l'administration romaine_, t. II, p. 474, nous donne les détails
suivants sur les origines des _Bagaudes_ et de la _Bagaudie_: «Pressurés
par les propriétaires que pressuraient à leur tour les agents du fisc,
les paysans (_gaulois_) avaient quitté par troupes leurs chaumières pour
mendier un pain qu'on ne pouvait pas leur donner. Rebutés partout et
chassés par les milices des villes, ils se faisaient bandits ou
_Bagaudes_, mot gaulois équivalant au premier; ils allaient en
_Bagaudie_, suivant l'expression consacrée. On vit dans des cantons
entiers les colons se réunir, tuer et manger leur bétail, et, montés sur
leurs chevaux de labour, armés de leurs instruments de culture, fondre
sur les campagnes comme une tempête. Rien n'échappait à ces bandes
affamées qui laissaient, après leur passage, stérile et nue, la terre
que leurs sueurs devaient féconder. Les champs ravagés, ils passaient
aux villes, dont une populace, amie du pillage et non moins misérable,
leur ouvrait souvent les portes. Cette misère était si générale en
Gaule, il y avait là tant d'habitudes de désordre, tant d'instincts
violents, qu'en peu de mois les Bagaudes formèrent une armée qui
s'organisa et conféra à ses deux principaux chefs les titres de César et
d'Auguste. Ces singuliers _Césars_, qui avaient pour peuple des voleurs,
pour empire la terre qu'ils dévastaient, pour pallium des haillons, et
pour palais les forêts et la voûte du ciel, se nommaient Ælian et Amand.
Ils ne résistèrent pas à l'orgueil de se faire frapper des médailles
dont quelques-unes nous sont restées. L'une d'elles présente la tête
radiée d'Amandus, empereur, César, Auguste, pieux et heureux, avec ce
mot au revers: _Espérance_.»
Ælius et Amandus (Aëlian et Amand) concentrèrent leurs forces aux
environs de Paris, un peu au-dessus du confluent de la Seine avec la
Marne. Ils avaient là, pour place d'armes, un château d'un abord presque
inaccessible et qui, suivant la tradition, avait été bâti et fortifié
par Jules César. De ce point ils lançaient leurs bandes non-seulement
sur les campagnes, mais encore sur les villes les plus populeuses; c'est
ainsi qu'ils se jetèrent sur Autun. Après leur apparition il ne resta de
cette belle cité, l'un des centres de la civilisation romaine, qu'un
monceau de ruines. L'insurrection gauloise devint si grave que le
nouveau chef de l'empire crut nécessaire d'envoyer dans la Gaule son
collègue Maximien. Celui-ci n'avait point le génie politique de
Dioclétien, mais c'était un brave soldat et un général habile; il vint
facilement à bout des troupes indisciplinées d'Ælianus et d'Amandus. Il
les força enfin dans leur château qu'il détruisit. Ce fut en cet endroit
que s'éleva plus tard l'Abbaye de Saint-Maur des Fossés. Ainsi fut
réprimée et vaincue la première _Bagaudie_. De la seconde Bagaudie date
l'affranchissement de la Bretagne.
On voit reparaître les _Bagaudes_ à la fin du règne de Valentinien Ier.
Cette fois, ils n'essayent point de se réunir en une grande armée: ils
se cachent dans les bois, par petites troupes; c'est de là qu'ils
s'élancent pour chercher le pain qui leur manque, ou pour se venger des
magistrats romains, leurs oppresseurs. Valentinien ordonna contre eux
d'actives poursuites: on parvint encore à les faire disparaître. Tous
ceux qui tombèrent aux mains des soldats impériaux périrent dans les
plus affreux supplices. Le peuple devait les honorer plus tard comme des
_saints_ et des _martyrs_.
Enfin, il y eut encore une insurrection des _Bagaudes_ au commencement
du cinquième siècle. Ce fut au moment de la grande invasion quand les
Alains, les Suèves, les Burgondes et les Vandales, après avoir forcé la
barrière du Rhin, se jetèrent sur la Gaule et portèrent la dévastation
dans ses plus belles provinces. Cette insurrection de _Bagaudes_, sur
laquelle nous n'avons point de détail, est la dernière dont les
documents anciens fassent mention. Il n'y eut, plus tard, dans les
campagnes, que des soulèvements partiels qui ne rappellent en rien
l'ancienne _Bagaudie_. Le nom même de _Bagaude_ disparut peu à peu: à la
fin du cinquième siècle, on se servait déjà de mots germaniques pour
désigner non point seulement les Barbares, mais encore les Gallo-Romains
qui, réunis par troupes, pillaient et ravageaient les terres qui avaient
appartenu autrefois à l'Empire.]
CHAPITRE PREMIER.
[Footnote A: Le nom de _Warg_ qui signifie _toup_, _tête de loup_,
était donné, dans l'ancienne Germanie, au _banni_, au _proscrit_. Le
vagabond qui errait sans feu ni lieu, quoique non proscrit, était appelé
dans les lois germaniques _wargangus_. On appelait parfois _vargus_ ou
_wagre_ l'exilé.
Voyez J. Grimm et M. Michelet qui a reproduit les recherches du savant
Allemand dans l'ouvrage intitulé les _Origines du droit français_.
Plusieurs textes anciens prouvent que dès le commencement des invasions
franques, on appelait, dans les Gaules, WARGR, WAGRE, WARGES, _têtes de
loup_, _proscrits_, _exilés_, tous ceux qui se livraient au vagabondage
ou à une vie de désordre. Déjà, du temps de Sidoine Apollinaire, avant
la fin du cinquième siècle, on appliquait les noms germaniques de
_warger_, _warges_, même aux Gaulois, propriétaires dépossédés ou
esclaves fugitifs, qui se réunissaient par bandes à l'imitation des
_Bagaudes_, pour se livrer, en armes, au pillage et à la dévastation. Il
nous suffira de citer ici un passage d'une lettre de Sidoine
Apollinaire. L'évêque des Arvernes intercède auprès de son ami S. Loup,
pour une femme qui a été enlevée et vendue sur un marché d'esclaves,
dit-il, par des brigands originaires du pays qu'on appelle _Warges_...
_Unam feminam... quam forte_ WARGORUM, _hoc enim nomine indigenas
latrunculos nuncupant, superventus abstraxerat_... _Épist._ VI, 4.
Ce passage nous dispense d'une plus longue dissertation.]
[Footnote B: Voir la note A sur les Bagaudes.]
[Footnote C: _Histoire d'Auvergne_, t. I, p. 129.]
[Footnote D: Les évêques mariés avant l'épiscopat continuaient souvent
de vivre avec leurs femmes, auxquelles ils donnaient le nom de soeur.]
[Footnote E: Nous empruntons à un mémoire inédit de notre savant et
excellent ami Janowski (mémoire couronné par l'Institut), la
nomenclature suivante des diverses fonctions des esclaves dépendants
d'une villa: _arator_, _venitor_, bubulus, _porcarius_, _caprarius_,
_taber-ferrarius_, _aurifices_, _argentarius_, _sutor_, _tornator_,
_carpentarius_, _scutator_, _accipitores_; (les esclaves qui faisaient
la cervoise, le cidre, la poirée): _qui facient cervisiam pomaticum_,
_pistor_, _retiator_, _venator_, _molinarines_, _forestarius_,
_majordomus_, _infestor_; (celui qui apporte les plats sur la table):
_scautio_, _marescalcus_, _strator_, _seneschalus_.]
[Footnote F: Les femmes des évêques mariés s'appelaient _évêchesses_.]
[Footnote G: On appelait gynécée l'appartement des femmes.
Le gynécée était un atelier dans lequel se confectionnaient les
vêtements destinés à toute la famille. Outre les ouvrages exécutés dans
cet atelier, au profit du maître, on y en faisait d'autres pour
l'entretien et le service des femmes qui les habitaient. Les femmes des
seigneurs ou les maîtresses de maison ne présidaient pas toutes aux
travaux de leurs gynécées, car le concile de Nantes en accuse plusieurs
de braver les lois divines et humaines en fréquentant sans cesse les
assemblées et les assises publiques, au lieu de rester au milieu des
femmes de leurs gynécées pour disserter sur leurs lainages, les tissus
et autres ouvrages de leur sexe.]
[Footnote H: Les _leudes_ étaient les compagnons de guerre du chef
frank, que chaque bande choisissait pour son chef; ils lui juraient
fidélité (en germain _treue_, _trust_); on les appelait _leudes_,
_fidèles_ ou _antrustions_; mais cette dernière appellation était plus
spécialement consacrée aux compagnons de guerre du roi.
Lors de la conquête, Clovis ou ses successeurs, après s'être réservé la
part du lion dans la spoliation du sol de la Gaule, distribuèrent, sous
le titre de _bénéfices_, une partie des terres aux chefs de bandes,
leurs compagnons de guerre. M. Guizot, dans son _Histoire de la
civilisation en France_ (t. I, p. 249), dépeint avec autant de sagacité
que de savoir l'établissement territorial d'un chef de leudes en Gaule:
«... Lorsqu'une bande arrivait quelque part et prenait possession des
terres, ne croyez pas que cette occupation eût lieu systématiquement, ni
qu'on divisât le territoire par lots, et que chaque guerrier en reçût un
selon son importance et son rang; le chef de la bande, ou les différents
chefs qui s'étaient réunis, _s'appropriaient_ de vastes domaines; la
plupart des guerriers qui les avaient suivis continuaient de vivre
autour d'eux à la même table, sans propriété qui leur appartînt
spécialement... La vie commune, _le jeu_, _la chasse_, _les banquets_,
c'étaient là leurs plaisirs de barbares; comment se seraient-ils
résignés à s'isoler? l'isolement n'est supportable qu'à la condition du
travail; or, ces barbares étaient essentiellement oisifs, ils avaient
donc besoin de vivre ensemble, et beaucoup de leudes restèrent auprès de
leur chef, menant sur ses domaines à peu près la même vie qu'ils
menaient auparavant à sa suite; aussi naquit plus tard entre eux une
prodigieuse inégalité; il ne s'agit plus de quelque diversité
personnelle de force, de courage, ou d'une part plus ou moins
considérable en terres, en bestiaux, en esclaves, en meubles précieux;
le chef, devenu grand propriétaire, disposa de beaucoup de moyens de
pouvoir, et les autres étaient toujours de simples guerriers.»
Néanmoins, le besoin de conserver auprès d'eux ces guerriers pour la
nécessité d'une défense commune, poussait les chefs à augmenter sans
cesse le nombre de leurs leudes; les rois Gontran et Childebert
stipulent en 587: «Qu'ils ne chercheront pas réciproquement à se
débaucher leurs leudes, et qu'ils ne conserveront pas à leur service
ceux qui auraient abandonné l'un d'entre eux.» (Grégoire de Tours, liv.
IX, ch. XX.)]
[Footnote I: Voir Thierry, _Lettres sur l'Hist. de France_, p. 77.]
[Footnote J: Au commencement de ce siècle, où l'administration romaine
importée en Gaule subsista encore pendant quelques années malgré
l'invasion des Franks, la classe des _curiales_ comprenait tous les
citoyens habitants des villes, qu'ils y fussent nés ou qu'ils fussent
venus s'y établir, et possédant une certaine fortune territoriale. Les
_curiales_ avaient pour fonctions: 1º d'administrer les affaires de la
ville, ses dépenses et ses revenus; dans cette double situation, les
curiales répondaient non-seulement de leur gestion individuelle, mais
des besoins de la ville, auxquels ils étaient forcés de pourvoir
eux-mêmes, en cas d'insuffisance des revenus municipaux; 2º de percevoir
les impôts publics sous la responsabilité de leurs biens propres en cas
de non-recouvrement; 3º nul curiale ne pouvait vendre, sans la
permission du gouverneur de la province, la propriété qui le rendait
curiale, ni s'absenter de la ville; sinon, et dans le cas où ils ne
revenaient plus, leurs biens étaient confisqués au profit de la cité.
Les fonctions de curiales entraînaient des charges et une responsabilité
très grandes; le corps entier du clergé, depuis le simple clerc jusqu'à
l'archevêque, s'en étaient exemptés, mais ils les présidaient
conjointement avec le préfet de la ville, sous les Romains et avec le
comte, pendant les premiers temps de la conquête franque. (Voir _Code
Théodosien_, liv. VI, tit. XXII; liv. II, _Théorie des lois politiques
de la France_; liv. I, _Preuves_, p. 544, cités par M. Guizot; _Essais
sur l'Histoire de France_, p. 19.)]
[Footnote K: Ainsi que nous l'établirons dans l'une des notes
suivantes, les évêques réunis en concile tendaient de plus en plus à
dominer les moines laïques et à les absorber dans l'Église; ainsi le
concile d'Orléans (553) décrète: «Qu'il ne soit point permis aux moines
d'errer loin de leur monastère, sans la permission de l'évêque du
diocèse.»]
[Footnote: L et M: Voir dans la lettre précédente l'épisode de
KARADEUK _le Bagaude_ et RONAN _le Vagre_, le passage relatif à
l'abominable brutalité d'un seigneur Frank, textuellement extrait de
saint Grégoire, évêque de Tours, ainsi que la férocité de l'évêque
Cautin, enfermant un vivant avec un mort en putréfaction.]
[Footnote N: La portion du sol que Clovis et ses descendants
accordèrent aux chefs de bandes et à leurs leudes qui l'avaient suivi
dans la conquête de la Gaule s'appelait un _bénéfice_. Il existait des
terres données à bénéfices de plusieurs sortes: 1º des bénéfices qui
pouvaient être arbitrairement révoqués par le donateur; 2º des bénéfices
temporaires; 3º des bénéfices concédés à vie; 4º des bénéfices
héréditaires. Les obligations des _bénéficiers_, soit temporaires, soit
viagers, soit héréditaires, demeurèrent longtemps exprimées par le mot
vague de _fidélité_. _Fidélité_ qui se résumait généralement par ces
obligations: 1º les dons d'argent que le bénéficier faisait au roi, soit
à l'époque où il convoquait ses _fidèles_ au Champ-de-Mars, soit
lorsqu'il venait passer quelque temps dans la province où était situé le
bénéfice (_Annal. Hildesh. a. 750; ap. Leibnitz Script. Rer. Brunswik;
ap. Guizot, Des institutions politiques en France, du cinquième au
dixième siècle_, p. 66); 2º la fourniture des denrées, moyens de
transport, logement, etc., à fournir, soit aux envoyés du roi, soit aux
envoyés étrangers qui traversaient la contrée se rendant vers le roi; 3º
l'obligation du service militaire; en d'autres termes, l'obligation de
suivre le roi à de nouvelles expéditions guerrières. Expéditions qui
avaient pour but l'envahissement de nouvelles terres ou le pillage;
ainsi Théodorik, petit-fils de Clovis, dit à ses leudes:
«Suivez-moi en Auvergne, je vous conduirai dans ce pays, où vous
prendrez de l'or et de l'argent autant que vous en pourrez désirer; où
vous trouverez en abondance du bétail, des esclaves, des vêtements.
Théodorik se prépara donc à passer en Auvergne, promettant de nouveau à
ses guerriers qu'ils transporteraient dans leur pays tout le butin et
aussi les hommes.» (Grégoire de Tours, liv. III, ch. II.)]
[Footnote O: On appelait terre _salique_ ou _militaire_, la portion du
sol dont un chef de bande s'était emparé par la force, ou avait reçu en
partage au moment de la conquête; ces terres n'étaient soumises à aucune
redevance honorifique ou matérielle envers le roi; c'était la part du
butin du guerrier frank, il ne la tenait, disait-il, que de son épée.
Ainsi, un chef pouvait posséder à la fois des terres saliques qui ne
relevaient que de lui, et des terres bénéficiaires, temporaires, à vie
ou héréditaires, qu'il devait à la générosité royale, et qui devenaient,
en raison même de ce don, plus où moins tributaires de la royauté.]
CHAPITRE II.
[Footnote: A, B, C, D, E: Le récit du meurtre des enfants de
Clodomir, par Clotaire et son frère, ainsi que le miracle opéré par
l'intercession de saint Martin à la prière de la reine Clotilde, sont
_textuellement_ extraits de Saint-Grégoire, évêque de Tours, déjà cité.
(_Histoire ecclésiastique des Franks_, t. I, liv. II et III, ch. XVI,
XVIII et suivants.)]
[Footnote: F, G: «Il ne faut pas croire (dit M. Guizot dans son
_Histoire de la civilisation en France_, vol. I, p. 398), que les moines
aient toujours été des ecclésiastiques, qu'ils aient fait
essentiellement partie du clergé... Non-seulement on regarde les moines
comme des ecclésiastiques, mais l'on est tenté de les regarder comme les
plus ecclésiastiques de tous; c'est là une impression pleine d'erreurs;
à leur origine et au moins pendant deux siècles, les moines n'ont pas
été des ecclésiastiques, mais de _purs laïques_ réunis sans doute par
une croyance religieuse, mais étrangers au clergé proprement dit. Les
premiers moines ou _ascètes_ se retirèrent loin du monde et allèrent
vivre dans les bois ou la solitude; puis vinrent les _ermites_, les
_anachorètes_, c'est le second degré de la vie monastique; plus tard les
ermites se rapprochèrent, habitèrent et travaillèrent en commun,
formèrent les premières communautés et bâtirent des monastères, de là le
nom de _moines_... Beaucoup de moines laïques remuaient le peuple par
leurs prédications ou l'édifiaient par le spectacle de leur vie; de jour
en jour on les prenait en plus grande admiration, en respect; l'idée
s'établissait que c'était là la perfection de la conduite chrétienne; on
les proposait pour _modèles au clergé_, et pourtant c'étaient des
laïques, conservant une grande liberté, ne faisant point de voeux, ne
contractant point d'engagements religieux; toujours distincts du clergé,
souvent même attentifs à s'en séparer.» (_Hist. de la civil._, vol. I,
p. 413.)
Ce passage de Cassien (_De instit. Cænob._ IX, 17) au moyen suivant,
pour ordonner prêtre un moine nommé _Paulinien_ qui refusait cet
honneur:
«... Pendant que l'on célébrait la messe dans l'église d'un village qui
est près du monastère, à son insu et lorsqu'il ne s'y attendait
aucunement, nous avons fait saisir Paulinien par plusieurs diacres; nous
lui avons fait tenir la bouche, de peur que, voulant s'échapper, il nous
adjurât par le nom du Christ; nous l'avons d'abord ordonné diacre, et
nous l'avons sommé d'en remplir l'office au nom de la crainte qu'il
avait de Dieu; Paulinien résistait fortement, soutenant qu'il était
indigne, et nous avons eu beaucoup de peine à le persuader de remplir
l'office, en lui alléguant les ordres de Dieu.»
Voici donc Paulinien diacre, quoi qu'il en eût, obligé de remplir bon
gré mal gré son office; mais ce n'était que le premier grade de la
prêtrise, il fallait l'ordonner prêtre, ce à quoi saint Épiphanie
procéda de la sorte:
«... Lorsque Paulinien a eu rempli les fonctions de diacre dans le saint
sacrifice, nous lui avons de nouveau fait tenir les membres et la bouche
avec une extrême difficulté, afin de pouvoir l'ordonner prêtre; et au
moyen des mêmes raisons que nous lui avions déjà fait valoir, nous
l'avons enfin décidé à siéger au rang des prêtres.» (Saint Épiphane,
_Lettre à Jean_, évêque de Jérusalem, liv. II, p. 312.) donne une
singulière preuve de l'antagonisme qui exista si longtemps entre les
moines laïques et les évêques:
«C'est l'ancien avis des Pères, avis qui persiste toujours, qu'un moine
doit à tout prix fuir les femmes et les _évêques_, car ni les femmes ni
les évêques ne permettent au moine qu'ils ont une fois engagé dans leur
familiarité, de se reposer en paix dans sa cellule, et d'attacher ses
yeux sur la doctrine pure et céleste en contemplant les choses saintes.»
Si beaucoup de moines, séduits par les promesses des évêques, qui
redoutaient leur influence et leur popularité, entraient dans le corps
du clergé, beaucoup d'autres refusèrent longtemps et si obstinément
qu'un évêque de Chypre, saint Épiphane, eut recours.]
[Footnote H: Voir divers textes de _Ghildes Saxonnes_, dans les pièces
justificatives relatives aux considérations sur l'_Histoire de France_
(introduction aux récits _des temps mérovingiens_, par Augustin Thierry,
vol. I, p. 1).]
CHAPITRE III.
[Footnote A: Voir la note H (chap. I) sur l'établissement et la vie du
chef de bande et de ses leudes sur la terre conquise.]
[Footnote B: «... Le propriétaire d'un grand domaine, entouré de ses
compagnons qui continuaient de vivre auprès de lui, des colons et des
esclaves qui cultivaient ses terres, leur rendait la justice en qualité
de chef de cette petite société; lui aussi tenait dans son domaine une
sorte de mâhl où les causes étaient jugées, tantôt par lui seul, tantôt
avec le concours de ses hommes libres.» (Guizot, _Des Institutions
politiques de la France_, p. 179, cit.; Hulmann, _Histoire de l'origine
des ordres_, p. 16-18.)]
[Footnote C: Voir la lettre précédant l'épisode de Rouan, le fait cité
par Grégoire de Tours y est rapporté.]
[Footnote D: «Les grands propriétaires tenaient aussi une cour à
l'instar des rois et pouvaient donner à leurs fidèles des charges de
sénéchal, de maréchal, d'échanson, de chambellan.» (_Lex alam._, tit.
LXXIX; Hulmann, _et tous les monuments du temps_, ap. Guizot,
_Institutions politiques_, p. 144.)]
[Footnote E: _Histoire des Moeurs et de la vie privée des Français_,
par ÉMILE DE LA BÉDOLLIÈRE, v. I, p. 219. (Nous ne saurions trop
recommander à nos lecteurs cet excellent livre où la science est jointe
à un vif et piquant intérêt; nous espérons que l'auteur achèvera une
oeuvre si utile, car trois volumes seulement ont paru.)]
[Footnote F: Dès l'année 506 les conciles permettaient l'établissement
de chapeles ou d'oratoires particuliers.
«... Si quelqu'un veut avoir sur ses terres un oratoire autre que
l'église de la paroisse, nous permettons et trouvons bon que dans les
fêtes ordinaires on y fasse dire des messes pour la commodité des
siens.» (Concile d'Agde, 506.)]
[Footnote G: Voir la lettre à laquelle renvoie la note C.]
[Footnote H: «... Lorsque l'accusateur, sur l'assignation de l'accusé,
paraissait devant le mâhl, devant les juges, n'importe lesquels, comtes,
rachimburgs, ahrimans, la culpabilité s'établissait de diverses
manières; le recours au jugement de Dieu, par épreuve de l'eau
bouillante, des fers chauds, etc., l'accusé arrivait suivi de ses
_conjurateurs_ qui venaient jurer qu'il n'avait pas fait ce qu'on lui
imputait, l'offensé avait aussi les siens.» (_Institutions politiques_,
Grab, t. VII.)]
[Footnote I: Selon plusieurs érudits ce préambule de la loi salique
aurait été rédigé en Germanie au delà du Rhin, avant la conquête de la
Gaule par les Franks.]
[Footnote J: Voir le Recueil de M. PARDESSUS contenant les anciennes
rédactions de la _loi salique_, vol. I, p. 414.]
[Footnote K: _Loi salique_, t. XLV et suivants.]
[Footnote L: «... Le lendemain à son lever, Galeswinthe reçut le
morganegiba (présent du matin) avec les cérémonies prescrites par les
coutumes germaniques... En présence de témoins choisis, Hilperik prit
dans sa main droite la main de sa nouvelle épouse, et de l'autre il jeta
sur elle un brin de paille, etc., etc.» (Augustin Thierry, _Récits
mérovingiens_, t. I, p. 354.)]
[Footnote M: Voir les citations sur les _Institutions politiques et
moeurs des Franks_, vol. VII, tit. LXI.]
[Footnote N: On ne doit pas confondre avec les leudes ni avec les
fidèles les antrustions, qui sont les personnes de toutes conditions
placées sous la protection particulière et immédiate du roi. Le mot
_antrustio_ signifie _qui est in truste_, et le radical _trustis_ répond
à l'anglais _trust_, en français _assurance_, ainsi qu'à l'allemand
_trost_, qui veut dire _consolation_, _aide_, _protection_. De sorte que
par _antrustio_, ou par cette expression aussi souvent usitée, _qui est
in truste dominicâ_, _regali_ ou _régis_, on doit entendre un protégé du
roi. Les antrustions du roi sont d'ailleurs les seuls dont il soit fait
mention. Tous les antrustions étaient des fidèles, mais les fidèles
n'étaient pas tous des antrustions. Marculf nous a donné la formule de
l'acte par lequel le roi reçoit un de ses fidèles au nombre des
antrustions. Cette formule, intitulée: _De l'antrustion du Roi_, a trop
d'importance pour qu'on néglige de la reproduire ici. Elle peut se
traduire de la manière suivante: «Il est juste que ceux qui nous
promettent une foi inviolable soient placés sous notre protection. Et
comme N., notre fidèle, par la faveur divine, est venu ici, dans notre
palais, avec ses hommes libres, _arimannia sua_, et nous a juré, avec
eux, en nos mains, assistance, _trustem_ et fidélité, nous décrétons et
ordonnons par le présent précepte, que ledit N. soit désormais compté au
nombre des antrustions. Que celui donc qui aura l'audace de le tuer,
sache qu'il sera condamné à payer 600 sous d'or pour son wirgelt.» Dans
cette formule, le mot _arimannia_ signifie, non pas proprement les
hommes libres vivant dans la dépendance du récipiendaire, mais les
hommes libres venus pour prêter serment avec lui, c'est-à-dire ses
conjurateurs.
L'antrustion jouissant, sous la protection royale, d'un wirgelt trois
fois plus fort que celui du simple homme libre, avait pour sa sûreté
personnelle trois fois plus de garantie que ce dernier. Cet avantage
d'une composition triple lui était assuré non-seulement pour le cas de
meurtre, mais encore pour toute espèce d'attentat ou d'injure contre sa
personne. Les causes des antrustions étaient déférées, en dernier
ressort, au tribunal du roi; mais il leur était interdit de porter
témoignage les uns contre les autres.
Ce n'étaient pas les seuls hommes libres, c'étaient aussi des personnes
plus ou moins engagées dans la dépendance d'autrui, que le roi prenait
sous sa protection spéciale. Des femmes mêmes y étaient admises.
(Guérard, _Polyptique d'Irminon_.)]