avait renoncé à habiter avec son oncle et sa tante. Elle logeait chez
une brave femme qui, dans un appartement moderne, lui louait une chambre
bien meublée où elle pouvait recevoir ses amis et organiser ces réunions
de jeunes gens et de jeunes filles dont les étudiants des deux sexes
sont si friands en Russie. On s’y livre aux délices d’éperdues
discussions idéologiques qui se prolongent fort avant dans la nuit; on y
échange autant d’idées que l’on y boit de verres de thé. La finesse et
l’absolu s’y mêlent de la façon la plus paradoxale; et le dogmatisme y
est d’autant plus affirmatif que l’expérience de la vie en est absente.
Et cependant les étudiants courtisent les jeunes filles, comme cela se
passe entre jeunes gens en tous pays et sous toutes latitudes.
Ariane n’avait pas eu d’autres nouvelles de Constantin Michel.
Lorsqu’elle se fut pourvue d’un logement, elle laissa son adresse et son
numéro de téléphone dans une lettre déposée au nom de Constantin à
l’hôtel où il descendait. Mais les semaines avaient passé. Dans un jour
de dépit, elle avait essayé de reprendre sa lettre. Le portier avait
refusé de remettre à cette inconnue la correspondance d’un client
notoire.
«J’en serai quitte, pensait-elle, s’il arrive, pour faire répondre que
je suis absente.»
En cette fin d’après-midi, elle était seule à la maison lorsque la
sonnerie du téléphone se fit entendre. Elle eut le pressentiment que «le
Grand Prince» comme elle l’appelait à la mode d’Olga Dimitrievna était à
l’autre bout du fil. Elle pâlit et décida de ne pas répondre. Mais ses
jambes d’elles-mêmes la portèrent au téléphone. Elle décrocha le cornet
et dit d’une voix nette:
--Allo.
Et, sans demander qui était à l’appareil, une voix mâle à l’autre
extrémité de la ligne cria joyeusement:
--Je suis arrivé... Enfin! Je t’attends sans une minute de retard.
Prends le cheval le plus rapide et donne un pourboire royal.
Elle raccrocha le récepteur, courut à sa glace, arrangea ses cheveux et
allait sortir de l’appartement quand elle se ravisa. Elle rentra dans la
chambre, se précipita à son bureau, ouvrit un tiroir, se mit à chercher
dans le désordre des papiers qui l’emplissaient une feuille sale, la
plia, la glissa dans son réticule et se sauva.
Un quart d’heure plus tard, elle frappait à la porte de Constantin. Elle
avait préparé en chemin une phrase assez méchante, mais lorsqu’elle vit
devant elle «le Grand Prince» qui lui tendait les bras, sa langue la
trahit et elle fut étonnée de s’entendre prononcer les mots que voici:
--Eh bien, monsieur, vous vous faites attendre!
Ils dînèrent tout près l’un de l’autre, chez Constantin. A peine eut-il
le temps de la mettre au courant de ses affaires. Ariane ne l’écoutait
pas. Elle était toute à la joie de se raconter et de décrire la vie
splendide qu’elle avait menée durant l’été dans son royaume du Sud. Elle
en fit passer les éblouissements successifs devant les yeux du Grand
Prince. Dès qu’ils eurent fini de manger, elle fut étonnée de voir
Constantin se préparer à sortir et la prier de s’habiller.
--Nous allons chez toi, dit-il.
--Tu ne peux pas venir chez moi et tu n’y viendras jamais. Qu’y veux-tu
faire?
--Petite sotte, dit Constantin, ne sais-tu pas que je te garde cette
nuit? Mais à l’hôtel, avec les bienheureuses règles de police, il faut
déposer ton passeport. Allons donc le chercher.
Ariane eut un instant d’embarras.
--Par hasard, fit-elle, je l’ai sur moi.
Elle ouvrit son réticule et en sortit la feuille qu’elle avait prise
dans son tiroir.
* * * * *
Ils s’endormaient dans le même lit. Trois mois de séparation les avaient
arrachés l’un à l’autre et jetés dans des civilisations si opposées
qu’ils semblaient avoir habité des planètes différentes. D’où
venaient-ils à l’heure où ils se retrouvaient enfin? Grâce aux vivants
récits d’Ariane, Constantin voyait comme de ses yeux la capitale du Sud
dont elle était la souveraine; il connaissait jusqu’aux particularités
physiques et morales de ceux qui l’avaient entourée. Mais elle-même
restait impénétrable. Quelles forces mystérieuses l’avaient poussée ici
ou là? Qui avait-elle retrouvé dans cette ville qu’il détestait? De quel
air avait-elle abordé ses anciens amis? Quelles connaissances nouvelles
avait-elle nouées? Il ne savait rien.--Et Ariane, de son côté, ne
pouvait imaginer dans quelle atmosphère le Grand Prince avait vécu. Il
avait toujours été sobre de détails sur lui-même. Pourtant elle
n’ignorait pas le regard dont il dévisageait les femmes. Était-il besoin
d’en apprendre davantage?
Ils étaient là, allongés l’un à côté de l’autre, fatigués, à la porte du
sommeil. Mais ils songeaient avec tant d’intensité qu’il semblait à
chacun d’eux que leurs pensées s’extériorisaient et qu’elles allaient
devenir visibles à l’adversaire immobile et voisin. «Se peut-il qu’elle
ne sache pas ce qui se passe en moi?» se disait Constantin. Et Ariane
frémissante pensait: «Dieu garde que je me trahisse et que je le laisse
lire dans mon cœur.»
Ils s’endormirent enfin.
§ XI. LA VIE A DEUX
Leur vie s’organisa d’elle-même sans qu’ils en eussent concerté le plan.
Ariane allait à l’Université dans la journée, Constantin à ses affaires.
Il avait pris un bureau dans le centre de la ville. Ils habitaient
ensemble, mais Ariane gardait sa chambre; elle sauvait ainsi les
apparences, avait une adresse à Moscou, recevait ses amis chez elle. A
l’hôtel, Constantin avait fait choix d’un appartement plus vaste
comprenant trois pièces. Ils continuaient pourtant à partager la même
chambre à coucher et Ariane, de sa propre autorité, en avait fait
enlever un des lits. Celui qui restait n’était pas large, mais «je suis
mince, disait-elle, et ne te gênerai pas». Le salon servait de cabinet à
Constantin, la seconde chambre était arrangée en salle à manger.
Ils se quittaient dans la matinée et se retrouvaient à l’heure du dîner
qu’ils prenaient le plus souvent chez eux. Mais parfois Ariane demandait
à aller dans un des restaurants élégants de Moscou. Là, elle refusait de
dîner en cabinet, comme Constantin l’eut préféré, car il craignait de
l’afficher et de la compromettre. Elle avait de la famille à Moscou et
des relations. Elle appartenait à la bourgeoisie riche et éclairée; elle
avait à peine dix-huit ans. Ne devait-elle pas consentir quelques
sacrifices pour garder sa position sociale? Mais Ariane, avec une
insouciance superbe, dédaignait le bruit qui pouvait s’élever autour de
son aventure. Jamais on ne vit personne plus indifférente à l’opinion
d’autrui. Elle prenait son plaisir où elle le trouvait et laissait les
gens parler. Elle ne tenait à sauver la face que vis-à-vis du petit
nombre d’étudiants et d’étudiantes avec lesquels elle était liée. Pour
ceux-là, elle multipliait les précautions. Grâce à la complicité de sa
logeuse, personne dans son cercle ne soupçonna de longtemps la vie
double qu’elle menait, car ces jeunes gens à court d’argent ne
fréquentaient pas les restaurants à la mode. Lorsqu’on téléphonait à
Ariane, la maîtresse du logis répondait invariablement qu’elle venait de
sortir. Le vendredi soir, elle recevait ses amis chez elle. Constantin,
qui n’avait guère de patience, avait décidé que ces fêtes hebdomadaires
prendraient fin assez tôt pour qu’Ariane réintégrât l’hôtel à une heure
du matin. Il avait imposé cette condition avec la netteté qu’il
apportait en tout et contre laquelle Ariane, quelle que fût
l’indépendance de son caractère, n’osait s’élever. Mais comment, en
Russie, renvoyer de chez soi des amis qui y sont réunis? Ariane en
exposa les difficultés au Grand Prince. Celui-ci répondit que c’était
affaire à elle d’en trouver les moyens, que, rentrant à une heure, ils
ne seraient pas endormis avant deux heures ou deux heures et demie et
qu’il ne changerait pas ses habitudes pour quelques étudiants
noctambules. Et, comme elle insistait trop vivement, il ajouta avec
quelque mauvaise humeur que sa porte serait fermée à l’heure indiquée et
que, si elle la dépassait, elle avait toujours la ressource de dormir
chez elle. Ariane l’écouta en silence et réfléchit. Les manières de
Constantin Michel à son endroit la surprenaient. Elle jugeait haïssable
la façon dont il affectait de la traiter en personne libre et de lui
laisser à chaque fois le choix, tout en exerçant sur elle une tyrannie
sans limites. Elle essayait de se consoler par la pensée que Constantin
tenait à elle plus qu’il ne voulait le laisser paraître. Sinon aurait-il
exigé cette rentrée à heure fixe? Mais pourquoi, de la même haleine, lui
offrait-il de rester chez elle jusqu’au matin? Elle se révoltait en
paroles, mais se soumettait en fait, et se détestait pour sa lâcheté.
Chaque semaine, elle se promettait de prolonger sa réception, d’oublier
l’heure, et de dormir enfin, une fois au moins, dans sa chambre
d’étudiante. Mais, à chaque vendredi, bien avant minuit, elle donnait
des signes de nervosité et regardait à toute minute l’heure que marquait
la montre-bracelet, cadeau du Grand Prince. Le souper était servi à neuf
heures, elle laissait traîner la conversation, arrêtait les jeux, et,
dès avant le milieu de la nuit, trouvait mille prétextes ingénieux pour
congédier ses hôtes.
Elle arrivait les joues roses de froid, les yeux vifs sous son bonnet de
fourrure, l’allure dégingandée, l’air gamin, pleine d’anecdotes
amusantes et de mots spirituels. Avec elle, la jeunesse entrait dans la
chambre où Constantin allongé sur un divan rêvait ou lisait, fumant des
cigarettes. Ils prenaient du thé, causaient encore. Elle racontait la
soirée qu’elle venait de passer. A l’entendre, que n’arrivait-il pas
dans ces réunions du vendredi? La chambre d’Ariane devenait alors le
centre des aventures les plus passionnantes. La vie entière de Moscou y
semblait concentrée. Tout en se déshabillant, elle peignait en quelques
mots les acteurs et en dressait d’inoubliables silhouettes. Et, dans le
lit encore, elle achevait ces surprenantes histoires. Constantin
l’écoutait émerveillé. «La sagesse ne serait-elle pas, se disait-il
parfois, de rester dans sa chambre et d’envoyer cette petite fille
courir le monde, d’où elle vous rapporterait chaque soir les tableaux
les plus colorés et les plus divers? L’objet le plus médiocre, lorsqu’on
le regarde à travers les yeux de cette enfant, irradie de la beauté.»
Peu à peu, Ariane suivit avec moins de régularité les cours de
l’Université. Elle s’attardait le matin au lit. Elle se levait
maintenant vers midi, traînait à sa toilette, et n’était guère prête
avant une heure et demie. Puis il fallait déjeuner. La journée était
presque passée lorsqu’on sortait de table. Elle demandait alors à
accompagner Constantin dans ses courses. Elle le menait jusqu’à la porte
de la maison où il avait affaire. Elle refusait de prendre un traîneau
et sautait autour du Grand Prince comme un jeune chien près de son
maître. Parfois, elle le devançait, se promenant à quelques pas de lui,
faisait mille folies dans la rue, s’arrêtait aux devantures, grimaçait
aux passants, se retournait au passage d’un bel officier, causait avec
un écolier, puis courait rejoindre Constantin, s’accrochait à son bras
et, haussant son visage près du sien, pouffant de rire, se moquait des
hommes et des femmes qu’ils croisaient.
--Tu ressembles à Jupiter Olympien, lui disait-elle, un Jupiter exilé en
Scythie et obligé de se vêtir de fourrures. Je donnerais n’importe quoi
pour voir le maître des dieux glisser sur la neige et prendre un billet
de parterre. Je t’en supplie, fais-moi le plaisir de t’étaler une fois,
tout de ton long, au milieu du Pont des Maréchaux.
Constantin se sentait comme entraîné par un courant impétueux. Au début,
il avait essayé de ramener Ariane à la raison, de l’obliger à continuer
ses cours. Parfois, il se reprochait de briser la carrière de la jeune
fille. A d’autres heures, et plus sage, il se reprochait ses craintes.
Comment vouloir enfermer une nature si riche dans des cadres étroits? Un
jour, elle le quitterait brusquement, sans raison, comme elle l’avait
pris. Elle ferait des folies ou des choses que le monde qualifie de
raisonnables. Quoi qu’il arrivât, elle serait toujours une source
intarissable de vie.
§ XII. SEMPER EADEM
Dans le décor nouveau de leur existence à deux, alors que les liens de
la chair et de l’esprit qui les unissaient l’un à l’autre devenaient,
sans qu’ils les sentissent croître, plus nombreux et plus forts chaque
jour, leur position sentimentale restait la même qu’au début de leur
liaison et le drame latent entre eux se développait et prenait une
intensité tragique.
Ils s’acharnaient, l’un et l’autre, à se prouver qu’ils ne s’aimaient
pas, qu’il n’y avait entre eux qu’une aventure dont le plaisir était le
commencement et la fin.
Ariane exécutait sur ce thème des variations d’une virtuosité sans
pareille. Un jour, elle se mettait à danser de joie au milieu de la
chambre.
--Qu’as-tu? disait Constantin.
--Je suis contente, répondait-elle. Je me sens libre et joyeuse. Tu
sais, il aurait pu m’arriver une catastrophe. J’aurais pu t’aimer!... Je
serais devenue sentimentale (elle levait les yeux au ciel et joignait
les mains); j’aurais poussé des soupirs (elle soupirait à fendre l’âme);
j’aurais perdu ma gaîté; je serais sotte comme l’est ma tante avec son
beau docteur... Je ne pourrais me séparer de toi; je t’attendrais en
gémissant; je ferais la bêtise de t’accabler de déclarations à t’en
donner le dégoût. La jalousie me torturerait. Je te surveillerais; je te
surprendrais à ton bureau. Je voudrais savoir où tu vas, quelles femmes
tu rencontres dans le monde; je te téléphonerais dans les maisons où tu
fréquentes. Enfin, je me couvrirais de ridicule... Peut-être même
pleurerais-je... (elle s’essuyait les yeux.) Me vois-tu les yeux rougis
par les larmes?... Grâce à Dieu, je ne connaîtrai pas ces horreurs. Je
te remercie, Grand Prince, de n’avoir pas cherché à t’emparer de mon
cœur; je ne sais comment t’exprimer ma reconnaissance d’avoir élevé le
plaisir si haut qu’il se suffit à lui-même et d’avoir réussi à le
conserver dans son essence pure. Tu es un véritable artiste. Je
m’incline devant toi. Tu es le Maître!
Et elle s’agenouillait devant lui, abaissant son front jusqu’au tapis
devant ses pieds, puis, se relevant, faisait mille génuflexions
cérémonieuses.
D’autre fois, elle disait:
--Il faut que je te fasse un aveu. Une ou deux fois, j’ai cru être
vaincue. Comme j’ai eu peur!... Comme j’aurais souffert au moment où
nous nous serions quittés!... Quelle bataille je me suis livrée!... Mais
je me suis reprise. Puisque je t’ai résisté si longtemps, la partie est
gagnée. Hourrah!...
Tandis qu’elle développait ces thèmes toujours les mêmes, Constantin
l’écoutait avec attention, pesant chaque parole, attentif aux moindres
nuances, au son de la voix, au ton des phrases, à l’accent des mots.
Était-elle sincère? Essayait-elle de le tromper?... Jamais il ne surprit
une fausse note. Elle paraissait s’exprimer avec une sincérité entière.
Il se bornait à répondre.
--Petite fille, que tu le veuilles ou non, tu m’aimes. Tu rentres dans
le cycle prescrit éternellement à ton sexe: tu es l’esclave.
Suivant les jours, Ariane éclatait de rire, ou haussait l’épaule gauche,
ou se mettait en colère.
Parfois elle lui disait:
--Et toi, m’aimes-tu?
La première fois qu’elle lui posa cette question, Constantin fut
surpris. Mais il se garda de montrer son étonnement. Il se leva du
fauteuil où il était assis, s’approcha de la jeune fille debout devant
lui, la prit dans ses bras et, d’une voix de reproche caressante, lui
dit:
--Mais, mon enfant, tu n’y songes pas. Comment peux-tu penser que j’aime
une petite fille méchante comme toi?
Ariane resta interdite. Que fallait-il croire? Les paroles ironiques ou
la caresse de la voix? Constantin sans cesse lui échappait. Au moment où
elle croyait le tenir, par une volte subite il lui glissait entre les
doigts. Les hommes qu’elle avait connus naguère, qu’étaient-ils auprès
de lui? Des plus fiers d’entre eux elle avait fait en peu de temps des
esclaves soumis à ses moindres caprices. Constantin était un adversaire
digne d’elle et déroutant. Pourquoi affectait-il avec elle le ton de
plaisanterie tendre dont on use avec les enfants?
Elle essaya de le rendre jaloux. Elle lui fit un portrait enchanteur
d’un des étudiants qui assistaient à ses soirées du vendredi. Aucune
femme ne pouvait lui résister. Il était, enfin, éperdument amoureux
d’elle...
--Ce garçon a du goût, dit simplement Constantin.
--L’autre soir, il a essayé de m’embrasser...
--C’est son devoir d’homme.
--Cela te serait indifférent, sans doute?
--Chère petite fille, dit alors Constantin, rien ne te serait plus
facile que de me tromper. Mais à quoi bon? Si tu ne m’aimes pas, que
fais-tu ici? Pourquoi rester auprès de moi? Mais si tu m’aimes--et c’est
l’évidence--quel plaisir goûterais-tu dans les bras d’un autre? Je n’ai
pas vécu avec toi huit mois sans apprendre à te connaître. Tu as eu et
tu auras des affections successives, mais tu es loyale. Il y a dans ton
caractère quelque chose de fier et de rare. Tu me quitteras un jour, tu
ne me tromperas jamais.
A son tour, Ariane écoutait attentivement le discours de son amant,
cherchant à deviner ce qui se cachait sous ses paroles. Le ton n’en
était jamais passionné. Il ne paraissait mêler aucun sentiment à ces
conversations de casuistique amoureuse. S’agissait-il d’elle et de lui?
On en pouvait douter.
Sur un seul point, elle avait prise sur Constantin Michel. Elle l’avait
découvert le cinquième jour de leur liaison et avait, dès lors,
merveilleusement utilisé sa découverte. Le Grand Prince voulait que le
passé d’Ariane restât enseveli sous des voiles. Selon les lois non
écrites qui gouvernent l’empire amoureux, ce sont là choses dont on ne
parle pas. Il y a des illusions nécessaires que toute femme sait
entretenir. Ariane s’obstinait à projeter sur son passé une lumière
crue.
Mais la rudesse avec laquelle Constantin l’arrêtait dès qu’elle abordait
ce sujet défendu l’obligeait maintenant à ruser pour atteindre le
résultat désiré. Son esprit ingénieux lui fournissait mille détours par
lesquels elle arrivait à tourmenter le Grand Prince. Elle avait su lui
raconter sa récente liaison avec l’acteur célèbre du théâtre des Arts.
Sans avoir risqué des précisions dangereuses, elle était certaine qu’il
ne conservait aucun doute sur le caractère des relations qu’elle avait
entretenues avec lui. A intervalles irréguliers, mais fréquents, elle
s’arrangeait pour le faire apparaître devant lui dans la conversation.
Ils parlaient d’art dramatique et soudain le nom de cet ancien amant
surgissait au détour d’une phrase. Elle en expliquait les mérites,
caractérisait son talent, analysait ses rôles préférés, décrivait ses
costumes, ses grimes, la façon dont il entrait en scène, l’allure
magnifique qu’il donnait à certains personnages classiques. Elle n’en
parlait, cela va de soi, que comme une spectatrice d’un acteur. A la
longue, elle voyait un certain pli qu’elle connaissait bien se former
sur le front entre les sourcils de Constantin, et celui-ci finissait par
dire sèchement:
--Les acteurs ne m’intéressent pas. Il n’est pas de sujet de
conversation plus vide.
Ariane alors triomphait en elle-même; mais elle se gardait de laisser
voir qu’elle avait remporté une victoire.
Longtemps elle insista pour qu’ils allassent ensemble applaudir ce héros
dans telle ou telle pièce de son répertoire. Constantin refusait net.
Ariane revint à la charge. Finalement Constantin lui dit un jour:
--Si tu veux aller au théâtre des Arts, je te ferai prendre une place;
si tu veux être accompagnée, invite un de tes amoureux, et je t’en ferai
prendre deux. J’irai ce soir-là dîner chez madame X... qui depuis
longtemps me réclame.
A force de parler de l’acteur elle arriva à le faire vivre dans l’esprit
de Constantin. Il était le «dernier amant» d’Ariane. Elle avait quitté
ses bras pour tomber dans les siens. C’est à lui qu’elle avait raconté
les admirables histoires de sa vie. Il avait su garder cette fille
méprisante trois mois. Quel homme était-ce? Quelles allures avait-il
avec les femmes? Constantin sentait qu’il ne connaîtrait pas
complètement Ariane avant d’avoir vu de ses yeux corporels le
prédécesseur qui, bon gré mal gré, hantait son esprit. Mais il lui
serait impossible d’aller un soir au théâtre des Arts, en compagnie
d’Ariane, s’asseoir devant la scène où, soudain, avec tout le prestige
d’un grand acteur, il apparaîtrait devant eux aux applaudissements des
spectateurs. La jeune fille, par son manège infernal, avait ébranlé ses
nerfs au point qu’il se sentait incapable de supporter une telle
épreuve. Pourtant il fallait voir cet homme. Par ce seul moyen il se
débarrasserait du cauchemar où il vivait. Il surveilla les affiches du
théâtre. Un vendredi il lut sur le programme le nom bien connu et fit
retenir une place, sûr d’avoir la soirée libre, Ariane recevant ses amis
dans sa chambre d’étudiante.
Il dîna de bonne heure, seul, irrité contre Ariane et contre lui-même,
puis s’achemina à pied vers le théâtre. Il marchait vivement, absorbé
dans ses pensées, insensible au froid de trente degrés qui lui piquait
la figure. Arrivé dans le vestibule, il ouvrit sa pelisse et prit le
billet. Soudain il eut un sursaut. Il déchira le coupon, en jeta les
morceaux à terre et, sortant dans la rue, appela un traîneau... Il
constata avec surprise qu’il était en sueur. Il respirait à grands
coups.
--J’ai évité une belle lâcheté, se dit-il à voix haute.
§ XIII. L’AMIE
Il jeta une adresse au cocher et le traîneau fila sur la neige durcie.