--Quand je vous regarde, vous avez dix-sept ans. Quand je vous écoute,

vous en avez trente, et bien employés. Alors, je ne comprends pas...

Elle l’interrompit:

--Est-ce qu’on a besoin de comprendre une femme? On la prend, c’est le

plus court.

Il eut un sursaut et resta une seconde interloqué. Puis, s’accordant au

ton donné à la conversation par la vive remarque d’Ariane Nicolaevna, il

lui dit l’incertitude où il était au sujet de son âge dès l’instant où

il l’avait connue et qu’elle lui apparaissait tout à tour comme une

gamine et comme une jeune femme à qui on n’en raconte pas.

Elle gardait un pli ironique aux lèvres et quand il eut fini, elle jeta

simplement sur le ton d’un amateur qui applaudit un morceau à effet:

--Pas mal.

--Mais encore? dit-il. Selon les heures, je parierais à chances égales

pour dix-sept et pour vingt-cinq.

--Comme toujours, dit-elle, la vérité est entre les deux.

Et la conversation dévia.

* * * * *

Un peu plus tard, comme ils achevaient de souper et qu’à travers la

cloison du cabinet arrivaient quelques refrains de chansons tziganes

jouées par un orchestre voisin, Constantin Michel se pencha vers la

jeune fille, passa son bras autour d’une taille flexible et l’attira à

lui. Elle ne se défendit pas, mais comme il approchait les lèvres de sa

bouche, elle tourna la tête et ses lèvres se posèrent sur le cou frais

d’Ariane Nicolaevna, à la naissance de l’oreille, près des cheveux.

Elle resta dans son bras, immobile, et ce fut lui qui un instant plus

tard se dégagea. Il dit alors:

--De quel parfum usez-vous? Il est délicieux.

Ariane parut étonnée et répondit simplement:

--Cela aussi est mon secret.

Il y eut un silence.

Constantin le rompit délibérément. Il avait pris un parti; et sur un ton

qui contrastait avec celui de leur entretien jusqu’alors, il dit à la

jeune fille qu’il aimait à l’excès la franchise, qu’une façon nette et

simple de dire les choses l’avait toujours servi, et qu’il en ferait une

fois de plus l’expérience, dût-elle lui coûter cher. Il était sûr tout

au moins qu’avec la qualité d’esprit qu’il lui connaissait, elle ne s’y

méprendrait pas; peut-être même lui en saurait-elle gré.

--Le vrai, continua-t-il, est que je veux vous gagner. Je l’avoue sans

détours. Comment y réussir? Avec vous, Ariane Nicolaevna, emploierai-je

les moyens dont les hommes ont coutume de se servir lorsqu’ils veulent

séduire une femme? Vous laisserai-je croire que vous êtes la première

femme devant laquelle je m’agenouille?... Vous me ririez au nez. Mettons

les choses à leur place. Vous me plaisez infiniment. Peut-être vous

suis-je sympathique puisque vous êtes ici. Auprès de vous je n’imagine

pas de connaître l’ennui qui est après tout notre seul ennemi, mais

mortel. Alors je désire vous voir plus et mieux et chaque jour...

Il s’arrêta. Ariane ne fit aucune réflexion. Avec un peu d’embarras, il

dit:

--Mais aidez-moi, Ariane Nicolaevna. Je n’ai pas l’habitude de faire des

discours.

--J’attends la fin qu’annonce un si beau commencement, répondit-elle.

--Soit, reprit-il, je continue. Avez-vous lu les _Reisebilder_ d’Henri

Heine?

Elle hocha la tête négativement. Elle paraissait distraite...

--Dans les _Reisebilder_, reprit Constantin, Heine raconte qu’il arrive

un jour dans un village où il doit passer la nuit. Il voit une belle

fille à la fenêtre, occupée à arroser des fleurs, et lui dit à peu près:

«Je n’étais pas ici hier, je n’y serai plus demain. Mais aujourd’hui est

à nous...» Et la belle fille lui tend une fleur... Je serai à Moscou peu

de temps, mais ce peu de temps je vous propose de le vivre à deux... Je

ne suis pas libre, Ariane Nicolaevna... Je partirai un jour et ne

reviendrai pas. La vie est chose assez maussade. Il faut de

l’ingéniosité, de la volonté et du savoir-faire pour en tirer quelques

heures, je ne dis pas de bonheur, mais tout au moins de plaisir.

Voulez-vous que nous fassions une association précaire à la poursuite du

plaisir?... Je sens que je puis vous parler ainsi et que vous goûterez

peut-être ce qu’il y a d’inaccoutumé et d’audacieux dans une proposition

que je n’oserais adresser sous cette forme à une autre qu’à vous. Mais

vous êtes sans hypocrisie et vous regardez les choses en face, je m’en

suis convaincu... Quels risques courons-nous? Aucuns, comprenez-moi à

demi-mot... Ah! pardon, j’oublie un grand danger... Peut-être

m’aimerez-vous. Peut-être m’éprendrai-je de vous. L’amour, qui est en

dehors de notre convention, s’y glissera peut-être. Allons-nous reculer

devant ce danger imaginaire? Vous avez du courage et je n’en manque pas.

Je cours à l’ennemi...

Il prit la jeune fille dans ses bras. Elle ne se défendit pas et, penché

sur elle, il dit:

--Pardonnez-moi, Ariane Nicolaevna, mais je suis à un moment où le

mensonge m’est odieux. Quoi qu’il arrive, nous ne nous serons pas

trompés.

Elle allait répondre. Il lui ferma la bouche par un baiser et ajouta:

--Ne dites rien, je vous en prie...

Elle se dégagea, s’étira, prit à son corsage un œillet pourpré et le

porta à ses lèvres, puis négligemment le jeta dans un coin de la

chambre.

--J’ai entendu naguère, dit-elle, des gens qui voulaient arriver aux

mêmes fins que vous. Ils s’y prenaient autrement... On apprend à tout

âge. Mais il est tard et la leçon de ce soir s’est assez prolongée. Je

rentre... A propos, vous ai-je dit que l’oncle chez lequel j’habite est

épris de moi? Je vais être obligée de m’enfermer à clef, et, c’est

bizarre, j’étouffe dans une chambre dont la porte est fermée.

Ils partirent en voiture. Comme il quittait Ariane Nicolaevna, il lui

dit:

--A demain. Voulez-vous dîner avec moi?

--Mais non, je dîne ici à sept heures.

--Soit, je vous attendrai à votre porte à huit heures et demie et vous

me ferez la grâce de venir prendre le thé dans mon appartement.

--Ah! je jure bien que non!

§ III. BANALE SOIRÉE

Le lendemain soir, à huit heures et demie, Ariane parut à la porte de sa

maison, où Constantin Michel l’attendait. Elle avait un ravissant

chapeau aux grandes ailes attachées par des rubans sous le menton. Le

cou sortait nu de la longue houppelande noire.

Ils descendirent la Tverskaia. Il était entendu qu’«on allait se

promener». Pourtant, arrivés devant l’hôtel National, Constantin proposa

d’entrer.

--Pourquoi pas? fit-elle.

Et sous le lourd manteau, une épaule frêle se souleva et communiqua un

léger mouvement à l’épaisse étoffe.

Dans le petit salon, Ariane quitta son manteau puis, passant dans la

chambre à coucher, enleva son chapeau et arrangea ses cheveux devant la

glace. Elle regarda autour d’elle, ne manifestant aucune gêne. Sur le

lit, déjà préparés pour la nuit, les pyjamas de Constantin étaient

étalés.

Ils burent du thé au salon. Constantin prit la jeune fille sur ses

genoux et leurs bouches se joignirent. Il commença à la déshabiller. Ici

Ariane opposa une résistance obstinée et ses ongles acérés jouèrent un

rôle dans le combat. Il fallut moitié de gré, moitié de force, à coups

de prières, à grand renfort d’ingéniosité et de ruse, conquérir l’une

après l’autre chaque pièce du vêtement. La blouse légère tomba; les

jeunes seins fermes et ronds apparurent sur une poitrine maigre.

L’enlèvement de la jupe exigea un temps infini. Constantin en eut raison

enfin. Il tenait la jeune fille presque nue dans ses bras.

Il était au comble de l’énervement. La civilisation a appris aux femmes

à n’opposer, en telles circonstances, qu’un simulacre de résistance à

l’attaque de l’homme, juste assez pour qu’il puisse faire le geste de

l’antique conquête. C’est une comédie charmante dont les scènes sont dès

longtemps réglées. Mais voilà que, contrairement aux conventions

tacitement passées avec Ariane, il était obligé de se battre et

d’employer la force. Pourquoi se défendait-elle si âprement puisqu’elle

était décidée à se donner? Pourquoi depuis une heure luttait-elle sans

répit? Pendant une courte trêve, il ne put s’empêcher de lui dire assez

brutalement:

--Mais enfin, vous savez pourquoi nous sommes ici. Vous êtes avertie. Ce

n’est pas un début, après tout...

Ariane le regarda d’un air de déesse et articula sur un ton qui fit

sentir à Constantin l’absurdité de la question posée:

--Vous n’imaginez pas que je vous aie attendu, tout de même?...

L’épaule se souleva et sortit de la chemise qui glissa le long du bras,

laissant nue la moitié du torse. Mais comme Constantin voulait emporter

la jeune fille dans la chambre à coucher, elle se cramponna au divan et

d’une voix nette dit:

--Je pose mes conditions.

--Je les accepte à l’avance, répondit Constantin exaspéré.

--Il n’y aura pas de lumière et je ferai la morte.

Constantin Michel pensa: «Sur qui diable suis-je tombé? Me voici lancé

dans une aventure avec une de ces filles détraquées d’aujourd’hui qui

font l’amour comme elles soupent, sans avoir ni sens ni appétit. Elles

n’attachent pas plus d’importance à l’un qu’à l’autre... Pourvu que je

n’aie pas à le regretter...»

Il avait dans ses bras le corps frais de la jeune fille et il répondit:

--Ces conditions sont absurdes... Mais ce n’est plus le moment de

discuter...

Dans la nuit de la chambre, dans la tiédeur des draps où Ariane «faisait

la morte», il s’aperçut à un signe évident bien qu’involontaire que tout

au moins la première des deux suppositions qui venaient de se présenter

à son esprit était mal fondée. Cependant la lutte continuait dans

l’obscurité, la lutte contre le cadavre.

Irrité, il dit vivement:

--Il est un temps où il est bon de se battre; il en est un où il faut

savoir se donner.

--Mais je ne me bats pas, fit une voix à son oreille, une petite voix,

humble, enfantine, où semblait passer un souffle de frayeur et dont le

timbre nouveau le frappa.

Et, à l’instant même, il triompha d’elle.

Une heure plus tard, assise devant la toilette elle coiffait ses cheveux

qu’elle avait longs et fournis. Ils tombaient jusqu’à la chute des reins

et leurs vagues ondulantes cachaient le torse frêle.

Elle parlait d’une façon détachée et libre, racontant des histoires de

naguère. Elle n’eut pas un mot, pas un regard qui pussent témoigner de

la nouveauté des rapports qui venaient de s’établir entre eux. Tout en

l’écoutant, Constantin remarqua une mince coupure sur un doigt de sa

main droite: «Ce petit monstre m’a égratigné, pensa-t-il, ou peut-être

est-ce une épingle?»

Comme minuit sonnait, elle se leva. En vain voulut-il l’emmener souper.

--Mon amoureux m’attend à la maison, dit-elle. Il m’a fait une scène

hier soir. Il semblait qu’il devinât d’où je venais. Ma tante l’a

entendu. Seconde scène. Je veux éviter cela; j’aime d’avoir la paix chez

moi.

Ils rentrèrent à pied. Elle causait, avec un riche mouvement d’idées,

des programmes du gymnase et de l’éducation des filles. Lorsqu’il la

quitta à sa porte, elle parut étonnée d’entendre Constantin lui demander

de la revoir le lendemain à la même heure. Elle accepta sans discuter.

Chez lui, comme il réparait le désordre du lit avant de se coucher, il

vit sur le drap quelques petites gouttes de sang. «Elle m’a égratigné

plus profondément que je ne croyais. Curieux petit animal!... Qu’ont été

mes prédécesseurs?... C’est une éducation à refaire. Mais en vaut-elle

la peine?...»

Il était fatigué et, sans réfléchir davantage, s’endormit.

§ IV. SURGIT AMARI ALIQUID

Leur vie se régla. Constantin ne voyait jamais Ariane dans la journée,

qu’elle passait à l’Université. Il allait à ses affaires qui étaient

importantes. Une fois il déjeuna avec sa maîtresse en titre, la baronne

Korting, la plus jolie femme de Moscou qui voulut bien s’étonner de son

peu d’empressement. Il s’ingénia à y trouver des excuses.

Mais chaque soir, il rejoignait, à huit heures et demie, à la Sadovaia,

son étudiante en houppelande, chaque soir ils descendaient à pied

jusqu’à l’hôtel National, chaque soir ils se couchaient dans une chambre

chaude et obscure et, minuit sonné, se rhabillaient pour refaire le

trajet en sens inverse, causant tous deux, le long du chemin, avec la

plus vive animation et un mutuel plaisir.

Elle avait sur toutes choses des opinions tranchées qu’elle émettait

avec un ton de certitude qui ne souffrait pas la contradiction; elle

échafaudait des systèmes du plus extrême matérialisme, ne laissant

aucune place au sentiment, raillant impitoyablement la pitié et l’amour.

Parfois il s’amusait à ruiner d’un mot les merveilleux châteaux qu’elle

élevait si prestement dans les airs. Mais le plus souvent il la laissait

donner libre cours à sa fantaisie. Elle allait ainsi comme grisée à

travers le monde des idées. Et il ne cessait d’admirer le jeu sain de ce

cerveau, la force jaillissante et claire de la pensée. Constantin Michel

connaissait le monde, Londres, New-York, Rome, Paris. «Avec un rien de

poli, pensait-il, avec cette élégance de tournure que l’on n’apprend

tout de même qu’en Occident, avec le ton et le vocabulaire de la bonne

société de là-bas, est-il une seule des capitales de l’univers, où,

après un court stage et la mise au point indispensable, cette petite

fille russe ne triompherait pas? Les esprits les plus délicats en

feraient leurs délices.»

Il ne pouvait imaginer une compagne plus attrayante. Elle l’excitait à

penser et le tenait dans une fièvre d’idées et de sensations sans cesse

renouvelées.

Il sentait en elle les richesses inépuisables de la nature russe, ce

don, cette générosité et ce gaspillage de soi qu’elle comporte. «Il ne

manque à cette fille qu’une méthode, pour atteindre aux plus hauts

sommets, ou bien la présence d’un homme supérieur; mais il faut avouer,

conclut-il, que les hommes ici ne sont pas à la hauteur de leur tâche.»

Chaque jour, Constantin Michel attendait impatiemment les heures qui lui

ramenaient Ariane. Il la comparait à la baronne Korting qui l’emportait

par la beauté, qui était bonne, et douce, et facile, mais qui, à trop

vivre en Occident, avait pris l’artificiel qui règne dans les salons de

France et d’Angleterre. Il n’avait aucun reproche à lui adresser,--sauf

le plus grand du monde: il s’ennuyait auprès d’elle.

Auprès d’Ariane, l’ennui était inconnu. On ne pouvait même en concevoir

la notion, tant elle était diverse, amusante, gaie, sérieuse

contredisante, fantasque, difficile, ombrageuse, enfermée dans son

amour-propre comme dans une forteresse inexpugnable.

Quand il l’avait à dîner, c’était une bonne fortune. Un souper--plus

rare--prenait l’allure d’une fête. Les longues promenades entre la

Sadovaia et le National leur paraissaient trop courtes. Ils

s’attardaient à causer dans la nuit et, sur le seuil de la porte,

prolongeaient encore la conversation.

Mais, dans l’appartement de l’hôtel National, une autre Ariane

apparaissait. Il était en face d’une femme qui lui restait étrangère. Du

jour où il l’avait eue, il avait pensé que les rapports naturels entre

amant et maîtresse s’établiraient entre eux. Il reconnaissait maintenant

son erreur. Il croyait l’avoir conquise et, à chaque fois, la conquête

était remise en question. Il sentait n’avoir fait aucun progrès. Sa

maîtresse ne lui appartenait que par une fiction. En réalité, elle était

insaisissable; elle lui échappait. Il l’embrassait; elle se laissait

embrasser et y prenait plaisir, mais jamais d’elle-même elle ne venait à

lui, dans un mouvement spontané de tendresse.

Il lui en fit un jour la remarque. La réponse qu’il reçut le glaça:

--N’y faites pas attention, dit-elle, je suis toujours ainsi...

«Détestable éducation, pensa Constantin Michel. Quels sots a-t-elle

connus avant moi?»

Dans le lit, elle continuait à «faire la morte». Pourtant Constantin

sentait parfois la pression involontaire d’un bras qui le serrait contre

elle. Une fois seulement, elle se laissa aller jusqu’à se plaindre

d’avoir à se lever, s’avouant brisée de fatigue. Il fallut une semaine

pour qu’elle admît que la porte de la chambre fût ouverte sur le salon

où l’électricité restait allumée. Pourtant elle n’alléguait pas des

scrupules de pudeur. Elle descendait du lit, gagnait la salle de bain et

revenait se coiffer nue devant la glace avec la tranquille assurance

d’une jeune fille bien faite qui n’a rien à cacher.

Chaque rencontre était ainsi un combat entre l’ardeur de l’homme et la

froideur de la femme. L’irritant était que Constantin sentait cette

froideur calculée, commandée par un effort de volonté. Il n’usait

d’aucune contrainte pour amener Ariane dans son lit. Elle y venait de

son propre gré; mais lorsqu’elle s’allongeait dans les draps, elle

semblait mourir à elle-même... Elle qui debout ne pouvait se taire,

restait silencieuse, les yeux ouverts. Le mieux qu’il en put tirer dans

la première semaine de leur liaison, alors qu’il murmurait à son oreille

les mots éternels que les amants disent à la femme qu’ils possèdent, fut

un _nitchevo_ entre deux tons.

Au dehors, ils causaient librement comme deux amis. Au lit, il

retrouvait l’ennemie, celle qu’il faut toujours vaincre et qui ne

s’avoue jamais vaincue.

Ce combat excitait Constantin Michel et il se jurait d’en sortir

vainqueur. Cependant il était blessé jusqu’au fond de lui par l’attitude

dont Ariane ne se départait pas.

Mais ce n’étaient encore qu’escarmouches.

A la quatrième ou cinquième soirée, comme elle se rhabillait et qu’il

fumait une cigarette assis au pied du lit, il fit, sans même y prendre

garde, deux de ces questions banales que les hommes posent à leur

maîtresse sortant de leurs bras.

Elle ne répondit pas. Il répéta la phrase.

Sans lever la tête vers lui, sans s’arrêter de rattacher ses bas, elle

répondit avec nonchalance, comme si elle ne sentait pas le venin de sa

réponse:

--J’attends la troisième question, celle que tous les hommes qui m’ont

eue ont posée après les deux que vous venez de faire...

Constantin Michel pâlit. Il eut la force de se maîtriser, de ne pas

ajouter un mot. Il termina sa cigarette, passa à la salle de bain, y

resta plus longtemps que d’habitude. Lorsqu’il en sortit, minuit était

sonné.

--Allons, dit-il.

Elle s’approcha de lui, s’appuya sur son bras et demanda:

--Qu’avez-vous aujourd’hui? Vous paraissez triste. Je n’en suis pas la

cause?

--Rien, petite fille, rien, tu es délicieuse, comme toujours.

Car il la tutoyait maintenant, mais elle continuait à dire vous.

En chemin, ils se disputèrent sur une question de philosophie, l’un et

l’autre défendant sa position avec violence, presque avec aigreur.

Finalement Constantin Michel éclata de rire:

--Où diable allons-nous chercher nos sujets de querelle? dit-il.

Et il embrassa Ariane qui se défendait encore.

Le lendemain soir la lutte recommença, mais d’une façon plus gardée,

l’un et l’autre adversaire s’efforçant de ne pas se découvrir.

Constantin voulait savoir pourquoi Ariane Nicolaevna qui avait le droit

du choix et l’avait exercé plus d’une fois l’avait pris lui, Constantin

Michel, et s’était donnée à leur troisième rencontre. Il n’imaginait pas

d’être irrésistible. Ariane ne l’aimait pas. Mais, quelle que soit la

liberté qu’une jeune fille s’accorde, il est difficile d’admettre

qu’elle va jusqu’à prendre un amant comme un homme choisit une

maîtresse, souvent pour une heure. Pourquoi était-elle là près de lui?

Par des voies détournées, il tâchait d’obtenir un éclaircissement sur ce

point.

Il parla donc de la fameuse soirée de _Boris Godounof_ et il revint sur

la première impression qu’il avait eue d’elle, la longue hésitation

entre «jeune femme» et «gamine».

--Et toi, dit-il, qu’as-tu pensé de moi, car enfin la première

impression commande tout le reste?

--Moi, fit-elle, je me suis dit: «Il est dans ma série», car il faut

vous avouer qu’à mon expérience, seuls les hommes blonds ont du

tempérament. Les bruns font de l’effet, mais ce n’est que feu de paille.

On les prend; il ne vous reste rien dans les mains... La sagesse est de

revenir après quelques essais malheureux à ce que l’on a éprouvé bon...

Elle bavardait ainsi agréablement, comme si elle parlait du soleil ou de

la pluie de ce jour de mai.

Constantin Michel crut avaler une drogue amère. Il sentait qu’on ne

répond à une provocation de ce genre que par une rouée de coups. Mais il

fallait gagner la bataille, et d’abord du temps. Il prit une cigarette,

l’alluma, et avec un bon sourire naturel il gronda affectueusement:

--Ariane, Ariane, voilà des choses que l’on pense, mais qu’on ne dit

pas. Tu n’es qu’une petite cosaque.

--Oh, fit-elle, j’ai horreur de mentir; c’est trop difficile; alors je

dis les choses comme elles me viennent. Vous avez dû vous en

apercevoir... Je suis sans habileté et sans ruse, avouez-le. Ma conduite

avec vous l’a montré. M’en voudriez-vous?

Il n’eut tout de même pas la force de la prendre dans ses bras et de la

baiser sur les lèvres, comme il eût été politique de le faire. Il avait

encore dans la bouche un arrière-goût d’amertume qui ne devait pas

disparaître de sitôt. Il se borna à quelques chaudes et banales

protestations:

--Au fond, dit-il, tu me plais parce que tu es toi-même. Cela comporte

bien quelques inconvénients. Mais les avantages l’emportent. Évidemment

tu dis avec simplicité des choses qu’une femme en Occident se ferait

tuer plutôt que d’avouer. Faut-il reconnaître qu’une fois le premier

moment d’étonnement passé, cette franchise un peu rude a son prix?

Peut-être même finirai-je perversement par y trouver du charme.

Mais ce même soir, rentrant à pied vers une heure de la Sadovaia,

Constantin serrait les poings et exhalait sa colère. Il se sentait

attaqué, bafoué, par cette petite fille qui, avec ses airs de ne pas y

toucher, l’avait blessé à un point sensible, entretenait chaque jour la

blessure ouverte et l’envenimait avec un art savant. Car enfin quel que

soit le degré de franchise que l’on se permette, il faut que l’amour,

même physique, s’entoure de certaines illusions. A l’éclairer

brutalement et de tel côté, on le met en fuite. Il faut chasser loin de

soi l’idée qu’on se rencontre dans les bras d’une femme avec les ombres

plus ou moins effacées de ses prédécesseurs. Ce sont choses auxquelles

on ne pense point, lorsqu’on est sain d’esprit, à moins peut-être qu’on

ne soit éperdument amoureux. Or Constantin Michel se déclarait sain

d’esprit et pas amoureux. Certes il tenait à Ariane et de plus d’une

façon; elle avait la saveur d’un jeune fruit délicieux déjà mûr, dont

l’acidité, par places, fait grincer un peu les dents. Mais d’amour il

n’était pas question. Donc il lui était facile d’oublier le passé

d’Ariane.

Et voilà que ce démon de fille le lui ramenait sous les yeux sans cesse

et l’obligeait à le regarder en face. D’abord il avait cru qu’elle

agissait ainsi par maladresse, par ce manque d’instinct qui, chose

curieuse, se fait sentir si souvent chez les femmes les plus

intelligentes. Il y avait là peut-être une faute d’éducation; tante

Varvara qui se racontait librement à sa nièce devait en être

responsable, et ce milieu de province russe... Il suffirait d’avertir

Ariane Nicolaevna.

Mais Constantin reconnut bien vite son erreur. Non, ce n’était pas au

hasard qu’elle parlait ainsi. Il devinait en elle un plan médité, une

offensive pourpensée et qui se prolongerait. Un sûr instinct

l’avertissait qu’Ariane savait où le blesser et qu’elle gardait prise

sur lui.

Et pourtant il était impossible de la laisser continuer ainsi sous peine

d’être empoisonné.

A ce point de ses réflexions, Constantin Michel fit volte-face. «Au

fond, se dit-il, de quoi est-ce que je me préoccupe? J’ai une fille

délicieuse et fraîche dans mes bras chaque soir, et le partenaire de

conversation le plus amusant que j’aie jusqu’ici rencontré. Dans un mois

ou six semaines, j’aurai quitté la Russie; nous ne nous reverrons de

notre vie. Laissons les choses aller leur cours.»

Ariane, jeune fille russe · 第 4 / 11 段