Ariane était une des commissaires de la fête et lui avait offert une

fleur à l’arrivée. Nicolas avait pris la fleur, avait dévisagé la jeune

fille d’une façon gênante et prolongée, tout en balbutiant des

remerciements et, finalement, l’avait suivie pas à pas pendant la

soirée. Quand elle dansait, il ne cessait de la contempler avec un

sourire attendri; ou bien, quittant la salle de bal, il se précipitait

au buffet et avalait plusieurs verres de vin comme pour se donner du

courage. La soirée n’était pas terminée que, dans une crise

d’intrépidité héroïque, il demandait à Ariane de l’épouser. Ariane--elle

avait seize ans--le regarda des pieds à la tête avec une insolence

extrême, puis lui rit au nez. Mais, le lendemain, il se présentait avec

des fleurs chez Varvara Petrovna, qui essaya vainement de lui expliquer

que sa nièce n’était pas en âge de se marier. Le surlendemain, il

portait une bague de fiançailles avec le nom d’Ariane gravé à

l’intérieur et la date du bal. Il annonçait à toute la ville que, dès

qu’elle aurait terminé ses cours, Ariane Nicolaevna Kousnetzova serait

Mme Nicolas Ivanova. Dès lors, chaque jour, on apportait des fleurs à

Ariane qui finit par accepter comme agréables ces belles fleurs

quotidiennes et les plus rares promenades en voiture qu’elle accordait à

Nicolas Ivanof.

Rien ne peut donner une idée du despotisme capricieux sous lequel cette

gamine de seize ans tenait cette espèce de colosse qui avait presque

deux fois son âge. Chose curieuse, ce n’était pas petit à petit qu’elle

avait pris conscience du pouvoir absolu qu’elle avait sur lui. Dès le

premier jour, elle avait compris en face de qui elle se trouvait et que

Nicolas serait une cire molle entre ses doigts enfantins. Elle réglait

ses visites et leur durée. Nicolas ne venait la voir qu’à ses heures.

Dieu garde qu’il eût osé se présenter sans permission à la maison de la

Dvoranskaia! Un jour, pour je ne sais quelle raison urgente, il arriva

dans la salle à manger, n’y étant pas attendu. Ariane sans dire un mot

passa dans sa chambre et refusa de le recevoir. Souvent elle l’obligeait

à séjourner une semaine ou deux à la campagne avec défense d’écrire.

Elle l’autorisait parfois à l’accompagner au théâtre où elle avait ses

habitudes et dont elle ne manquait presque pas une représentation, car

elle raffolait de l’art dramatique, fréquentait les acteurs, déclarait

qu’elle deviendrait elle-même comédienne et que la vie ne valait qu’aux

feux de la rampe. Même il arrivait qu’au milieu de la soirée, elle

passait sur la scène, allait causer dans les loges des artistes, et

oubliait Nicolas qui s’en revenait seul, maugréant et les dents serrées.

Une fois elle tenta l’expérience suivante. A dix heures du soir, en

hiver, alors que Nicolas prenait le thé dans sa chambre, elle lui dit:

--Nicolas, je sors, j’ai un rendez-vous.

--Je vous accompagnerai, fit-il, où allez-vous?

--Un ami m’attend au coin de la place de la Cathédrale, mais vous ne

devez pas savoir qui.

Il la regarda avec étonnement. Puis, après un instant, faisant un effort

sur lui-même, il dit:

--Bien.

Ils sortirent ensemble et, quand, à la lueur d’un réverbère, elle vit le

jeune homme qu’elle cherchait, elle dit adieu à Nicolas en lui

enjoignant de rentrer aussitôt chez lui.

Il faut noter pour la beauté de l’affaire que Nicolas était

désespérément jaloux et qu’il trouvait pour croire qu’Ariane avait des

intrigues en ville mille raisons excellentes dont la meilleure était que

la jeune fille n’en faisait nul mystère et lui en parlait sans cesse.

Elle lui disait par exemple:

--Ah! Nicolas, vous ne savez pas qui est arrivé de Moscou? Le fils aîné

de Maklakof; je crois que j’en suis amoureuse. Il est irrésistible...

Et cent propos pareils au hasard des jours et des nuits.

Le lendemain du jour où elle se fit accompagner par Nicolas au

rendez-vous donné par un autre, Ariane raconta la chose à sa confidente

en pouffant de rire. Quelque habituée que fût celle-ci aux caprices de

son amie, elle ne se tint pas de lui dire:

--Ariane, tu es vraiment méchante.

Ariane s’arrêta de rire et répondit sérieusement:

--Eh! sans doute, je suis méchante. Mais pourquoi diable ne serais-je

pas méchante, si cela m’amuse?

La grosse blonde était stupéfaite.

Ariane continua:

--Veux-tu que je te dise une chose que tu ne découvriras jamais toute

seule? C’est précisément parce que je suis méchante que Nicolas m’aime.

Et toi qui es bonne comme du pain, il ne t’aimera jamais.

A cette idée elle se mit à danser dans la chambre, car elle était, en

outre, fort gamine, avait des accès de folle gaîté, tirait la langue aux

gens dans la rue, faisait des niches à ses camarades et s’entendait

comme nulle autre à exaspérer ses professeurs, sans toutefois jamais

leur donner prise sur elle.

Le plus surprenant est qu’Ariane avait raison. Nicolas Ivanof, enfant

unique et gâté de famille riche, qui n’avait jamais rencontré

d’obstacles à ses caprices, à qui personne n’avait jamais répondu «non»,

qui n’avait eu que des plaisirs faciles avec des femmes complaisantes,

avait d’abord regardé avec stupeur, comme un phénomène incompréhensible,

cette frêle jeune fille qui lui parlait sur un ton de commandement. Il

avait obéi tout de suite pour la simple raison qu’il ne sentait en lui

aucune force capable de résister au pouvoir mystérieux qui émanait

d’Ariane. Pendant ses longues heures de solitude, il avait tourné et

retourné dans sa tête ce problème étrange. Comment acceptait-il

l’esclavage auquel Ariane le condamnait; et surtout pourquoi

agissait-elle ainsi avec lui? La solution cherchée lui était soudain

apparue. «Elle ne me soumet à de telles épreuves que pour s’assurer de

mon amour. Et si elle multiplie les expériences, c’est que je ne lui

suis pas indifférent. Si elle ne m’aimait pas, elle me laisserait

tranquille. Si elle me tourmente, elle m’aime... C’est une fille

admirable.»

Aussi plus Ariane le faisait-elle souffrir, plus il lui en était

reconnaissant, plus il s’attachait à elle. Il arrivait à ne pouvoir

concevoir qu’il pût se refuser à obéir aux caprices de la jeune fille.

Et plus dure était l’épreuve, plus joyeux était-il de se vaincre, et de

gagner ainsi l’amour de cette fille sans pareille au monde. Le lendemain

du jour où il l’avait accompagnée au rendez-vous d’un rival, il

s’agenouilla devant elle et lui dit:

--Ariane, je vous remercie, vous m’avez donné hier la plus grande preuve

d’amour qu’un homme puisse demander. Soyez bénie...

La jeune fille, pour toute réponse, haussa les épaules et fit une

pirouette.

Elle jouait avec lui un autre jeu, plus terrible.

Parfois, le soir, elle lui permettait de prendre le thé dans sa chambre.

Ils causaient longuement. Nicolas, alors retrouvait la faculté de

parler, quelquefois même avec éloquence. Elle le faisait asseoir à côté

d’elle sur le divan, lui jetait des coups d’œil vifs ou tendres. Le gros

garçon bientôt passait son bras autour d’une taille mince que

n’enfermait aucun corset, s’approchait peu à peu de la jeune fille, et

ses lèvres finissaient par se poser sur le bras nu, rond, ferme,

d’Ariane et le dévoraient de baisers.

A demi-étendue sur le divan, elle semblait ne pas s’en apercevoir; elle

était comme absente de cette scène passionnée.

--Tu m’aimes? risquait Nicolas en soupirant.

--_Nitchevo_, disait avec un accent intraduisible la jeune fille.

Finalement, Nicolas, ne se possédant plus, tentait une attaque décisive.

Ariane lui glissait alors entre les mains.

--Il fait trop chaud pour vous ici. Vous vous trouverez mal. Allez donc

prendre l’air, Nicolas.

Et, pour ne pas lui laisser l’alternative, elle passait dans la salle à

manger où Olga Dimitrievna buvait du thé avec quelqu’un des familiers de

la maison.

Nicolas s’enfuyait comme un ouragan, sans dire adieu à personne, sautait

dans sa voiture et donnait l’ordre d’aller faire dix verstes à toute

vitesse sur la chaussée. Par les soirées glacées d’hiver, il laissait

alors sa pelisse ouverte et le cocher, de son siège, entendait le

_barine_ jeter des exclamations incompréhensibles dans la nuit.

--Le diable l’emporte! entendait-il stupéfié. Je la tuerai!... Plus

vite, plus vite!... Fille de chienne!... je t’adore!...

* * * * *

Ce soir-là pour la première fois de l’année, l’air était tiède comme en

une nuit d’été. La voiture filait à vive allure et la jeune fille

pelotonnée dans son coin, sous un grand manteau de soie noire qui

cachait sa robe blanche, restait comme engourdie et ne sentait pas la

pression du bras de Nicolas passé autour de sa taille. Le fin croissant

de la lune brillait au couchant. Par moment, quand la route traversait

un boqueteau d’acacias, l’odeur pénétrante des grappes en fleur

enveloppait brusquement Ariane. Puis c’était le parfum plus subtil des

prés aux herbes hautes qui s’étendaient des deux côtés de la chaussée.

La douceur de l’atmosphère, la limpidité sombre du ciel criblé d’or, le

«silence de la nature agissaient à la façon d’un baume sur les nerfs

irrités de la jeune fille. Elle oubliait son compagnon; elle ne pensait

à rien; elle goûtait, sans mot dire, le calme de ce beau soir.

Nicolas longtemps se tut. Il risqua enfin quelques phrases. Ne recevant

pas de réponse, il s’enhardit et devint plus explicite. Il disait à

Ariane que, dès aujourd’hui, elle était libre, qu’elle avait fini

glorieusement et le gymnase et une période de sa vie. Rien ne s’opposait

plus à la réalisation de projets médités depuis dix-huit mois; il ne

restait qu’à fixer la date prochaine de leur mariage. Au lendemain des

noces que voulait-elle faire, voyager à l’étranger, rester dans sa

propriété, aller en Crimée?... Il attendait sa décision.

La jeune fille restait absorbée. Nicolas s’inquiéta:

--Répondez-moi, je vous en supplie, fit-il sur un ton anxieux.

Elle se tourna vers lui et, le regardant dans les yeux, elle dit:

--Nicolas, ne me tourmentez pas. Je suis malheureuse... Dans quelques

jours, je vous en dirai davantage. Maintenant, il faut rentrer.

Le gros garçon resta bouleversé. Jamais Ariane ne lui avait parlé sur ce

ton. Jamais elle ne lui en avait dit autant sur elle-même qu’en ces

trois phrases. Il sentit obscurément que quelque chose de tragique se

préparait qu’il ne pouvait concevoir. Que se passait-il? Voilà

qu’Ariane, reine à qui le monde entier se soumettait, était malheureuse.

Elle faisait appel à sa pitié... Cela passait son entendement. Il eut

comme un vertige. Soudain des larmes lui montèrent aux yeux et il

s’effondra dans une crise de pleurs.

La main de la jeune fille se posa sur sa main fiévreuse. Ils rentrèrent

ainsi sans prononcer une parole.

A la porte, elle lui dit avec le même accent de douceur:

--Au revoir. Dans quelques jours, je vous appellerai.

§ V. LE JARDIN ALEXANDRE

Le jardin Alexandre était l’orgueil de la ville. Situé à dix minutes à

peine de la cathédrale, il offrait de multiples agréments. Une société

composée des notables de l’endroit l’administrait pour l’avantage de

tous. On payait cinquante kopecks d’entrée et, par abonnement,

vingt-cinq. Au centre du jardin étaient une piste pour bicyclettes aux

virages relevés et deux courts de tennis entourés de treillis. Sur la

terrasse dominant la piste on voyait, à une extrémité, un théâtre d’été

à la scène couverte, mais dont les spectateurs étaient assis en plein

air. On y jouait l’opérette et la comédie légère. A l’autre extrémité,

un restaurant aux vastes salles ouvertes sur des balcons fleuris était

dirigé par le propriétaire de l’hôtel de Londres qui y transportait, dès

la belle saison, son chef renommé et son orchestre médiocre. La

terrasse, le théâtre, le restaurant resplendissaient de lumières dans

les nuits d’été. Officiers et fonctionnaires, marchands et industriels y

rencontraient leurs femmes, leurs fils, leurs filles et leurs

maîtresses. Les actrices s’y promenaient, la représentation finie. Mille

intrigues se nouaient et dénouaient entre le théâtre et le restaurant, à

la clarté crue des globes électriques. Plus loin, des allées se

perdaient dans l’ombre et offraient aux couples désireux de se cacher un

mystère favorable. C’étaient, dans l’obscurité, des chuchotements

passionnés, des rires frais et étouffés, des pas qui se précipitaient.

Les deux jeunes filles traversèrent ce soir-là la longue terrasse

remplie d’une foule animée, échangeant des saluts à droite et à gauche,

mais ne s’arrêtant pas. Comme elles arrivaient près du restaurant, un

homme assis dans l’ombre projetée par un balcon se leva et vint à elles.

Olga Dimitrievna eut un sursaut.

--Naturellement, il est là, fit-elle et elle pressa le bras de son amie

pour l’entraîner.

Mais Ariane s’arrêta et tendit la main à celui qui venait à sa

rencontre. C’était un homme de taille moyenne, à la figure grosse et

poupine, les yeux petits et clignotants entre des paupières un peu

lourdes. Le teint couleur de cendre annonçait une médiocre santé. Il

portait la moustache coupée à l’anglaise et les cheveux sur les deux

côtés de la tête taillés de près, tandis que le crâne était complètement

chauve. Il avait les mains lourdes et bouffies. Il était sans âge et

marchait assez lentement, en s’appuyant sur une canne. Depuis quelques

années, il s’était retiré des affaires. Il était tout confondu en

obséquiosité, gardait votre main dans la sienne, vous prenait par

l’épaule, se penchait vers vous quand il vous adressait la parole, et

l’interlocuteur se reculait pour éviter un contact sans agrément. Michel

Ivanovitch Bogdanof était un homme lettré, raffiné, d’esprit curieux;

mais il y avait en lui quelque chose d’inquiétant qu’on eût été en peine

de définir, bien qu’on le sentît nettement. On avait beaucoup parlé de

l’ingénieur sans jamais alléguer à son sujet rien de précis. Puis son

nom fut mêlé à une histoire douloureuse arrivée dans la ville l’année

précédente. Une des plus charmantes jeunes filles de la société s’était

suicidée à dix-huit ans. Les causes de ce suicide restèrent inconnues.

C’était un de ces cas de dégoût de vivre si fréquents dans la jeunesse

russe dont les nerfs exaltés et faibles à la fois sont souvent

incapables de résister aux premiers chocs de la vie. Chez cette jeune

fille, on avait trouvé des lettres de Bogdanof, lettres obscures, très

littéraires, très compliquées, dont on ne pouvait rien tirer, sinon

qu’il y avait entre elle et Bogdanof une liaison intime, peut-être d’âme

seulement. Aussi l’opinion de la ville, irritée de cette énigme, rendait

responsable du suicide Michel Ivanovitch et on lui faisait grise mine.

C’est à ce moment-là que, par défi sans doute, Ariane Nicolaevna le vit

souvent et eut, en public seulement, de longues conversations avec lui.

Michel Ivanovitch paraissait y prendre un plaisir extrême. L’esprit

brillant d’Ariane l’éblouissait. Il lui parlait toujours sur le ton le

plus respectueux, non pas comme à une gamine, mais comme à une femme de

culture supérieure avec qui on peut discourir librement des plus hautes

questions. Il lui laissait entendre, sans le dire en termes précis,

qu’elle aurait toujours en lui un ami dévoué, au-dessus et en dehors de

toutes conventions mondaines et qu’entre gens de leur classe

intellectuelle les barrières étaient abolies, qui étaient dressées à

l’usage de la foule. Il se dégageait de ces conversations élevées une

vue assez matérielle de la vie et qui revenait à ceci, que l’argent joue

un grand rôle dans l’existence, qu’à un moment donné chacun peut en

avoir besoin, est contraint brusquement à en trouver, que personne n’est

à l’abri des coups du sort et que si jamais Ariane Nicolaevna était dans

l’obligation de s’en procurer, il serait trop heureux, lui, Michel

Ivanovitch, d’en tenir à sa disposition puisqu’il en avait en abondance.

Cela n’avait jamais été formulé avec la crudité que j’emploie ici; pas

un mot n’avait été prononcé qui pût choquer Ariane Nicolaevna et où elle

eût arrêté son interlocuteur qui était en possession de tout laisser

entendre sans jamais s’expliquer clairement. Mais enfin, de toutes les

conversations qu’ils avaient eues, il ressortait qu’il avait fait des

offres de service et qu’elle l’avait compris. Le tout, bien entendu,

noyé dans un flot de paroles subtiles et éthérées qui des questions les

plus matérielles faisait un quelque chose de suprasensible, de hors du

monde des intérêts, quelque chose comme un commerce d’âme, comme un

négoce sublime d’affaires spirituelles.

L’instinct sûr d’Ariane ne l’avait pas trompée. Michel Ivanovitch était

à sa disposition, s’il en était besoin. Quant au prix qu’il faudrait

payer ses services, il n’en était pas question, cela va sans dire. Et

puis Ariane y songeait-elle, tant les propositions de Michel Ivanovitch

paraissaient devoir rester à l’état de vœux perpétuels? La jeune fille

était flattée de voir l’énigmatique personnage dont toute la ville

s’occupait venir grossir la foule de ses esclaves. Bogdanof était un

esprit d’une haute portée et les hommages qu’il lui rendait avaient un

parfum assez rare.

Suivie d’Olga Dimitrievna qui pour rien au monde n’aurait lâché le bras

d’Ariane, elle entraîna l’ingénieur loin de la terrasse dans une allée

obscure.

Avec la netteté qui lui était ordinaire, elle aborda aussitôt la

question qui la préoccupait:

--Vous savez, dit-elle, que j’aurai peut-être besoin de vous?

--Incomparable amie, répondit-il (il aimait ces façons de parler dont il

outrait encore par l’accent qu’il y mettait ce qu’elles avaient de

suranné et de ridicule), vous savez que je suis entièrement à vous,

entièrement... trop heureux de vous servir.

--Oui, je veux aller à l’Université et j’ai des difficultés avec ma

famille.

--Ah! la famille, la famille, un joug abominable... un esclavage, en

vérité!... Un esprit comme le vôtre, Ariane Nicolaevna... Quelle

souffrance!... Je vous remercie d’avoir pensé à moi. Je suis touché,

vraiment touché... Mais avez-vous songé à une chose? (Il prit la main de

la jeune fille dans les deux siennes et la retint.) Comment

accepterai-je de vous perdre? Que deviendrai-je sans vous dans cette

ville barbare? Renoncer aux précieuses minutes que vous voulez bien

m’accorder, je ne saurai m’y résigner. (Il chuchotait si près du visage

d’Ariane qu’Olga Dimitrievna entendait à peine ses paroles.) En tout

cas, il faut y réfléchir, en parler, en parler longuement. Vous

m’appellerez au téléphone, n’est-ce pas? A votre heure... Rien ne me

retiendra... Soyez-en assurée, et je vous remercie du fond du cœur.

Ariane retira sa main. Elle hésita un instant, puis se tournant vers

Olga Dimitrievna, elle lui dit:

--Attends-moi ici, je reviens dans une minute.

Et laissant son amie interdite, elle s’éloigna dans l’ombre avec

l’ingénieur.

--Michel Ivanovitch, dit-elle, je ne sais pourquoi je m’adresse à vous.

Je ne réfléchis pas. Peut-être ai-je tort... Mais j’aime les situations

nettes et il faut parler franc. J’aurai besoin d’argent pour aller à

l’Université. Pouvez-vous m’en prêter? Je dis prêter, parce que j’ai

quelques dizaines de mille roubles qui me reviennent de ma mère et que

je toucherai à ma majorité. Voulez-vous être mon banquier? C’est une

affaire que je vous propose, une simple affaire. Il faut l’envisager

comme telle, je vous prie. Je ne veux rien devoir à personne. Donc, il

faut traiter cela comme je l’entends ou pas du tout. Et j’ai besoin

d’une réponse immédiate. Pouvez-vous me prêter de l’argent et quel

intérêt demanderez-vous pour ce que vous m’avancerez?

--Mais, mon amie, ma précieuse amie, répondit Michel Ivanovitch, je ne

comprends pas... Vraiment, je me perds. Une affaire entre vous et moi,

c’est impossible... Comment y songer même? Vous, Ariane Nicolaevna, avez

besoin de quelques misérables mille roubles. Mais ils sont à vous, sans

condition, sans aucune condition... Ma seule récompense sera de penser

que j’ai pu contribuer, moi indigne, au développement de votre rare

personnalité. C’est un honneur, un grand honneur pour moi... Seulement,

je frémis, je l’avoue, à l’idée de vous perdre... Ma mauvaise santé

m’interdit le séjour de Pétersbourg ou de Moscou... Il faudrait que je

fusse sûr que vous ne m’oublierez pas... oui, que vous reviendrez ici

chaque année pendant les vacances, et que vous prendrez soin de moi,

comme d’un invalide. Je suis un malade, c’est vrai, un malade qui ne

demande pas grand’chose... simplement quelques heures de conversation

avec vous chaque semaine... Vous ne le savez pas, Ariane Nicolaevna, les

seuls jours où je me sens vivre sont ceux où vous voulez bien me faire

la grâce de causer avec moi. Les charmes de votre esprit sont un remède

incomparable à tous mes maux; le son même de votre voix me donne des

forces... C’est un miracle, un véritable miracle!... Et, puisque vous me

permettez de vous le dire, je souffre cruellement de vous voir si peu,

au hasard, dans la foule, et toujours avec votre amie qui est charmante,

mais dont l’intelligence ne saurait se comparer à la vôtre... Si vous

aviez pitié de moi, vous m’accorderiez quelques heures de conversation,

mais calmes, loin des importuns, chez moi... Ce serait une charité. Vous

avez un don si précieux de vie, mon amie, que vous le communiquez même

aux mourants! Savez-vous comment je vous appelle? «La Reine de Saba.»

Oui, vous vous souvenez, la Reine de Saba, dans _la Tentation de Saint

Antoine_, «qui savait une foule d’histoires à raconter, toutes plus

divertissantes les unes que les autres». Tout ce que vous me dites de

votre enfance merveilleuse, de vos jours parmi nous, est pour moi plus

coloré que les plus beaux contes orientaux... Et voilà la seule grâce

que je vous demande.

Ariane, sur le ton le plus sec et qui contrastait étrangement avec le

pathos de Michel Ivanovitch dont l’émotion était extrême, lui dit:

--Et combien de fois par semaine serai-je «la Reine de Saba» chez vous

jusqu’à mon départ?

Michel Ivanovitch resta interdit:

--Mais, mon amie... commença-t-il.

--Répondez nettement, je vous prie. Je veux savoir toutes les conditions

du marché.

--Je ne puis pas souffrir de vous entendre parler ainsi... Un marché!...

Vous vous méprenez complètement...

--Si vous ne me donnez pas une réponse à l’instant même, je vous quitte

et nous ne reparlerons plus jamais de cela.

Michel Ivanovitch hésita:

--Je ne sais, deux ou trois fois par semaine...

--Mettons deux fois. Et pendant combien d’heures raconterai-je des

histoires?

--Vraiment, vous êtes cruelle, cette précision est affreuse!...

--Eh bien, je fixerai cela moi-même. Ce sera deux fois par semaine, une

heure. Telles sont vos conditions... C’est cher... J’y réfléchirai... Au

revoir...

Il la retint:

--Un mot encore... Je vais changer de logement. Oui, je n’étais pas bien

chez moi. Une maison trop bruyante. Et puis j’y ai vécu longtemps. Elle

est pleine de souvenirs... Savez-vous que je ne puis pas vivre avec des

souvenirs autour de moi? Ils m’assaillent... Je suis un malade, Ariane

Nicolaevna, comprenez-le bien. Alors j’ai loué une petite maison dans le

faubourg, très tranquille, isolée, la petite maison qui appartient à

Léon, oui, au suisse de l’hôtel de Londres... Je l’ai pour moi seul...

Déjà Michel Ivanovitch s’éloignait, appuyé sur sa canne, traînant la

jambe.

* * * * *

Le souper réunit une dizaine de personnes sur une terrasse du

restaurant. Ariane et Olga étaient les deux seules jeunes filles. On y

voyait Paul Paulovitch et le grand jeune homme blond qui avait rejoint

Ariane dans la rue, ce même matin à cinq heures, alors qu’elle sortait

de l’hôtel de Londres. Ce soir-là, le favori d’Ariane, qu’elle avait

pris à sa droite, était un étudiant à la tête petite et fine, noir comme

la nuit, mais dont les yeux étaient bleus et les dents merveilleusement

blanches. On avait bu de la vodka et on buvait du champagne. Olga

Dimitrievna regardait tendrement son voisin; la main posée sur la

sienne, elle lui assurait d’une voix caressante qu’elle était triste à

mourir et que son âme était malade. Ariane étincelait de vie et

d’esprit. Jamais elle n’avait été plus gaie, jamais plus brillante. Elle

tenait tête à tous et de ses lèvres arquées partaient des épigrammes

pointues comme des flèches.

Mais, soudain, comme la conversation roulait sur l’honnêteté en amour,

elle changea de ton et, avec un accent nouveau que tous remarquèrent,

elle dit:

--L’honnêteté, qu’est-ce que c’est? Une fille qui se donne pour de

l’argent a son honnêteté, tout comme une femme qui n’a pas d’amant. Qui

peut mesurer du dehors où est l’honneur et où est la honte? C’est un

sentiment enfoui au fond de nous et dont nous sommes seuls juges... Je

pourrais me vendre, fit-elle, en regardant fixement Olga Dimitrievna qui

tressaillit, et rester honnête à mes yeux.

--Que dites-vous? jeta effrayé le jeune homme blond.

Ariane, jeune fille russe · 第 2 / 11 段