de lui le goût d’amertume que le poison distillé par Ariane Nicolaevna y
avait versé. Comme il s’amusait à tâcher de voir clair, il se dit:
«Pourquoi est-ce que je prête tant d’importance au passé de cette jeune
fille? Peut-être me suis-je attaché à elle plus que je ne le pense. Ah!
cela serait une belle folie! Devenir amoureux d’une fille, jeune, mais
au passé lourd, et qui est tombée dans mes bras sans offrir la moindre
résistance, parbleu, comme elle serait tombée dans les bras du voisin si
je n’avais pas été là! Elle est riche de sa jeunesse et de son esprit,
mais elle a un défaut, qui, à la longue, me la rendra insupportable:
elle est méchante. Elle sait déjà me faire souffrir. Mais quoi? elle
n’usera de cette science détestable qu’autant que je le voudrai. Je suis
libre; le jour où je serai fatigué d’elle, je m’en irai. Pour l’instant,
seul le désir de vaincre la froideur qu’elle affecte m’attache à elle.
Cela, et rien de plus.»
Et il se mit à rêver à l’avenir proche. Où serait-il dans un mois? à
Constantinople ou à New-York, bien loin en tout cas d’Ariane Nicolaevna.
Il avait à travailler. Et puis où qu’il allât, il rencontrerait d’autres
femmes. La vie est innombrable. Quel ridicule de penser l’enfermer sous
la houppelande noire d’une petite étudiante à l’Université de Moscou!
Constantin Michel avait marché vite. Il arriva de bonne humeur à l’hôtel
National et avant de remonter chez lui soupa légèrement. Quand il entra
dans sa chambre à coucher, il y régnait encore une odeur faible, mais
pénétrante, celle qu’il avait respirée quelques heures auparavant sur la
nuque d’Ariane Nicolaevna. Le lit était défait. Il semblait qu’un
souffle de volupté montât des draps entr’ouverts qui avaient gardé la
chaleur de leurs deux corps. Il eut une envie irrésistible de serrer
Ariane dans ses bras, de lui parler durement, de lui dire qu’il était le
maître, qu’il ne souffrirait pas une fois de plus ses insolences, puis
de la prendre, de la caresser sans fin, et de passer une nuit, toute une
nuit, le long d’elle, de s’endormir en la touchant, de se réveiller avec
ce jeune corps appuyé sur le sien... Et peut-être alors entendrait-il
encore cette voix, cette voix humble, enfantine qui n’avait résonné
qu’une fois à son oreille, mais qu’il ne pouvait oublier et qu’il
cherchait à retrouver dans la bouche d’Ariane, qu’il attendait, sans se
l’avouer, chaque jour comme un miracle promis, la voix qui avait dit le
premier soir: «Mais je ne me défends pas.»
Constantin Michel resta assis sur le lit. Soudain il bondit:
--Ah! je deviens fou!... Je vais te montrer si je suis libre, petite
Ariane de nulle part.
Il courut au téléphone, demanda le numéro de la baronne Korting. Malgré
l’heure avancée, elle n’était pas couchée. Constantin Michel apprit à
cette femme charmante qu’il avait enfin un peu de temps à lui, et lui
demanda la grâce de dîner avec elle le lendemain. La baronne Korting ne
cacha pas le plaisir avec lequel elle se rendrait à cette invitation.
Le jour suivant vers huit heures, alors qu’Ariane était chez elle, il
l’appela au téléphone, lui dit qu’il avait un dîner d’affaires
impossible à remettre, qu’il était désolé de ne pas la voir, mais qu’il
comptait sur elle le lendemain, comme d’habitude.
Elle répondit simplement:
--Bien, à demain, et raccrocha le téléphone.
§ V. LA BARONNE KORTING
Une heure plus tard, il dînait avec la baronne Korting qu’il connaissait
depuis quelques années. C’était une femme qu’il était flatteur pour un
homme de montrer, car elle était belle, d’une de ces beautés qu’on ne
discute pas et qui font retourner dans la rue jusqu’aux marmitons. Elle
était bonne. Jamais Constantin ne l’avait entendue dire une méchanceté à
l’adresse de quiconque. Elle ne manquait pas de finesse dans les choses
de l’amour où la plus simple femme s’entend mieux et voit plus clair que
l’homme. Enfin elle mettait Constantin Michel sur un piédestal et
déclarait à qui voulait l’entendre qu’il était «incomparable».
Aussi Constantin lui était resté attaché. Elle semblait être la seule
chose fixe dans l’existence errante qu’il menait. C’est ainsi qu’un
hiver il avait passé un mois à Nice avec elle; une autre fois, une
partie du printemps à Paris et, enfin, il l’avait retrouvée deux fois à
Moscou lorsqu’il y était venu pour ses affaires.
Il voulait l’emmener au restaurant, mais par téléphone elle le pria de
dîner chez elle. Il retrouva avec plaisir une maison bien montée, une
table élégante et soignée et ses yeux regardèrent avec admiration la
baronne Korting vêtue d’un élégant déshabillé de la rue de la Paix. Elle
le reçut à merveille, le gâta, le choya, l’entoura de mille attentions,
fit fumer autour de lui l’encens dont elle avait l’habitude d’entourer
son dieu. Elle lui demanda les dernières histoires de Londres et de
Paris; elle lui raconta les plus récents scandales de Pétersbourg et de
Moscou. Où était-il? Partout et nulle part, et pas plus en Russie
qu’ailleurs. Le maître d’hôtel lui-même était italien et la baronne
Korting était toute polie au vernis occidental. Pourquoi pensa-t-il, au
moment même où il se posait cette question, à la petite fille pâle de la
Sadovaia? Celle-là était bien de son pays, malgré sa culture européenne.
Il chassa ces pensées.
La baronne Korting que ses intimes appelaient Olga l’y ramena en lui
demandant ce qu’il faisait de ses soirées. On ne le voyait nulle part.
Il allégua des conférences avec des gens d’affaires occupés dans la
journée. Olga avec une logique féminine lui dit:
--Eh bien, alors, arrangez-vous pour prendre le thé chez moi. Vous savez
que je serai toujours libre à l’heure qui sera la vôtre.
Il resta fort tard chez cette aimable femme et le ciel s’éclairait à
l’orient lorsqu’il traversa les rues vides pour regagner son hôtel. Il
avait les nerfs tranquilles et l’esprit en paix. «C’est tout de même la
sagesse, se disait-il, et la sécurité, l’_otium cum dignitate_ des
Latins, car après tout je suis à la merci d’un caprice de cette fille
changeante. J’ai tout et je cherche encore autre chose. C’est absurde.
Je vais liquider l’histoire de la Sadovaia. J’ai un voyage à faire à
Kief qui arrivera de la façon la plus opportune pour couper court à
cette aventure, car, au fond, ce n’est que cela. Et je vais hâter mon
départ.»
N’empêche que, vers sept heures du soir, Constantin Michel se surprit à
être assez nerveux à l’idée qu’Ariane pourrait se décommander par
téléphone. Il était certain qu’elle le ferait uniquement par manière de
représailles et pour se venger d’avoir été abandonnée la veille. Mais il
en fut pour sa nervosité. Ariane ne téléphona pas et, à huit heures et
demie, elle parut avec l’exactitude qui lui était coutumière dans
l’encadrement de la porte de la Sadovaia.
Il fut frappé par sa minceur, sa délicatesse, le frêle de toute sa
personne. Dans le front et dans les yeux seulement on lisait une force.
Et soudain, il eut pour elle un sentiment nouveau, bien étrange chez
lui, celui de la pitié. Il sentit qu’elle était une petite fille, malgré
tout, une petite fille lancée seule dans les tourbillons dangereux de la
vie. Elle y serait broyée, comme tant d’autres qui la valaient et qui
s’avançaient pleines de courage avec un air de défi, la tête haute, vers
la tempête. Et voilà qu’au tournant du chemin, elle s’était heurtée à un
roc dur, à lui, Constantin Michel. Il eut une brève vision de l’avenir.
«Cette histoire finira mal pour toi, mon enfant, pensa-t-il. Quoi que tu
en aies, tu t’attacheras à moi, et un beau jour je partirai pour
New-York ou Changhaï, te laissant seule, perdue au milieu de cette mer
humaine qu’est la Russie.»
Il eut un moment d’émotion indicible. Il pardonna à Ariane son passé
trouble. Elle avait eu, elle aussi, si jeune, un idéal, et ne l’ayant
pas atteint, elle faisait payer ses erreurs à ceux qu’elle rencontrait.
Il passa un bras sous celui de la jeune fille, le serra contre le sien
et la conduisit à l’hôtel. Pendant toute la soirée, il ne fut que
douceur et gaîté. L’humeur de son amant n’échappa pas à Ariane. Elle se
laissa entraîner par le flot irrésistible de tendresse qui sortait du
cœur de Constantin Michel. Pour la première fois, elle oublia son rôle,
se pressa contre lui, se blottit dans ses bras et, sortie du lit,
raconta les plus folles histoires sur son enfance--époque sans danger
aux yeux de Constantin.
Ce fut un bref entr’acte. Peu de jours après, la lutte sournoise,
implacable, recommença. Un soir, comme Ariane était souffrante et qu’ils
prenaient le thé dans leur petit salon, elle commença à parler de leurs
relations. Elle le remercia d’en avoir défini le caractère avec tant de
précision et de prévoyance, dès avant qu’elles eussent commencé.
--Je reconnais bien là, dit-elle, mon ami si sage, si averti de tout.
Grâce à vous, tout est clair entre nous. Il n’y a place pour aucune
ambiguïté. En somme, je suis libre; vous l’êtes aussi. Nous avons formé
une association temporaire à la recherche du plaisir. Je ne vous le
cache pas: vous avez su me le donner.
--C’est beaucoup, interrompit Constantin. Tu connais les vers de Vigny:
... C’est le plaisir qu’elle aime.
L’homme est rude, il le prend et ne sait le donner.
--Je ne connais pas les vers, continua-t-elle, mais comme on dit, je
crois, je connais la chanson (Constantin Michel s’en voulait amèrement
de sa citation). Et puis, nos causeries ne sont pas un mince agrément
dans l’affaire. A l’ordinaire, les hommes sont si niais. Dès qu’on en a
tiré ce qu’on leur demande, les voilà muets...
Constantin commença à grimacer intérieurement. Mais comment arrêter
Ariane? Il essaya de dévier la conversation. Avec une logique
supérieure, Ariane y revint:
--Mais, puisque nous sommes libres, nous avons le droit de faire ce
qu’il nous plaît. Vous pouvez avoir une maîtresse (Bon, elle a appris
mon histoire, pensa Constantin)... et je puis prendre un amant. Nous ne
nous tromperions pas, puisque nous ne nous aimons pas et que nous nous
donnons un avertissement préalable.
--Ah! par exemple, non! Je ne suis pas pour le partage, cria Constantin
qui, sur ce terrain, vit la possibilité de laisser cours à ses
sentiments. Non, cent fois non! Tant que tu es à moi, tu n’es à personne
d’autre. Tiens-le-toi pour dit.
--Et si tout de même j’avais un amant? Vous ne le sauriez pas.
--C’est ce qui te trompe. Je le saurais, et tout de suite.
--Et alors?...
--Ma chère enfant, à mon vif regret, tout serait fini entre nous.
Il dit ces mots sans colère, mais avec une netteté d’accent qui parut
faire impression sur Ariane.
Elle revint peu après, de biais, à la question qui l’occupait:
--Et pourtant vous ne m’aimez pas.
--Cela est une autre question, repartit Constantin, mais pour le temps
où tu m’appartiens, je ne te cède à personne.
--Vous êtes bizarre, fit Ariane.
--Je suis comme je suis, et il n’y a pas à discuter. Les choses sont au
net sur ce point. Maintenant changeons de sujet.
Avec une apparente indifférence, ils commencèrent à parler sur un thème
banal.
Mais comme elle se levait pour partir, Constantin fut emporté par un
élan soudain. Il mit Ariane contre le mur, lui appuya les deux mains sur
les épaules et, les yeux fichés dans les siens, lui dit:
--Je ne sais quel jeu tu joues ici, petite fille. Si tu veux te battre,
eh bien, battons-nous. Mais je t’avertis que tu n’auras pas raison de
moi. De nous deux, c’est moi qui l’emporterai, sois-en sûre. Et veux-tu
que je te dise ce qui t’arrivera? Que tu le veuilles ou non, tu
m’aimeras. Tu m’aimeras avec ta tête diabolique, avec ton cœur que
j’ignore, avec ton corps que je connais.
Sous sa main, il sentit l’épaule gauche d’Ariane qui essayait de se
soulever. Mais il la tenait fortement et l’épaule indiqua seulement le
geste tenté qui, ne pouvant se développer, avorta.
§ VI. MOUVEMENT IMPRÉVU
Cependant Constantin voyait trois ou quatre fois par semaine, dans
l’après-midi, la baronne Korting et chaque soir Ariane. Faisait-il des
progrès avec cette dernière, rien ne l’indiquait. Déjà on touchait au
milieu du mois de mai. Ariane était toujours semblable à elle-même. Un
jour, elle se montrait gaie, enfantine, pleine d’anecdotes et de mots
charmants. Le lendemain, avec un art incomparable dans la négligence
étudiée, elle revenait sur les thèmes détestés et semblait s’y
complaire.
--Tu ne mens pas assez, lui disait en riant Constantin. Tu n’as pas
encore compris le secret du bonheur qui est dans une illusion chèrement
nourrie et jalousement respectée.
--Il y a plus d’une façon d’être heureux, répondait-elle. Qui sait si la
mienne ne vaut pas la vôtre? Puis-je me plaindre de la vie,
ajouta-t-elle, n’ai-je pas un amant beau et intelligent?
--Ariane, je n’aime pas qu’on se moque de moi.
--Mais enfin puisque je vous ai choisi entre tant d’autres, sans me
donner le temps de la réflexion, il faut bien que votre physique, votre
physique seulement, Monsieur, ait quelque chose d’irrésistible. Car, au
vrai, l’étudiant qui m’accompagnait au théâtre est assez séduisant. Mais
vous êtes mieux, puisque je suis ici à cette heure au lieu d’être dans
ses bras... Le pauvre garçon! Il m’avait fait depuis trois mois la cour
la plus assidue, la plus respectueuse. Il croyait bien toucher au
bonheur. La soirée au Grand Théâtre devait être décisive. Songez! Il
avait commandé une automobile! Nous allions souper chez Jahr...
Constantin Michel avait les nerfs en boule. Pour se punir lui-même, il
demanda, comme un flagellant qui veut encore être battu:
--Eh bien, que serait-il arrivé?
--Ce qui arrive dans ces cas-là, cher et excellent ami. Nous aurions
soupé et bu du Champagne. Puis nous serions revenus en automobile...
--Et alors? dit Constantin d’une voix froide. A-t-il un appartement? On
ne reçoit pas les gens au milieu de la nuit dans les hôtels convenables.
--Restent les hôtels qui ne sont pas convenables, reprit la jeune fille.
Et puis, du parc Petrovski au centre de Moscou, il y a vingt minutes. Et
l’on peut allonger le chemin. Une automobile fermée, les secousses,
l’ivresse du souper, un bras pressé autour de la taille, des lèvres
passionnées sur votre cou... Enfin, je ne suis pas de bois,
conclut-elle, et vous le savez mieux que personne...
* * * * *
Le lendemain de cette soirée, Constantin décida son départ pour Kief et
l’annonça à la baronne Korting dans l’après-midi. Le soir, il avertit
Ariane. Elle sursauta:
--Comment, vous partez le jour même de mon anniversaire! Ce n’est pas
gentil!
C’était la première fois qu’elle manifestait un sentiment à son endroit.
Il la prit dans ses bras.
--Il fallait me le dire, petite fille, fit-il. Comment pouvais-je
savoir? En tous cas, nous dînerons ensemble demain. Je ne pars qu’à onze
heures et pour une semaine. A propos, quel âge as-tu donc?
--Mais, dix-huit ans.
--Comment, dix-huit ans! Tu m’avais laissé croire que tu en avais au
moins vingt.
Il semblait qu’elle l’eût trompé sur un point de capitale importance.
--Dix-huit ans! répétait-il, dix-huit ans!... C’est inimaginable! on n’a
pas dix-huit ans!... Alors, quand je t’ai connue, tu n’en avais que
dix-sept! Tu aurais bien pu me le dire, tu aurais dû me le dire!
Il était au comble de l’exaspération.
Elle le calma:
--Je ne vois pas ce que nos âges ont à faire dans notre aventure. Je ne
vous ai jamais demandé le vôtre. Quand nous nous sommes rencontrés--jour
béni, jeta-t-elle ironiquement--il me manquait un mois pour avoir mes
dix-huit ans. Qu’est-ce qu’un mois?... Vous n’allez pas me chercher
querelle pour un mois.
Mais Constantin Michel ne se remettait pas et l’ébranlement produit en
lui par ce qu’il appelait un «fait nouveau» eut une suite inattendue
presque immédiate.
Ariane racontait des histoires de sa tante Varvara. Elle commentait la
sagesse de cette vie, son équilibre parfait, l’art avec lequel Varvara
Petrovna avait su ne cueillir que les roses de l’amour.
--Tante Varvara m’a dit, continua-t-elle, qu’elle n’a jamais passé une
nuit entière avec aucun de ses amants. Il faut savoir partir ou les
congédier à temps. Selon elle, dormir ensemble est le plus sûr moyen de
tuer l’amour. On dort mal, on se réveille de mauvaise humeur. On est
laid dans la lumière du matin. Il faut voir son amant lorsqu’on est
coiffée et arrangée, s’habiller et se déshabiller pour lui plaire. La
promiscuité, c’est bon pour les gens mariés. Mais le mariage n’est ni
l’amour, ni le plaisir...
--Ta tante, interrompit Constantin, avec toute son expérience ne connaît
pas grand’chose de la vie. Si libre qu’elle soit, c’est une femme à
système et, sur ce que tu m’en dis maintenant, j’ai assez médiocre
opinion d’elle. Entre gens qui s’aiment, petite fille, il n’est pas
question d’heures; ils ne se quittent ni jour ni nuit, déjeunent et
dînent à la même table, s’endorment ensemble et se réveillent l’un à
côté de l’autre. Tu trouves agréable, toi, quand nous partageons le même
lit et que nous sommes si près l’un de l’autre qu’il n’y a rien ni
matériellement ni moralement entre nous, lorsque la chaleur du lit
commun nous pénètre et nous engourdit, lorsque du bout de tes pieds
jusqu’à la tête tu me sens près de toi, que ton corps s’adapte à mon
corps, que nous semblons vivre d’une même vie et que le battement de ton
cœur se confond avec le battement du mien, tu trouves agréable de
t’arracher à moi, de te lever, de t’habiller? Tu ne sens pas le mur qui
aussitôt s’élève entre nous avec chaque pièce de vêtement que tu revêts.
Tu redeviens une étrangère; tu redeviens l’ennemie.
Constantin, s’était étrangement échauffé et s’étonnait lui-même. Ariane
battit des mains et le persifla.
--Comme vous êtes éloquent!
--Ce sont les folies de ta tante qui m’exaspèrent, reprit Constantin
Michel. Il ne s’agit ni de toi, ni de moi. Le diable l’emporte! Quelles
idées a-t-elle pu te fourrer dans la tête?
Il marcha dans la chambre longuement. Ariane se taisait.
Soudain, il s’arrêta devant elle.
--Sais-tu ce que nous allons faire? Quand passes-tu ton dernier examen?
Elle indiqua une date éloignée de huit jours.
--Très bien, continua-t-il. Je serai de retour de Kief. Tu auras fini
ton Université. Tu as besoin de prendre l’air. Je veux me reposer aussi.
J’ai beaucoup travaillé. Et puis Moscou me donne étrangement sur les
nerfs. Je t’emmène en Crimée, nous passerons quinze jours au soleil du
Midi, dans les rochers rouges, au bord de la mer, parmi les fleurs et
sous les arbres. Nous vivrons comme des dieux; nous ne penserons pas,
nous ne nous disputerons pas. Voilà mon plan _ne varietur_. Il ne reste
qu’à obéir.
A peine avait-il terminé qu’il restait stupéfait de ce qu’il avait dit.
Dans quoi se lançait-il? Est-ce ainsi qu’il entendait liquider
l’aventure où il était engagé? Certainement, au contact irritant
d’Ariane, il perdait la raison.
Cependant, d’une voix tranquille, elle élevait des objections. Au jour
où elle terminait ses examens à Moscou, sa tante l’attendait. Elle
recevait trois ou quatre lettres par semaine qui l’imploraient de ne pas
perdre une heure. La liaison de Varvara et du beau docteur devait
tourner au drame. Ariane était nécessaire là-bas. Ses amis aussi, qui
avaient leurs droits, comptaient sur sa présence. Enfin une autre
raison, à laquelle elle fit allusion tout en la laissant dans l’ombre,
l’obligeait à rentrer à date fixe.
Plus elle parlait, plus Constantin se prouvait à lui-même l’excellence
de son plan. Il conclut l’entretien en lui disant avec la calme
assurance dont il avait éprouvé combien elle portait sur la jeune fille:
--Je veux aller avec toi en Crimée. C’est mon commencement et ma fin.
Donc, cela sera. Tu ne me feras jamais croire qu’une fille ingénieuse
comme toi ne puisse pas voler les quinze jours qui nous sont
nécessaires. Je t’en laisse le soin et me garde de te donner des
conseils. Nous sommes aujourd’hui le dix-huit. Je reviens de Kief le
vingt-huit. Tu auras passé ton examen le même jour, et le vingt-neuf
nous monterons dans l’express de Sébastopol. Tu reprendras ta liberté
entre le quinze et le vingt juin.
Cela dit, il refusa de discuter plus avant et, le lendemain, il était
avec Ariane sur le quai de la gare de Kief, car elle n’avait pas refusé
de l’accompagner. Pour la première fois depuis six semaines qu’il la
connaissait, il avait réussi à lui faire accepter un cadeau en l’honneur
de ses dix-huit ans et une montre-bracelet encerclait le poignet de la
jeune fille.
--Prépare tes bagages pour le vingt-neuf, dit-il.
--Mais c’est impossible, je vous assure.
La cloche sonnait. Il prit Ariane dans ses bras. Il lui parut qu’elle ne
l’avait jamais embrassé ainsi, qu’elle ne s’était pas encore donnée à
lui aussi complètement que dans ce rapide baiser sur le quai de la gare.
Il y pensa longtemps dans le train. «Est ce que je me trompe? dit-il.
Est-ce une illusion?... Non, non, c’est la vérité. Cette fille si
gardée, cette fois s’est trahie.»
§ VII. CRIMÉE
Huit jours plus tard, Constantin Michel revenait de Kief. Chaque soir
entre cinq et sept heures, la journée finie, il avait attendu la venue
de la nuit sur la terrasse du jardin des Marchands. La vue dont on y
jouit est une des plus belles qui soient au monde. A gauche, au-dessous
de la terrasse, ce sont les quartiers populeux du port; à droite dans la
verdure, les murs blancs et les coupoles dorées de la laure la plus
sainte de Russie. Puis le Dnieper lent, aux courbes allongées, les
bateaux à vapeur qui le sillonnent, les caravanes de barges et de
chalands, les fumées qui montent, les coups de sifflet qui déchirent le
silence; et plus loin, la plaine russe allant sans une ride jusqu’à
l’horizon, et la grande tache sombre de la forêt vers l’orient. C’est un
paysage immense, animé au premier plan et tranquille à l’infini, un
paysage sans pittoresque, dont on ne se fatigue pas et qui change
lentement sous les jeux variés de la lumière. L’air était doux après les
journées déjà chaudes, le ciel profond, et les fleurs parfumaient les
crépuscules paisibles. Constantin Michel regardait les robes claires des
femmes, les uniformes des officiers, la foule mouvante sur les
terrasses, puis tournait les yeux vers la plaine qui s’endormait
au-dessous de lui. Dans ce décor grandiose, l’aventure de Moscou se
ramenait à ses justes proportions. Il s’étonnait de s’y être passionné.
Il ne comprenait plus pourquoi le passé d’Ariane avait pu l’émouvoir à
ce point: «Grâce à Dieu, se disait-il, elle ne m’a pas trompé. Sa
franchise inouïe m’a peut-être sauvé. Eût-elle eu la rouerie de ses
sœurs occidentales, m’eût-elle joué la charmante comédie sentimentale à
laquelle nous nous prêtons si complaisamment, eût-elle essayé de me
faire croire qu’elle m’aimait et que j’étais, malgré les expériences
indéniables de son passé, le premier homme qui entrait dans son cœur,
qui sait si je ne me fusse laissé prendre? Mais avec elle, il n’est pas
possible de nourrir ces illusions qui nous mènent si loin. Je n’ai
jamais vu quelqu’un de plus «matter of fact». Elle se montre comme une
planche anatomique. Ce que les femmes cachent, elle l’étale. Je parie
qu’à mon retour de Crimée, je saurai le nombre exact de ses amants et
leur état civil. Je suis un numéro dans une liste. Ne l’oublions pas.
Sachons gré à cette charmante fille d’avoir bien voulu me faire un don
si franc d’elle-même, remercions-la de m’avoir évité de longues
hésitations et d’avoir renoncé aux comédies coutumières.»
Dans cette humeur, il lui écrivit une lettre gaie, avouant d’un ton vif
qu’il ne pouvait se passer des longues conversations dont elle avait su
charmer le séjour de Moscou et se promettant mille félicités des
semaines à venir en Crimée. Il eut un mot d’elle qui s’était croisé avec
le sien; elle ne parlait pas du voyage projeté et décrivait d’une façon
spirituelle sa vie entre un oncle amoureux et une tante que la jalousie
avait bien de la peine à faire sortir de l’indolence qui lui était
ordinaire. Sa lettre avait l’allure leste et dégagée qu’elle apportait à
toute chose.
Il lui télégraphia son arrivée et confirma leur départ pour le
lendemain.
Sur le quai de la gare, Ariane Nicolaevna l’attendait et dans la voiture
qui les emmenait à l’hôtel se serra affectueusement contre lui. Elle
avait passé son dernier examen le jour même de la façon la plus
brillante. Elle n’éleva aucune difficulté au sujet du voyage de Crimée
et raconta l’ingénieuse façon dont, avec la complicité d’une amie, elle
trompait son père, son oncle, sa tante Varvara et les nombreux amis qui
l’attendaient en province. Elle affirma seulement qu’elle devait être le
dix juin chez elle pour des raisons de la plus haute gravité et que sur
ce point il n’y aurait pas de discussion. Elle avait donc une semaine à
donner à son ami.
Le lendemain, l’express de Sébastopol les emportait.
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