CLAUDE ANET.
ARIANE,
JEUNE FILLE
RUSSE.
NOUVEAU TIRAGE
ROMAN.
PARIS,
AUX ÉDITIONS DE LA SIRÈNE,
Nº 7, RUE PASQUIER, Nº 7.
M. DCCCC. XX.
ŒUVRES DU MÊME AUTEUR
VOYAGE IDÉAL EN ITALIE, 1 vol.
PETITE VILLE, 1 vol.
LES BERGERIES, 1 vol.
LA PERSE EN AUTOMOBILE, 1 vol.
NOTES SUR L’AMOUR, 1 vol.
LA RÉVOLUTION RUSSE (mars 1917-juin 1918), 4 vol.
LES CENT QUARANTE-QUATRE QUATRAINS AUTHENTIQUES D’OMAR KHAYYAM, traduits
littéralement du persan en collaboration avec MIRZA MUHAMMAD; édition à
tirage restreint décorée de motifs persans (à la _Sirène_), 1 vol.
EN PRÉPARATION A LA SIRÈNE
TSAR SALTAN, traduit littéralement de POUCHKINE, illustré et décoré par
Mme GONTCHAROVA, 1 volume in-4º carré.
NOTES SUR L’AMOUR, avec vingt-et-un dessins de Pierre BONNARD, 1 vol.
PREMIÈRE PARTIE
(EN MANIÈRE DE PROLOGUE)
§ I. DE L’HÔTEL DE LONDRES AU GYMNASE ZNAMENSKI
Un ciel d’une limpidité presque orientale, un beau ciel clair, lumineux,
bleu comme une turquoise de Nichapour, s’étendait au-dessus des maisons
et des jardins de la ville encore endormie. Dans l’aube et le silence on
entendait seulement les cris des moineaux qui se pourchassaient sur les
toits et sur les branches des acacias, les roucoulements voluptueux
d’une tourterelle au faîte d’un arbre et, au loin, le bruit aigu que
faisaient, par moment, les essieux d’une charrette de paysan avançant
avec lenteur sur les pavés irréguliers de la Sadovaia, la grande rue de
la ville et la plus élégante. Près de la place de la cathédrale,
immense, poussiéreuse, déserte, une clôture en bois fermait la cour de
service de l’hôtel de Londres, dont la plate et longue façade de trois
étages, bâtie en pierres grises et maussade comme un jour d’automne
pluvieux, s’alignait sur la Sadovaia, sans balcons, sans pilastres, sans
colonnes, sans ornements.
L’hôtel de Londres, le premier de la ville, était renommé pour sa
cuisine. La jeunesse dorée, les officiers, les industriels et la
noblesse patronnaient son restaurant célèbre où un orchestre composé de
trois juifs maigres et de deux Petits-Russiens, jouait, après-midi et
soir jusque tard dans la nuit, de médiocres pots-pourris d’_Eugène
Onéguine_ et de _la Dame de Pique_, de mélancoliques chansons populaires
et des airs tziganes aux rythmes heurtés. Que de parties de plaisir
s’étaient données dans ce restaurant à la mode, que de soupers
brillants, que d’«orgies» pour employer l’expression en usage chez nous
lorsqu’on parlait des fêtes de l’hôtel de Londres!
Le restaurant de l’hôtel se composait de deux salles inégalement
grandes. Mais il n’avait point de cabinets particuliers. Aussi les gens
désireux de souper à l’écart de la foule prenaient-ils au premier étage
des chambres avec salon que Léon Davidovitch, le portier de l’hôtel,
gardait toujours libres pour ses clients.
Ce Léon, un juif aux yeux étroits et morts, était l’autocrate de la
maison et une des figures les plus connues de la ville. Les notabilités
de la province recherchaient son amitié et s’arrêtaient dans le
vestibule pour échanger avec lui quelques phrases aimables. Léon était
discret et à combien faut-il estimer le silence et les bonnes grâces du
portier d’un hôtel aussi connu? Combien de billets roses et même de
billets de vingt-cinq roubles n’avait-il pas acceptés silencieusement
sans que sa figure pâle manifestât la moindre émotion, billets que lui
glissait la main fiévreuse d’un homme ému à l’idée de trouver un asile
pour un rendez-vous galant? Il faut croire que le nombre des gens tenant
à assurer le secret de leur bonheur était grand puisque Léon Davidovitch
ne possédait pas moins de trois maisons. Cela prouve que l’argent
affluait dans la ville, se gagnait sans peine, se dépensait avec joie,
et que la vie y était ardente comme les jours brûlants de l’été dans les
plaines de ce gouvernement du sud dont elle était la capitale. Tout
homme qui s’enrichissait dans la province, que ce fût dans les mines,
dans l’industrie ou dans l’agriculture, ne cessait de penser aux fêtes
inoubliables de l’hôtel de Londres et aux vins de France qu’il y boirait
en compagnie de femmes aimables.
Une des trois maisons de Léon Davidovitch était située dans une rue
écartée des faubourgs, non loin de la chaussée où, au crépuscule et dans
la nuit, les beaux trotteurs, gloire de notre province, emmenaient des
couples avides de filer aussi vite que le vent sur une route plate, unie
et bien entretenue. Cette maison ne comprenait qu’un étage sur
rez-de-chaussée. Léon comptait l’habiter un jour. Pour l’instant, il
avait meublé le premier étage et y avait installé une vieille femme
rébarbative. Nombre de personnes avaient demandé à le louer, car les
appartements étaient rares dans la ville qui s’était développée avec une
rapidité extraordinaire au cours de ces dernières années. La réponse de
la mégère avait toujours été la même: l’appartement était retenu.
Pourtant aucun locataire n’arrivait et les âmes simples se demandaient
pourquoi Léon renonçait à un loyer avantageux. Les autres hochaient la
tête. Le fait est qu’on voyait souvent, au soir, un équipage s’arrêter à
la porte de la petite maison et, entre les rideaux pourtant
soigneusement clos des fenêtres, filtraient des rais de lumière tard
dans la nuit.
* * * * *
A l’heure matinale où commence ce récit, à l’aurore d’une chaude journée
de la fin mai, la grande porte de l’hôtel de Londres était fermée et
l’électricité éteinte depuis longtemps au restaurant et dans le
vestibule. La petite porte en bois pratiquée dans la clôture de la cour
de service s’ouvrit en grinçant. Une jeune fille se montra sur le seuil
et s’arrêta, un instant, hésitante.
Elle portait l’uniforme du plus connu des gymnases de la ville, une
simple robe brune, avec un tablier de lustrine noire. Elle en avait
agrémenté la sévérité par un col blanc de dentelle qui paraissait un peu
froissé et, contre la règle, la robe était légèrement décolletée et
laissait voir, dans sa grâce délicate, un cou allongé sur lequel se
balançait avec un léger mouvement une tête petite, coiffée d’un chapeau
de paille blanc aux larges ailes qu’un ruban noir noué sous le menton
rabattait sur les côtés. La tête se pencha vivement pour inspecter la
rue déserte. La jeune fille, après cet arrêt d’une seconde, descendit
sur le trottoir. Apparut derrière elle une seconde jeune fille, plus
âgée de quelques années, blonde un peu molle, un peu lourde d’allure,
vêtue d’une jupe de soie noire et d’une blouse de batiste sous un
manteau léger de demi-saison.
La jeune fille en uniforme de gymnasiste s’étira, leva la tête vers le
ciel, aspira une bouffée d’air pur comme un verre d’eau fraîche et,
riant, dit:
--Quel scandale, Olga, il fait grand jour!
--Depuis longtemps, je voulais rentrer, fit celle-ci sur un ton grognon.
Je ne sais pourquoi tu tardais tant... Ou plutôt je le sais bien. Et il
faut que je sois à dix heures au bureau! J’aurai une scène de ce tyran
de Pétrof. Et puis j’ai bu trop de Champagne...
La gymnasiste la regarda avec pitié, haussa l’épaule gauche d’un geste
qui lui était familier, et ne répondit pas. Elle allait à pas rapides,
d’une démarche légère et heureuse, faisant claquer sur l’asphalte du
trottoir les talons trop hauts de ses souliers découverts, la tête
libre, regardant autour de soi, toute à la joie de trouver au sortir
d’une pièce pleine de fumée la clarté inattendue d’une aube printanière.
Elles traversèrent en diagonale la vaste place de la cathédrale et se
séparèrent après avoir pris rendez-vous pour le soir.
La gymnasiste suivit une rue à gauche de la cathédrale. Soudain elle
entendit derrière elle un bruit de pas précipités et se retourna. Un
grand étudiant en uniforme, la pioche et le pic brodés en or sur le
galon de la casquette, courait pour la rejoindre.
Elle s’arrêta. Son visage prit une expression de dureté, ses longs
sourcils se froncèrent, et l’étudiant qui avait les yeux fixés sur elle
se troubla aussitôt. Avec une extrême nervosité, il dit:
--Pardonnez-moi, Ariane Nicolaevna... j’ai attendu que vous fussiez
seule... Je ne pouvais vous quitter ainsi... Après ce qui s’est passé...
D’une voie sèche, elle l’interrompit:
--Que s’est-il passé, je vous prie?
Le désarroi du jeune homme atteignit à son comble.
--Je ne sais, balbutia-t-il, je ne sais comment vous dire... Il me
semblait... Vous m’en voulez, n’est-ce pas? Je suis au désespoir...
J’aime mieux le savoir tout de suite... On ne peut vivre ainsi,
conclut-il, tout à fait décontenancé.
--Je ne vous en veux de rien, répondit nettement Ariane Nicolaevna.
Sachez-le une fois pour toutes: je ne me repens jamais de ce que j’ai
fait. Mais souvenez-vous aussi que je vous ai interdit de m’aborder dans
la rue... Je suis surprise que vous l’ayez oublié.
Sous le regard glacé de la jeune fille, il hésita un instant, puis,
tournant sur ses talons, s’éloigna sans mot dire.
Quelques minutes plus tard, Ariane Nicolaevna arrivait devant une grande
maison en bois. Des boutiques en occupaient le rez-de-chaussée. Elle
monta au premier et unique étage, tira une clef de son sac à main et
avec précaution ouvrit la porte.
Le silence de l’appartement n’était troublé que par le tic-tac d’une
grande pendule accrochée au mur de la salle à manger. Sur la pointe des
pieds, la jeune fille traversa un long couloir et poussa la porte d’une
chambre où sur un lit étroit dormait, bouche ouverte, une jeune femme de
chambre à demi habillée.
--Pacha, Pacha, dit-elle.
La servante, réveillée en sursaut, voulut se lever.
--Tu m’appelleras à neuf heures, fit Ariane en la repoussant sur le lit,
à neuf heures, tu m’entends. J’ai un examen ce matin.
--Bien, bien, Ariane Nicolaevna, je n’oublierai pas... Mais il fait
grand jour. Comme vous rentrez tard! Pour l’amour de Dieu, je vous prie,
prenez soin de vous. Laissez que je vienne vous déshabiller,
ajouta-t-elle en faisant encore un effort pour se lever.
--Non, Pacha, ne te dérange pas. Dors encore un peu. Grâce à Dieu, je
sais m’habiller et me déshabiller seule. C’est nécessaire dans la vie
que je mène, jeta-t-elle en riant.
Quelques instants après, tout reposait dans la grande maison de la
Dvoranskaia.
* * * * *
A dix heures du matin, ce même jour, dans le gymnase célèbre dirigé par
Mme Znamenskaia, le professeur d’histoire, Paul Paulovitch, assisté de
deux autres professeurs, faisait passer l’examen de sortie à ses élèves.
Dans la vaste pièce, claire et nue, aux larges fenêtres, une vingtaine
de jeunes filles étaient réunies. C’était, entre elles, des bribes de
conversation à voix basse, des remarques chuchotées, de brèves phrases
échangées avec fièvre. Des yeux vifs brillaient dans des visages pâles;
quelques élèves feuilletaient avec hâte le manuel d’histoire; d’autres
suivaient avec passion ce qui se passait sur l’estrade.
L’interrogatoire durait cinq minutes sur un sujet tiré au hasard et,
pendant ce temps, l’élève qui devait passer l’examen à la suite
réfléchissait, assise à une petite table voisine. Ariane Nicolaevna
attendait son tour et froissait entre ses doigts le billet qu’elle
venait de prendre devant Paul Paulovitch.
Deux heures de sommeil avaient suffi à rendre à son teint une fraîcheur
quasi enfantine. Ses yeux gris clair, plutôt petits, s’abritaient sous
de longues arcades sourcilières qui se rejoignaient presque à la
naissance du nez, lequel était droit, net et régulier. La bouche
délicatement dessinée était fermée. Ariane ne s’absorbait pas dans la
méditation du sujet sur lequel elle allait être interrogée, mais
écoutait l’élève qui, debout devant les examinateurs, ne donnait que des
réponses embarrassées. Les yeux gris sous les sourcils noirs pétillaient
et il était visible qu’Ariane faisait effort pour ne pas voler au
secours de sa camarade.
* * * * *
Une surveillante assise à l’écart tira sa montre et sortit. Deux minutes
plus tard, elle rentrait escortant Madame la Directrice. Les
examinateurs s’empressèrent, offrant leur siège. Mme Znamenskaia d’un
geste les remercia et prit, un peu en arrière, la chaise de la
surveillante.
Dans la salle, un murmure avait couru de bouche à bouche. Les jeunes
filles à voix basse se communiquaient leurs impressions.
--Une fois de plus, la voilà.
--Elle est toujours présente quand Ariane est interrogée.
--C’est un scandale, elle la protège.
Cependant, à peine la directrice était-elle assise, Paul Paulovitch
frappa timidement quelques petits coups sur la table et dit à l’élève:
--Je vous remercie.
La jeune fille descendit de l’estrade, regagna sa place, et sa figure
rougissante disparut dans son mouchoir.
D’une voix hésitante, le professeur appela:
--Kousnetzova.
Ariane s’approcha.
Les yeux baissés, le professeur demanda:
--Quel est votre sujet?
--«Monseigneur Novgorod la Grande».
Et, sans attendre qu’on l’interrogeât, Ariane commença son exposé. Elle
parlait avec une justesse d’expression qui étonnait. La question la plus
embrouillée devenait claire lorsqu’elle la traitait; le sujet le plus
confus semblait facile. Elle classait chaque chose suivant son
importance relative et, sans se perdre dans les détails, traçait un
tableau lumineux où chaque fait s’ordonnait à son plan.
Les examinateurs prenaient à l’entendre le plaisir qu’on a à écouter un
grand artiste dans un concert. Paul Paulovitch maintenant ne la quittait
pas des yeux, et sur la figure impassible de la directrice on lisait
l’intérêt avec lequel elle suivait la parole souple et précise d’Ariane
Nicolaevna. Dans la salle, tous les visages étaient tournés vers
l’estrade.
--C’est cinq avec une croix, disait l’une.
--Le prix d’excellence et la médaille d’or, murmurait une autre.
--Regarde Paul Paulovitch, chuchotait une troisième. C’est clair. Il
l’adore.
--Il y a longtemps que je le sais, répondit une jeune fille pâle et
sérieuse.
Les cinq minutes écoulées, Paul Paulovitch interrompit Ariane
Nicolaevna.
--Cela suffit, Kousnetzova, nous vous remercions.
La jeune fille descendit de l’estrade. Un des examinateurs se pencha
vers son collègue:
--C’est une enfant de génie, fit-il à voix basse.
* * * * *
Une heure plus tard, l’examen était terminé. Tandis que les élèves
quittaient la salle, Ariane Nicolaevna restait à causer avec la
directrice. Leur entretien se prolongea. Elles étaient seules
maintenant. Enfin, dans un mouvement de tendresse qui stupéfia la jeune
fille, Mme Znamenskaia se pencha vers elle, l’embrassa et lui dit:
--Où que vous soyez, Ariane, n’oubliez pas que je suis votre amie.
Puis elle la quitta.
* * * * *
Dans le vestibule deux jeunes filles attendaient Ariane Nicolaevna.
Elles chuchotaient avec de petits rires vite étouffés. L’une d’elles
était grande, maigre, pâle, avait les yeux brillants et des mouvements
saccadés. L’autre était laide, l’œil petit, le nez épaté, mais coquette
et trémoussante. Elles avaient l’une et l’autre assez mauvaise
réputation; on leur voyait parfois des bijoux dont l’origine paraissait
suspecte, car elles appartenaient à des familles de la petite
bourgeoisie sans fortune. Elles accostèrent Ariane, et, tout en
marchant, la caressaient, la félicitaient, lui adressaient mille
compliments.
--Écoutez, Ariane, dit la plus grande, ne voulez-vous pas venir souper
avec nous ce soir? Nous avons une partie arrangée... C’est dans la
nouvelle maison de campagne que Popof vient d’acheter (ce Popof était le
plus riche marchand de la ville, homme d’âge mûr et d’aspect assez
repoussant)... Il l’a arrangée d’une façon fort originale. Imaginez-vous
qu’il n’y a pas un siège dans la maison. Rien que des divans. Il faut
voir cela, je vous assure.
La petite intervint, très excitée.
--Il y a des musiciens qu’il cache dans une pièce voisine: on les entend
et ils restent invisibles. Et puis il a une invention tout à fait
originale. On est éclairé par des bouts de bougies qui s’éteignent peu à
peu, l’un après l’autre.
Ariane demanda:
--Et qui est-ce qui soupe sur ces divans? Je ne me vois pas à côté de
Popof.
--Des amis à lui, très charmants. Du reste, pourquoi ne voulez-vous pas
aller chez Popof? Il est amoureux fou de vous, ma chère; il ne rêve et
ne parle que d’Ariane Nicolaevna. Il faut nous accompagner, absolument.
--Grand merci, dit Ariane. Popof est horrible.
--Mais quel esprit! Et puis, entendez-le chanter... Il est étourdissant,
vous ne le reconnaîtriez pas.
--Il chantera sans moi, répondit Ariane qui s’arrêta, car je ne verrai
ni sa maison de campagne, ni ses divans, ni ses bouts de bougies, pas
plus ce soir que demain. Dites-le-lui de ma part.
--Mais il va mourir de désespoir.
--La vodka le consolera.
Elle quitta les jeunes filles qui continuèrent leur chemin, très agitées
par ce refus et causant avec animation entre elles.
La plus grande dit:
--Elle se fait prier, c’est ridicule.
Et la petite:
--Popof ne sera pas content.
* * * * *
Ariane entra dans un jardin assez exigu, qui n’était plutôt qu’une allée
d’arbres et de rosiers, le long de la rue. Fiévreux, s’y promenait Paul
Paulovitch. C’était un être doux, inoffensif, rêveur et généreux,
effrayé de toutes choses et surtout d’être en tête à tête avec Ariane
Nicolaevna, bien que deux ou trois fois par semaine, ils se
retrouvassent dans ce petit jardin après les cours. Mais à chaque fois
Paul Paulovitch était paralysé par une émotion qui lui laissait à peine
la faculté de parler. Ce jour-là Ariane, au sortir de la brève
conversation avec ses deux compagnes, paraissait irritable, ce qui ne
fit qu’ajouter au désarroi du professeur. Il eut pourtant l’audace de
lui proposer de s’asseoir sur un banc à l’écart. Elle refusa, elle était
déjà très en retard et arriverait à la maison le déjeuner fini.
Il l’accompagna, la complimentant sur son examen, répétant
l’appréciation flatteuse d’un des examinateurs: «Enfant de génie».
Ariane, dont la tête légère oscillait légèrement sur son cou mince, se
redressa et murmura:
--Enfant! quel impertinent! J’ai dix-sept ans.
Puis elle retomba dans le silence. Gêné, le professeur finit par se
taire aussi. Ils allaient rapidement par des rues peu animées. La
chaleur était forte déjà, pour la première fois de l’année, et annonçait
l’été brûlant du sud.
Ils arrivèrent ainsi à la Dvoranskaia devant la maison où habitait
Ariane Nicolaevna. Paul Paulovitch était pâle plus qu’à l’ordinaire; il
fit un effort et commença une phrase.
Ariane l’interrompit:
--Savez-vous à quoi je pense, Paul Paulovitch? J’ai l’air préoccupé,
mais je suis heureuse à un point incroyable. Devinez-vous pourquoi?...
Non?... Eh bien, je vais vous le dire. Je ne pense qu’à une chose...
Dans quelques minutes, je serai dans ma chambre. Je trouverai sur mon
divan une belle robe blanche, garnie de broderies d’Irlande, et
décolletée. Et Pacha--vous connaissez Pacha? elle m’adore, tout ce que
je fais est bien à ses yeux--Pacha aura rangé avec la robe des bas de
soie blancs, et, près du divan, des souliers blancs découverts. Alors,
Paul Paulovitch, je me déshabillerai des pieds à la tête: je jetterai à
terre cet affreux uniforme de gymnase, cette robe brune que je n’ai pas
quittée depuis trois ans. Je danserai dessus; je la piétinerai;
j’embrasserai Pacha... Je ne pense qu’à cela. Je suis libre, libre!
Réjouissez-vous avec moi.
Elle lui tendit les deux mains. Paul Paulovitch l’écoutait et sa figure
montrait le combat de sentiments divers. La joie de la jeune fille, sa
voix seule le grisaient; et pourtant il sentait en lui une sourde
tristesse.
Déjà Ariane l’avait quitté et gravissait le perron. Sur la porte, elle
se retourna:
--Si vous n’avez rien de mieux à faire, venez souper ce soir au jardin
Alexandre.
Elle disparut. Paul Paulovitch restait immobile sur le trottoir.
§ II. TANTE VARVARA
Dans la grande salle à manger, au moment où Ariane entra, quelques
personnes étaient assises à une longue table que présidait tante
Varvara. C’était une femme d’une quarantaine d’années, au visage
asymétrique, dans lequel on ne voyait tout d’abord que deux grands yeux
noirs, fort beaux, qui suffisaient, à eux seuls, à justifier l’opinion
courante dans la ville: «Varvara Petrovna est une femme séduisante.»
Elle était coiffée avec coquetterie. Une raie sur le côté partageait ses
cheveux bruns légèrement ondulés. Sa bouche était aussi bien dessinée
que celle de sa nièce, mais les dents étaient médiocres. Varvara
Petrovna qui le savait s’arrangeait pour sourire de ses lèvres fermées
et de ses yeux bruns qui s’éclairaient. «Elle est irrésistible,»
disaient alors ses familiers. Elle était restée mince. «Quand tante
Varvara passe dans la rue, racontait Ariane, les gens qui la suivent
croient avoir devant eux une jeune fille.» Elle s’habillait, même chez
elle, sans le moindre laisser-aller, chose rare en Russie. Elle se
chaussait avec élégance; ses mains étaient soignées, son linge fin, et,
au dehors, elle portait immuablement un costume tailleur d’étoffe noire,
œuvre d’un bon couturier de Moscou.
La vie de Varvara Petrovna était un sujet d’intérêt inépuisable pour les
habitants de la ville. De son passé, on se rappelait qu’elle avait
quitté sa famille à la suite d’incidents restés obscurs pour faire ses
études de médecine en Suisse, puis qu’elle était revenue en Russie comme
médecin de zemstvo au bourg d’Ivanovo dans notre gouvernement.
A ce moment, on s’occupait chez nous de sa sœur plus jeune et fort
belle, Véra, dont le célèbre romancier Kovalski qui passait l’hiver dans
la ville était éperdûment épris. Alors qu’on attendait l’annonce du
mariage de la jeune fille avec l’écrivain, celui-ci gagna brusquement la
Crimée, et celle-là Ivanovo. Elle se cacha chez sa sœur. Personne ne la
vit pendant six mois. Puis elle partit pour Paris où un an plus tard
elle épousa un ingénieur, Nicolas Kousnetzof, que ses affaires
appelaient souvent en France.
Peu après son départ d’Ivanovo, on découvrit que la maison de Varvara
abritait un hôte de plus, un bébé dont Varvara disait qu’il était
l’enfant délicat d’une amie à elle confié. Cette petite fille n’avait
pas été baptisée à l’église du village et, lorsqu’elle eut dix-huit
mois, Varvara l’emmena à l’étranger où elle séjourna quelque temps
auprès de sa sœur Véra, mariée.
Elle en revint seule. A ce moment, il arriva dans la vie de Varvara un
événement qui en modifia le cours. Elle se trouva appelée une nuit
auprès d’un des plus grands propriétaires de Russie, le prince Y... qui,
par hasard, passait un mois dans un bien voisin. Elle lui sauva la vie.
Le prince se l’attacha, l’emmena en Europe et la garda près de lui
jusqu’à sa mort qui survint sept ans plus tard. Varvara Petrovna regagna
alors son pays natal, avec une fortune de cent mille roubles, une
pension de dix mille roubles, et riche enfin de mainte expérience faite
au cours de la vie brillante qu’elle avait menée en Occident. Elle
acheta une maison à la Dvoranskaia.
Il semblait qu’elle n’eût jamais quitté la Russie. Elle possédait, comme
si elle l’eût toujours pratiqué, l’art de passer le temps à ne rien
faire, et trouvait les journées trop courtes sans avoir de quoi les
remplir. Elle ne sortait guère de la ville; à peine résidait-elle un
mois d’été dans une petite propriété qu’elle avait acquise sur les bords
du Don, pour avoir du lait, des œufs et des légumes frais. Pendant les
années de servitude auprès du prince, elle avait épuisé jusqu’au dégoût
le désir de voyager, si tenace chez les Russes. Elle regardait sa vie
passée comme on regarde un décor de théâtre, peut-être admirable, mais
dans lequel on ne songe pas à organiser son existence. On y reste
quelques instants sous les feux d’une lumière artificielle et devant les
yeux de mille spectateurs; puis, après la représentation, on rentre chez
soi et on ferme sa porte.
C’est ce que fit Varvara Petrovna, mais elle entre-bâilla la porte pour
les amis assez nombreux, il est vrai, qu’elle eut bientôt dans la ville.
Elle y était installée depuis cinq ans, quand sa sœur Véra Kousnetzova
mourut de la poitrine à San-Remo. Elle y était seule avec sa fille
Ariane. Kousnetzof accourut de Pétersbourg, ramena sa fille en Russie
et, ne sachant qu’en faire, proposa à sa belle-sœur de la prendre chez
elle.
Lorsque cette nouvelle arriva à la maison de la Dvoranskaia, les
familiers de Varvara, parlant entre eux, décidèrent sans hésitation
qu’elle refuserait. Comment accepterait-elle de se charger, libre comme
elle était, de l’éducation d’une enfant qu’elle connaissait à peine? Les
amis de Varvara se trompaient; à peine eut-elle reçu la lettre de son
beau-frère que, sans prendre le temps de réfléchir, elle télégraphia à
Pétersbourg qu’on lui envoyât sa nièce.
Quand Ariane s’installa chez sa tante, c’était une fillette de quatorze
ans et demi, qui, de corps et d’esprit, passait son âge. Elle était
mince extrêmement, mais déjà formée, les bras pleins et la figure
sérieuse; le regard direct avait quelque chose d’agressif.
--A qui diable ressembles-tu? lui dit Varvara Petrovna. Tu as la bouche
de notre famille, mais tu ne seras pas aussi belle que ta mère. Et d’où
te vient cette façon de regarder les gens? A qui as-tu pris ces yeux?
Pas à ton père, en tout cas; il est mou et blond. Tu n’as pas un trait
de commun avec lui... Du reste, je te félicite, car tu sais ce que j’en
pense...
Telle était la façon de parler de Varvara Petrovna. Les yeux de la jeune
fille s’illuminèrent, mais elle ne répondit pas.
--Enfin tu me plais. J’avais peur que tu ne fusses restée une gamine;
mais je vois que tu es une jeune fille. Nous pourrons causer librement.
La présence de cette enfant n’amena, en effet, aucun changement dans
l’existence de Varvara Petrovna. Celle-ci considéra dès le premier jour,
malgré la disparité des âges, Ariane comme une amie plutôt que comme une
nièce dont elle devait assurer l’éducation.
Varvara, à peine éloignée de sa famille, avait pris l’habitude et le
goût de la liberté et avait jugé qu’elle pouvait disposer d’elle-même à
son gré. Puisque la nature a attaché au commerce des sexes un secret et
vif plaisir, pourquoi s’en priver? Dans son intelligence raisonneuse
d’étudiante, elle ne trouvait aucune raison de se refuser des joies si
saines. Elle avait eu des amants à l’Université; de retour au pays, elle
en avait trouvé même à Ivanovo. Pendant ses voyages à l’étranger avec le
prince, elle avait eu mainte occasion de faire des études comparatives
sur les mérites des Occidentaux et, revenue à la ville natale, elle
continuait à vivre selon ses goûts. Elle comprenait mal que l’on
attachât au don de soi l’importance que tant de personnes exaltées lui
prêtent. En un mot, elle regardait l’amour à la façon des hommes. Elle
prenait un amant quand l’envie lui en venait et le quittait lorsqu’elle
en trouvait un autre plus à sa fantaisie. Elle n’imaginait ni que l’on
s’unît dans des transports de passion, ni que l’on se séparât dans les
larmes. A ses yeux, l’amour n’était pas une maladie; une rupture
n’entraînait pas un drame. Elle agissait avec tant de naturel que ses
amants ne concevaient pas qu’ils eussent le droit de lui demander plus
qu’elle ne leur donnait. Elle ne les quittait du reste pas, et les
rapports d’amitié succédaient, sans éclat et sans secousses, à ceux plus
intimes de l’amour. A l’occasion, elle ne se refusait pas aux revenez-y.
Dans les premières années de son installation, elle fut obligée d’aller
à plusieurs reprises à Pétersbourg et à Moscou. Elle y avait des amis
anciens et descendait chez eux. Au retour, elle racontait son voyage et
le plaisir qu’elle en avait eu, sans que l’amant en titre s’en
formalisât.
Comme on voit, Varvara Petrovna était une femme saine et bien
équilibrée. Ses sens auxquels elle ne refusait rien ne l’entraînaient
qu’à mi-chemin des passions. Elle leur laissait la bride sur le cou; ils
ne s’emportaient pas.
Sa morale de l’amour, car elle en avait une, était commandée par deux
principes. Elle restait fidèle à son amant jusqu’au jour où un homme
nouveau l’attirait. Elle s’en confessait aussitôt, car elle n’eût pas
compris le partage. Elle était la femme d’un seul homme; seulement elle
le changeait souvent. Aussi n’avait-elle jamais trompé personne. Pour
tromper un homme, il faut l’aimer, lui être attachée par des liens
sentimentaux. Or Varvara n’avait vu jusqu’alors dans ses amants que des
amis d’un sexe complémentaire et les rapports qu’elle établissait entre
eux et elle étaient précisément définis. Elle se flattait volontiers
d’avoir ainsi remis l’amour à la place exacte qu’il doit occuper. Il ne
montait pas plus haut qu’à mi-corps.
--Vois-tu, ma chère, disait-elle à Ariane Nicolaevna (celle-ci n’avait
guère que quinze ans et demi), l’amour est une chose délicieuse, si on
sait l’accepter tel qu’il est. Mais le romanesque est à la source de
tous les maux... Du reste je ne crois pas que tu sois menacée de cette
dangereuse folie. Tu as une bonne tête sur tes épaules et tu ne
t’égareras guère.
La jeune fille souriait de ce sourire fermé qui était le sien et qui ne
laissait rien deviner de sa pensée.
Le second principe de Varvara Petrovna était que l’argent ne doit pas
être mêlé à l’amour. La morale de beaucoup de femmes russes est sur ce
point celle de Varvara. Où l’argent ne joue aucun rôle, tout est bien
et, quoi qu’on fasse, si l’on est désintéressée, on reste une honnête
femme. A l’argent commence l’immoralité. Aussi, alors que, jeune fille,
elle avait à peine de quoi vivre à Genève, Varvara n’aurait pas accepté
un dîner ou un billet de tramway de son amant, fût-il riche. Elle y
mettait, comme tant de ses compatriotes, un peu d’affectation.
Quand Ariane arriva de Pétersbourg, l’ami de Varvara était un avocat
célèbre d’une ville voisine qui venait deux fois par semaine au
chef-lieu de la province pour ses affaires. Il logeait alors chez
Varvara où il avait sa chambre. Puis Ariane avait vu un ingénieur lui
succéder. Extérieurement, tout se passait avec convenance. Mais Varvara
Petrovna ne manquait jamais de raconter à sa nièce devenue sa confidente
les mérites, les défauts et les particularités de ses amants.
--Je te rends un grand service, disait-elle parfois. Tu ne te mettras
pas en tête des idées folles. Tu verras les choses sous leur vrai jour
et plus tard tu me remercieras.
Mais, depuis un an, un changement s’était produit dans la vie de
Varvara. A passé quarante ans, elle s’était éprise d’un docteur dont la
beauté faisait des ravages dans la ville. Au début, Varvara avait
accepté Vladimir Ivanovitch comme elle en avait pris tant d’autres.
L’ingénieur avait été congédié sans autre forme de procès et Vladimir
Ivanovitch lui avait succédé. Les six premiers mois furent enchanteurs,
mais à ce moment-là Varvara s’aperçut de la naissance en elle d’un
sentiment qu’elle ignorait. Elle aimait. Cette découverte la plongea à
la fois dans le désespoir et dans le ravissement. Il lui semblait
qu’elle faisait banqueroute à toute sa vie. Elle ne se reconnaissait
plus elle-même. Comme un homme qui tombe dans un marais et sent le
terrain manquer sous ses pieds, elle ne savait où se raccrocher. Et en
même temps, une félicité inconnue la possédait; un flot de joie montait
en elle. Elle rêvait comme une amoureuse de dix-sept ans.
* * * * *
--Ah! disait-elle à Ariane, je ne savais pas ce qu’était le bonheur.
J’ai eu dix-huit amants, que dis-je des amants? c’était des amis, rien
de plus. Et voici, j’arrive à quarante ans et je rencontre Vladimir!...
Dire qu’il vivait à côté de moi, et que je ne le connaissais pas... Je
ne puis me le pardonner. Ah! si tu savais ce qu’est cet homme!...
Elle n’en finissait pas. La jeune fille l’écoutait en silence, souriant
encore, mais cette fois-ci ses dents mordillaient sa lèvre inférieure.
Ayant connu l’amour, Varvara en sentit bientôt les orages. Elle crut
s’apercevoir que Vladimir Ivanovitch n’avait plus pour elle les mêmes
sentiments qu’au début.
Sans doute, il la voyait chaque jour, mais il venait à des heures qui
n’étaient pas les siennes naguère, lors du dîner par exemple, ou pour le
thé, le soir. Parfois même, il arrivait vers six heures, au moment où
Varvara faisait sa promenade quotidienne. Il ne s’attardait plus, comme
il lui était coutumier de le faire au début de leur liaison. Il passait
rarement la soirée dans le petit salon attenant à la chambre de Varvara.
Elle avait de la peine à l’y faire entrer. Il préférait s’asseoir dans
la salle à manger où il y avait toujours, en plus d’Ariane, son amie
plus âgée, Olga Dimitrievna, qui prenait depuis longtemps ses repas chez
Varvara, et quelques familiers de la maison.
Il n’était pas en peine de trouver des excuses: sa femme était revenue
de la campagne; ou elle était souffrante; il avait des malades à
visiter; ou la migraine, etc.
Varvara Petrovna se désolait. Cette femme qui s’était fait un point
d’honneur de ne jamais rien demander, s’abaissait à implorer des
rendez-vous, voire quelques minutes de présence de plus, et cela même
devant sa nièce et ses amis.
Varvara était torturée de jalousie. Vladimir devait avoir une nouvelle
maîtresse. Elle se mit à le surveiller. Elle l’examinait avec attention,
réfléchissait. Elle observait ses regards, notait l’intonation de ses
paroles. Elle qui jamais n’était sortie le matin, se mit à courir la
ville, passant cent fois par jour devant la maison de son amant. Elle
alla jusqu’à le suivre en voiture. Mais allez savoir ce que fait un
médecin à la mode!
Elle avait perdu sa gaîté et son insouciance de femme heureuse à qui
tout réussit et qui n’a qu’à se laisser vivre.
* * * * *
Ce jour-là, lorsque Ariane revint de son dernier examen, Varvara était
encore à table avec quelques amis bien que le déjeuner fût depuis
longtemps terminé.
--Ton examen s’est bien passé?
Avant que la jeune fille eût répondu, la porte s’ouvrit et Vladimir
Ivanovitch parut. Il semblait qu’il eût guetté Ariane pour se précipiter
sur ses pas. C’était un homme toujours courant et agité, proche de la
cinquantaine, la figure rasée et les cheveux grisonnants. Il avait les
dents les plus belles du monde et les yeux les plus vifs sous des
sourcils hérissés de longs poils noirs. Une extrême assurance se
traduisait dans ses moindres gestes. Varvara se leva brusquement et lui
tendit la main.
--Comme vous tardez! dit-elle.
Vladimir Ivanovitch baisa la main de Varvara et, la quittant aussitôt,
se précipita vers Ariane qui n’avait pas bougé.
--Je suis venu tout exprès pour vous féliciter, Ariane Nicolaevna; j’ai
appris par ma fille que vous aviez eu un triomphe. Je n’en doutais pas,
du reste.
Il serrait la main d’Ariane dans les deux siennes. Elle la retira
brusquement. Varvara avait noté ce geste.
--Asseyez-vous, Vladimir Ivanovitch, dit-elle, je vous donnerai du café.
--Non, je n’ai pas le temps. J’ai mille courses à faire.
--Vous boirez une tasse de café, je ne vous laisse pas partir. Et puis,
peut-être sortirai-je avec vous pour prendre l’air. C’est le premier
jour d’été. Que fais-tu, Ariane?
--Je reste ici jusqu’à sept heures, répondit la jeune fille. Nicolas
vient me prendre en voiture. Je vais dormir un peu, je suis fatiguée.
--Ah, j’oubliais, dit Varvara, il y a une lettre pour toi de ton père,
dans ta chambre.
Ariane fronça ses longs sourcils. Dès que le nom de son père était
prononcé, sa figure s’assombrissait.
Quelques minutes plus tard, il ne restait personne dans la salle à
manger.
§ III. LA LETTRE
Lorsque Ariane entra dans sa chambre, elle vit la lettre de son père au
milieu de la table et reconnut son écriture appliquée. La lettre était
recommandée. Elle haussa les épaules.
Avant de la lire, elle se déshabilla des pieds à la tête et jeta sur une
chaise la robe brune d’uniforme. Elle défit ses cheveux châtains qui
étaient longs et fournis, elle passa un peignoir léger, prit la lettre
et s’étendit, les pieds nus, sur le divan.
La lettre commençait ainsi:
«Ma chère fille, en réponse à ta lettre du 10 de ce mois (cette formule
d’affaires amena une grimace sur son frais visage), je te fais savoir
mes projets. Il ne me convient pas que tu entres à l’Université. Nous
avons, sans toi, assez de femmes déclassées en Russie. Tu es
intelligente, tu emploieras ton intelligence dans ton ménage, à élever
tes enfants. J’espère que tu te marieras prochainement. Notre ami,
Pierre Borissovitch, dont tu te souviens sans doute, a gardé de toi le
meilleur souvenir et son désir le plus vif est de t’épouser. Comme tu le
sais, c’est un garçon sérieux, qui pourra t’assurer la vie la plus
agréable. Il a, en outre, une position de premier ordre dans les
affaires, et je puis répondre de lui comme de moi. Je vais pour un mois
aux eaux du Caucase. Quand je rentrerai à Pétersbourg en septembre, je
compte sur toi. Nous passerons l’automne à Pavlovsk où Pierre
Borissovitch a une charmante villa...»
Il y en avait quatre pages sur ce ton.
La jeune fille ne put lire plus loin. Elle froissa la lettre dans ses
mains.
--Quel dégoût! fit-elle.
Et elle la jeta dans un coin de la chambre.
Puis elle ferma les yeux et resta à rêvasser quelques instants. Elle se
revit petite fille de huit ans sur les genoux de son parrain, le prince
Viaminski. Quel homme curieux! Comme il l’aimait! Il semblait ne vivre
que pour elle! Quand elle allait le voir, il lui donnait alternativement
de belles pièces d’or toutes neuves et des bonbons au chocolat, exquis.
Les chocolats, elle les mangeait aussitôt; les pièces, elle les cachait
dans son cartable d’écolière, car sa mère n’aurait pas permis qu’elle
les acceptât. Elle portait ainsi sur elle, quand elle se rendait au
cours, vingt ou trente pièces sonnantes qui, même enveloppées une à une
dans du papier de soie, tintaient sourdement à chaque pas qu’elle
faisait. Ce parrain, elle l’avait su depuis, avait demandé de l’adopter.
Il voulait la faire élever à son goût et l’avoir toujours près de lui...
Il avait des mains très blanches, très froides; elle frissonnait quand
il caressait ses bras ou ses joues... Tout se brouilla devant elle.
Dans la chambre silencieuse, le store jaune descendu devant la fenêtre
s’illuminait et devenait d’or sous les rayons du soleil baissant.
Elle rêva encore... Le prince était près d’elle. Elle dormait, mais elle
le voyait à travers ses paupières fermées. Il la regardait avec tant
d’intensité qu’elle en était oppressée. Et soudain--comment cela se
fit-il?--elle sentit la main froide de son parrain sur le bas de sa
jambe...
Elle ouvrit les yeux et vit Vladimir Ivanovitch assis sur le divan où
elle était couchée. Il avait une main appuyée sur sa cheville nue et
regardait la jeune fille sans bouger. Dès qu’il s’aperçut qu’elle était
réveillée, il se pencha vers elle:
--Pardonnez-moi, Ariane Nicolaevna, pardonnez-moi... J’avais frappé à
votre porte et, comme personne ne répondait, je suis entré... Je suis
ici depuis un moment déjà...
Elle ne le laissa pas achever.
--Vous avez les mains froides, dit-elle, comme celles de mon parrain.
C’est une horreur! Vous allez lâcher ma cheville tout de suite...
Tout en parlant, elle refermait son peignoir entre-bâillé, sans quitter
des yeux Vladimir Ivanovitch. Elle s’était exprimée sur un ton qui
n’admettait pas la contradiction et le docteur retira sa main.
--Et puis, levez-vous tout de suite.
Il y avait dans la voix de cette frêle jeune fille un tel accent
d’autorité que Vladimir Ivanovitch se leva.
Sans se presser, Ariane se redressa, quitta le divan, glissa ses pieds
dans des mules, se dirigea vers la porte, l’ouvrit, et dit avec une
assurance tranquille:
--Maintenant, allez-vous-en! Croyez moi, cela vaut mieux... Je ne savais
pas que c’était pour moi que vous veniez dans cette maison.
Le docteur lui prit la main, l’attira à lui, et, son visage tout près du
sien, il murmura à demi-voix:
--Pensez de moi ce que vous voudrez... La vérité est que je ne puis
vivre sans vous voir... Il faut que je vous parle... Venez chez moi un
jour.
--Et vous inviterez votre fille, qui a mon âge, à assister à
l’entretien, jeta Ariane d’un ton de défi.
Vladimir Ivanovitch resta interdit, mais il se reprit:
--Je suis toujours seul à sept heures, dans le pavillon où j’ai mes
consultations... Je vous attends.
--Tiens, c’est vrai, vous êtes médecin... Du train dont vont les choses
cela peut être utile. Je penserai à vous, si c’est nécessaire, Vladimir
Ivanovitch.
Il eut un mouvement de recul; ses yeux brillèrent, mais sans répondre,
il sortit.
* * * * *
Un instant plus tard, comme elle s’habillait, trois coups discrets
furent frappés à la porte qui s’ouvrit pour laisser entrer Olga
Dimitrievna.
Elle avait longtemps habité avec Varvara Petrovna, mais, depuis qu’elle
avait une place à la municipalité, l’avait quittée pour louer, par amour
de l’indépendance, une petite chambre où elle couchait. Mais elle était
chaque jour chez Varvara Petrovna où elle dînait et passait la soirée
avec Ariane Nicolaevna. Elle était fort attachée à cette dernière.
Celle-ci la payait-elle de retour, cela est assez obscur. En tout cas,
les deux jeunes filles ne se quittaient guère et vivaient sur un pied de
mutuelles confidences, bien qu’Olga eût cinq ans de plus que son amie.
Il faut signaler ce trait de caractère d’Ariane qui, par on ne sait
quelle sûreté de soi, s’égalait aux personnes plus âgées qu’elle dans
l’intimité de qui elle vivait. On en a déjà eu un singulier exemple dans
les rapports d’Ariane et de sa tante. Olga ne cachait rien de sa vie
secrète à Ariane. Et cette fille blonde et expansive était certaine
qu’elle connaissait tout de son amie. Mais si un observateur de
sang-froid avait assisté aux vives conversations des deux jeunes filles,
il aurait noté certaine façon qu’avait parfois Ariane de regarder sa
confidente et en aurait cherché l’explication. La liaison étroite entre
Ariane et Olga n’était pas sans rapporter quelques bénéfices à cette
dernière. Malgré son extrême jeunesse, Ariane avait su réunir autour
d’elle une cour d’adorateurs empressés à exaucer ses moindres
fantaisies, et il lui en passait d’étranges par la tête. Pique-niques,
soupers, parties de traîneaux et de danses, Olga participait à toutes
les fêtes et l’on ne pouvait inviter Ariane sans son amie. Elle jouait
le rôle peu flatteur de chaperon, mais s’arrangeait pour en tirer des
avantages qui ne sont guère dans la tradition d’un personnage de second
plan.
Entrée dans la chambre, elle regarda Ariane et lui dit, avec un mélange
de dépit et d’admiration:
--Je n’y comprends rien. Tu as soupé, tu as bu du champagne, tu as fait
Dieu sait quoi, tu t’es reposée deux heures à peine, tu as passé un
examen et te voilà fraîche comme si tu avais dormi toute la nuit.
--Ajoute, ma chère, que j’ai des ennuis, fit Ariane. J’ai enfin reçu la
réponse de mon père. Tout est fini entre lui et moi. Tiens, lis sa
lettre.
Elle tendit le papier froissé à Olga qui lut avec attention.
Lorsque Olga eut terminé, elle regarda son amie qui, assise devant une
table de toilette, se coiffait:
--Eh bien?... fit-elle.
--Eh bien, répondit Ariane, je me passerai de lui. Il n’est pas
difficile de trouver de l’argent dans une ville comme la nôtre...
Olga Dimitrievna courut vers elle. Elle était fort agitée...
--Je sais à qui tu penses, dit-elle, mais c’est impossible... Jure-moi
que tu ne le feras pas... Je n’en puis supporter l’idée!... Tu te
perdrais!...
Elle s’était penchée sur son amie, l’avait prise dans ses bras, la
serrait, des larmes lui montaient aux yeux.
--Adresse-toi à ta tante, à Nicolas, au diable, mais pas à qui tu
penses... Promets-moi.
Ariane la repoussa doucement:
--D’abord laisse-moi me coiffer, voilà la seule chose importante. Quelle
manie as-tu de tout dramatiser! Et tu pleures maintenant!... Est-ce ton
affaire ou la mienne? Qui en souffrira, toi ou moi? Tu sais parfaitement
qu’avec ma tante, il ne peut être question d’argent. Elle est comme ça.
Qu’y faire?... Nous nous aimons beaucoup; je ne vais pas gâter ce qu’il
y a d’excellent entre nous pour une misérable question d’intérêt. Non,
laisse-moi arranger cela comme je le veux.
Elle s’était levée et s’appuya affectueusement sur l’épaule d’Olga qui
s’essuyait les yeux:
--Que tu es sotte, ma pauvre! Va mettre pour moi un cierge à l’église et
ne te fais pas de souci. Je ne me perdrai pas si facilement que tu le
crois. Te souviens-tu de ce qu’était au moyen âge l’épreuve du feu? Il
fallait traverser un brasier flambant sans être brûlé. Eh bien, sois
sûre que je le franchirai et que les flammes ne me toucheront pas...
Elle marchait de long en large dans la chambre qu’emplissait un silence
grave. Soudain elle s’arrêta devant Olga Dimitrievna et, la figure
joyeuse, lui dit:
--Sais-tu qui sort d’ici? Vladimir Ivanovitch, ma chère!...
Et, sur le geste incrédule d’Olga Dimitrievna, elle raconta la surprise
de son réveil et la scène qui l’avait suivie, non sans y mêler un
certain nombre de détails dramatiques ou piquants qui faisaient plus
honneur à son imagination qu’à sa véracité.
Olga l’écoutait avec une curiosité passionnée et, quand le récit fut
terminé, elle soupira et dit:
--Comme il est séduisant!... Lui ici, sur ce divan! Ah! je n’aurais pas
su me défendre...
Elles causèrent longtemps sur ce sujet inépuisable. Pacha les
interrompit en annonçant que le dîner était servi.
Avant que le repas fût terminé, Ariane se leva et s’excusa auprès de sa
tante:
--Nicolas m’attend en bas, dit-elle.
Puis se retournant vers Olga:
--Je serai de retour à neuf heures et nous irons toutes deux au jardin
Alexandre.
§ IV. LE FIANCÉ
Devant la porte de la maison stationnait une petite victoria aux roues
montées sur pneumatiques et attelée d’une paire de beaux chevaux noirs,
de la célèbre race des trotteurs qu’on élève dans la province. Sur le
trottoir un grand et gros garçon, brun, barbu, se promenait tirant à
coups précipités quelques bouffées de cigarettes qu’il jetait aussitôt.
Par moments, il s’arrêtait, regardait la véranda du premier étage,
consultait sa montre et reprenait sa promenade. Nicolas Ivanof n’était
connu dans la ville qu’à deux titres: comme amateur de chevaux et comme
fiancé unilatéral de la fantasque et déjà célèbre Ariane Nicolaevna.
C’était un garçon singulier et sauvage, qu’on voyait rarement, qui
n’avait pas d’amis et passait la plus grande partie de l’année dans un
bien distant d’une trentaine de verstes. En ville, il n’avait qu’un
pied-à-terre de deux chambres dans un appartement bourgeois. Il ne
buvait pas, il ne jouait pas aux cartes, on ne lui connaissait aucune
liaison. Son père était mort depuis longtemps; sa mère habitait la
Crimée. On disait qu’elle avait l’esprit dérangé et qu’elle était gardée
dans la clinique d’un médecin connu. A force de vivre seul, Nicolas
Ivanof était devenu taciturne et éprouvait une réelle difficulté à
parler. Il cherchait ses mots, se reprenait, se contredisait, s’arrêtait
net au milieu d’une phrase et finalement retombait dans le silence qui
lui était agréable. Il était de physionomie plutôt sympathique, ayant de
grands yeux bleus sous des sourcils et des cheveux brun foncé. Mais le
teint était pâle, la bouche mince et le regard inquiet. Les mères de
famille et les jeunes filles avaient depuis longtemps tâché de capter
cette riche proie, car Nicolas Ivanof passait pour avoir près d’un
million de roubles. Elles en avaient été pour leurs avances.
Un soir, il s’était laissé entraîner au bal annuel que donnait le
gymnase Znamenski.