuis un an il se sentait un homme
libre. Pourtant au moment de sonner, il recula... Pourquoi, au fait, ne
pas la voir avant son départ? Pourquoi ne pas dîner avec elle,
simplement, comme avec quelqu’un qu’on a connu jadis et qui vous est
devenu indifférent?
Il appela un chasseur et lui donna un message verbal à transmettre.
--Tu diras exactement--note bien mes paroles--«Constantin Michel vous
salue, Ariane Nicolaevna, et vous prie de dîner avec lui à huit heures.
Il prend le train de dix heures.»
Lorsque le chasseur revint, Constantin l’interrogea avec brusquerie:
--Que faisait Ariane Nicolaevna?... Qu’a-t-elle répondu?...
--Ariane Nicolaevna était en train de téléphoner. Elle riait en
parlant... Elle s’est arrêtée, m’a écouté et a répondu simplement:
«Bien», puis a continué sa conversation.
Une heure plus tard, Constantin arrivait à l’hôtel. Dès avant d’entrer
il savait qu’il ne ressentirait aucune émotion à revoir Ariane. Il la
salua sur un ton naturel, mais il ne l’embrassa pas. Il ne fit aucun
effort ni pour causer, ni pour se taire. Il était glacé jusqu’au fond de
l’être et insensible. La jeune fille n’était ni gaie, ni triste, ni
sentimentale, ni cynique. Elle l’aida à préparer ses papiers et ses
effets. A table, ils parlèrent sur un ton uni de choses sans importance.
Elle ne lui demanda pas quand il reviendrait. La question de
l’appartement à l’hôtel ne fut pas abordée. Après dîner, comme il
fermait ses valises, elle lui donna pour le voyage des sandwiches
qu’elle avait préparées elle-même et enveloppées dans un papier blanc
noué d’un ruban bleu.
Lorsque le moment de partir fut venu, elle s’habilla pour l’accompagner
à la gare.
Elle l’installa dans son coupé, détacha une rose de son corsage et la
mit dans un verre. Puis ils descendirent sur le quai en attendant le
signal du départ.
Constantin avait passé son bras sous celui de la jeune fille. Il ne
parlait pas. Il était extrêmement las et ne pensait à rien. Ariane, par
instants et comme à la dérobée, le regardait. Habituée à lire dans les
traits de son ami, elle avait compris à sa pâleur, aux rides creusées
sous ses yeux, qu’il traversait une crise terrible. Mais quoi,
n’aurait-il pas un mot pour elle? La laisserait-il ainsi seule dans la
nuit? Partait-il pour ne plus revenir? Elle se taisait, n’osant poser
une question. Les minutes passaient; l’angoisse emplissait son cœur. La
tension entre les deux amants atteignait à son comble. Il semblait que
rien ne pourrait rompre le silence dans lequel ils s’ensevelissaient et
que la séparation allait rendre éternel.
Les trois coups de la cloche sonnèrent auxquels le sifflet de la
locomotive répondit. Constantin embrassa la jeune fille sans prononcer
une parole. Maintenant il était debout sur la première marche de
l’escalier du wagon. Le train, avec peine, s’ébranlait. Ariane luttait
pour ne pas s’évanouir. Elle leva les yeux vers son amant. Il les vit se
remplir de larmes... Soudain, s’accrochant d’une main à la barre
d’appui, il se pencha, enlaça la jeune fille fortement d’un seul bras,
la souleva, l’amena jusqu’à lui, l’emporta dans le coupé dont il ferma
la porte et s’abattit avec elle sur la banquette.
--Que fais-tu? balbutia-t-elle. Tu es fou!
--Tais-toi! dit-il... Je t’en prie!... Tais-toi!...
Il la dévorait de baisers silencieux.
Arkhangel, octobre 1918.
Paris, mars 1919.
TABLE
PREMIÈRE PARTIE
I.--De l’hôtel de Londres au gymnase Znamenski 9
II.--Tante Varvara 25
III.--La lettre 37
IV.--Le fiancé 46
V.--Le jardin Alexandre 56
VI.--Jours troublés 68
DEUXIÈME PARTIE
I.--Boris Godounof 81
II.--Un souper 87
III.--Banale soirée 94
IV.--Surgit amari aliquid 99
V.--La baronne Korting 112
VI.--Mouvement imprévu 119
VII.--Crimée 127
VIII.--Séparation 138
IX.--Le bel été 143
X.--Reprise 150
XI.--La vie à deux 154
XII.--Semper eadem 160
XIII.--L’amie 168
XIV.--La petite maison des faubourgs 176
XV.--Plus avant 183
XVI.--Un souper 187
XVII.--Juvenilia 194
XVIII.--L’Arbat 202
XIX.--L’écolière 205
XX.--L’esprit de perdition 210
XXI.--Le secret 217
XXII.--Un jour gris de février 223
XXIII.--Divagations 225
JVSTIFICATION DV TIRAGE:
On acheva pour la troisième fois de réimprimer ce livre le 6 février
1921 sur les presses de l’imprimerie Crété à Corbeil (S.-et-O.)