Il se rendit chez une jeune femme dont il avait fait la connaissance

dans la maison de la baronne Korting. Celle-ci passait l’hiver à Pau

pour se soigner. Natacha X... qu’il allait voir était la femme très

jeune d’un officier détaché en Mongolie. Elle vivait assez isolée dans

une petite maison du quartier de l’Arbat en compagnie d’une vieille

tante de son mari. C’était une charmante créature, parfois gaie, parfois

mélancolique, qui avait fait à dix-sept ans un sot mariage avec un

officier viveur et sans fortune qu’elle n’aimait pas. Elle aurait pu le

quitter ou prendre un amant. Natacha n’en avait jamais eu le courage.

Elle s’était mariée au sortir de l’Institut Impérial, ignorant tout de

la vie. Dans les bras d’un mari brutal et pressé, elle conçut la plus

fâcheuse idée de l’amour. Elle n’oubliait pas les larmes versées dans

l’express qui l’emmenait au Caucase. Rien n’avait effacé cette première

impression. Depuis, son mari s’était lassé d’elle. Il se faisait envoyer

en missions lointaines, et à vingt ans Natacha vivait assez tristement,

quasi abandonnée, hésitante, inquiète, avec pourtant un sourire qu’on

devinait au coin de ses jeunes lèvres. Entre elle et Constantin était

né, à première vue, ce qu’ils appelaient une amitié tendre. En Russie,

pays où la vie est libre, dégagée de conventions, indifférente au qu’en

dira-t-on, où l’éducation réduite à l’apprentissage des bonnes manières

laisse à la nature toute sa spontanéité, personne ne s’étonne de voir

des sentiments éclore avec tant de hâte et se manifester avec tant de

simplicité. La première fois qu’ils s’étaient rencontrés, Natacha avait

parlé à Constantin comme elle n’avait jamais parlé à personne. A leur

seconde entrevue elle l’avait plaisanté sur sa liaison avec une

étudiante, «ravissante, paraît-il». Constantin fut fort surpris

d’apprendre qu’on connaissait dans le salon de la baronne Korting le

détail de sa vie privée, dont il n’avait ouvert la bouche à âme qui

vive. Il se garda de rien démentir, jugeant plus sage de ne paraître

accorder aucune importance à des racontars sans fondement. Mais peu à

peu Natacha revenait sur ce sujet qui paraissait l’intéresser;

Constantin répondait par quelques phrases très brèves, très

énigmatiques. Pourtant il avait laissé voir à différentes reprises

l’irritation où le mettait le caractère difficile de cette jeune fille

et le duel à armes cachées, qui se livrait entre eux depuis qu’ils

s’étaient connus; cela, à mots couverts, sans se livrer. Natacha

l’écoutait attentivement. Ses questions adroites visaient toutes le même

but. Elle voulait savoir quels étaient les sentiments de Constantin pour

Ariane. Constantin éludait... Enfin, Natacha brûlait de faire la

connaissance de la jeune fille. Lorsqu’elle en parla pour la première

fois à Constantin Michel, il haussa les épaules. Elle ne se découragea

pas et revint à la charge. A chaque rencontre, c’était un assaut

nouveau. Elle fit tant et si bien que Constantin fut obligé de lui

promettre d’en parler à Ariane. Il tint sa promesse et, avec quelques

précautions, aborda ce sujet un jour où il avait une loge pour le

ballet.

Il se heurta à un refus catégorique d’Ariane qui connaissait de vue

Natacha et qui la trouvait, du reste, jolie et sympathique.

Avec la netteté qu’elle apportait en toutes choses elle répondit à

Constantin Michel:

--Je n’ai aucune envie de satisfaire la curiosité de tes amies. Pourquoi

veulent-elles me voir? Parce que je suis ta maîtresse? Merci, je ne

m’exhibe pas. Et puis d’une façon générale, j’espère bien que tu ne

parles jamais de moi...

Constantin en parlait pourtant à Natacha. Plus le conflit qui s’était

élevé entre lui et Ariane devenait aigu, plus il se sentait entraîné à

discuter la question qui ne cessait de le tourmenter. Il ne faisait

aucune allusion à sa maîtresse, mais il discourait avec Natacha sur la

jeune fille russe de la dernière génération. Il lui disait un jour:

--Savez-vous ce que sont ces ligues d’amour libre qui se sont formées un

peu partout dans les hautes classes des gymnases de jeunes filles, et

surtout dans le Sud et au Caucase? J’ai rencontré, au hasard de mes

voyages, des jeunes filles qui m’ont exposé la raison d’être, comment

dire? le programme de ces ligues. Il est curieux. Ces filles, fort

intelligentes pour la plupart, imaginent que la Russie doit donner une

nouvelle civilisation au monde et que, la première, elle se défera des

préjugés qui depuis trente siècles et plus oppriment les sociétés. Ces

petites filles de nihilistes déclarent que le plus absurde et le plus

tyrannique des préjugés est celui de la virginité. Elles ne disent pas:

«En vertu de quelle règle la jeune fille doit-elle arriver intacte au

mariage?»--car ce serait leur faire injure que de vouloir mettre en

discussion le mariage sur lequel elles ont formulé depuis longtemps leur

conclusion négative. Elles disent: «La femme comme l’homme a le droit de

disposer de son corps. Elle en fera un sujet d’expériences, si cela lui

plaît. Elle en usera à son plaisir et convenance. Il n’y a pas de morale

de l’amour.» Vous voyez combien ces jeunes cerveaux construisent de

belles théories, et je ne m’en préoccupe guère. Mais j’aimerais bien

savoir à quel point précis éclate le conflit entre la théorie et

l’action. On m’a assuré que les plus intelligentes de ces filles,

entraînées par une logique forcenée, se faisaient un point d’honneur de

se donner sans amour et même sans plaisir, pour se prouver à elles-mêmes

leur parfaite indépendance. Là seulement elles trouvaient l’assurance

d’avoir vaincu, non pas en mots, mais en fait, l’antique préjugé... Ce

pays est vraiment le champ d’expériences le plus passionnant qui se

puisse imaginer.

--Oui, mais qu’une de ces filles si sages et si folles tombe sur un

homme véritable, et la voici esclave, répondit Natacha. N’en avez-vous

pas fait l’expérience récente? Vous en savez plus que moi sur ce point.

J’étais une oie blanche quand je me suis mariée, et cela ne m’a pas

réussi. Si j’avais une fille, comment l’éléverais-je? Je crois que je

tirerais à pile ou face. Je regarde tout cela avec moins de sévérité que

vous. La vie est si difficile que je ne suis pas disposée à condamner

d’avance ceux qui cherchent une solution à tant de maux.

Il faut noter que Constantin Michel et Natacha ne se voyaient que chez

une amie commune. Jusqu’ici, malgré l’amitié qu’il ressentait pour la

jeune femme, il ne lui avait pas rendu visite, craignant la facilité

avec laquelle leurs relations pouvaient d’un instant à l’autre changer

de caractère. Il sentait Natacha attirée vers lui et il lui était

agréable de penser, au moment où la lutte qu’il menait avec Ariane

devenait plus violente et plus douloureuse, que, fût-il amené à rompre

avec sa maîtresse, il trouverait au quartier de l’Arbat un abri sûr où

se réfugier.

Alors qu’il était le plus irrité contre Ariane, dans les moments de

colère qu’elle s’amusait à provoquer par le froid cynisme avec lequel

elle parlait d’elle-même, Constantin s’était souvent demandé comment il

supportait de vivre avec une petite fille déjà gâtée et qui, malgré les

charmes de sa jeunesse et le prestige de son éblouissant esprit, était

méchante jusqu’au fond de l’âme. Était-ce l’étrange faiblesse de l’homme

devant l’inconnu? Était-ce la peur du lendemain, l’effroi du vide qui le

gagnait? Touchait-il à ce moment de la vie où on hésite à rejeter ce que

l’on possède par crainte de ne pouvoir trouver mieux? Constantin s’était

à mainte reprise posé cette question. Mais à chaque fois son intimité

grandissante avec Natacha lui apportait une réponse favorable. Demain,

il aurait, s’il le voulait, une maîtresse nouvelle et charmante. Et la

certitude de plaire encore qu’il acquérait auprès de Natacha lui donnait

plus d’assurance et de sang-froid dans le duel engagé entre Ariane et

lui.

«Mais alors, se demandait-il, si, malgré ses insolences, malgré sa

méchanceté, malgré le dégoût d’elle-même qu’elle me fait parfois monter

aux lèvres, je la garde près de moi, il faut donc qu’il y ait entre nous

un lien secret et bien puissant. Quel philtre cette jeune sorcière

m’a-t-elle fait boire?»

Vis-à-vis de Natacha, il ne voulait pourtant pas s’engager et ne la

voyait que rarement...

Aussi fut-il bien étonné, dans le traîneau qui l’emportait du théâtre

des Arts, de constater que, sans réfléchir, il avait donné l’adresse de

sa tendre amie.

Les fenêtres du rez-de-chaussée de la maison où habitait Natacha étaient

éclairées. Il fut introduit par la domestique dans un vaste salon

médiocrement meublé. Quelques minutes plus tard, Natacha entrait.

Elle était vêtue d’un grand peignoir blanc et avait jeté sur ses épaules

un châle léger de couleurs vives. Ses cheveux sombres dénoués

encadraient un visage pur. Ses yeux bruns et rieurs brillaient de

plaisir. Elle tendit les deux mains à Constantin, s’approcha à le

toucher et lui dit d’une voix musicale dont il avait déjà apprécié la

douceur:

--Quelle surprise de vous voir ici!... A quel drame dois-je votre

présence chez moi? Mais vous auriez pu me téléphoner. Je vous aurais

préparé une réception digne de vous et me serais coiffée en votre

honneur... Sauvons-nous d’ici. Il fait froid et solennel. Venez chez

moi.

Elle l’entraîna par la main dans une petite pièce dont un grand divan

occupait tout un côté. Bientôt le samovar fut apporté et commença à

chuchoter dans le silence. Une table se couvrit de confitures, de miel,

de bonbons et de fruits. Natacha s’était assise près de son ami. Par

moment, lorsqu’elle se penchait, il voyait sous le peignoir entr’ouvert

le ferme contour des seins... Une odeur légère venait jusqu’à lui. Il se

sentait heureux, détendu, loin des combats quotidiens, dans une

atmosphère de tendresse d’où une pointe de sensualité n’était pas

absente. Il avait pris la main de la jeune femme et, parfois, la portait

à ses lèvres. Ils parlaient sans suite, légèrement, de toutes choses.

Natacha qui l’observait ne posait aucune question indiscrète. Le temps

coulait sans qu’ils en mesurassent le rythme. Comme la soirée avançait,

Constantin attira à lui son amie et l’entoura de ses bras. Il la baisa

sur la nuque. Elle se défendit à peine.

--Que faites-vous? dit-elle.

Puis elle ajouta d’une voix faible:

--J’ai peur...

§ XIV. LA PETITE MAISON DES FAUBOURGS

Lorsqu’il regagna l’hôtel, il était tard. Il avait le cœur serré comme à

l’approche d’un drame. «Elle est déjà rentrée, se disait-il.

Qu’aura-t-elle pensé en ne me trouvant pas à la maison?» Il ouvrit la

porte du salon. Il était dans l’ombre; seul un rais de lumière venant de

la pièce voisine filtrait à travers la porte entr’ouverte. Il passa dans

la salle à manger éclairée, puis dans la chambre à coucher. Ariane n’y

était pas. Pourtant il vit sur le lit, jetés en désordre, son chapeau et

son manteau de fourrure. «Qu’est-il arrivé?» se demanda-t-il. Une

angoisse mortelle s’empara de lui. Sans raison, il craignit le pire. Il

courut à la salle de bain; elle était vide.

Il appela:

--Ariane, Ariane.

Personne ne répondit. Il revint au salon, tourna le bouton électrique.

Sur le divan, Ariane était couchée, la figure enfouie dans un coussin,

les cheveux épars. Elle s’était blottie sous un châle écossais et,

ramassée sur elle-même, semblait une petite fille d’une dizaine

d’années, abandonnée de tous, accablée par le désespoir.

Il s’agenouilla près d’elle, voulut l’embrasser. Elle résista. Il essaya

de l’obliger à se retourner.

--Laisse-moi, laisse-moi, dit-elle, va-t’en!

Alors il l’enleva dans ses bras, et tenta de la regarder. Mais elle

blottit son visage sur la nuque de Constantin et, comme il la portait

dans sa chambre, il sentit des gouttes chaudes glisser sur son cou. Elle

pleurait... Il la coucha sur le lit et commença à la couvrir de baisers.

Mais soudain, elle se redressa, éclata d’un rire étincelant et cria:

--Pas mal jouée, la comédie! Qu’en dis-tu?

Il restait stupéfait, tandis que d’une voix railleuse elle expliquait

qu’elle pouvait à volonté verser des larmes véritables et que, si une

famille imbécile ne l’avait pas empêchée de monter sur la scène, elle

aurait fait une carrière inouïe comme actrice.

--Pourquoi ai-je eu la faiblesse de ne pas écouter X...? gémit-elle. Il

voulait me prendre avec lui, faire de moi son élève. J’aurais débuté au

théâtre des Arts. Je serais célèbre aujourd’hui...

Une heure après, fâchée, elle s’endormit sur l’extrême bord du lit. Mais

le matin, elle se réveilla dans les bras de son amant.

* * * * *

Depuis quelques temps, Constantin remarquait que la jeune fille avait

souvent des moments de tristesse. Elle passait parfois une soirée

entière sans parler, sans lire, pelotonnée sur le divan, roulée dans le

grand châle. S’il l’interrogeait, elle répondait:

--Ce n’est rien, ne fais pas attention.

D’autres fois, elle disait:

--J’ai des soucis, ne t’occupe pas de moi.

S’il la poussait, elle refusait tout éclaircissement, laissait entendre

qu’elle avait reçu de chez elle une lettre désagréable, que des

questions matérielles difficiles à régler s’élevaient, qui ne le

regardaient pas. En réunissant les bribes de renseignements précis

arrachés à ces réponses confuses, et se souvenant d’une scène qu’ils

avaient eue en Crimée, Constantin essayait de deviner le secret

qu’Ariane voulait lui cacher. Il entrevoyait une histoire énigmatique et

sombre dans laquelle l’argent jouait un rôle.

Et soudain, un soir, il sut la vérité.

Ariane, dans la journée, avait refusé de sortir, était restée

silencieuse, hostile, avec quelques mots si désagréables que Constantin,

irrité, l’avait laissée seule à l’hôtel et avait dîné au restaurant avec

un ami. Il était rentré de bonne heure. De toute la soirée, elle n’avait

pas ouvert la bouche, lisant des vers de Pouchkine, allongée sur le

divan.

Ils s’étaient couchés. Et maintenant, la lampe éteinte, l’un près de

l’autre dans le lit étroit, ils cherchaient le sommeil. Tout à coup

Constantin crut entendre un soupir étouffé. Il ne bougea pas. Ariane

était agitée de petits mouvements nerveux qu’elle essayait vainement de

contenir. De nouveau, un insupportable sentiment d’angoisse lui

étreignit le cœur. Il essaya une fois encore de s’endormir. Il redoutait

plus que tout ces scènes dans la nuit. Lorsqu’il ne voyait pas les yeux

insolents d’Ariane et ses lèvres moqueuses, lorsqu’il sentait près de

lui la fraîcheur de ce corps juvénile, il était sans force et se jugeait

prêt à toutes les lâchetés. Mais il lui était impossible, ce soir-là, de

dormir. Le drame pressenti était inévitable. Il prit la jeune fille dans

ses bras et lui dit:

--Qu’as-tu?

--J’ai du chagrin, fit-elle, en se serrant contre lui.

Il la pressa de questions. Elle refusait de répondre.

--Non, non, dit-elle, je ne puis pas. Si je te dis la vérité, tu ne

m’aimeras plus; tu me chasseras... C’est une chose affreuse.

Ces mots bouleversèrent Constantin. «Ah, se dit-il alors, elle m’a

trompé, sans doute. Dans un mouvement de fureur, après une de nos

innombrables querelles, elle s’est jetée dans les bras d’un homme...

Aujourd’hui elle ne peut vivre avec ce fardeau... Puissé-je avoir la

force de l’écouter. Que Dieu me donne le courage de me séparer d’elle et

de mettre fin à ces tortures. Qu’elle parle enfin et je l’arracherai de

moi.»

Déchiré par des sentiments contraires, tremblant à l’idée de perdre

Ariane, il aurait voulu remettre l’explication décisive. Et en même

temps il brûlait de savoir la vérité. Il s’efforçait de rassurer sa

maîtresse, de lui persuader qu’il serait tout indulgence et que seul le

mensonge rendrait inévitable une rupture. Il l’amena enfin à se

confesser. Mais, brisée de sanglots, elle ne pouvait faire un récit. Il

fallut deviner, poser des questions.

C’était d’argent qu’il s’agissait.

--De quoi crois-tu que je vis, ici? lui demanda-t-elle.

--Je ne sais, répondit-il. Tu n’as jamais voulu me laisser aborder ce

sujet... Sans doute de ce que te donne ta tante qui est riche.

--Je n’ai jamais eu un sou de ma tante, fit-elle.

Il y eut un long silence.

«Encore un effort, se disait Constantin raidi de douleur, et je saurai

tout.»

Enfin, par petites phrases arrachées avec peine, elle raconta ses

démêlés avec son père et sa tante, l’été passé, et l’appel qu’elle avait

fait à l’ingénieur...

--J’ai cru, dit-elle.--me comprends-tu?--que je pouvais, sans rien

donner de moi acheter mon indépendance en prêtant mon corps. Le but que

je voulais atteindre justifiait tout à mes yeux... Je ne me vendais pas.

Si j’avais voulu me vendre, j’aurais eu une fortune. Mais non, j’ai fixé

moi-même la somme nécessaire pour vivre à l’Université, deux cents

roubles par mois. Si j’avais accepté un sou de plus, je me serais

méprisée. Mais comme cela, je pensais rester libre...

Peu à peu les détails arrivaient, précis, nets; le nombre des

rendez-vous, le temps strictement limité qu’elle passait dans la petite

maison des faubourgs, l’obligation où elle était de retourner chez elle

aux vacances à date fixe. Elle n’avait compris l’affreux de sa position

que le jour où elle avait rencontré Constantin; elle aurait voulu n’être

qu’à lui. Mais l’autre là-bas l’attendait. Elle devait payer et tenir

ses engagements...

Après deux heures de dialogue dans la nuit, toute en pleurs, elle

suppliait Constantin de ne pas la laisser partir pour le sud ou de la

chasser tout de suite, comme elle le méritait.

Constantin était glacé d’horreur. Il étouffait de dégoût. Un mot lui

revenait sans cesse à la bouche, mais expirait sur ses lèvres: «Quelle

saleté, quelle saleté!» Elle avait mis entre elle et lui une barrière

infranchissable. Comment oublier au moment où il la prendrait dans ses

bras qu’elle s’était livrée aux caresses d’un malade? Tout était fini

entre eux. Et pourtant son âme débordait de pitié. L’erreur d’Ariane

était une erreur de jugement. Son cœur n’avait pas péché. Elle était

plus près de lui qu’elle n’avait jamais été,--cela à l’heure où il

allait la quitter.

En proie à une émotion qu’il ne dominait pas, il la serra contre lui, la

caressant, cherchant à calmer sa douleur. Il voulait lui parler; il ne

trouvait que les mots: «Pauvre petite!... Mon cher cœur!» et ces deux

amants pour la première fois pleurèrent dans les bras l’un de l’autre

jusqu’à ce que, brisés de fatigue, le sommeil enfin, au petit jour,

s’emparât d’eux.

§ XV. PLUS AVANT

La nuit qui suivit la confession de sa maîtresse, Constantin, la lampe

éteinte, reprit la conversation de la veille. Sur le ton d’indifférence

le mieux joué, il lui dit:

--Lorsque tu as fait cet arrangement, l’an dernier, tu n’étais plus une

jeune fille?

Elle eut un mouvement de révolte. Puis s’apaisant:

--Non, fit-elle à voix basse.

--Tu avais un amant à ce moment-là?

--Oui.

--Et cet amant était le premier?

Avec méchanceté, elle dit:

--Laisse-moi. Cela ne te regarde pas.

Mais Constantin, le cœur à vif, continua d’une voix froide:

--Tu sais bien que maintenant tu n’as rien à me cacher. Et je suis ainsi

fait que je ne peux vivre aujourd’hui sans savoir toute la vérité.

Dis-moi ceci encore. Ton amant d’alors n’était pas le premier?

--Non, fit Ariane, non.

Constantin ne sursauta pas. Pourtant chaque mot prononcé par Ariane

entrait en lui comme un coup de couteau. Il comptait dans son esprit:

«Voici quatre amants: le premier, inconnu; le second qui était en

possession au moment du drame; le troisième, un banquier; le quatrième,

l’acteur du théâtre des Arts. Plus ceux que j’ignore et que je

connaîtrai avant que je la quitte. Elle a dix-huit ans. Elle n’a pas

perdu son temps. Elle a su gagner sa vie aussi. C’est une ravissante

fille, mais c’est une fille...»

Cependant dans la nuit qui les enveloppait, le bras autour du torse

souple d’Ariane, il continuait à causer avec elle, d’une voix blanche,

sur un ton détaché. Il s’ingéniait à se torturer lui-même. Il semblait

qu’il voulût mesurer ce qu’il pourrait supporter de souffrance. Ou bien

il se comparait à un chirurgien qui, possédé du désir d’étudier un cas

difficile, ferait sur lui-même à la pointe du bistouri une opération

dangereuse.

--Je ne comprends pas très bien, disait-il. Il y a des choses obscures,

intéressantes pourtant. Explique-les-moi, je te prie. Quand tu as été à

la petite maison des faubourgs, as-tu rompu avec l’ami que tu avais

alors? Ou as-tu jugé que tu avais le droit de retourner chez lui le jour

même?

--Comment peux-tu demander une chose pareille? fit Ariane indignée...

J’étais malade en sortant de la maison des faubourgs. Je suis rentrée

chez ma tante. Je tremblais de fièvre... Olga Dimitrievna m’a couchée.

Elle m’embrassait sans fin... Pacha m’apportait du thé. Elle pleurait

sans savoir pourquoi... Je t’en prie, ajouta-t-elle, ne m’interroge

plus, il faut que j’oublie...

Noël arriva sans qu’Ariane quittât Moscou. Deux jours plus tard

Constantin vit une dépêche ouverte sur le sac à main de la jeune fille.

Machinalement, il la prit. Elle ne contenait que ces mots:

_Quand arriverez-vous? Vous êtes en retard sur date convenue._

Ariane n’était pas là. Il froissa le télégramme et le jeta en boule dans

la corbeille à papiers.

Noël! Oui, il était dans son contrat qu’elle passerait les vacances

auprès de celui qu’elle appelait son banquier. Elle manquait à ses

engagements. A l’idée qu’elle aurait pu le quitter pour se rendre à la

petite maison des faubourgs, il grinçait des dents.

Il la voyait arriver, au crépuscule; la porte s’ouvrait aussitôt. Elle

entrait, elle détachait de son bras le bracelet qu’il y avait mis. «Il

est six heures», disait-elle (elle ne lui avait caché aucun détail de

ces rendez-vous). Il étouffait de fureur et de dégoût... Et pourtant,

puisqu’il allait rompre avec elle, pourquoi l’avait-il retenue à Moscou?

Avait-il obéi à un mouvement de pitié devant la détresse de la jeune

fille? Par quelle étrange faiblesse prolongeait-il encore de quelques

jours leur liaison? N’avait-il pas assez souffert? Il se souvenait de

l’élan irrésistible qui l’avait ramené un soir à la baronne Korting. Que

n’était-il resté auprès de cette femme charmante? Il était revenu à

Ariane; ensemble ils étaient partis pour la Crimée. A New-York même, si

loin d’elle, il avait tressailli de joie à l’idée que ses affaires le

ramèneraient à Moscou. Puis tout un hiver de luttes cruelles, un corps à

corps impitoyable...

Et maintenant la mesure était comble. Sa décision était prise. Il avait

pu la garder quelques jours encore, mais il sentait nettement que depuis

l’histoire connue de la petite maison des faubourgs, il ne pourrait plus

vivre avec elle. Déjà il combinait dans son esprit un voyage à

Pétersbourg. Il partirait seul et ne reviendrait pas... Un peu de

patience encore, le temps nécessaire pour arranger ses affaires,

quelques semaines peut-être? Qu’importe, il saurait attendre. Du reste

que craignait-il désormais?

Ariane ne pouvait plus le faire souffrir.

§ XVI. UN SOUPER

La veille de l’an, ils soupèrent ensemble, hors de Moscou, chez Jahr.

Ariane but du Champagne et s’égaya. Sur la scène, un chœur de tziganes

chantait d’étranges mélodies sur un rythme heurté. Leurs voix

nasillardes évoquaient un Orient poivré et fiévreux. A minuit, Ariane

tendit son verre à Constantin et prit celui de son ami.

--Avec qui souperas-tu l’an prochain? dit-elle. Avec qui souperai-je?...

Bah, buvons!

Elle vida le verre.

Ils restèrent longtemps dans la vaste salle, au milieu du bruit des

convives, du fracas de l’orchestre. Ariane, indifférente à ce qui se

passait autour d’elle, aux baisers échangés, aux bras glissés autour des

tailles, racontait avec infiniment de grâce des histoires de sa

merveilleuse enfance et comment elle avait fait la découverte du monde.

Constantin l’écoutait, penché vers elle. Et lorsqu’elle eut fini, il lui

dit:

--J’aurais voulu te rencontrer alors. Je t’aurais enlevée. Pour moi de

vieilles femmes très sages et des hommes sans danger mais pleins de

science t’auraient élevée à l’écart. Ils t’auraient appris la danse, le

chant, la rhétorique, et les vers des poètes. Ils t’auraient fait

macérer trois ans, comme Esther, dans les aromates; puis lorsque tu

aurais été une adolescente accomplie ils t’auraient menée en cortège

jusqu’à ma couche.

Elle haussa, inimitable, l’épaule gauche et dit:

--Crois-tu que tu m’aurais aimée autre que je ne suis? Tu m’aurais eue

le premier, bel avantage! et tu m’aurais quittée bien vite!

Ils sortirent. La nuit était froide; il gelait fortement. Ils montèrent

dans un traîneau et, abrités derrière l’énorme cocher à la touloupe

rembourrée, prirent à grande allure la direction de Moscou. Ariane se

serrait contre Constantin.

--Je crois que je suis un peu grise, dit-elle. L’an dernier, j’étais en

province à ce même jour. Nous avons eu un souper et j’ai bu, comme

aujourd’hui, trop de champagne. Mais tu n’étais pas là pour me

surveiller...

Les poings de Constantin se crispèrent. Une fois encore, il se sentit

possédé d’une maladive envie d’apprendre ce qu’Ariane avait à lui

révéler. Il se pencha vers sa maîtresse et lui dit avec douceur:

--Le champagne excuse beaucoup de choses. Si ton histoire est amusante,

raconte-la-moi.

--Non, je ne te dirai rien, répondit-elle. Tu ne me comprends pas. Et tu

es d’une affreuse sévérité envers moi.

Sans échanger un mot de plus, ils arrivèrent à l’hôtel. Constantin

avait, de nouveau, les nerfs à vif.

Tandis qu’ils buvaient du thé, il prit Ariane sur ses genoux. Il

commença à la déshabiller, la caressa, plaisantant et riant. Puis

revenant à son idée fixe, il dit:

--Confesse-toi, petit monstre. Tu te racontes avec un art incomparable.

--Il y a des moments, dit la jeune fille, où je pense que je suis

folle... La folie n’est pas ce qu’on raconte. Un fou est persuadé qu’il

y a une logique exacte dans ce qu’il dit et ce qu’il fait. Nous ne

connaissons pas les causes cachées qui le poussent. Nous ne voyons que

les actes et les déclarons désordonnés; pourtant ils obéissent, eux

aussi, à une logique intime, peut-être plus parfaite, autre en tous les

cas, et que nous ne pouvons juger...

--Oh! la petite philosophe, fit Constantin en badinant. Mais il se

sentait semblable à la victime qui attend le coup du sacrificateur.

Ariane, jeune fille russe · 第 8 / 11 段