en moi, comme une nécessité implacable, le devoir de développer mon
intelligence, d’aller à l’Université, de participer à la haute culture
pour laquelle je suis faite. Je ne puis songer à ruiner l’idéal que je
poursuis en perdant mon temps à donner des leçons à de petits imbéciles
pour deux roubles l’heure. Il me faut de l’argent. A qui le
demanderai-je?... A l’amant que j’aime? Cela est impossible, on ne mêle
pas l’argent à l’amour. Mais si un homme que je n’aime pas, pour
quelques heures où il aura mon corps, m’assure la possibilité d’une vie
riche et spirituelle, n’ai-je pas le devoir d’accepter ce marché?...
Est-ce que je ne reste pas honnête et fidèle à moi-même en l’acceptant
comme un marché et en payant avec la seule monnaie que je possède? Le
monde pourra me condamner. Qu’est-ce que le monde? Une réunion de sots
et un amas de préjugés. Qu’il me juge à son gré. Mais, à mes yeux, je
reste une fille honnête...
La moitié des convives applaudirent furieusement. Paul Paulovitch baissa
la tête.
--Elle a raison! criait l’un.
--Voilà la vraie morale humaine, disait un autre. Bravo!
Le voisin d’Olga Dimitrievna à qui elle venait brusquement d’arracher sa
main se pencha vers elle; elle pleurait.
--Qu’avez-vous? fit-il.
--Je vous en prie, répondit-elle, ne faites pas attention. C’est
nerveux... Mais continuez à me parler pour que les autres ne voient pas
mes larmes.
§ VI. JOURS TROUBLÉS
Les familiers de la Dvoranskaia étaient inquiets, car l’humeur de
Varvara Petrovna subissait d’étranges modifications. Jadis, c’était la
femme la plus gaie, la plus aimable, la plus insouciante, la plus
semblable à elle-même au cours des jours. Maintenant Varvara, dont le
charme était dans l’humeur souriante qui semblait lui appartenir aussi
essentiellement que ses beaux cheveux noirs et que le sourire qui
faisait perdre la tête aux gens, se montrait, suivant les heures,
nerveuse, inquiète, agitée, peu maîtresse d’elle-même. Elle qui n’avait
jamais eu un mot blessant pour quiconque, en arrivait à dire des choses
désagréables à ses plus anciens amis, qui se regardaient terrifiés,
craignant une catastrophe.
Vladimir Ivanovitch, le beau docteur aux cheveux grisonnants,
fréquentait toujours la maison. Mais il venait et disparaissait,
s’asseyait à table quelques minutes aux heures où Varvara Petrovna avait
du monde. S’il pénétrait dans le petit salon précédant la chambre à
coucher, c’était la cigarette aux lèvres, en courant. Il ne passait plus
près de Varvara les longues soirées qu’il lui donnait autrefois. Et,
lui-aussi, avait perdu le calme et l’assurance dont il ne se départait
pas naguère.
Avec Ariane, la conduite de Varvara était étrange. Parfois, elle
l’accablait de caresses; elle la retenait près d’elle sous un prétexte
ou sous un autre, l’empêchait de sortir, la comblait de cadeaux.
Parfois, au contraire, elle l’attaquait en public, ou l’écartait d’elle
et, passant des journées entières sans lui adresser la parole,
paraissait ne plus la connaître. La jeune fille supportait ces sautes
d’humeur avec une indifférence qui ne semblait s’apercevoir ni de la
tendresse ni de la colère de sa tante.
Un jour, comme celle-ci était dans une veine de gaîté et d’expansion,
Ariane--c’était peu de temps après son examen de sortie du
gymnase--l’entreprit sur son départ projeté pour l’Université et lui
exposa les difficultés qu’elle avait avec son père. Varvara n’aimait pas
son beau-frère qu’elle ne voyait jamais.
--Ton père a toujours été un sot, ma chère, lui dit-elle, et tu es
beaucoup trop intelligente pour vivre avec lui. Quant à son projet de te
marier, il est absurde. Tu n’es qu’une gamine. Que sais-tu de la vie?
As-tu seulement un amant?...
Elle s’arrêta, riant, dévisagea sa nièce et reprit:
--Au fait, as-tu un amant?... Tu sais tout ce que je fais; je ne t’ai
jamais rien caché. Mais, quand j’y pense, qu’est-ce que je connais de
toi? Allons, parle, espèce de petit masque...
La jeune fille sourit sans répondre. Varvara continua:
--Tu as la ville à tes pieds. Tu fais enrager les hommes comme un
diable. Mais que donnes-tu de toi?... Pourtant je n’ai qu’à te regarder:
tu es bien de notre sang. A ton âge, ta mère avait eu un roman.
Moi-même, à dix-huit ans, je vivais à ma fantaisie. Et l’on m’assure que
les jeunes filles de nos jours ont fait de grands progrès et nous
dépassent... Voyons, sois franche, une fois!... Que fais-tu des hommes?
Je vois que tu les mènes à ton gré... Ah! je t’envie, fit-elle après un
instant de réflexion. Autrefois... (Varvara Petrovna soupira). En tout
cas, tu ne me quitteras pas, conclut-elle. Tu es heureuse ici; tu es
libre. Tu sors et tu rentres à l’heure qui te plaît. Que veux-tu
davantage!... Je ne me sépare pas de toi.
Il y avait quelque chose de pathétique dans cette dernière phrase et
Ariane le sentit. En vain essaya-t-elle de fléchir sa tante. Varvara ne
voulait rien entendre.
Le vrai est qu’elle était arrivée par un long chemin à un curieux état
d’esprit. Elle n’avait pas été sans remarquer que Vladimir Ivanovitch
venait toujours aux heures où Ariane était à la maison, qu’il prenait
plaisir à la conversation brillante de sa nièce, qu’il recherchait les
occasions de la rencontrer. Au début, elle en conçut une sourde
irritation, mais elle comprit bientôt que la présence d’Ariane était un
sûr moyen d’attirer son volage amant et que, si la jeune fille
disparaissait, Vladimir Ivanovitch se ferait de plus en plus rare. Or,
elle en était au point où voir, voir seulement Vladimir était pour elle
la seule chose qui comptât. Du reste, elle se disait: «Quel risque
est-ce que je cours? Ariane est une gamine. Pour elle, le docteur est un
quasi-vieillard. Elle se fait courtiser par de beaux jeunes gens entre
vingt et trente ans. C’est parmi eux qu’elle a ou qu’elle prendra un
amant. Vladimir ne l’intéresse pas. Il faut connaître la vie déjà comme
moi pour comprendre ce qu’il y a en lui d’exceptionnel.»
La pauvre Varvara ne voyait pas plus loin. Elle gardait Ariane pour
s’attacher Vladimir sans se douter du jeu dangereux qu’elle jouait.
Aussi Ariane échoua-t-elle lorsqu’elle exposa à sa tante qu’il lui était
nécessaire d’aller à l’Université.
A la fin de l’entretien, Ariane regarda sa tante dans les yeux et lui
dit simplement:
--C’est bien. C’est toi qui l’as voulu... et sortit, laissant Varvara
inquiète méditer sur le sens de ces mots énigmatiques.
Le même soir Ariane, après s’être assurée que personne n’était à portée
et ne pouvait l’entendre, s’approcha du téléphone qui était dans la
salle à manger, demanda un numéro et dit à l’appareil une phrase brève.
* * * * *
Un mois se passa. On était au cœur d’un été chaud et orageux, quand un
incident éclata dans la maison de la Dvoranskaia. Un jour, vers huit
heures, comme Varvara Petrovna rentrait d’une promenade en voiture, elle
trouva la porte de l’appartement ouverte et ne fut pas obligée de
sonner. Elle avait une démarche vive et légère, elle traversa la salle à
manger sans être entendue de personne. La porte de la chambre d’Ariane
était ouverte et, au fond de la chambre, appuyée contre le mur, elle vit
la jeune fille vêtue d’une légère robe blanche. Devant elle, les deux
mains sur la cloison, enfermant ainsi Ariane, Vladimir Ivanovitch était
penché, si près qu’il sembla à Varvara que le visage de son amant
touchait celui de sa nièce.
Elle eut assez de force pour passer chez elle sans bruit, puis sonna, et
toute la maison apprit bientôt que Varvara Petrovna était souffrante. On
s’empressa auprès d’elle.
Le lendemain, elle fit venir Ariane et, sur un ton détaché, lui dit:
--J’ai changé d’avis à ton sujet... Je n’ai pas le droit de te garder
ici. Tu dois faire ta vie à ton goût et étudier si cela te plaît. Va
donc à l’Université, à Moscou, à Pétersbourg, à Liège ou au diable. Je
te donnerai de quoi vivre. Avec deux cents roubles par mois, tu seras
une étudiante riche, tu auras de jolies robes, du linge fin et des
parfums de Paris.
La réponse d’Ariane stupéfia sa tante:
--J’irai, en effet, à l’Université, fit-elle, comme je l’ai décidé
depuis longtemps. Mais je n’ai pas besoin d’argent. Je te remercie, j’ai
pris mes arrangements; je suis et serai toujours libre.
En vain Varvara essaya-t-elle de faire parler sa nièce. Sa curiosité
était piquée. Mais elle n’en tira rien. Ariane sortit sans avoir donné
aucun éclaircissement.
Varvara restée seule eut la sensation désagréable qu’elle ne savait rien
de sa nièce qu’elle avait vu naître et qui était près d’elle depuis
trois ans. Il y avait dans cette jeune fille, en apparence ouverte et
facile, quelque chose d’obscur dont elle ne pouvait pénétrer le mystère.
Varvara comprit, pour la première fois, qu’elle n’avait aucune prise sur
Ariane. Celle-ci lui échappait. Qui était-elle?
Toute troublée, elle ne se tint pas d’en parler le soir même à Vladimir
Ivanovitch et de lui dire son inquiétude. Il partageait ses alarmes.
Dans l’émotion qui les étreignait tous deux, Vladimir ne put cacher à sa
maîtresse qu’il aimait à la folie Ariane Nicolaevna. La scène fut
curieuse et touchante. Les deux amants mêlèrent leurs larmes. Depuis
longtemps, ils n’avaient pas eu une heure d’intimité si profonde.
* * * * *
Vers le milieu de l’été, commencèrent à courir par la ville des bruits
désagréables au sujet d’Ariane Nicolaevna. A deux reprises, des habitués
de l’hôtel de Londres affirmèrent l’avoir vue, tard dans la nuit,
traverser les corridors. L’un d’eux disait qu’elle entrait, après
minuit, dans une chambre «où l’on buvait du champagne». L’autre
affirmait l’avoir rencontrée à une heure tardive, descendant seule le
grand escalier de l’hôtel. On imagine si les mauvaises langues s’en
donnèrent! Sans doute, Ariane Nicolaevna n’était pas la première à qui
l’on prêtât des amants, et l’on était habitué à voir chez les jeunes
filles une extrême liberté d’allures. Mais il y a des limites à tout.
Qu’une jeune fille ait un flirt et en outrepasse le terme, quel est le
Russe qui s’en étonnera ou prononcera des paroles de blâme? Ce sont là
choses auxquelles on n’est jamais en peine de trouver des explications,
voire des excuses, et seuls les sots affectent d’en être surpris. Mais
la fête, les soupers à l’hôtel de Londres, la publicité inévitable,
voilà où le scandale commence. Ariane Nicolaevna ne fut pas ménagée. Les
jeunes filles et les femmes ne l’aimaient guère. Elle avait trop de
succès, et notables. Presque tous les hommes qui l’approchaient
s’éprenaient d’elle. C’était une rivale dangereuse, et Ariane ne tenait
apparemment pas à se concilier les femmes. Il y avait en elle un mélange
de hauteur et de persiflage qui, à vrai dire, la faisait détester. Elle
se plaisait à ruiner les unions les mieux établies, à détruire les
ménages heureux, légitimes ou non. Et cet été-là, il semblait que le
démon se fût emparé d’elle et qu’elle eût résolu de se venger--on ne
savait de quoi--en tournant la tête aux hommes, de préférence à ceux qui
avaient de notoires liaisons. Ce qu’elle leur donnait, personne n’en
savait rien. A tout hasard, on supposait le pire. Et la multiplicité des
amants qu’on lui prêtait ne permettait plus l’indulgence.
Il faut ajouter, avec regret, qu’un scandale plus précis éclata auquel
son nom fut mêlé. Un soir, vers onze heures, deux viveurs qui avaient
soupé et bu plus que de raison décidèrent de se rendre en compagnie de
femmes à la petite maison des faubourgs qui appartenait à Léon, le
portier de l’hôtel de Londres. Ils la connaissaient bien, ayant profité
naguère et plus d’une fois de l’hospitalité discrète qu’elle offrait aux
gens désireux de cacher leurs bonnes fortunes. Ils ignoraient que,
depuis le commencement de l’été, la maison avait été louée à l’ingénieur
Michel Ivanovitch Bogdanof.
Ils y arrivèrent en voiture et sonnèrent. Personne ne répondit. Irrités
de ce silence, ils commencèrent à frapper à la porte. Elle s’ouvrit
enfin et ils se trouvèrent en face de la vieille servante qui leur
déclara que la maison était louée par Bogdanof, et qu’ils eussent à s’en
aller sans faire de scandale. Elle ne put les convaincre; ils
n’entendaient pas ce qu’elle disait, ils étaient décidés à entrer et à
boire. La vieille poussa des cris; ils l’écartèrent et, malgré les
femmes qui voulaient les retenir, commencèrent à monter l’escalier. Dans
le corridor Michel Ivanovitch parut, une canne à la main, leur
enjoignant de sortir. Ils le bousculèrent. Il put s’échapper et entrer
dans une chambre d’où il téléphona à la police. Sur ces entrefaites une
porte s’ouvrit dans le corridor et une jeune femme, le visage à moitié
couvert d’une écharpe, s’échappa en courant et gagna la rue. Les deux
femmes qui étaient restées dans la voiture et qui hésitaient à s’en
aller crurent voir la fine et élégante Ariane Nicolaevna que toute la
ville connaissait.
Le lendemain, chacun le savait. On ajoutait mille détails. La jeune
fille avait été surprise dans le lit même de Bogdanof. Elle s’était
sauvée en chemise; une des deux femmes lui avait prêté son manteau.
D’autres disaient qu’elle s’était évanouie, que la police avait fait
chercher un docteur, etc., etc... Chacun de ces faits était donné comme
indubitable par des gens sûrs de ce qu’ils affirmaient.
Le scandale fut énorme. Ariane Nicolaevna continua à se promener, à
aller au jardin Alexandre, à souper avec ses amis comme si ces bruits ne
la concernaient pas. Pourtant, une semaine plus tard, elle passa une
dizaine de jours à la campagne, dans le bien de sa tante.
* * * * *
J’ai oublié de noter qu’avant ce dernier esclandre, elle avait fait
venir chez elle celui qui s’appelait son fiancé. Elle l’entretint
longuement et lui annonça son départ pour l’Université. Nicolas n’avait
pas été sans entendre les mille propos qui couraient la ville au sujet
d’Ariane Nicolaevna. Il est inutile de dire qu’il n’avait pas cru un mot
de ce qui lui était raconté. Il avait regardé les gens qui parlaient
ainsi d’une telle façon que, soudain, ils s’étaient tus, puis avaient
changé de conversation.
Il accueillit sans surprise ce que lui dit Ariane. Il semblait l’avoir
prévu. Il n’eut aucune crise de désespoir, mais sur le ton le plus
tranquille, le plus assuré il lui expliqua qu’il comprenait sa décision,
qu’elle avait le droit de travailler encore deux ou trois ans, mais
qu’il ne renonçait pas à elle, qu’il l’attendrait et qu’à la fin ils
seraient mari et femme, car il ne pouvait en être autrement. «C’est
écrit dans le ciel», dit-il en propres termes.
A la suite de cet entretien, il fut un temps assez long sans se montrer
dans la ville et ne quitta pas sa propriété.
Le commencement de septembre était arrivé et Ariane était prête à
partir. A la gare même, le soir de son départ, une scène étrange se
passa. Elle était là avec Varvara Petrovna, le docteur Vladimir
Ivanovitch, Olga Dimitrievna et quelques jeunes gens de ses amis. Elle
embrassait sa tante à la portière de son wagon. Soudain une espèce de
colosse bouscula le groupe de ses amis. Nicolas Ivanof, car c’était lui,
poussa Ariane dans le coupé où était assise Olga Dimitrievna. Il était
plus pâle qu’à l’ordinaire et paraissait hors de lui. Il se dressa
devant la jeune fille, la regarda un instant, puis lui donna un grand
coup de poing qui la jeta sur la banquette. Nicolas frissonna, se mit à
genoux et, prenant la jupe d’Ariane, en baisa plusieurs fois le bord. Il
se releva et, laissant son chapeau qui était tombé à terre, s’enfuit
dans la nuit.
Le troisième coup de cloche sonnait, le train siffla et partit devant
les témoins stupéfaits de cette agression.
DEUXIÈME PARTIE
§ I. BORIS GODOUNOF
Ce soir-là--on était au mois d’avril--Chaliapine apparaissait pour la
première fois de la saison au Grand Théâtre de Moscou dans le rôle de
Boris Godounof. Rien de plus brillant que l’aspect de la salle, dont
toutes les places avaient été retenues trois semaines à l’avance. Les
uniformes galonnés des officiers et des fonctionnaires, l’émail de leurs
décorations, l’accent vif des rubans, les toilettes claires des femmes,
l’orient des perles et le scintillement des diamants composaient un
ensemble riche de couleur et d’éclat.
Au quatrième rang des fauteuils d’orchestre, Ariane Nicolaevna était
assise. A côté d’elle, bien que sept heures eussent sonné, une place
restait vide. Ariane regardait les voisins avec indifférence et de temps
à autre consultait le programme qu’elle froissait entre ses mains nues.
Elle se retourna et leva les yeux vers la seconde galerie. A
grand’peine, elle découvrit--petite tache claire entre une centaine de
taches semblables--le visage glabre d’un étudiant aux épaulettes d’or.
L’étudiant avait le visage tourné vers elle. Elle lui fit un signe de
tête amical auquel il répondit longuement.
L’orchestre préludait. Le fauteuil à côté d’elle était toujours
inoccupé.
Ariane était de mauvaise humeur, d’une mauvaise humeur qui se
prolongeait depuis plusieurs semaines. Les six mois de Moscou ne lui
avaient pas apporté les enchantements qu’elle s’en promettait. Elle
s’était sentie isolée, perdue dans la ville immense. Chez elle, elle
était reine; elle avait le monde à ses pieds. Ici, il fallait
recommencer le travail à pied d’œuvre. Ariane en aurait eu la force,
mais une fâcheuse expérience lui en avait donné le dégoût. Dans la
solitude où elle s’était trouvée et dans l’ennui de la vie de famille,
car elle habitait--ultime concession à son père--chez un oncle marié
avec lequel, non plus qu’avec sa femme, elle ne s’entendait guère, elle
avait fréquenté les théâtres et, en particulier, l’admirable théâtre des
Arts. Elle s’était éprise d’un des premiers comédiens de cette troupe
unique au monde, l’avait suivi dans son répertoire, finalement avait
fait sa connaissance. Il l’avait promenée dans son automobile; ils
avaient soupé ensemble au restaurant et chez lui. Puis, soudainement,
après quelques mois d’intimité, elle s’était aperçue de sa médiocrité et
l’avait quitté, sans un mot, de la façon la plus méprisante. Elle
gardait de l’aventure un arrière-goût d’amertume. Elle essaya de
travailler. Ses professeurs l’avaient déçue. Bref, elle en voulait à
Moscou des déconvenues qu’elle y avait subies.
Sur la scène, les gens du peuple, devant la porte du monastère,
suppliaient Boris invisible d’accepter la couronne et de mettre fin à
leurs misères. La tristesse de leurs chants alternés déchirait l’âme.
A ce moment, dans le rang où était assise Ariane, un homme s’engagea,
passa devant la jeune fille en s’excusant, et s’assit à la place restée
vide. Ariane vit qu’il était grand, sans âge, avec quelque chose de
désinvolte et d’assuré dans l’allure. Quelques minutes s’écoulèrent,
puis son voisin, dont elle avait senti à plusieurs reprises le regard
peser sur elle, lui demanda à mi-voix:
--Qui chante Boris ce soir?
Elle tourna vers lui un visage dont elle ne chercha pas à dissimuler
l’étonnement.
--Chaliapine, naturellement.
Le voisin eut un geste, comme pour dire qu’il comprenait maintenant le
surprenant de sa question, sourit et dit:
--Je vous expliquerai à l’entr’acte. Merci.
Ariane réprima l’envie de rire qui la prenait et se tut.
Le rideau tombait sur la fin du premier tableau et la salle s’éclaira.
Le voisin reprit:
--Que pensez-vous de moi? Mon ignorance est pourtant explicable. Je suis
arrivé à Moscou aujourd’hui même; comme je rentrais à sept heures à
l’hôtel National, j’ai appris par hasard qu’on donnait _Boris Godounof_
et je suis accouru.
--Mais vous n’aviez pas de place, fit Ariane intéressée malgré elle.
--Oh! dit-il, en souriant, sachez qu’il y a toujours et partout une
place pour moi. La caissière m’a repoussé, il est vrai, mais, dans le
vestibule, une vieille femme, qui sans doute m’attendait, m’a offert le
billet d’une personne malade. Voyez comme c’est simple.
--Et vous réussissez à toutes choses ainsi?
--Sans doute.
Le rideau se levant sur l’entrée de Boris arrêta une conversation à
laquelle l’un et l’autre prenaient plaisir.
A l’entr’acte, il y eut un grand remue-ménage dans la salle. Le voisin
d’Ariane lui dit:
--Je meurs de faim, je n’ai pas dîné. Faites-moi la grâce de venir avec
moi au buffet, car je sens que je ne puis me séparer de vous.
--Je ne suis pas seule, dit-elle: un étudiant m’accompagne. Il a passé
vingt-quatre heures à faire la queue pour avoir deux billets, un à
l’amphithéâtre, l’autre ici.
--Raison de plus pour nous sauver.
Ariane Nicolaevna le suivit.
Au cours de la représentation, ils firent tant de progrès dans la
connaissance l’un de l’autre qu’au dernier entr’acte il lui proposa de
la ramener chez elle. Elle objecta l’étudiant qui avait commandé à son
intention une automobile. Puis, se ravisant elle dit:
--Au fond, ce sera une excellente leçon.
Et, à peine le rideau tombé, ils coururent comme deux écoliers en
rupture de classe. Il proposa de souper.--Il ne pouvait en être
question.--Il voulut prendre une voiture.--Elle s’y opposa. Elle avait
décidé de rentrer à pied bien qu’elle habitât la Sadovaia, à une
demi-heure du centre de la ville. Et les voilà pataugeant dans la boue
et dans la neige fondue. Les trous dans le pavé, l’incertitude et les
obstacles du chemin légitimaient l’offre, non refusée, d’un bras. Il la
regardait tout en causant. Sur sa toilette de soirée, élégante et
décolletée, elle avait endossé une grande houppelande noire et coiffé un
étonnant petit chapeau de feutre mou qu’elle avait tiré, chiffonné,
d’une des poches du manteau. Déjà, ils faisaient des projets.
--Puisque vous aimez la musique, dit-il, acceptez de venir entendre avec
moi le _Prince Igor_, après-demain.
--Mais vous n’aurez pas de places.
Il s’arrêta, se mit devant elle, lui prit les deux mains:
--Ne savez-vous pas que j’ai toujours ce que je veux? Donc, nous
entendrons le _Prince Igor_ et, cette fois-ci, comme nous serons de
vieilles connaissances, vous ne me refuserez pas de souper avec moi.
--Eh bien, si vous trouvez des places, ça va. Mais tout est loué.
Ils étaient arrivés dans une belle maison à appartements, dans la
Sadovaia.
--Me voici chez moi, fit-elle.
--A propos, donnez-moi votre nom et votre numéro de téléphone.
Il écrivit sous sa dictée, puis il tendit une carte:
Elle lut: «Constantin Michel».
--Ce n’est pas un nom, dit-elle.
--C’est pourtant le mien.
§ II. UN SOUPER
On pourrait trouver dès le commencement d’une liaison quelques
minutes pour parler raisonnablement.
SENANCOUR, _De l’Amour_.
Deux jours plus tard, Constantin Michel et Ariane Nicolaevna étaient
assis l’un à côté de l’autre sur un divan dans un cabinet du restaurant
fameux de l’Ermitage. Ariane était d’admirable humeur. Constantin la
laissait se raconter, prenant un plaisir extrême aux histoires qu’elle
narrait. Il connaissait déjà Varvara Petrovna, il savait que la jeune
fille avait un demi-fiancé Nicolas Ivanof qui, dès avant le mariage,
avait fait quelques amères expériences; il n’ignorait ni les soupers de
l’hôtel de Londres ni la cour d’adorateurs qui entourait là-bas la
brillante Ariane. Le jardin Alexandre lui apparaissait comme le plus
séduisant des jardins publics de Russie, où mille intrigues se nouaient
et se dénouaient dans le décor contrasté des allées sombres et des
terrasses éblouissantes sous le feu des globes électriques. En quelques
traits vifs Ariane Nicolaevna avait su évoquer le cadre et les
personnages principaux de sa vie passée. Il voyait, comme de ses yeux,
la démarche légère de Varvara Petrovna, son sourire irrésistible; le
pauvre Nicolas faisait piteuse figure dans ce tableau; quelques
personnages défilaient dans une ombre assez mystérieuse et sur lesquels
Ariane, qui se piquait de dire tout, ne disait quasi rien, laissant à la
sagacité de son compagnon de deviner à mi-mot.
Tout amusé qu’il fût, Constantin Michel était bien plus perplexe encore.
Cette jeune fille impérieuse, volontaire, spirituelle, intelligente, qui
était-elle? Elle connaissait la vie comme une femme. Elle avait par
moment quelque chose de sérieux dans le regard. Le front était
volontaire et déjà réfléchi. Mais lorsque, l’autre soir, elle avait
endossé sa houppelande et coiffé l’invraisemblable petit chapeau noir
qu’elle portait à l’Université, elle paraissait une gosse de seize
ans.--«Elle vient du sud, il est vrai, se disait-il, mais enfin, si
précoces qu’y soient les jeunes filles, il faut plusieurs années
d’expériences pour accumuler le trésor de sagesse pratique dont elle
veut bien me faire étalage.»
Il s’interrompit à ce point de ses réflexions et demanda brusquement:
--A propos, quel âge avez-vous?
--A propos de quoi? fit-elle, étonnée de ces paroles qui ne répondaient
pas à ce qu’elle racontait à ce moment.
Il s’expliqua: