--Il est certain, reprit Ariane sérieusement, que notre logique est

fragile. Nous agissons à l’ordinaire d’une certaine façon. Nous nous

croyons capables de ceci et pas de cela. Un verre de champagne de

trop... et nous voici soudain transformés... Nous soupions, le soir du

réveillon, entre jeunes gens au restaurant de l’hôtel de Londres. Des

tziganes comme ce soir, du vin, et puis cette atmosphère de chez nous

que tu ne connais pas, et les conversations qui grisent plus que le vin.

Il était déjà passé minuit... Entre dans la salle le beau docteur

Vladimir Ivanovitch. Il vient à nous, s’assied près de moi et, en me

regardant dans les yeux, boit à la nouvelle année qui, comme il disait,

«lui apportera le bonheur». Je compris ce à quoi il pensait et, poussée

brusquement par une force secrète, je répondis: «A la nouvelle année!» A

l’instant même où il avait parlé, j’avais senti que je céderais à une

tentation que j’avais toujours repoussée, mais qui m’apparut alors

irrésistible. Depuis deux ans, tante Varvara ne cessait d’exalter le

docteur dans les longues conversations qu’elle avait avec moi. C’était

un surhomme! Dans la liste des dix-huit amants qu’elle avait eus, il

apparaissait unique. Les autres étaient les prophètes de ce nouveau

Messie. Les louanges qu’elle chantait du beau docteur avaient fini par

piquer ma curiosité. Je n’en étais pas amoureuse, mais je me demandais

souvent quels mérites exceptionnels possédait Vladimir Ivanovitch. Il

est peu sage d’éveiller la curiosité d’une femme, et ce diable la

poussant, de quoi ne devient-elle pas capable? Je pensais à l’histoire

de la boîte de Pandore... Le docteur, comme je te l’ai raconté, était

follement épris de moi. S’il n’avait fait aucune attention à ma

personne, peut-être aurais-je tâché de l’attirer. Non, le seul désir qui

était en moi était de curiosité. Je discutais avec moi-même et me

demandais pour quelles raisons je me refuserais à tenter une expérience

avec Vladimir Ivanovitch. Que valait cet homme dont ma tante déclarait

qu’il était extraordinaire? Quelle leçon ne prendrais-je pas de cet

incomparable amant?... Je raisonnais ainsi, et pourtant je ne sais quoi

me retenait. Ce n’était pas l’idée de faire de la peine à ma tante. Elle

ignorerait cette aventure brève... C’est comme si je te trompais une

fois, une seule fois. Tu ne le saurais pas, donc tu n’aurais pas à en

souffrir... Mais il y avait quelque chose de répugnant à partager avec

elle un amant... Enfin j’étais occupée fort agréablement ailleurs. Bref,

je tenais le docteur à l’écart. Et voilà que, ce soir, au souper,

lorsqu’il vida son verre de champagne, tout autre sentiment que celui de

la curiosité fut aboli en moi. Je me dis aussitôt: «Étais-je absurde!

Qu’est-ce que tout cela? Rien, en vérité, rien. N’ai-je pas le droit de

faire ce que je veux et de connaître enfin ce secret admirable?» Note

bien, je te prie, que je n’étais pas plus amoureuse que naguère. Je

regardais Vladimir Ivanovitch comme je l’avais vu la veille. Seulement

j’obéissais aux lois d’une logique nouvelle devant laquelle tout pliait.

Je fus désagréable avec lui pendant tout le reste du souper, et d’autant

plus qu’il avait maintenant un air sûr de soi, irritant au plus haut

point, il écoutait mes insolences avec un demi-sourire. J’avais envie,

de le gifler... Bref, quand nous sortîmes, il m’enleva à mon cavalier et

m’installa dans son traîneau. «Je vais à la chaussée,» dis-je. «Bien,

allons à la chaussée», répéta-t-il au cocher. Et nous filâmes dans la

nuit glacée, moi à demi couchée dans ses bras comme le veut la

tradition. J’étais engourdie, j’étais absente de moi-même, et pourtant

je conservais une extrême lucidité d’esprit. Je me regardais avec un

intérêt prodigieux. Il me semblait que j’assistais à un spectacle. Lui

ne parlait pas. Le seul mot qu’il prononça fut au cocher alors que nous

avions fait déjà quelques verstes sur la chaussée: «A la maison,»

dit-il. J’écoutai sans protester. Nous arrivâmes chez lui. Il a un petit

appartement où il reçoit ses clients et qui est séparé de la maison.

Nous entrâmes... Ah, comme il faisait chaud dans ce salon!... Je parlais

et je m’étonnais du son de ma voix... Il y avait trop de lumière...

Ici, Ariane s’arrêta dans son récit. Il parut à Constantin qu’elle était

très pâle.

--Mais tu me serres, j’ai peine à respirer, dit-elle en essayant de se

dégager.

Il remarqua, en effet, que son bras étreignait la poitrine frêle

d’Ariane à l’étouffer.

Il desserra son étreinte. Il y eut un silence:

--Et puis? dit-il.

--Et puis, dit-elle, il arriva ce qui devait arriver... et je compris

seulement alors que Vladimir Ivanovitch était médiocre comme tous les

autres--sauf toi, bien entendu, fit-elle avec un sourire ironique--et

que ma tante...

A ce moment, Constantin la repoussa si brutalement qu’elle tomba sur le

parquet et que sa tête alla frapper sur le pied de la table. Elle resta

écroulée, petite masse informe que soulevaient rythmiquement des

sanglots...

Constantin fit quelques pas hésitants, puis il pris sa pelisse et son

bonnet de fourrure et sortit, claquant la porte sur ses talons.

Il ne rentra qu’à six heures du matin. Ariane était étendue sous un

châle sur le divan. Elle dormait.

--Viens te coucher, dit-il d’une voix dure.

Elle fit mine de résister. Il la tira rudement par le bras. Soumise,

elle gagna la chambre à coucher. Ils s’endormirent l’un près de l’autre

sans se parler. Quelques centimètres à peine les séparaient. Il semblait

qu’il y eût un abîme infranchissable entre eux.

§ XVII. JUVENILIA

Les affaires de Constantin Michel le retinrent quelques semaines encore

pendant lesquelles il continua à vivre avec Ariane. Il ne se sentait pas

la force de rompre et de rester à Moscou. Il fallait au jour de la

rupture inévitable quitter la ville et s’enfuir à Pétersbourg.

Connaissant le caractère de la jeune file et le comble d’amour-propre où

elle s’était élevée, il savait qu’il suffirait de formuler sa volonté

d’en finir pour que tout aussitôt elle le quittât. Cette fille

orgueilleuse serait capable, par pique, de prendre un amant le jour même

de la rupture, de façon à rendre tout retour impossible. Elle n’écrirait

pas, elle ne téléphonerait pas, elle ne le suivrait pas à Pétersbourg.

Tandis que la résolution de la quitter s’affermissait en lui, il vivait

près d’elle dans la même intimité. Mais il la regardait comme quelqu’un

auquel on a été étroitement attaché et que l’on va perdre. Au moment de

rompre et alors que le sacrifice était déjà consommé dans son esprit, il

lui parlait avec plus de douceur. Il ne s’emportait pas, il ne la

rudoyait plus; il n’avait plus cette sécheresse glaciale dont il s’était

servi comme d’une armure contre elle. Ils avaient maintenant de longues

conversations sans disputes. Ils évitaient l’un et l’autre les sujets

dangereux, les questions irritantes, les mots dont il jaillit des

étincelles.

Souvent il se faisait raconter les histoires de son enfance passionnée.

Un soir, comme à une remarque déplacée de sa part il lui disait en

riant:

--Comme tu as été mal élevée, petite fille!

--C’est faux, répondit-elle, je n’ai pas été élevée du tout. Je te

raconterai, si cela t’amuse, comment s’est passée mon enfance. Quand

j’étais petite, nous avions un appartement pour l’hiver à Rome. Ma mère

était belle, élégante, courtisée. Je vivais à l’écart avec ma

gouvernante, une Française, Mlle Victoire. C’était une vieille fille

d’une quarantaine d’années, pieuse, bonne, sans intelligence, soumise à

tous mes caprices. Tout enfant, j’étais un petit phénomène, c’est-à-dire

que j’avais une mémoire si souple qu’il me suffisait de lire une fois

une chose pour la savoir par cœur. Et comme personne ne s’inquiétait de

ce que je faisais, tu vois où cela pouvait mener. J’avais appris à lire

presque seule à quatre ans. Je me souviens qu’un livre de chimie me

tomba dans les mains. J’en appris la première page et, un jour, à table,

comme il y avait plusieurs personnes à déjeuner, mon parrain me demanda

ce que je savais. Et moi de réciter ma page de chimie sans en sauter un

mot. Je n’y comprenais rien, cela va sans dire; ils n’en savaient pas

davantage... Les voilà stupides d’admiration. Des éloges, des

compliments à n’en plus finir. Ma mère qui ne s’occupait pas de moi en

était toute fière... Aussi, plus tard, quand il y avait du monde au

salon, on m’y appelait. Mlle Victoire me mettait une robe blanche avec

une belle ceinture, me frisait les cheveux, et je faisais mon entrée. Il

me fallait dire des fables. Et les dames m’embrassaient; et les hommes

m’interrogeaient. Rien ne m’était plus désagréable que les baisers de

ces femmes poudrées. Quand elles me prenaient dans leurs bras, je

disais: «Vite; pas sur les lèvres et ne me mouillez pas.» Alors tous ces

sots de rire. Bientôt je trouvai humiliant d’être exhibée comme un chien

savant. Je refusai net de paraître au salon. Grand scandale. Mon père

vint me chercher. Ses prières, ses menaces furent vaines. Je m’accrochai

à mon lit et, comme il essayait de me prendre, je fis retentir la maison

de mes cris. On finit par me laisser vivre en paix avec Mlle Victoire.

Nous faisions ensemble de grandes promenades et je l’emmenais dans les

plus sales quartiers de Rome. La pauvre fille avait peur, me suppliait

de rentrer, multipliait les signes de croix et m’entraînait dans la

première église que nous rencontrions. Là, elle priait pour se remettre

de ses émotions, et allumait un cierge, cependant que je parcourais

l’église, me divertissant dans les bas-côtés à sauter sur un pied, de

dalle en dalle.

Plus tard, j’avais dix ou douze ans, ma mère se servait de moi. Elle

avait très bien deviné que je n’avais que du mépris pour mon père et

que, quand même il n’y avait aucune intimité entre elle et moi, je ne la

trahirais jamais.

Pourquoi avais-je ces sentiments pour mon père? Je le voyais rarement,

car il était toujours en voyage. Je me souviens que, toute petite déjà,

j’avais senti qu’il ne m’aimait pas. Il avait une drôle de façon de me

regarder. Il était très gentil, mais il me traitait comme une poupée.

Quand il parlait de moi à ma mère, il disait toujours «Cette petite...

Cette petite est très intelligente... Cette petite est curieuse», etc.,

etc... Il ne me grondait jamais, mais il était comme un étranger qui

aurait vécu chez nous quelques mois par an. Il y eut une fois, entre ma

mère et lui, une scène violente dont je fus le témoin. Il était arrivé

de Pétersbourg à l’improviste. Que trouva-t-il à la maison qui lui

déplut? Mystère, mais à table, sur un mot de ma mère il se fâcha et,

pour je ne savais quelle raison, l’accabla de reproches. Elle répliqua

sèchement. Alors il se leva, jeta sa serviette par terre et dit: «Je

m’en vais et je ne reviendrai jamais.--Bon voyage,» répondit ma mère. Il

m’embrassa et sortit. A ce moment je ressentais du respect pour lui. Il

me semblait qu’il s’était conduit comme un héros... Il partit le soir

même pour Paris. Jamais je ne pensai tant à mon père. Il n’avait pas

cédé. Il avait fait ce qu’il avait résolu. Je l’admirai pendant quinze

jours... Puis soudainement, un matin, je le trouvai dans la chambre de

ma mère assis sur le lit. Il était arrivé dans la nuit. Quand j’entrai,

il me parut que je les dérangeais. Ils riaient très haut tous les deux

et ma mère jouait avec un collier de perles qu’il lui avait apporté. De

ce jour-là, je n’eus plus que du mépris pour lui...

Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, je voulais te raconter comment

ma mère m’employait à des choses très obscures et sur lesquelles elle ne

me disait rien.

J’étais déjà grande fille. Nous étions à Cannes cet hiver-là et nous

avions une villa à la Californie. J’allais à un cours en ville tous les

matins. Mlle Victoire m’accompagnait. Mais je rentrais seule par le

tramway, car je n’acceptais pas d’être toujours escortée de cette bonne

Victoire... Maman--cela m’avait étonné--avait accepté cet arrangement.

Elle me chargeait de petites commissions à faire pour elle. J’étais

fière d’avoir gagné mon indépendance à douze ans. Un jour, ma mère me

dit:

--Passe donc à la poste et demande s’il y a quelque chose à ce

chiffre-là.

Elle me tendit un petit morceau de papier sur lequel je vis écrit: «X.

B. 167 poste restante.» En sortant du cours, je fus à la poste et tendis

mon billet au guichet. L’employé, un homme âgé, à lunettes, me regarda,

haussa les épaules, murmura un: «C’est malheureux tout de même!»

atteignit dans un casier une liasse de lettres et, en prenant une, me la

jeta avec mauvaise humeur. Je la rapportai à maman qui m’embrassa et me

donna des chocolats. Le même manège se reproduisit à intervalles

réguliers. Elle ne me dit jamais qu’il ne fallait pas parler de ces

courses à la poste, mais je sentais bien qu’il y avait là un secret

entre nous deux. Quand mon père était près d’elle lorsque je rentrais

avec une lettre, je me gardais de la remettre. Un jour de printemps,

j’étais à la poste et m’approchais du guichet, quand soudain mon père

parut devant moi.

--Que fais-tu là? dit-il, sur un ton caressant.

J’eus un instant d’émotion. Je devinai tout de suite qu’il m’avait

guettée et qu’il soupçonnait mon manège. Mais au même instant je compris

qu’il avait fait une faute de tactique. Eût-il attendu deux minutes de

plus, j’étais prise. Je me dis: «Quelle sottise! cela ne m’étonne pas de

sa part,» et je lui répondis:

--Je viens acheter des timbres.

--Mais il y en a à la maison, fit-il d’une voix plus dure.

--Pour toi et pour maman, peut-être. Pour ma correspondance, j’achète

mes timbres moi-même.

Il ne put rien tirer de moi. Je ne soufflai mot à maman de cet incident.

Comment lui en aurais-je parlé? Il n’y avait aucune intimité entre nous,

seulement une complicité.

Elle s’arrêta, but une gorgée de thé, alluma une cigarette.

Constantin restait silencieux et triste. Elle le regarda et dit:

--Veux-tu encore un trait pour comprendre quels étaient les rapports

entre ma mère et moi?... Nous étions à Rome, un an avant sa mort,

j’avais à peine treize ans. Je parlais et j’écrivais l’italien aussi

bien que le russe. Ma mère, un jour, vint dans ma chambre. Elle

paraissait embarrassée. Elle me tendit une lettre écrite par elle en

italien.

--Écoute, petite, me dit-elle. Voici une lettre que je te demande de

corriger. Nous écrivons un roman en italien avec un ami, un roman par

lettres. Mais je ne suis pas aussi forte que toi. Il faut que tu

m’aides, oh! pour les fautes de grammaire seulement.

Elle partit et je lus la lettre. C’était une folle prosopopée d’amour,

où l’héroïne rappelait l’ivresse des rendez-vous anciens et suppliait

d’en accorder un encore... Elle était criblée de fautes. Je la corrigeai

et la rendis à ma mère le soir, sans un mot. Elle me dit merci, et parla

d’autres choses. Tu penses que je ne fus pas dupe de sa fable... Je me

souvins d’un officier de marine qu’on avait eu souvent chez nous et qui

avait disparu... Voilà comment j’ai été élevée, monsieur le critique.

Osez maintenant me faire des observations...

Constantin soupira et ne dit rien.

§ XVIII. L’ARBAT

Au cours de la crise qu’il traversait, lorsqu’il était inquiet et

tourmenté, Constantin se rendait souvent chez son amie Natacha. Il

quittait l’atmosphère orageuse de l’hôtel National et se réfugiait dans

un monde nouveau où tout était douceur, calme, bonté. Il semblait ne

pouvoir vivre sans avoir à côté de lui la tristesse souriante de son

amie. Auprès d’elle, la rupture prochaine avec sa maîtresse, rupture

dont il redoutait le déchirement, lui apparaissait plus facile.

Il dîna chez elle à plusieurs reprises et ne le cacha pas à Ariane.

Depuis qu’il était décidé à rompre, il avait avec Ariane un ton

différent, parlait d’une façon plus détachée et ne faisait aucun mystère

de ses entrevues fréquentes avec la jeune femme. Ariane l’écoutait avec

indifférence.

--Je profiterai de ma liberté, disait-elle, pour aller au théâtre des

Arts avec un ami.

Dans les soirs de l’Arbat, assis à côté de Natacha sur le divan, ils

causaient tandis que sur la table, à côté d’eux, le samovar murmurait

doucement. Souvent Natacha restait silencieuse. Elle observait

Constantin Michel. Parfois il arrivait chez elle la figure ravagée,

nerveux, fatigué, cynique dans ses propos. D’autres fois il était

souriant, aimable, maître de soi... Elle devinait qu’un drame se passait

en lui auquel elle restait étrangère. Ils ne parlaient jamais d’Ariane.

Par un pacte tacite, elle n’apparaissait pas entre eux. Mais elle

continuait à vivre dans leurs pensées.

Au cours de ces heures tranquilles, Constantin prenait parfois son amie

dans ses bras et posait ses lèvres sur son épaule. Elle ne se défendait

pas; elle s’abandonnait à ces caresses dangereuses. Ils prolongeaient

ainsi à plaisir une situation équivoque où les hésitations de Constantin

et la timidité de la jeune femme trouvaient également leur compte.

Aussi la surprise de Constantin fut grande lorsqu’un soir Natacha lui

posa une question directe:

--Aimez-vous Ariane Nicolaevna?

C’était peu de jours après le souper chez Jahr et le récit de la visite

de la jeune fille chez le docteur Vladimir Ivanovitch. Constantin en

était encore bouleversé.

A la question qui lui était posée, il sursauta. Il semblait que la voix

qui venait de parler fût l’écho de sa propre conscience. Il réfléchit un

instant, puis, prenant un parti, il dit avec netteté.

--Non, je ne l’aime pas... J’ai vécu avec elle, je lui suis attaché, car

c’est une fille merveilleusement douée, étincelante et passionnée. Mais

pour de certaines raisons que je ne puis vous expliquer, car je ne suis

pas sûr de les comprendre moi-même, elle s’est appliquée, avec une

implacable volonté et un art infernal, à empêcher l’amour de naître

entre nous. Peut-être m’aime-t-elle. Elle préférerait mourir que de le

laisser même entrevoir... J’aurais pu l’aimer; elle ne l’a pas voulu.

Aussi ai-je pris le parti de la quitter. Notre séparation est prochaine;

c’est pourquoi je ne puis vous en parler. Elle recommencera une vie

d’aventures et d’expériences que je ne puis qualifier de romanesques,

car il n’y a jamais eu un cœur plus froid, une tête plus raisonnable

dans sa folie, servis par des sens plus ardents... Et je serai libre,

fit-il en se penchant vers Natacha... Chère amie, ne m’en demandez pas

plus aujourd’hui. Je vais partir pour Pétersbourg. A mon retour,

permettez-moi de m’inviter à dîner chez vous.

§ XIX. L’ÉCOLIÈRE

Lorsqu’il sortit de chez Natacha, il était de bonne heure. Il fit à pied

le trajet de l’Arbat à l’hôtel. La conversation qu’il avait eue l’avait

affermi dans sa résolution de hâter la rupture avec Ariane. A formuler à

haute voix les pensées qui ne cessaient de hanter son esprit, il avait

compris qu’il fallait en finir au plus vite. Il remâchait ses griefs

contre Ariane. Comment continuer à vivre avec une fille méchante,

cynique, qui prenait son plaisir à le torturer, à lui faire sentir son

néant et pour qui il n’était, au demeurant, qu’un numéro dans une série

déjà longue? Et dans cette besogne haïssable, artiste inouïe par le

raffinement de sa cruauté, par l’art avec lequel elle décochait ses

traits venimeux. Tout en marchant, il se montait peu à peu, en arrivait

à détester Ariane dont il se composait le plus noir portrait.

L’appartement était éclairé. Dans les trois premières pièces, personne.

Il ne trouva Ariane que dans la salle de bain et s’arrêta stupéfait,

tant l’aspect qu’elle présentait différait de l’image qu’il s’en était

formé en chemin.

Elle avait revêtu un sarrau lâche d’écolière, descendant à mi-jambe. Ses

cheveux dénoués descendaient jusque sur les reins. Elle semblait avoir

les quatorze ans d’une fillette grandie et précoce, aux yeux vifs, à la

bouche déjà formée pour les baisers.

Elle se jeta à son cou et y resta pendue comme un enfant.

--Que tu es en retard! dit-elle. Viens voir, j’ai développé les

photographies que nous avons faites l’autre semaine. Regarde, tu es beau

comme le jour; tu es le Grand Prince, l’unique... Moi, horrible comme à

l’ordinaire, chiffonnée, à ne pas y toucher. Seul le cliché qui me

représente étendue sur le canapé est à peu près réussi.

Elle lui tendit un cliché qui la montrait dans la pose de la _Maja_ de

Goya, vêtue de pyjamas légers de soie. La veste était ouverte sur la

poitrine nue et un sein saillait, rond, parfaitement modelé.

Constantin s’appuya contre la porte, tant le contraste était brusque

entre l’Ariane qui avait fait la route de l’Arbat à l’hôtel et la gamine

expansive qui lui sautait au cou. Il regarda le cliché, puis la jeune

fille et, avec gaîté, lui dit:

--Je t’aime en écolière plus qu’en photographie. Tu as l’air, il est

vrai, d’un mauvais sujet, mais on a l’idée qu’on peut t’appliquer encore

des punitions appropriées.

--Essaie, essaie un peu pour voir, cria-t-elle. Personne n’a jamais osé

me toucher.

Elle se sauva jusqu’au salon. Il la suivit.

--Tu sais, fit-elle, je n’ai pas dîné. Je meurs de faim. Commande à

souper. Je te raconterai des histoires du temps où j’étais écolière.

Un peu plus tard, comme ils achevaient de manger, elle lui dit des

souvenirs de sa vie au gymnase.

--Nous avions un prêtre qui nous enseignait l’histoire sainte. C’était

un homme charmant entre quarante et cinquante ans, avec une grande barbe

poivre et sel, et un œil bleu gai, si gai... Toutes nous l’aimions et il

nous aimait aussi. Je m’amusais à lui poser des questions difficiles.

J’avais quatorze ans alors et je fis un grand scandale dans la classe un

jour où il nous racontait l’histoire d’Adam et d’Ève. Je lui dis:

«_Batiouchka_, expliquez-moi, je vous prie, quelque chose que je ne

comprends pas... Au commencement du monde, il n’y avait qu’Adam et Ève

n’est-ce pas? et personne d’autre...--Mais non, mon enfant.--Et leurs

fils furent Caïn et Abel, je sais. Mais alors, à eux quatre, comment

eurent-ils des enfants? Est-ce qu’à cette époque les fils pouvaient se

marier avec leur mère, comme sous les Pharaons les filles avec leur

père?» Voilà toute la classe qui se met à rire et le _batiouchka_, nous

voyant ainsi, se laissa gagner par la contagion et, au lieu de me

répondre, rit avec nous. Il n’y avait que la surveillante qui ne riait

pas. Elle alla chercher madame la Directrice... J’avais un air si

innocent qu’on ne put me punir, mais dorénavant on nous interdit de

poser des questions à la leçon d’histoire sainte. «Les mystères, dit la

Directrice d’un air grave, sont les mystères et ne peuvent être

expliqués.»

Ce bon _batiouchka_ ne m’en voulut pas. Nous devînmes de grands amis. Il

m’attendait souvent dans un corridor, me faisait une petite caresse sur

la joue, ou me prenait par le bras. Moi, j’étais coquette avec lui; je

lui coulais des yeux en dessous. Un jour que nous avions un bal au

gymnase, je le rencontrai dans un couloir. «Eh bien, Kousnetzova, me

dit-il, vous allez danser ce soir...--Venez, _batiouchka_, répondis-je,

et j’ouvrirai le bal avec vous.--Je ne peux pas, mon enfant,

soupira-t-il, nous n’allons pas au bal.--Alors, vous ne savez pas

danser. Voulez-vous que je vous donne une leçon?» Et je lui tendis la

main. «J’ai su, dit-il, j’ai su, mais j’ai oublié. (Il avait pris ma

main et passait son bras autour de ma taille.) Et puis cette maudite

robe!--Bah! elle n’est pas plus longue que la mienne.»--Et je commençai

à fredonner _Troïka_. Et voilà _batiouchka_ qui se met à tourner

légèrement, et moi dans ses bras. Comme il pliait sur les genoux, sa

robe balayait le parquet et soulevait la poussière... On entendit le

bruit d’une porte qui s’ouvrait: il s’arrêta brusquement... «Quelle

folie!...», dit-il, et il s’enfuit tout riant... Ah, le charmant homme!

Il m’aimait vraiment celui-là... Les ennuis sont venus. Il avait une

fille d’un an plus âgée que moi. C’était une grande dégingandée dont la

figure ressemblait à celle de la Discorde. Mais elle était admirablement

faite et se montrait à peine habillée. Elle avait des amants comme un

homme a des maîtresses et, dans les soupers, elle buvait trop. Elle

s’amouracha, imagine-toi, d’un vieil acteur et quand il quitta la ville

elle partit avec lui. Tout le monde en parla et la position de

_batiouchka_ devint difficile... Mais la directrice du gymnase, Mme

Znamenskaia, le défendit et le garda... Je crois qu’il s’est mis à boire

depuis ce malheur...

Ariane, jeune fille russe · 第 9 / 11 段