Ils étaient seuls, étendus sur une petite plage de sable roux et chaud

au ras de la mer. A droite, à gauche et derrière eux, des rochers tout

proches, déchiquetés, rouges; à leurs pieds les vagues molles venaient

mourir avec le bruit d’une étoffe qu’on déchire. Dans le ciel pur,

quelques petits nuages chargés de lumière restaient immobiles, comme

accrochés dans l’azur. Ainsi que l’avait promis Constantin Michel, ils

vivaient comme des dieux et, nus au bord des flots sous le soleil qui

baignait leurs corps allongés, respiraient sans parler l’air marin. Il y

avait plus de huit jours qu’ils étaient près d’Yalta, dans une intimité

de chaque minute. Ils habitaient la maison qu’un peintre ami de

Constantin lui avait cédée, une petite maison aux murs blancs, au toit

rouge, perdue dans les rochers, non loin de la route qui va d’Yalta à

Aloutcha. La maison ne comprenait que deux pièces; l’une, la plus

grande, donnait au midi sur la mer par trois fenêtres, avait des murs

crépis à la chaux, sur lesquels étaient tendues quelques étoffes

orientales; et des divans revêtus de tapis persans étaient disposés le

long des parois; elle servait de salon et de salle à manger;--l’autre,

la chambre à coucher, plus petite, mais spacieuse encore, regardait, au

couchant, un étrange paysage de cactus, de plantes grasses, de fleurs,

de rochers et de pins. Sur le derrière de la maison, la cuisine et la

chambre de la bonne qui préparait leurs repas. C’était une fille de sang

tatar, aux cheveux noirs, aux beaux pieds nus, qui glissait doucement

dans la maison sans qu’on l’entendît.

Ariane avait fait le tour du logis que Constantin avait choisi pour leur

vie à deux, à la façon d’un chat qui inspecte une demeure nouvelle, puis

avait disparu dans la cuisine où elle eut un long entretien avec la

Tatare. Constantin l’avait chargée de diriger la maison, non sans

craindre que le ménage ne fût tenu de façon fantaisiste. Il se trompait.

Ariane se révéla maîtresse de maison accomplie. Non seulement les repas

étaient servis à heure fixe, mais la chère était excellente et variée.

Ariane ne dédaignait pas de donner des recettes à la Tatare,--des

recettes venues de la cuisinière renommée de Varvara Petrovna--et en

surveillait l’exécution. Il y eut tel chaud-froid de poisson au caviar

devant lequel Constantin s’extasia et un coulibiak dont on parla

longtemps. La jeune fille prenait au sérieux ses devoirs nouveaux et, à

table, se réjouissait à voir Constantin faire honneur au menu.

Leur vie coulait monotone, mais exquise. Ils se réveillaient tard dans

la chambre claire. Ariane frappait dans ses mains. Au bruit, la Tatare

aux pieds nus, souriante et silencieuse, arrivait, portant un plateau

chargé de chocolat, de thé, de crème, de pain frais, de beurre et de

confitures. Ils déjeunaient, côte à côte, de grand appétit et tardaient

à se lever. Vers onze heures, pourtant, ils quittaient le grand lit

tiède et gagnaient la petite plage voisine. Là, ils s’ébattaient en

pleine lumière, jouaient comme des enfants dans les rochers, entraient

dans l’eau presque tiède, en ressortaient pour y retourner encore, puis

venaient s’étendre nus sur le sable chaud. Ariane alors détachait ses

longs cheveux. Ils restaient immobiles sous le soleil brûlant, les

paupières closes. Il semblait que les rayons pénétrassent jusqu’au

centre de leur être. C’était, sous la peau, comme le crépitement de

millions de petites étincelles électriques. La vie universelle

paraissait couler en eux. Ils étaient les frères des rochers, du sable

et des fleurs qui les entouraient. Le vent salin caressait leurs corps

et passait entre leurs doigts de pied libres. C’était un long

engourdissement exquis; ils ne parlaient pas. A peine se sentaient-ils

vivre.

Vers une heure, alors que le soleil tombait d’aplomb sur eux, ils

rentraient comme ivres dans la salle fraîche et déjeunaient de grand

appétit. Puis c’était une longue sieste pendant les heures chaudes. Au

premier jour, Constantin s’était étendu sur un divan. Ariane reposait

sur le lit et, le second jour, à sa grande surprise, l’appela. Lisant,

fumant et dormant, ils reposaient ainsi près l’un de l’autre, à peine

vêtus, et à cinq heures prenaient le thé. Il fallait s’habiller enfin.

Ariane soupirait, mais se coiffait et passait une robe légère comme

toile d’araignée.

Au crépuscule, ils sortaient de leur domaine et marchaient sur la route

d’Yalta. Souvent, ils allaient jusqu’à la ville, voisine de quelques

verstes, traversant les riches vergers et les jardins de fleurs qui

bordent le rivage. Là, une fois la nuit venue, ils soupaient sur la

terrasse d’un hôtel dominant la mer. Au-dessous d’eux des bateaux se

balançaient dans le port qu’éclairaient de grands globes électriques.

Des musiques lointaines passaient dans l’air embaumé. Les gens

regardaient avec envie ce couple dont le bonheur éclatait comme un défi.

Ils regagnaient enfin leur villa. Le long de la route, les lucioles

piquaient les buissons odorants de leurs pointes de feu qui voltigeaient

de branche en branche, s’éteignant pour se rallumer plus loin, faisant à

leur promenade nocturne un décor passionné où l’amour à chaque pas

brûlait en flammes brèves et vives. Chez eux, ils trouvaient le samovar

sur la table et, se déshabillant et s’embrassant, restaient à causer

tard dans la nuit.

La réserve extérieure qu’Ariane avait toujours gardée avait disparu dans

l’intimité de la vie à deux. Maintenant, elle tutoyait son amant qui lui

avait fait remarquer que pour une fille de son naturel le «vous»

manquait de simplicité. Elle était dans les bras de Constantin une

maîtresse tendre et passionnée, avec quelque chose de raffiné et

d’éperdu dans les caresses qu’elle lui prodiguait.

Mais il sentait qu’intérieurement elle n’avait changé en rien. Elle

restait ironique, spirituelle, d’une liberté d’esprit qui allait

jusqu’au cynisme le plus étalé. La seule idée qu’il pouvait être

question d’amour entre eux l’aurait fait éclater d’un rire insolent et

juvénile. L’amour, c’est les rêves blancs d’une jeune fille innocente.

Les sages en cherchent dans le physique les seules réalités, et les

plaisirs extrêmes de la sensualité n’ont nul besoin de se compliquer

d’une maladie sentimentale propre à rendre stupides les gens les plus

intelligents.

Elle remerciait donc son amant d’avoir su lui organiser de façon

merveilleuse une existence qui satisfaisait ses sens et lui laissait le

cœur et le cerveau libres.

Elle avait eu la délicatesse, pendant leur première semaine au bord de

la mer, de ne pas rappeler ses expériences antérieures. Tout ce qu’elle

disait sur l’amour, elle avait le soin de le généraliser. Ce trésor de

sagesse matérialiste dans la bouche d’Ariane faisait un étrange

contraste avec la jeunesse éclatante de ses dix-huit ans et Constantin

Michel ne cessait de s’en étonner.

Ils étaient arrivés ainsi, un jour entraînant l’autre dans une suite

continue et passionnée, au dix juin, date à laquelle Ariane devait être

chez elle. Une fois pourtant Ariane avait fait allusion à la nécessité

d’être exacte à un rendez-vous sur lequel elle ne s’expliquait pas

autrement. En vain Constantin dont la curiosité était éveillée et qui

croyait tout savoir de sa maîtresse avait essayé de la pousser sur ce

point. Elle avait répondu en termes vagues et volontairement équivoques;

il s’agissait d’un engagement d’honneur auquel elle ne pouvait faillir.

A certains mots, il put comprendre que des questions d’argent y étaient

mêlées. Lorsqu’elle en parlait, elle devenait soucieuse, irritable et

finalement pria Constantin d’éviter ce sujet qui lui était pénible. Il

se tut, mais il sentit qu’il y avait là quelque chose d’obscur dont il

aurait donné beaucoup pour pénétrer le mystère angoissant. Une semaine

encore passa. Ariane regardait plus souvent le calendrier et son humeur

se modifiait.

Un soir, comme ils soupaient sur la terrasse d’un hôtel d’Yalta, elle

parla de leur séparation prochaine et, cette fois-ci, définitive.

--Tu recommenceras à courir le monde et les femmes, et moi, l’automne

prochain, je reprendrai à Moscou les cours de l’Université. Je pense

aller en Europe après le premier semestre, à Paris et à Londres.

--Alors nous nous rencontrerons là-bas, dit Constantin joyeusement. Tu

verras quelle belle vie je t’arrangerai.

--Je ne te reverrai jamais, fit-elle, sans élever la voix. A quoi bon?

Les plats réchauffés ne valent rien. Nous avons vécu fort bien ensemble;

restons-en là. Et puis, continua-t-elle avec un charmant sourire à

l’adresse de Constantin, j’ai eu la chance de ne pas m’attacher à toi.

Je courais de grands risques, car tu es dangereux. J’ai su les éviter.

Vois-tu que je me mette à t’aimer? Veux-tu que je souffre de ton

absence?

--Oui, dit Constantin simplement, je le veux.

--Eh bien, je ne le veux pas. J’ai ma jeunesse devant moi. Ne crois pas

que je te la sacrifie. Tu m’auras vite oubliée. Une petite fille, comme

tu dis, cela compte-t-il dans une liste longue? Grâce à Dieu, tout s’est

passé entre nous comme il était convenu. Nous n’allons pas entamer un

autre morceau pour lequel nous ne sommes faits ni l’un ni l’autre. Avoue

que tu ne me vois pas en amante éplorée. Est-ce un rôle pour moi? Nous

nous dirons adieu dans quelques jours...

Constantin sentait une irritation grandir en lui. Il regardait Ariane.

Elle était gaie et s’exprimait sur un ton de détachement qui le blessait

au vif.

Ils continuèrent longtemps à se déchirer l’un l’autre, souriants,

impassibles, cherchant chacun la place faible de l’adversaire pour y

enfoncer un trait acéré. Les gens qui les regardaient avec envie

imaginaient qu’ils échangeaient les mille tendresses qui sont

coutumières entre amants. Constantin conclut en ces termes:

--Nous sommes tout près l’un de l’autre. Mais entre nous, il y a un

abîme que rien ne peut combler. J’y renonce... Allons-nous-en.

Ariane avait un sourire douloureux au coin des lèvres. Ils se levèrent

et regagnèrent à pied leur logis. La lune jouait sur les flots et

baignait les vergers endormis d’Yalta. Ariane se taisait et Constantin

sentait je ne sais quelle amertume au fond de son cœur.

Ils se couchèrent en silence. Mais une fois dans le lit, comme ils

allaient s’endormir, Ariane se serra contre son amant, lui prit la tête

entre ses mains et la couvrit de baisers.

--Pardonne-moi, dit-elle tout bas à son oreille, j’ai été méchante, je

ne le serai plus.

Et Constantin retrouva la voix humble, enfantine, qu’il avait entendue

une fois seulement, quand Ariane s’était donnée à lui.

§ VIII. SÉPARATION

Deux jours après cette soirée, un télégramme arriva à l’heure du

déjeuner. Constantin l’ouvrit et le tendit à Ariane. Il était rappelé

d’urgence à Moscou. Sans hésiter, sans la consulter--Ariane

l’observa--il télégraphia à Sébastopol de retenir un coupé pour le

surlendemain à destination de Moscou. Ariane n’eut pas un mot de regret.

Le soir, elle fut joyeuse et causante comme à l’ordinaire.

Mais le lendemain matin, comme ils s’attardaient dans la tiédeur du lit

et semblaient ne pouvoir le quitter, elle surprit Constantin par une

phrase inattendue dans laquelle, forte de l’expérience du passé, elle

affirmait qu’elle ne pouvait avoir d’enfants. Son amant lui fit

remarquer que pour leur agrément à tous deux, elle aurait pu l’en

prévenir plus tôt.

--Tu ne me l’avais pas demandé, fit-elle, tranquillement.

Constantin, en dedans de lui-même, l’envoya à tous les diables, mais fit

son profit de l’observation pour le temps court qui lui restait à passer

avec Ariane.

Et le jour suivant, ils disaient adieu à la maison au bord de la mer et

à la Tatare aux pieds nus qui emplit leur automobile de fleurs. Le soir

ils prenaient l’express de Moscou. Trente-six heures plus tard, ils y

arrivaient dans la matinée. Constantin avait obtenu d’Ariane qu’elle

passerait un jour et une nuit encore avec lui avant leur séparation. Ils

descendirent à l’hôtel National.

Constantin redoutait ces dernières heures. Il devait partir pour un long

voyage, appelé à New-York par des affaires difficiles. En d’autres

temps, il eût salué avec joie l’arrivée de ce télégramme qui, comme un

_deus ex machina_ dans un opéra, mettait fin à une situation sans issue.

Si délicieuse que soit votre maîtresse, il faut pourtant la quitter. Le

destin fournissait la rupture nécessaire et venait au secours de

Constantin qui eût eu de la peine à trouver en lui la force nécessaire

pour rompre. Ariane lui avait donné la fleur de sa jeunesse et de son

esprit. Pouvait-il lui en vouloir d’un excès de franchise si rare chez

les femmes? Allait-il lui faire grief de ce qu’elle ne l’aimait pas

comme d’autres l’avaient aimé? Serait-il assez fou pour regretter de ne

pas la voir en larmes au moment où ils se séparaient? Et pourtant, cet

épicurien la regardait dans ces dernières heures de leur liaison avec

une émotion qu’il ne cherchait pas à se cacher à lui-même et dont, au

contraire, il était prêt à se féliciter. Et il s’y mêlait aussi une

inquiétude de ce qui allait se passer, comme la crainte physique d’un

animal qui a peur d’être battu.

Ils errèrent à travers Moscou dans l’après-midi. En apparence, Ariane

vivait un jour de sa vie tout pareil aux autres jours. Elle fut, le

soir, aussi tendre et passionnée avec lui qu’aux heures inoubliables de

Crimée.

Mais le lendemain matin, tandis qu’elle était encore couchée et qu’il se

levait, l’attaque redoutée se développa soudain avec une ampleur

extrême. Comme toujours, elle se passa sur le ton d’une conversation

indifférente:

--Eh bien, dit-elle soudainement, je serai demain chez moi. O toi qui

aimes tant à commander, dis-moi combien de jours tu m’ordonnes de t’être

fidèle.

Constantin courut à elle, lui mit la main sur la bouche et, suppliant,

dit:

--Je t’en prie, Ariane, par tout ce qui nous lie, ne gâte pas les

derniers moments que nous passons ensemble. Dans quelques jours nous

serons loin l’un de l’autre. Ce que la vie fera de nous, je n’en sais

rien. Mais tais-toi, je ne puis supporter l’idée que tu seras jamais à

un autre qu’à moi... C’est absurde, mais c’est ainsi... Respecte, je

t’en supplie, ces illusions nécessaires. Je sais, je sais... Tu vivras,

je n’ai aucun droit sur toi. Mais plus tard... n’en parlons pas...

Attendons; le temps viendra à notre secours. Tais-toi, petite fille, il

faut savoir se taire...

Et il la couvrait de baisers, la serrait dans ses bras. Mais lorsqu’il

eut relâché son étreinte, et comme il continuait de s’habiller, elle

reprit impitoyable:

--J’ai un amant qui m’attend. Je ne te l’ai pas caché.

Cette fois-ci, il resta glacé, il semblait ne pas entendre.

Elle continua d’une voix basse, molle, qui était à cent lieues du sens

des paroles:

--A peine serai-je rentrée, il m’appellera... Je suis en retard de

quinze jours sur le rendez-vous fixé. Comment me refuserais-je à lui?

Sous quel prétexte?... Mettons que je gagne quelques jours, une semaine

de purification. Mais enfin, tu ne peux m’en demander plus... Il a des

droits sur moi cet homme, et antérieurs aux tiens. Et puis, tu sais

comment est la vie chez nous, comme tout y est facile, comme tout est

différent d’ici... Allons, faisons un compromis. Je te promets que

pendant huit jours je vivrai dans ce que tu appelles «nos chers

souvenirs»... Mais ne m’en demande pas plus, parce qu’enfin, à quoi

rimerait cette fidélité posthume?...

Constantin s’était enfui en frappant la porte, jurant et sacrant tout au

long de l’escalier. A déjeuner, dans l’après-midi et jusqu’au soir alors

qu’ils étaient tous deux sur le quai de la gare de Riazan, Ariane

continua d’être agressive et irritable.

--Il semble que tu veuilles me rendre la séparation plus facile, lui dit

Constantin. Tu ne veux donc pas que je te regrette?

Ils s’embrassèrent sans élan comme on s’acquitte d’une corvée.

Constantin resta sur le quai à voir partir le lourd convoi. Il se

sentait oppressé; il avait besoin de calme.

--Encore un chapitre de ma vie qui se termine, dit-il, et non le moins

intéressant. Mais il était temps...

§ IX. LE BEL ÉTÉ

La maison de Varvara Petrovna avait repris avec l’arrivée d’Ariane, son

animation. Le docteur Michel Ivanovitch était là chaque jour et

s’arrangeait souvent pour venir et dans l’après-midi et dans la soirée.

Il ne cachait pas le plaisir qu’il avait à retrouver Ariane, et Varvara

Petrovna n’en concevait aucune jalousie. Entre Olga Dimitrievna et

Ariane, c’était la même intimité que naguère. Olga était la seule

personne qu’Ariane gardait, même à distance, pour confidente. Aussi

était-elle au courant de la liaison malencontreuse avec l’acteur célèbre

dont toutes les femmes de Russie rêvaient et de l’aventure brève, mais

éclatante, avec Constantin Michel qu’elle appelait: le Grand Prince. Le

voyage de Crimée, bien qu’Ariane en parlât sur le ton de détachement

qu’elle apportait au récit de sa vie amoureuse, lui semblait une

histoire brodée d’or et de soie, telle qu’on en lit dans les contes

orientaux. Ensemble elles fréquentaient le théâtre d’été et se

montraient sur les terrasses animées du jardin Alexandre. Elles

soupaient avec leur «compagnie», comme elles l’appelaient, qui n’était

pas moins brillante que celle de l’an passé. Olga Dimitrievna paraissait

même ne plus craindre l’ingénieur Michel Bogdanof. Au cours de l’absence

d’Ariane, il avait su la gagner. Il s’était rapproché d’elle parce

qu’elle était la seule amie véritable de celle qu’il continuait

d’appeler «la Reine de Saba» et dont il ne pouvait se passer de parler.

Par mille moyens ingénieux, et en particulier par des cadeaux auxquels

Olga était fort sensible, il se l’était attachée. Il l’avait convaincue

qu’il avait pour Ariane, non un caprice passager, mais les sentiments

les plus sérieux et qu’il tenait à cette dernière de devenir au jour où

elle le voudrait bien Madame Michel Bogdanova. Olga dans chacune de ses

lettres vantait les mérites de l’ingénieur, sa générosité, la

supériorité de son intelligence et félicitait Ariane Nicolaevna d’en

avoir fait la conquête. Aussi Olga ne mettait-elle plus d’obstacles aux

rendez-vous que l’ingénieur sollicitait d’Ariane.

Chose curieuse, celle-ci continuait à aller le voir chez lui, deux fois

par semaine, mais au crépuscule, pour éviter le retour possible d’un

scandale comme celui de l’an dernier. Elle arrivait à la petite maison

du faubourg, souvent accompagnée d’Olga Dimitrievna qu’elle laissait à

la porte.

A peine entrée, Ariane détachait sa montre-bracelet, cadeau de

Constantin Michel, et la posait sur un guéridon bien en vue.

--Il est exactement six heures, disait-elle.

Une heure plus tard, sans jamais tarder, on la voyait sortir de la

maison et Olga Dimitrievna la plaisantait sur le compte strict

d’elle-même qu’elle tenait, n’ajoutant jamais une minute aux soixante

qu’elle devait à l’ingénieur.

--Les affaires sont les affaires, et où mettrait-on de l’exactitude si

ce n’est dans ses rapports avec son banquier? disait volontiers Ariane.

Varvara Petrovna observait sa nièce. Elle la trouvait changée, plus

sérieuse.

--Il y a quelque chose de nouveau en toi, disait-elle, et

d’indéfinissable. Tu n’es pas amoureuse au moins?

Ariane éclatait de rire, tant la supposition lui paraissait folle.

--C’est une maladie qui n’est pas de mon âge, mais du tien,

répondait-elle en taquinant sa tante.

Nicolas Ivanof avait quitté la ville depuis trois mois. On ne l’avait

pas vu de l’hiver; il s’était enfermé dans sa propriété. Puis il était

parti pour la Crimée où, soi-disant, la santé de sa mère exigeait sa

présence. Mais on assurait qu’il avait l’esprit dérangé et qu’il était

lui-même en traitement chez le spécialiste qui soignait Mme Ivanova

mère. Des cartes postales arrivaient quotidiennement à l’adresse

d’Ariane qui les jetait sans les lire.

Elle se faisait courtiser par un beau jeune homme auquel elle jouait

mille tours et dont elle se moquait avec cruauté.

Varvara Petrovna ne s’était pas trompée en remarquant que sa nièce avait

changé. Elle menait en apparence la même vie que l’année précédente,

mais elle n’y apportait plus l’entrain endiablé qui l’avait rendue

célèbre dans la ville. Certes, elle était encore la compagne la plus

étincelante qu’on pût avoir aux soupers du jardin Alexandre. Elle

n’avait jamais épargné personne; mais ses railleries semblaient

maintenant plus cruelles; les pointes acérées qu’elle décochait

pénétraient plus avant. Ni gens ni théories ne tenaient devant sa

critique à l’emporte-pièce. Comme Méphistophélès dans le _Faust_ de

Gœthe, elle aurait pu dire: «Je suis l’esprit qui nie tout». Cependant

elle sortait moins fréquemment. Elle restait chez elle à rêver sur son

divan. Elle pensait à Constantin Michel. Il différait des hommes dont

elle était entourée, même par l’élégance de la tenue, même par une

certaine aisance de manières qui lui permettait de tout faire sans

tomber dans la vulgarité. Mais c’était à d’autres mérites qu’il devait

la place qu’il occupait dans ses pensées et le rang premier qu’elle lui

reconnaissait. Elle sentait en lui une force constante qu’elle ne

contrôlait pas. Avec les autres hommes, elle jouait un instant, puis,

dégoûtée avant d’en être lasse, elle les laissait retomber dans leur

néant. Avec Constantin il en était autrement. Elle ne s’était pas amusée

de lui; mais lui d’elle. Sans doute, pour de brefs instants, elle avait

su l’exaspérer. Mais pas une minute il n’avait perdu son détestable

sang-froid. Et qu’y avait-elle gagné? S’était-il attaché à elle plus

profondément qu’on ne s’attache à une fille jeune et jolie dont on fait

son plaisir? Il l’avait prise quand il l’avait voulu et l’avait quittée

au jour choisi par lui. Elle s’était donnée à l’heure qu’il avait fixée;

elle n’avait pas manqué à un des rendez-vous de l’hôtel National. Mais

il avait eu l’audace, une fois, à la dernière minute, de la décommander.

Et elle était revenue le lendemain. Il était parti pour Kief à sa

convenance. Il l’avait emmenée en Crimée comme il lui avait plu. Elle y

avait dépassé de quinze jours le temps bref dont elle disposait. Mais

Constantin, à la minute où était arrivé un télégramme le rappelant,

avait arrêté la date de leur départ sans la consulter. Il l’avait

abandonnée à Moscou sans lui accorder un jour de grâce qu’elle n’aurait,

du reste, sollicité au prix de sa vie. Olga Dimitrievna avait raison: il

était le Grand Prince. Il le savait; elle avait eu la faiblesse de lui

laisser comprendre qu’elle reconnaissait ses droits supérieurs. Il

dirigeait; elle obéissait.

Ce mot dans la bouche d’Ariane la faisait pâlir de rage. «Que doit-il

penser de moi? disait-elle. Il me traite comme son esclave. Où est-il à

cette heure? Quelles femmes gagne-t-il par son assurance infernale? Ah,

si jamais je le retrouve, il paiera cher les humiliations qu’il a osé me

faire subir. Je saurai me venger de lui.»

Ariane en était à ce point de ses réflexions, lorsqu’elle reçut, un

jour, un télégramme laconique. Il était daté de New-York et disait

simplement:

_Serai dans un mois à Moscou. A bientôt._

_Constantin Michel, Plaza Hôtel_.

«Il n’a même pas la politesse d’ajouter «tendresses» ou «mille baisers»,

gronda-t-elle furieuse. Certes je ne le reverrai pas. Pour qui me

prend-il? Croit-il que j’attends après lui? Dieu me garde de répondre à

ce télégramme insolent.»

Le télégramme était arrivé vers midi. Vers le soir, elle sortit en

compagnie d’un de ses amis. Jamais elle ne fut plus aimable avec ce

jeune homme insignifiant qui, à entendre Ariane et à voir la façon dont

elle le regardait, ne douta pas de toucher enfin à un bonheur longtemps

espéré. Ils se promenèrent au crépuscule dans la Dvoranskaia.

Comme ils rentraient et qu’ils passaient devant le télégraphe, Ariane

dit soudain:

--Excusez-moi un instant.

Elle poussa la porte et pénétra dans le bureau. Il la suivit. Rapide,

elle écrivit l’adresse de Constantin Michel à New-York et, sous

l’adresse, un seul mot:

_Hourrah._

Elle ne signa pas, jeta le télégramme au guichet avec de l’argent et

s’enfuit comme si elle était poursuivie.

§ X. REPRISE

Ariane, jeune fille russe · 第 6 / 11 段