Dès les premiers jours de septembre, Ariane était rentrée à Moscou. Elle

avait renoncé à habiter avec son oncle et sa tante. Elle logeait chez

une brave femme qui, dans un appartement moderne, lui louait une chambre

bien meublée où elle pouvait recevoir ses amis et organiser ces réunions

de jeunes gens et de jeunes filles dont les étudiants des deux sexes

sont si friands en Russie. On s’y livre aux délices d’éperdues

discussions idéologiques qui se prolongent fort avant dans la nuit; on y

échange autant d’idées que l’on y boit de verres de thé. La finesse et

l’absolu s’y mêlent de la façon la plus paradoxale; et le dogmatisme y

est d’autant plus affirmatif que l’expérience de la vie en est absente.

Et cependant les étudiants courtisent les jeunes filles, comme cela se

passe entre jeunes gens en tous pays et sous toutes latitudes.

Ariane n’avait pas eu d’autres nouvelles de Constantin Michel.

Lorsqu’elle se fut pourvue d’un logement, elle laissa son adresse et son

numéro de téléphone dans une lettre déposée au nom de Constantin à

l’hôtel où il descendait. Mais les semaines avaient passé. Dans un jour

de dépit, elle avait essayé de reprendre sa lettre. Le portier avait

refusé de remettre à cette inconnue la correspondance d’un client

notoire.

«J’en serai quitte, pensait-elle, s’il arrive, pour faire répondre que

je suis absente.»

En cette fin d’après-midi, elle était seule à la maison lorsque la

sonnerie du téléphone se fit entendre. Elle eut le pressentiment que «le

Grand Prince» comme elle l’appelait à la mode d’Olga Dimitrievna était à

l’autre bout du fil. Elle pâlit et décida de ne pas répondre. Mais ses

jambes d’elles-mêmes la portèrent au téléphone. Elle décrocha le cornet

et dit d’une voix nette:

--Allo.

Et, sans demander qui était à l’appareil, une voix mâle à l’autre

extrémité de la ligne cria joyeusement:

--Je suis arrivé... Enfin! Je t’attends sans une minute de retard.

Prends le cheval le plus rapide et donne un pourboire royal.

Elle raccrocha le récepteur, courut à sa glace, arrangea ses cheveux et

allait sortir de l’appartement quand elle se ravisa. Elle rentra dans la

chambre, se précipita à son bureau, ouvrit un tiroir, se mit à chercher

dans le désordre des papiers qui l’emplissaient une feuille sale, la

plia, la glissa dans son réticule et se sauva.

Un quart d’heure plus tard, elle frappait à la porte de Constantin. Elle

avait préparé en chemin une phrase assez méchante, mais lorsqu’elle vit

devant elle «le Grand Prince» qui lui tendait les bras, sa langue la

trahit et elle fut étonnée de s’entendre prononcer les mots que voici:

--Eh bien, monsieur, vous vous faites attendre!

Ils dînèrent tout près l’un de l’autre, chez Constantin. A peine eut-il

le temps de la mettre au courant de ses affaires. Ariane ne l’écoutait

pas. Elle était toute à la joie de se raconter et de décrire la vie

splendide qu’elle avait menée durant l’été dans son royaume du Sud. Elle

en fit passer les éblouissements successifs devant les yeux du Grand

Prince. Dès qu’ils eurent fini de manger, elle fut étonnée de voir

Constantin se préparer à sortir et la prier de s’habiller.

--Nous allons chez toi, dit-il.

--Tu ne peux pas venir chez moi et tu n’y viendras jamais. Qu’y veux-tu

faire?

--Petite sotte, dit Constantin, ne sais-tu pas que je te garde cette

nuit? Mais à l’hôtel, avec les bienheureuses règles de police, il faut

déposer ton passeport. Allons donc le chercher.

Ariane eut un instant d’embarras.

--Par hasard, fit-elle, je l’ai sur moi.

Elle ouvrit son réticule et en sortit la feuille qu’elle avait prise

dans son tiroir.

* * * * *

Ils s’endormaient dans le même lit. Trois mois de séparation les avaient

arrachés l’un à l’autre et jetés dans des civilisations si opposées

qu’ils semblaient avoir habité des planètes différentes. D’où

venaient-ils à l’heure où ils se retrouvaient enfin? Grâce aux vivants

récits d’Ariane, Constantin voyait comme de ses yeux la capitale du Sud

dont elle était la souveraine; il connaissait jusqu’aux particularités

physiques et morales de ceux qui l’avaient entourée. Mais elle-même

restait impénétrable. Quelles forces mystérieuses l’avaient poussée ici

ou là? Qui avait-elle retrouvé dans cette ville qu’il détestait? De quel

air avait-elle abordé ses anciens amis? Quelles connaissances nouvelles

avait-elle nouées? Il ne savait rien.--Et Ariane, de son côté, ne

pouvait imaginer dans quelle atmosphère le Grand Prince avait vécu. Il

avait toujours été sobre de détails sur lui-même. Pourtant elle

n’ignorait pas le regard dont il dévisageait les femmes. Était-il besoin

d’en apprendre davantage?

Ils étaient là, allongés l’un à côté de l’autre, fatigués, à la porte du

sommeil. Mais ils songeaient avec tant d’intensité qu’il semblait à

chacun d’eux que leurs pensées s’extériorisaient et qu’elles allaient

devenir visibles à l’adversaire immobile et voisin. «Se peut-il qu’elle

ne sache pas ce qui se passe en moi?» se disait Constantin. Et Ariane

frémissante pensait: «Dieu garde que je me trahisse et que je le laisse

lire dans mon cœur.»

Ils s’endormirent enfin.

§ XI. LA VIE A DEUX

Leur vie s’organisa d’elle-même sans qu’ils en eussent concerté le plan.

Ariane allait à l’Université dans la journée, Constantin à ses affaires.

Il avait pris un bureau dans le centre de la ville. Ils habitaient

ensemble, mais Ariane gardait sa chambre; elle sauvait ainsi les

apparences, avait une adresse à Moscou, recevait ses amis chez elle. A

l’hôtel, Constantin avait fait choix d’un appartement plus vaste

comprenant trois pièces. Ils continuaient pourtant à partager la même

chambre à coucher et Ariane, de sa propre autorité, en avait fait

enlever un des lits. Celui qui restait n’était pas large, mais «je suis

mince, disait-elle, et ne te gênerai pas». Le salon servait de cabinet à

Constantin, la seconde chambre était arrangée en salle à manger.

Ils se quittaient dans la matinée et se retrouvaient à l’heure du dîner

qu’ils prenaient le plus souvent chez eux. Mais parfois Ariane demandait

à aller dans un des restaurants élégants de Moscou. Là, elle refusait de

dîner en cabinet, comme Constantin l’eut préféré, car il craignait de

l’afficher et de la compromettre. Elle avait de la famille à Moscou et

des relations. Elle appartenait à la bourgeoisie riche et éclairée; elle

avait à peine dix-huit ans. Ne devait-elle pas consentir quelques

sacrifices pour garder sa position sociale? Mais Ariane, avec une

insouciance superbe, dédaignait le bruit qui pouvait s’élever autour de

son aventure. Jamais on ne vit personne plus indifférente à l’opinion

d’autrui. Elle prenait son plaisir où elle le trouvait et laissait les

gens parler. Elle ne tenait à sauver la face que vis-à-vis du petit

nombre d’étudiants et d’étudiantes avec lesquels elle était liée. Pour

ceux-là, elle multipliait les précautions. Grâce à la complicité de sa

logeuse, personne dans son cercle ne soupçonna de longtemps la vie

double qu’elle menait, car ces jeunes gens à court d’argent ne

fréquentaient pas les restaurants à la mode. Lorsqu’on téléphonait à

Ariane, la maîtresse du logis répondait invariablement qu’elle venait de

sortir. Le vendredi soir, elle recevait ses amis chez elle. Constantin,

qui n’avait guère de patience, avait décidé que ces fêtes hebdomadaires

prendraient fin assez tôt pour qu’Ariane réintégrât l’hôtel à une heure

du matin. Il avait imposé cette condition avec la netteté qu’il

apportait en tout et contre laquelle Ariane, quelle que fût

l’indépendance de son caractère, n’osait s’élever. Mais comment, en

Russie, renvoyer de chez soi des amis qui y sont réunis? Ariane en

exposa les difficultés au Grand Prince. Celui-ci répondit que c’était

affaire à elle d’en trouver les moyens, que, rentrant à une heure, ils

ne seraient pas endormis avant deux heures ou deux heures et demie et

qu’il ne changerait pas ses habitudes pour quelques étudiants

noctambules. Et, comme elle insistait trop vivement, il ajouta avec

quelque mauvaise humeur que sa porte serait fermée à l’heure indiquée et

que, si elle la dépassait, elle avait toujours la ressource de dormir

chez elle. Ariane l’écouta en silence et réfléchit. Les manières de

Constantin Michel à son endroit la surprenaient. Elle jugeait haïssable

la façon dont il affectait de la traiter en personne libre et de lui

laisser à chaque fois le choix, tout en exerçant sur elle une tyrannie

sans limites. Elle essayait de se consoler par la pensée que Constantin

tenait à elle plus qu’il ne voulait le laisser paraître. Sinon aurait-il

exigé cette rentrée à heure fixe? Mais pourquoi, de la même haleine, lui

offrait-il de rester chez elle jusqu’au matin? Elle se révoltait en

paroles, mais se soumettait en fait, et se détestait pour sa lâcheté.

Chaque semaine, elle se promettait de prolonger sa réception, d’oublier

l’heure, et de dormir enfin, une fois au moins, dans sa chambre

d’étudiante. Mais, à chaque vendredi, bien avant minuit, elle donnait

des signes de nervosité et regardait à toute minute l’heure que marquait

la montre-bracelet, cadeau du Grand Prince. Le souper était servi à neuf

heures, elle laissait traîner la conversation, arrêtait les jeux, et,

dès avant le milieu de la nuit, trouvait mille prétextes ingénieux pour

congédier ses hôtes.

Elle arrivait les joues roses de froid, les yeux vifs sous son bonnet de

fourrure, l’allure dégingandée, l’air gamin, pleine d’anecdotes

amusantes et de mots spirituels. Avec elle, la jeunesse entrait dans la

chambre où Constantin allongé sur un divan rêvait ou lisait, fumant des

cigarettes. Ils prenaient du thé, causaient encore. Elle racontait la

soirée qu’elle venait de passer. A l’entendre, que n’arrivait-il pas

dans ces réunions du vendredi? La chambre d’Ariane devenait alors le

centre des aventures les plus passionnantes. La vie entière de Moscou y

semblait concentrée. Tout en se déshabillant, elle peignait en quelques

mots les acteurs et en dressait d’inoubliables silhouettes. Et, dans le

lit encore, elle achevait ces surprenantes histoires. Constantin

l’écoutait émerveillé. «La sagesse ne serait-elle pas, se disait-il

parfois, de rester dans sa chambre et d’envoyer cette petite fille

courir le monde, d’où elle vous rapporterait chaque soir les tableaux

les plus colorés et les plus divers? L’objet le plus médiocre, lorsqu’on

le regarde à travers les yeux de cette enfant, irradie de la beauté.»

Peu à peu, Ariane suivit avec moins de régularité les cours de

l’Université. Elle s’attardait le matin au lit. Elle se levait

maintenant vers midi, traînait à sa toilette, et n’était guère prête

avant une heure et demie. Puis il fallait déjeuner. La journée était

presque passée lorsqu’on sortait de table. Elle demandait alors à

accompagner Constantin dans ses courses. Elle le menait jusqu’à la porte

de la maison où il avait affaire. Elle refusait de prendre un traîneau

et sautait autour du Grand Prince comme un jeune chien près de son

maître. Parfois, elle le devançait, se promenant à quelques pas de lui,

faisait mille folies dans la rue, s’arrêtait aux devantures, grimaçait

aux passants, se retournait au passage d’un bel officier, causait avec

un écolier, puis courait rejoindre Constantin, s’accrochait à son bras

et, haussant son visage près du sien, pouffant de rire, se moquait des

hommes et des femmes qu’ils croisaient.

--Tu ressembles à Jupiter Olympien, lui disait-elle, un Jupiter exilé en

Scythie et obligé de se vêtir de fourrures. Je donnerais n’importe quoi

pour voir le maître des dieux glisser sur la neige et prendre un billet

de parterre. Je t’en supplie, fais-moi le plaisir de t’étaler une fois,

tout de ton long, au milieu du Pont des Maréchaux.

Constantin se sentait comme entraîné par un courant impétueux. Au début,

il avait essayé de ramener Ariane à la raison, de l’obliger à continuer

ses cours. Parfois, il se reprochait de briser la carrière de la jeune

fille. A d’autres heures, et plus sage, il se reprochait ses craintes.

Comment vouloir enfermer une nature si riche dans des cadres étroits? Un

jour, elle le quitterait brusquement, sans raison, comme elle l’avait

pris. Elle ferait des folies ou des choses que le monde qualifie de

raisonnables. Quoi qu’il arrivât, elle serait toujours une source

intarissable de vie.

§ XII. SEMPER EADEM

Dans le décor nouveau de leur existence à deux, alors que les liens de

la chair et de l’esprit qui les unissaient l’un à l’autre devenaient,

sans qu’ils les sentissent croître, plus nombreux et plus forts chaque

jour, leur position sentimentale restait la même qu’au début de leur

liaison et le drame latent entre eux se développait et prenait une

intensité tragique.

Ils s’acharnaient, l’un et l’autre, à se prouver qu’ils ne s’aimaient

pas, qu’il n’y avait entre eux qu’une aventure dont le plaisir était le

commencement et la fin.

Ariane exécutait sur ce thème des variations d’une virtuosité sans

pareille. Un jour, elle se mettait à danser de joie au milieu de la

chambre.

--Qu’as-tu? disait Constantin.

--Je suis contente, répondait-elle. Je me sens libre et joyeuse. Tu

sais, il aurait pu m’arriver une catastrophe. J’aurais pu t’aimer!... Je

serais devenue sentimentale (elle levait les yeux au ciel et joignait

les mains); j’aurais poussé des soupirs (elle soupirait à fendre l’âme);

j’aurais perdu ma gaîté; je serais sotte comme l’est ma tante avec son

beau docteur... Je ne pourrais me séparer de toi; je t’attendrais en

gémissant; je ferais la bêtise de t’accabler de déclarations à t’en

donner le dégoût. La jalousie me torturerait. Je te surveillerais; je te

surprendrais à ton bureau. Je voudrais savoir où tu vas, quelles femmes

tu rencontres dans le monde; je te téléphonerais dans les maisons où tu

fréquentes. Enfin, je me couvrirais de ridicule... Peut-être même

pleurerais-je... (elle s’essuyait les yeux.) Me vois-tu les yeux rougis

par les larmes?... Grâce à Dieu, je ne connaîtrai pas ces horreurs. Je

te remercie, Grand Prince, de n’avoir pas cherché à t’emparer de mon

cœur; je ne sais comment t’exprimer ma reconnaissance d’avoir élevé le

plaisir si haut qu’il se suffit à lui-même et d’avoir réussi à le

conserver dans son essence pure. Tu es un véritable artiste. Je

m’incline devant toi. Tu es le Maître!

Et elle s’agenouillait devant lui, abaissant son front jusqu’au tapis

devant ses pieds, puis, se relevant, faisait mille génuflexions

cérémonieuses.

D’autre fois, elle disait:

--Il faut que je te fasse un aveu. Une ou deux fois, j’ai cru être

vaincue. Comme j’ai eu peur!... Comme j’aurais souffert au moment où

nous nous serions quittés!... Quelle bataille je me suis livrée!... Mais

je me suis reprise. Puisque je t’ai résisté si longtemps, la partie est

gagnée. Hourrah!...

Tandis qu’elle développait ces thèmes toujours les mêmes, Constantin

l’écoutait avec attention, pesant chaque parole, attentif aux moindres

nuances, au son de la voix, au ton des phrases, à l’accent des mots.

Était-elle sincère? Essayait-elle de le tromper?... Jamais il ne surprit

une fausse note. Elle paraissait s’exprimer avec une sincérité entière.

Il se bornait à répondre.

--Petite fille, que tu le veuilles ou non, tu m’aimes. Tu rentres dans

le cycle prescrit éternellement à ton sexe: tu es l’esclave.

Suivant les jours, Ariane éclatait de rire, ou haussait l’épaule gauche,

ou se mettait en colère.

Parfois elle lui disait:

--Et toi, m’aimes-tu?

La première fois qu’elle lui posa cette question, Constantin fut

surpris. Mais il se garda de montrer son étonnement. Il se leva du

fauteuil où il était assis, s’approcha de la jeune fille debout devant

lui, la prit dans ses bras et, d’une voix de reproche caressante, lui

dit:

--Mais, mon enfant, tu n’y songes pas. Comment peux-tu penser que j’aime

une petite fille méchante comme toi?

Ariane resta interdite. Que fallait-il croire? Les paroles ironiques ou

la caresse de la voix? Constantin sans cesse lui échappait. Au moment où

elle croyait le tenir, par une volte subite il lui glissait entre les

doigts. Les hommes qu’elle avait connus naguère, qu’étaient-ils auprès

de lui? Des plus fiers d’entre eux elle avait fait en peu de temps des

esclaves soumis à ses moindres caprices. Constantin était un adversaire

digne d’elle et déroutant. Pourquoi affectait-il avec elle le ton de

plaisanterie tendre dont on use avec les enfants?

Elle essaya de le rendre jaloux. Elle lui fit un portrait enchanteur

d’un des étudiants qui assistaient à ses soirées du vendredi. Aucune

femme ne pouvait lui résister. Il était, enfin, éperdument amoureux

d’elle...

--Ce garçon a du goût, dit simplement Constantin.

--L’autre soir, il a essayé de m’embrasser...

--C’est son devoir d’homme.

--Cela te serait indifférent, sans doute?

--Chère petite fille, dit alors Constantin, rien ne te serait plus

facile que de me tromper. Mais à quoi bon? Si tu ne m’aimes pas, que

fais-tu ici? Pourquoi rester auprès de moi? Mais si tu m’aimes--et c’est

l’évidence--quel plaisir goûterais-tu dans les bras d’un autre? Je n’ai

pas vécu avec toi huit mois sans apprendre à te connaître. Tu as eu et

tu auras des affections successives, mais tu es loyale. Il y a dans ton

caractère quelque chose de fier et de rare. Tu me quitteras un jour, tu

ne me tromperas jamais.

A son tour, Ariane écoutait attentivement le discours de son amant,

cherchant à deviner ce qui se cachait sous ses paroles. Le ton n’en

était jamais passionné. Il ne paraissait mêler aucun sentiment à ces

conversations de casuistique amoureuse. S’agissait-il d’elle et de lui?

On en pouvait douter.

Sur un seul point, elle avait prise sur Constantin Michel. Elle l’avait

découvert le cinquième jour de leur liaison et avait, dès lors,

merveilleusement utilisé sa découverte. Le Grand Prince voulait que le

passé d’Ariane restât enseveli sous des voiles. Selon les lois non

écrites qui gouvernent l’empire amoureux, ce sont là choses dont on ne

parle pas. Il y a des illusions nécessaires que toute femme sait

entretenir. Ariane s’obstinait à projeter sur son passé une lumière

crue.

Mais la rudesse avec laquelle Constantin l’arrêtait dès qu’elle abordait

ce sujet défendu l’obligeait maintenant à ruser pour atteindre le

résultat désiré. Son esprit ingénieux lui fournissait mille détours par

lesquels elle arrivait à tourmenter le Grand Prince. Elle avait su lui

raconter sa récente liaison avec l’acteur célèbre du théâtre des Arts.

Sans avoir risqué des précisions dangereuses, elle était certaine qu’il

ne conservait aucun doute sur le caractère des relations qu’elle avait

entretenues avec lui. A intervalles irréguliers, mais fréquents, elle

s’arrangeait pour le faire apparaître devant lui dans la conversation.

Ils parlaient d’art dramatique et soudain le nom de cet ancien amant

surgissait au détour d’une phrase. Elle en expliquait les mérites,

caractérisait son talent, analysait ses rôles préférés, décrivait ses

costumes, ses grimes, la façon dont il entrait en scène, l’allure

magnifique qu’il donnait à certains personnages classiques. Elle n’en

parlait, cela va de soi, que comme une spectatrice d’un acteur. A la

longue, elle voyait un certain pli qu’elle connaissait bien se former

sur le front entre les sourcils de Constantin, et celui-ci finissait par

dire sèchement:

--Les acteurs ne m’intéressent pas. Il n’est pas de sujet de

conversation plus vide.

Ariane alors triomphait en elle-même; mais elle se gardait de laisser

voir qu’elle avait remporté une victoire.

Longtemps elle insista pour qu’ils allassent ensemble applaudir ce héros

dans telle ou telle pièce de son répertoire. Constantin refusait net.

Ariane revint à la charge. Finalement Constantin lui dit un jour:

--Si tu veux aller au théâtre des Arts, je te ferai prendre une place;

si tu veux être accompagnée, invite un de tes amoureux, et je t’en ferai

prendre deux. J’irai ce soir-là dîner chez madame X... qui depuis

longtemps me réclame.

A force de parler de l’acteur elle arriva à le faire vivre dans l’esprit

de Constantin. Il était le «dernier amant» d’Ariane. Elle avait quitté

ses bras pour tomber dans les siens. C’est à lui qu’elle avait raconté

les admirables histoires de sa vie. Il avait su garder cette fille

méprisante trois mois. Quel homme était-ce? Quelles allures avait-il

avec les femmes? Constantin sentait qu’il ne connaîtrait pas

complètement Ariane avant d’avoir vu de ses yeux corporels le

prédécesseur qui, bon gré mal gré, hantait son esprit. Mais il lui

serait impossible d’aller un soir au théâtre des Arts, en compagnie

d’Ariane, s’asseoir devant la scène où, soudain, avec tout le prestige

d’un grand acteur, il apparaîtrait devant eux aux applaudissements des

spectateurs. La jeune fille, par son manège infernal, avait ébranlé ses

nerfs au point qu’il se sentait incapable de supporter une telle

épreuve. Pourtant il fallait voir cet homme. Par ce seul moyen il se

débarrasserait du cauchemar où il vivait. Il surveilla les affiches du

théâtre. Un vendredi il lut sur le programme le nom bien connu et fit

retenir une place, sûr d’avoir la soirée libre, Ariane recevant ses amis

dans sa chambre d’étudiante.

Il dîna de bonne heure, seul, irrité contre Ariane et contre lui-même,

puis s’achemina à pied vers le théâtre. Il marchait vivement, absorbé

dans ses pensées, insensible au froid de trente degrés qui lui piquait

la figure. Arrivé dans le vestibule, il ouvrit sa pelisse et prit le

billet. Soudain il eut un sursaut. Il déchira le coupon, en jeta les

morceaux à terre et, sortant dans la rue, appela un traîneau... Il

constata avec surprise qu’il était en sueur. Il respirait à grands

coups.

--J’ai évité une belle lâcheté, se dit-il à voix haute.

§ XIII. L’AMIE

Il jeta une adresse au cocher et le traîneau fila sur la neige durcie.

Ariane, jeune fille russe · 第 7 / 11 段