vous en avez trente, et bien employés. Alors, je ne comprends pas...
Elle l’interrompit:
--Est-ce qu’on a besoin de comprendre une femme? On la prend, c’est le
plus court.
Il eut un sursaut et resta une seconde interloqué. Puis, s’accordant au
ton donné à la conversation par la vive remarque d’Ariane Nicolaevna, il
lui dit l’incertitude où il était au sujet de son âge dès l’instant où
il l’avait connue et qu’elle lui apparaissait tout à tour comme une
gamine et comme une jeune femme à qui on n’en raconte pas.
Elle gardait un pli ironique aux lèvres et quand il eut fini, elle jeta
simplement sur le ton d’un amateur qui applaudit un morceau à effet:
--Pas mal.
--Mais encore? dit-il. Selon les heures, je parierais à chances égales
pour dix-sept et pour vingt-cinq.
--Comme toujours, dit-elle, la vérité est entre les deux.
Et la conversation dévia.
* * * * *
Un peu plus tard, comme ils achevaient de souper et qu’à travers la
cloison du cabinet arrivaient quelques refrains de chansons tziganes
jouées par un orchestre voisin, Constantin Michel se pencha vers la
jeune fille, passa son bras autour d’une taille flexible et l’attira à
lui. Elle ne se défendit pas, mais comme il approchait les lèvres de sa
bouche, elle tourna la tête et ses lèvres se posèrent sur le cou frais
d’Ariane Nicolaevna, à la naissance de l’oreille, près des cheveux.
Elle resta dans son bras, immobile, et ce fut lui qui un instant plus
tard se dégagea. Il dit alors:
--De quel parfum usez-vous? Il est délicieux.
Ariane parut étonnée et répondit simplement:
--Cela aussi est mon secret.
Il y eut un silence.
Constantin le rompit délibérément. Il avait pris un parti; et sur un ton
qui contrastait avec celui de leur entretien jusqu’alors, il dit à la
jeune fille qu’il aimait à l’excès la franchise, qu’une façon nette et
simple de dire les choses l’avait toujours servi, et qu’il en ferait une
fois de plus l’expérience, dût-elle lui coûter cher. Il était sûr tout
au moins qu’avec la qualité d’esprit qu’il lui connaissait, elle ne s’y
méprendrait pas; peut-être même lui en saurait-elle gré.
--Le vrai, continua-t-il, est que je veux vous gagner. Je l’avoue sans
détours. Comment y réussir? Avec vous, Ariane Nicolaevna, emploierai-je
les moyens dont les hommes ont coutume de se servir lorsqu’ils veulent
séduire une femme? Vous laisserai-je croire que vous êtes la première
femme devant laquelle je m’agenouille?... Vous me ririez au nez. Mettons
les choses à leur place. Vous me plaisez infiniment. Peut-être vous
suis-je sympathique puisque vous êtes ici. Auprès de vous je n’imagine
pas de connaître l’ennui qui est après tout notre seul ennemi, mais
mortel. Alors je désire vous voir plus et mieux et chaque jour...
Il s’arrêta. Ariane ne fit aucune réflexion. Avec un peu d’embarras, il
dit:
--Mais aidez-moi, Ariane Nicolaevna. Je n’ai pas l’habitude de faire des
discours.
--J’attends la fin qu’annonce un si beau commencement, répondit-elle.
--Soit, reprit-il, je continue. Avez-vous lu les _Reisebilder_ d’Henri
Heine?
Elle hocha la tête négativement. Elle paraissait distraite...
--Dans les _Reisebilder_, reprit Constantin, Heine raconte qu’il arrive
un jour dans un village où il doit passer la nuit. Il voit une belle
fille à la fenêtre, occupée à arroser des fleurs, et lui dit à peu près:
«Je n’étais pas ici hier, je n’y serai plus demain. Mais aujourd’hui est
à nous...» Et la belle fille lui tend une fleur... Je serai à Moscou peu
de temps, mais ce peu de temps je vous propose de le vivre à deux... Je
ne suis pas libre, Ariane Nicolaevna... Je partirai un jour et ne
reviendrai pas. La vie est chose assez maussade. Il faut de
l’ingéniosité, de la volonté et du savoir-faire pour en tirer quelques
heures, je ne dis pas de bonheur, mais tout au moins de plaisir.
Voulez-vous que nous fassions une association précaire à la poursuite du
plaisir?... Je sens que je puis vous parler ainsi et que vous goûterez
peut-être ce qu’il y a d’inaccoutumé et d’audacieux dans une proposition
que je n’oserais adresser sous cette forme à une autre qu’à vous. Mais
vous êtes sans hypocrisie et vous regardez les choses en face, je m’en
suis convaincu... Quels risques courons-nous? Aucuns, comprenez-moi à
demi-mot... Ah! pardon, j’oublie un grand danger... Peut-être
m’aimerez-vous. Peut-être m’éprendrai-je de vous. L’amour, qui est en
dehors de notre convention, s’y glissera peut-être. Allons-nous reculer
devant ce danger imaginaire? Vous avez du courage et je n’en manque pas.
Je cours à l’ennemi...
Il prit la jeune fille dans ses bras. Elle ne se défendit pas et, penché
sur elle, il dit:
--Pardonnez-moi, Ariane Nicolaevna, mais je suis à un moment où le
mensonge m’est odieux. Quoi qu’il arrive, nous ne nous serons pas
trompés.
Elle allait répondre. Il lui ferma la bouche par un baiser et ajouta:
--Ne dites rien, je vous en prie...
Elle se dégagea, s’étira, prit à son corsage un œillet pourpré et le
porta à ses lèvres, puis négligemment le jeta dans un coin de la
chambre.
--J’ai entendu naguère, dit-elle, des gens qui voulaient arriver aux
mêmes fins que vous. Ils s’y prenaient autrement... On apprend à tout
âge. Mais il est tard et la leçon de ce soir s’est assez prolongée. Je
rentre... A propos, vous ai-je dit que l’oncle chez lequel j’habite est
épris de moi? Je vais être obligée de m’enfermer à clef, et, c’est
bizarre, j’étouffe dans une chambre dont la porte est fermée.
Ils partirent en voiture. Comme il quittait Ariane Nicolaevna, il lui
dit:
--A demain. Voulez-vous dîner avec moi?
--Mais non, je dîne ici à sept heures.
--Soit, je vous attendrai à votre porte à huit heures et demie et vous
me ferez la grâce de venir prendre le thé dans mon appartement.
--Ah! je jure bien que non!
§ III. BANALE SOIRÉE
Le lendemain soir, à huit heures et demie, Ariane parut à la porte de sa
maison, où Constantin Michel l’attendait. Elle avait un ravissant
chapeau aux grandes ailes attachées par des rubans sous le menton. Le
cou sortait nu de la longue houppelande noire.
Ils descendirent la Tverskaia. Il était entendu qu’«on allait se
promener». Pourtant, arrivés devant l’hôtel National, Constantin proposa
d’entrer.
--Pourquoi pas? fit-elle.
Et sous le lourd manteau, une épaule frêle se souleva et communiqua un
léger mouvement à l’épaisse étoffe.
Dans le petit salon, Ariane quitta son manteau puis, passant dans la
chambre à coucher, enleva son chapeau et arrangea ses cheveux devant la
glace. Elle regarda autour d’elle, ne manifestant aucune gêne. Sur le
lit, déjà préparés pour la nuit, les pyjamas de Constantin étaient
étalés.
Ils burent du thé au salon. Constantin prit la jeune fille sur ses
genoux et leurs bouches se joignirent. Il commença à la déshabiller. Ici
Ariane opposa une résistance obstinée et ses ongles acérés jouèrent un
rôle dans le combat. Il fallut moitié de gré, moitié de force, à coups
de prières, à grand renfort d’ingéniosité et de ruse, conquérir l’une
après l’autre chaque pièce du vêtement. La blouse légère tomba; les
jeunes seins fermes et ronds apparurent sur une poitrine maigre.
L’enlèvement de la jupe exigea un temps infini. Constantin en eut raison
enfin. Il tenait la jeune fille presque nue dans ses bras.
Il était au comble de l’énervement. La civilisation a appris aux femmes
à n’opposer, en telles circonstances, qu’un simulacre de résistance à
l’attaque de l’homme, juste assez pour qu’il puisse faire le geste de
l’antique conquête. C’est une comédie charmante dont les scènes sont dès
longtemps réglées. Mais voilà que, contrairement aux conventions
tacitement passées avec Ariane, il était obligé de se battre et
d’employer la force. Pourquoi se défendait-elle si âprement puisqu’elle
était décidée à se donner? Pourquoi depuis une heure luttait-elle sans
répit? Pendant une courte trêve, il ne put s’empêcher de lui dire assez
brutalement:
--Mais enfin, vous savez pourquoi nous sommes ici. Vous êtes avertie. Ce
n’est pas un début, après tout...
Ariane le regarda d’un air de déesse et articula sur un ton qui fit
sentir à Constantin l’absurdité de la question posée:
--Vous n’imaginez pas que je vous aie attendu, tout de même?...
L’épaule se souleva et sortit de la chemise qui glissa le long du bras,
laissant nue la moitié du torse. Mais comme Constantin voulait emporter
la jeune fille dans la chambre à coucher, elle se cramponna au divan et
d’une voix nette dit:
--Je pose mes conditions.
--Je les accepte à l’avance, répondit Constantin exaspéré.
--Il n’y aura pas de lumière et je ferai la morte.
Constantin Michel pensa: «Sur qui diable suis-je tombé? Me voici lancé
dans une aventure avec une de ces filles détraquées d’aujourd’hui qui
font l’amour comme elles soupent, sans avoir ni sens ni appétit. Elles
n’attachent pas plus d’importance à l’un qu’à l’autre... Pourvu que je
n’aie pas à le regretter...»
Il avait dans ses bras le corps frais de la jeune fille et il répondit:
--Ces conditions sont absurdes... Mais ce n’est plus le moment de
discuter...
Dans la nuit de la chambre, dans la tiédeur des draps où Ariane «faisait
la morte», il s’aperçut à un signe évident bien qu’involontaire que tout
au moins la première des deux suppositions qui venaient de se présenter
à son esprit était mal fondée. Cependant la lutte continuait dans
l’obscurité, la lutte contre le cadavre.
Irrité, il dit vivement:
--Il est un temps où il est bon de se battre; il en est un où il faut
savoir se donner.
--Mais je ne me bats pas, fit une voix à son oreille, une petite voix,
humble, enfantine, où semblait passer un souffle de frayeur et dont le
timbre nouveau le frappa.
Et, à l’instant même, il triompha d’elle.
Une heure plus tard, assise devant la toilette elle coiffait ses cheveux
qu’elle avait longs et fournis. Ils tombaient jusqu’à la chute des reins
et leurs vagues ondulantes cachaient le torse frêle.
Elle parlait d’une façon détachée et libre, racontant des histoires de
naguère. Elle n’eut pas un mot, pas un regard qui pussent témoigner de
la nouveauté des rapports qui venaient de s’établir entre eux. Tout en
l’écoutant, Constantin remarqua une mince coupure sur un doigt de sa
main droite: «Ce petit monstre m’a égratigné, pensa-t-il, ou peut-être
est-ce une épingle?»
Comme minuit sonnait, elle se leva. En vain voulut-il l’emmener souper.
--Mon amoureux m’attend à la maison, dit-elle. Il m’a fait une scène
hier soir. Il semblait qu’il devinât d’où je venais. Ma tante l’a
entendu. Seconde scène. Je veux éviter cela; j’aime d’avoir la paix chez
moi.
Ils rentrèrent à pied. Elle causait, avec un riche mouvement d’idées,
des programmes du gymnase et de l’éducation des filles. Lorsqu’il la
quitta à sa porte, elle parut étonnée d’entendre Constantin lui demander
de la revoir le lendemain à la même heure. Elle accepta sans discuter.
Chez lui, comme il réparait le désordre du lit avant de se coucher, il
vit sur le drap quelques petites gouttes de sang. «Elle m’a égratigné
plus profondément que je ne croyais. Curieux petit animal!... Qu’ont été
mes prédécesseurs?... C’est une éducation à refaire. Mais en vaut-elle
la peine?...»
Il était fatigué et, sans réfléchir davantage, s’endormit.
§ IV. SURGIT AMARI ALIQUID
Leur vie se régla. Constantin ne voyait jamais Ariane dans la journée,
qu’elle passait à l’Université. Il allait à ses affaires qui étaient
importantes. Une fois il déjeuna avec sa maîtresse en titre, la baronne
Korting, la plus jolie femme de Moscou qui voulut bien s’étonner de son
peu d’empressement. Il s’ingénia à y trouver des excuses.
Mais chaque soir, il rejoignait, à huit heures et demie, à la Sadovaia,
son étudiante en houppelande, chaque soir ils descendaient à pied
jusqu’à l’hôtel National, chaque soir ils se couchaient dans une chambre
chaude et obscure et, minuit sonné, se rhabillaient pour refaire le
trajet en sens inverse, causant tous deux, le long du chemin, avec la
plus vive animation et un mutuel plaisir.
Elle avait sur toutes choses des opinions tranchées qu’elle émettait
avec un ton de certitude qui ne souffrait pas la contradiction; elle
échafaudait des systèmes du plus extrême matérialisme, ne laissant
aucune place au sentiment, raillant impitoyablement la pitié et l’amour.
Parfois il s’amusait à ruiner d’un mot les merveilleux châteaux qu’elle
élevait si prestement dans les airs. Mais le plus souvent il la laissait
donner libre cours à sa fantaisie. Elle allait ainsi comme grisée à
travers le monde des idées. Et il ne cessait d’admirer le jeu sain de ce
cerveau, la force jaillissante et claire de la pensée. Constantin Michel
connaissait le monde, Londres, New-York, Rome, Paris. «Avec un rien de
poli, pensait-il, avec cette élégance de tournure que l’on n’apprend
tout de même qu’en Occident, avec le ton et le vocabulaire de la bonne
société de là-bas, est-il une seule des capitales de l’univers, où,
après un court stage et la mise au point indispensable, cette petite
fille russe ne triompherait pas? Les esprits les plus délicats en
feraient leurs délices.»
Il ne pouvait imaginer une compagne plus attrayante. Elle l’excitait à
penser et le tenait dans une fièvre d’idées et de sensations sans cesse
renouvelées.
Il sentait en elle les richesses inépuisables de la nature russe, ce
don, cette générosité et ce gaspillage de soi qu’elle comporte. «Il ne
manque à cette fille qu’une méthode, pour atteindre aux plus hauts
sommets, ou bien la présence d’un homme supérieur; mais il faut avouer,
conclut-il, que les hommes ici ne sont pas à la hauteur de leur tâche.»
Chaque jour, Constantin Michel attendait impatiemment les heures qui lui
ramenaient Ariane. Il la comparait à la baronne Korting qui l’emportait
par la beauté, qui était bonne, et douce, et facile, mais qui, à trop
vivre en Occident, avait pris l’artificiel qui règne dans les salons de
France et d’Angleterre. Il n’avait aucun reproche à lui adresser,--sauf
le plus grand du monde: il s’ennuyait auprès d’elle.
Auprès d’Ariane, l’ennui était inconnu. On ne pouvait même en concevoir
la notion, tant elle était diverse, amusante, gaie, sérieuse
contredisante, fantasque, difficile, ombrageuse, enfermée dans son
amour-propre comme dans une forteresse inexpugnable.
Quand il l’avait à dîner, c’était une bonne fortune. Un souper--plus
rare--prenait l’allure d’une fête. Les longues promenades entre la
Sadovaia et le National leur paraissaient trop courtes. Ils
s’attardaient à causer dans la nuit et, sur le seuil de la porte,
prolongeaient encore la conversation.
Mais, dans l’appartement de l’hôtel National, une autre Ariane
apparaissait. Il était en face d’une femme qui lui restait étrangère. Du
jour où il l’avait eue, il avait pensé que les rapports naturels entre
amant et maîtresse s’établiraient entre eux. Il reconnaissait maintenant
son erreur. Il croyait l’avoir conquise et, à chaque fois, la conquête
était remise en question. Il sentait n’avoir fait aucun progrès. Sa
maîtresse ne lui appartenait que par une fiction. En réalité, elle était
insaisissable; elle lui échappait. Il l’embrassait; elle se laissait
embrasser et y prenait plaisir, mais jamais d’elle-même elle ne venait à
lui, dans un mouvement spontané de tendresse.
Il lui en fit un jour la remarque. La réponse qu’il reçut le glaça:
--N’y faites pas attention, dit-elle, je suis toujours ainsi...
«Détestable éducation, pensa Constantin Michel. Quels sots a-t-elle
connus avant moi?»
Dans le lit, elle continuait à «faire la morte». Pourtant Constantin
sentait parfois la pression involontaire d’un bras qui le serrait contre
elle. Une fois seulement, elle se laissa aller jusqu’à se plaindre
d’avoir à se lever, s’avouant brisée de fatigue. Il fallut une semaine
pour qu’elle admît que la porte de la chambre fût ouverte sur le salon
où l’électricité restait allumée. Pourtant elle n’alléguait pas des
scrupules de pudeur. Elle descendait du lit, gagnait la salle de bain et
revenait se coiffer nue devant la glace avec la tranquille assurance
d’une jeune fille bien faite qui n’a rien à cacher.
Chaque rencontre était ainsi un combat entre l’ardeur de l’homme et la
froideur de la femme. L’irritant était que Constantin sentait cette
froideur calculée, commandée par un effort de volonté. Il n’usait
d’aucune contrainte pour amener Ariane dans son lit. Elle y venait de
son propre gré; mais lorsqu’elle s’allongeait dans les draps, elle
semblait mourir à elle-même... Elle qui debout ne pouvait se taire,
restait silencieuse, les yeux ouverts. Le mieux qu’il en put tirer dans
la première semaine de leur liaison, alors qu’il murmurait à son oreille
les mots éternels que les amants disent à la femme qu’ils possèdent, fut
un _nitchevo_ entre deux tons.
Au dehors, ils causaient librement comme deux amis. Au lit, il
retrouvait l’ennemie, celle qu’il faut toujours vaincre et qui ne
s’avoue jamais vaincue.
Ce combat excitait Constantin Michel et il se jurait d’en sortir
vainqueur. Cependant il était blessé jusqu’au fond de lui par l’attitude
dont Ariane ne se départait pas.
Mais ce n’étaient encore qu’escarmouches.
A la quatrième ou cinquième soirée, comme elle se rhabillait et qu’il
fumait une cigarette assis au pied du lit, il fit, sans même y prendre
garde, deux de ces questions banales que les hommes posent à leur
maîtresse sortant de leurs bras.
Elle ne répondit pas. Il répéta la phrase.
Sans lever la tête vers lui, sans s’arrêter de rattacher ses bas, elle
répondit avec nonchalance, comme si elle ne sentait pas le venin de sa
réponse:
--J’attends la troisième question, celle que tous les hommes qui m’ont
eue ont posée après les deux que vous venez de faire...
Constantin Michel pâlit. Il eut la force de se maîtriser, de ne pas
ajouter un mot. Il termina sa cigarette, passa à la salle de bain, y
resta plus longtemps que d’habitude. Lorsqu’il en sortit, minuit était
sonné.
--Allons, dit-il.
Elle s’approcha de lui, s’appuya sur son bras et demanda:
--Qu’avez-vous aujourd’hui? Vous paraissez triste. Je n’en suis pas la
cause?
--Rien, petite fille, rien, tu es délicieuse, comme toujours.
Car il la tutoyait maintenant, mais elle continuait à dire vous.
En chemin, ils se disputèrent sur une question de philosophie, l’un et
l’autre défendant sa position avec violence, presque avec aigreur.
Finalement Constantin Michel éclata de rire:
--Où diable allons-nous chercher nos sujets de querelle? dit-il.
Et il embrassa Ariane qui se défendait encore.
Le lendemain soir la lutte recommença, mais d’une façon plus gardée,
l’un et l’autre adversaire s’efforçant de ne pas se découvrir.
Constantin voulait savoir pourquoi Ariane Nicolaevna qui avait le droit
du choix et l’avait exercé plus d’une fois l’avait pris lui, Constantin
Michel, et s’était donnée à leur troisième rencontre. Il n’imaginait pas
d’être irrésistible. Ariane ne l’aimait pas. Mais, quelle que soit la
liberté qu’une jeune fille s’accorde, il est difficile d’admettre
qu’elle va jusqu’à prendre un amant comme un homme choisit une
maîtresse, souvent pour une heure. Pourquoi était-elle là près de lui?
Par des voies détournées, il tâchait d’obtenir un éclaircissement sur ce
point.
Il parla donc de la fameuse soirée de _Boris Godounof_ et il revint sur
la première impression qu’il avait eue d’elle, la longue hésitation
entre «jeune femme» et «gamine».
--Et toi, dit-il, qu’as-tu pensé de moi, car enfin la première
impression commande tout le reste?
--Moi, fit-elle, je me suis dit: «Il est dans ma série», car il faut
vous avouer qu’à mon expérience, seuls les hommes blonds ont du
tempérament. Les bruns font de l’effet, mais ce n’est que feu de paille.
On les prend; il ne vous reste rien dans les mains... La sagesse est de
revenir après quelques essais malheureux à ce que l’on a éprouvé bon...
Elle bavardait ainsi agréablement, comme si elle parlait du soleil ou de
la pluie de ce jour de mai.
Constantin Michel crut avaler une drogue amère. Il sentait qu’on ne
répond à une provocation de ce genre que par une rouée de coups. Mais il
fallait gagner la bataille, et d’abord du temps. Il prit une cigarette,
l’alluma, et avec un bon sourire naturel il gronda affectueusement:
--Ariane, Ariane, voilà des choses que l’on pense, mais qu’on ne dit
pas. Tu n’es qu’une petite cosaque.
--Oh, fit-elle, j’ai horreur de mentir; c’est trop difficile; alors je
dis les choses comme elles me viennent. Vous avez dû vous en
apercevoir... Je suis sans habileté et sans ruse, avouez-le. Ma conduite
avec vous l’a montré. M’en voudriez-vous?
Il n’eut tout de même pas la force de la prendre dans ses bras et de la
baiser sur les lèvres, comme il eût été politique de le faire. Il avait
encore dans la bouche un arrière-goût d’amertume qui ne devait pas
disparaître de sitôt. Il se borna à quelques chaudes et banales
protestations:
--Au fond, dit-il, tu me plais parce que tu es toi-même. Cela comporte
bien quelques inconvénients. Mais les avantages l’emportent. Évidemment
tu dis avec simplicité des choses qu’une femme en Occident se ferait
tuer plutôt que d’avouer. Faut-il reconnaître qu’une fois le premier
moment d’étonnement passé, cette franchise un peu rude a son prix?
Peut-être même finirai-je perversement par y trouver du charme.
Mais ce même soir, rentrant à pied vers une heure de la Sadovaia,
Constantin serrait les poings et exhalait sa colère. Il se sentait
attaqué, bafoué, par cette petite fille qui, avec ses airs de ne pas y
toucher, l’avait blessé à un point sensible, entretenait chaque jour la
blessure ouverte et l’envenimait avec un art savant. Car enfin quel que
soit le degré de franchise que l’on se permette, il faut que l’amour,
même physique, s’entoure de certaines illusions. A l’éclairer
brutalement et de tel côté, on le met en fuite. Il faut chasser loin de
soi l’idée qu’on se rencontre dans les bras d’une femme avec les ombres
plus ou moins effacées de ses prédécesseurs. Ce sont choses auxquelles
on ne pense point, lorsqu’on est sain d’esprit, à moins peut-être qu’on
ne soit éperdument amoureux. Or Constantin Michel se déclarait sain
d’esprit et pas amoureux. Certes il tenait à Ariane et de plus d’une
façon; elle avait la saveur d’un jeune fruit délicieux déjà mûr, dont
l’acidité, par places, fait grincer un peu les dents. Mais d’amour il
n’était pas question. Donc il lui était facile d’oublier le passé
d’Ariane.
Et voilà que ce démon de fille le lui ramenait sous les yeux sans cesse
et l’obligeait à le regarder en face. D’abord il avait cru qu’elle
agissait ainsi par maladresse, par ce manque d’instinct qui, chose
curieuse, se fait sentir si souvent chez les femmes les plus
intelligentes. Il y avait là peut-être une faute d’éducation; tante
Varvara qui se racontait librement à sa nièce devait en être
responsable, et ce milieu de province russe... Il suffirait d’avertir
Ariane Nicolaevna.
Mais Constantin reconnut bien vite son erreur. Non, ce n’était pas au
hasard qu’elle parlait ainsi. Il devinait en elle un plan médité, une
offensive pourpensée et qui se prolongerait. Un sûr instinct
l’avertissait qu’Ariane savait où le blesser et qu’elle gardait prise
sur lui.
Et pourtant il était impossible de la laisser continuer ainsi sous peine
d’être empoisonné.
A ce point de ses réflexions, Constantin Michel fit volte-face. «Au
fond, se dit-il, de quoi est-ce que je me préoccupe? J’ai une fille
délicieuse et fraîche dans mes bras chaque soir, et le partenaire de
conversation le plus amusant que j’aie jusqu’ici rencontré. Dans un mois
ou six semaines, j’aurai quitté la Russie; nous ne nous reverrons de
notre vie. Laissons les choses aller leur cours.»