instituait l'archidiacre Salvien comme abbé du monastère de Charolles,
voulant ainsi mettre terme aux scandales et énormités qui depuis tant
d'années affligeaient la chrétienté par l'exemple de cette communauté;
elle devrait être à l'avenir rigoureusement soumise à la règle de saint
Benoît, ainsi que l'étaient alors presque tous les monastères de la
Gaule. Les moines laïques qui mériteraient cette faveur par leur vertu
et par leur humble soumission aux ordres de leur nouvel abbé
obtiendraient la faveur toute chrétienne d'entrer dans la cléricature et
de devenir moines de l'Église romaine. De plus, en vertu du canon 7 du
concile d'Orléans, tenu deux années auparavant (l'année 611), qui
ordonnait que «les domaines, terres, vignes, esclaves, pécules qui
seraient donnés aux paroisses demeurassent en la puissance de l'évêque,»
tous les biens du monastère et de la colonie formant, à bien dire, la
paroisse de Charolles, devaient, à l'avenir, demeurer en la puissance de
l'évêque de Châlons, qui commettait son neveu l'archidiacre Salvien à la
direction de ces biens. Le prélat terminait la missive en ordonnant à
son cher fils en Christ, Loysik, de se rendre sur l'heure en la cité de
Châlons pour y entendre le blâme de son évêque et père spirituel, et y
subir humblement la pénitence ou châtiment qu'il pourrait lui infliger.
Enfin, comme il se pouvait faire que le frère Loysik, par une suggestion
diabolique, commît l'énormité de mépriser les ordres de son père
spirituel, le noble Gondowald, chambellan de la glorieuse reine
Brunehaut, était chargé par cette illustrissime et excellentissime
princesse de faire exécuter, au besoin, par la force, les ordres de
l'évêque de Châlons.
Le moine laboureur achevait à peine la lecture de cette missive que
Gondowald ajouta d'un air hautain et menaçant:
--Oui, moi, chambellan de la glorieuse reine Brunehaut, notre
très-excellente et très-redoutable maîtresse, je suis chargé par elle de
te dire à toi, moine, que si toi et les tiens vous aviez l'audace de
désobéir aux ordres de l'évêque, ainsi que cela pourrait arriver,
d'après les insolents murmures que je viens d'entendre, je vous fais
attacher, toi et les plus récalcitrants, à la queue des chevaux de mes
cavaliers, et je vous conduis ainsi à Châlons, hâtant votre marche à
coups de bois de lance.
Vingt fois en effet la lecture de la missive de l'évêque avait été
interrompue par les murmures indignés de la foule: moines laboureurs ou
colons; il fallut l'imposante autorité de Loysik pour obtenir des
assistants exaspérés assez de silence pour que la lecture de la missive
épiscopale pût se terminer; mais lorsque le frank Gondowald eut
prononcé, d'un air de défi, ses insolentes menaces, la foule y répondit
par une explosion de cris furieux mêlés de dédaigneuses railleries.
Ronan, le Veneur et quelques vieux Vagres n'avaient pas été des derniers
à se révolter contre les prétentions spoliatrices de l'évêque de
Châlons, qui voulait simplement s'approprier les biens des moines
laboureurs et des colons, au mépris de tout droit. Quoique blanchis par
l'âge, les Vagres avaient senti bouillonner leur vieux sang batailleur.
Ronan, toujours homme d'action, se souvenant de son ancien métier, avait
dit tout bas au Veneur:
--Prends vingt hommes résolus, ils trouveront des armes dans l'arsenal,
et cours au bac, afin de couper la retraite à ces Franks... Je me charge
de ce qu'il reste à faire ici, car, foi de Vagre... je me sens rajeuni
de cinquante ans!
--Et moi donc, Ronan, pendant la lecture de la lettre de cet insolent
évêque, et surtout lorsqu'a parlé le valet de cette reine infâme, vingt
fois j'ai cherché une épée à mon côté.
--Rassemble nos hommes au milieu de ce tumulte, sans être remarqué, je
vais faire ainsi de mon côté; l'arsenal contient suffisamment d'armes
pour nous armer tous...
Et les deux vieux Vagres allèrent de ci, de là, disant un mot à
l'oreille de certains colons ou moines, qui disparurent successivement
au milieu du tumulte croissant, que dominait à peine la voix ferme et
sonore de Loysik, répondant à l'archidiacre:
--L'évêque de Châlons n'a pas droit d'imposer à cette communauté une
règle particulière ou un abbé; nous choisissons librement nos chefs, de
même que nous consentons la règle que nous voulons suivre, pourvu
qu'elle soit chrétienne; tel est le droit antérieur et originel qui a
présidé à l'établissement de tous les monastères de la Gaule; les
évêques n'ont sur nous que la juridiction spirituelle qu'ils exercent
sur les autres laïques; nous sommes ici maîtres de nos biens et de nos
personnes, en vertu d'une charte du feu roi Clotaire, qui défend
formellement à ses ducs, comtes ou évêques, de nous inquiéter. Tu parles
de conciles, moi aussi je les ai lus; il y a de tout dans les conciles,
le mal et le bien, le juste et l'injuste; or, ma mémoire ne faiblit pas
encore, et voici ce que dit fort justement cette fois le concile de 611:
_Nous avons appris que certains évêques établissent injustement abbés
dans certains monastères, quelques-uns de leurs parents ou de leurs
favoris et leur procurent des avantages iniques, afin de se faire donner
par la violence tout ce que peut ravir au monastère l'exacteur qu'ils y
ont envoyé._
L'archidiacre se mordit les lèvres, et une huée prolongée couvrit sa
voix lorsqu'il voulut répondre.
--Ce concile ne tiendrait pas ce langage, qui est celui de la
justice,--reprit Loysik,--que je ne reconnais à aucun concile, à aucun
prélat, à aucun roi, le droit de déposséder des gens honnêtes et
laborieux des terres et de la liberté qu'ils tiennent avant tout de leur
droit naturel.
--Je te dis, moi, que ton monastère est une nouvelle Babylone, une
moderne Gomorrhe!--s'écria l'archidiacre;--l'évêque de Châlons en avait
été prévenu, j'ai voulu voir par moi-même et j'ai vu... Et je vois des
femmes, des jeunes filles dans ce saint lieu, qui devrait être consacré
aux austérités, à la prière et à la retraite. Je vois tous les ferments
d'une immonde orgie, qui devait sans doute se prolonger jusqu'au jour,
au milieu de monstrueuses débauches, où la promiscuité de la chair des
hommes et des femmes va...
--Assez!--s'écria Loysik indigné;--je te défends, moi, chef de cette
communauté, je te défends de souiller davantage les oreilles de ces
épouses, de ces jeunes filles rassemblées ici avec leur famille, pour
célébrer paisiblement l'anniversaire de notre établissement dans cette
terre libre, qui restera libre comme ceux qui l'habitent!
--Archidiacre, c'est trop de paroles!--s'écria Gondowald;--à quoi bon
raisonner avec ces chiens... n'as-tu pas là mes hommes pour te faire
obéir?
--Je veux tenter un dernier effort pour ouvrir les yeux de ces
malheureux aveuglés,--répondit l'archidiacre;--cet indigne Loysik les
tient sous son obsession diabolique... Oui, vous tous qui m'entendez,
tremblez si vous résistez aux ordres de votre évêque!
--Salvien,--dit Loysik,--ces paroles sont vaines, tes menaces seront
impuissantes devant notre ferme résolution de maintenir la justice de
nos droits; nous te repoussons comme abbé de ce monastère; ces moines
laboureurs et les habitants de celle colonie ne doivent compte de leurs
biens à personne... Ce débat inutile est affligeant, mettons-y fin; la
porte de ce monastère est ouverte à ceux qui s'y présentent en amis,
mais elle se ferme devant ceux qui s'y présentent en ennemis et en
maîtres, au nom de prétentions d'une folle iniquité... Donc, retire-toi
d'ici...
--Oui, oui, va-t'en d'ici, archidiacre du diable!--dirent plusieurs
voix,--ne trouble pas plus longtemps notre fête! tu pourrais t'en
repentir.
--Une rébellion! des menaces!--s'écria
l'archidiacre.--Gondowald,--ajouta le prêtre en s'effaçant, pour laisser
pénétrer dans l'intérieur de la cour le chef des guerriers franks,--vous
savez les ordres de la reine...
--Et sans tes lenteurs, ces ordres depuis longtemps seraient exécutés! A
moi, mes guerriers... garrottez ce vieux moine, et exterminez cette
plèbe si elle bronche!
--A moi, mes enfants! assommez ces Franks! et vive la vieille Gaule!
Qui parlait ainsi? le vieux Ronan, suivi d'une trentaine de colons et de
moines laboureurs, hommes résolus, vigoureux et parfaitement armés de
lances, de haches et d'épées. Ces bonnes gens, sortant sans bruit de
l'enceinte du monastère par la cour des étables, avaient, sous les
ordres de Ronan, fait le tour des bâtiments extérieurs jusqu'à l'angle
du mur de clôture; là, ils s'étaient tenus cois et embusqués, jusqu'au
moment où Gondowald avait appelé à lui ses guerriers. Alors sortant de
leur embuscade, les gens de Ronan s'étaient à l'improviste précipités
sur les Franks. Au même instant, Grégor, accompagné d'une troupe
déterminée, non moins nombreuse et bien armée que celle de son père,
sortait des bâtiments intérieurs du monastère, se faisait jour à travers
la foule, dont était remplie la cour, et s'avançait en bon ordre.
L'archidiacre, Gondowald et leur escorte de vingt guerriers se
trouvèrent ainsi enveloppés par une soixantaine d'hommes résolus, et il
faut leur rendre cette justice, animés d'intentions très-malveillantes
pour la peau des Franks. Ceux-ci, pressentant ces dispositions, ne
songèrent pas à résister sérieusement, après un léger engagement ils se
rendirent. Cependant, Gondowald ayant, dans un premier mouvement de
surprise et de rage, levé son épée sur Loysik et blessé un des moines,
qui avait couvert le vieillard de son corps, Gondowald, quoique
chambellan de sa glorieuse reine Brunehaut, fut terrassé, roué de coups
et vit ses hommes désarmés, après leur résistance inutile, qui leur
valut force horions appliqués par des mains gauloises et fort rustiques.
Mais, grâce à l'intervention de Loysik, il ne coula, dans cette rapide
mêlée, d'autre sang que celui du moine légèrement blessé par Gondowald;
ce noble chambellan fut, par précaution, solidement garrotté au moyen
des menottes et du trousseau de cordes dont il s'était muni à
l'intention de Loysik, avec une prévoyance dont le vieux Ronan lui sut
gré.
--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je vous excommunie
tous!--s'écria l'archidiacre blême de fureur.--Anathème à celui qui
oserait porter une main sacrilége sur moi, prêtre et oint du Seigneur!
--Ne me tente pas, crois-moi, _oint_ que tu es! car tout vieux que je
suis, foi d'ancien Vagre, j'ai terriblement envie de mériter ton
excommunication, en appliquant sur ton échine sacrée une volée de coups
de fourreau d'épée!
--Ronan, Ronan! pas de violence,--dit Loysik;--ces étrangers sont venus
ici en ennemis, ils ont versé le sang les premiers; vous les avez
désarmés, c'était justice...
--Et leurs armes enrichiront notre arsenal,--dit Ronan.--Allons,
enfants, récoltez-moi cette bonne moisson de fer... Par ma foi, nous
serons armés comme des guerriers royaux!
--Que ces soldats et leur chef soient conduits dans une des salles du
monastère,--ajouta Loysik;--ils y seront enfermés, des moines armés
veilleront à la porte et aux fenêtres.
--Oser me retenir prisonnier, moi! officier de la maison de la reine
Brunehaut!--s'écria Gondowald en grinçant des dents et se débattant
dans ses liens.--Oh! tout ton sang ne payera pas cette audace, moine
insolent! Ma redoutée maîtresse me vengera!
--La reine Brunehaut a agi contrairement à tous les droits, à toute
justice, en envoyant ici des hommes de guerre prêter main-forte au
message de l'évêque de Châlons, lors même que sa prétention eût été
aussi équitable qu'elle est inique,--répondit Loysik; puis s'adressant à
ses moines:--Emmenez ces hommes, et surtout qu'il ne leur soit point
fait de mal; s'ils ont besoin de provisions, qu'on leur en donne...
Les moines emmenèrent les guerriers franks, et leur chef qu'il fallut
traîner de force, tant cet enragé était furieux. Ceci fait, Loysik dit à
l'archidiacre, pantois, colère et sournois comme un renard pris au
piége:
--Salvien, je dois avant tout assurer le repos de cette colonie et de
cette communauté; je suis donc obligé d'ordonner que tu restes
prisonnier dans ce monastère...
--Moi?... moi aussi... tu oses...
--Ne redoute rien, tu seras traité avec égard, tu auras pour prison
l'enceinte du monastère... Dans trois ou quatre jours au plus tard...
lors de mon retour, tu seras libre.
Lorsque l'archidiacre eut disparu, Ronan dit à Loysik:
--Frère, tu as parlé à cet homme de ton retour? tu pars donc?
--À l'instant même... Je vais à Châlons... Je verrai l'évêque, je verrai
la reine.
--Que dis-tu, Loysik!--s'écria Ronan avec une anxiété douloureuse,--tu
nous quittes, tu vas affronter Brunehaut; mais ce nom dit tout:
Vengeance implacable. Loysik, c'est courir à ta perte!...
Les moines laboureurs et les colons, partageant l'inquiétude de Ronan,
se livrèrent aux supplications les plus tendres, les plus pressantes,
afin de détourner Loysik de son projet téméraire: le vieux moine fut
inébranlable; et, pendant que l'un des frères qui devait l'accompagner
faisait à la hâte quelques préparatifs de voyage, il se rendit dans sa
cellule pour y prendre la charte du roi Clotaire. Ronan et sa famille
accompagnèrent Loysik, il leur dit tristement:
--Notre position est pleine de périls: il s'agit non-seulement du sort
de ce monastère, mais de celui de la colonie tout entière. Vous avez eu
facilement raison d'une vingtaine de guerriers; mais, songer à résister
par la force à l'immense et terrible pouvoir de Brunehaut, c'est vouloir
le ravage de cette vallée, le massacre ou l'esclavage de ses
habitants... Cette charte de Clotaire confirme notre droit; mais
qu'est-ce que le droit pour Brunehaut!
--Alors, mon frère, que vas-tu faire à Châlons dans l'antre de cette
louve...
--Tenter d'obtenir justice.
--Obtenir justice!... Mais, tu l'as dit, qu'est-ce que le droit pour
Brunehaut?...
--Elle se joue du droit comme de la vie des hommes, je le sais; pourtant
j'ai quelque espoir... Je désire que vous gardiez ici l'archidiacre et
ses guerriers prisonniers... d'abord parce que, dans leur fureur, ils
m'auraient sans doute rejoint et tué en route; or je tiens à vivre pour
mener à bonne fin ce que j'entreprends aujourd'hui; puis, au lieu de me
laisser prévenir par l'archidiacre et le chambellan, je préfère
instruire moi-même l'évêque et la reine Brunehaut des motifs de notre
résistance.
--Mon frère, si cette justice que tu vas tenter d'obtenir au péril de ta
vie tu ne l'obtiens pas? si cette reine implacable te fait égorger...
comme elle a fait égorger tant d'autres victimes?...
--Alors, mon frère, l'acte d'iniquité s'accomplira. Alors, si l'on veut
non-seulement soumettre vos biens, vos personnes à la tyrannie et aux
exactions de l'Église, mais encore vous ravir, par la violence, le sol
et la liberté que vous avez reconquis et qu'une charte a garantie, alors
vous aurez à prendre une résolution suprême... oui; alors, croyez-moi,
rassemblez un conseil solennel, ainsi que faisaient autrefois nos pères
lorsque le salut de la patrie était menacé... Qu'à ce conseil les mères
et les épouses prennent place, selon l'antique coutume gauloise; car
l'on décidera du sort de leurs maris et de leurs enfants... Là, vous
aviserez avec calme, sagesse et résolution, sur ces trois alternatives,
les seules, hélas! qui vous resteront:--devrez-vous subir les
prétentions de l'évêque de Châlons, et accepter un servage déguisé qui
changera bientôt notre libre vallée en un domaine de l'Église exploité à
son profit;--devrez-vous vous résigner si la reine, foulant aux pieds
tous les droits, déchire la charte de Clotaire et déclare notre vallée:
_domaine du fisc royal_, ce qui sera pour vous la spoliation, la misère,
l'esclavage et la honte;--ou bien enfin, devrez-vous, forts de votre bon
droit, mais certains d'être écrasés, protester contre l'iniquité royale
ou épiscopale par une défense héroïque, et vous ensevelir, vous et vos
familles, sous les ruines de vos maisons[E]?
--Oui... oui... tous, hommes, femmes, enfants, plutôt que de redevenir
esclaves, nous saurons combattre ou mourir comme nos aïeux, Loysik! Et
ce sanglant enseignement fera peut-être sortir les populations voisines
de leur lâche torpeur... Mais, frère... frère... te voir partir seul...
pour affronter un péril que je ne peux partager!...
--Allons, Ronan, pas de faiblesse, je ne te reconnais plus... Que dès
cette nuit tous les postes fortifiés de la vallée soient occupés comme
il y a cinquante ans, lors de l'invasion de Chram en Bourgogne; ta
vieille expérience militaire et celle du Veneur seront d'un grand
secours ici; il n'y a d'ailleurs aucune attaque à redouter pendant
quatre ou cinq jours; car il m'en faut deux pour me rendre à Châlons, et
un laps de temps pareil est nécessaire aux troupes de la reine pour se
rendre ici, dans le cas où elle voudrait recourir à la violence.
Jusqu'au moment de mon arrivée à Châlons, l'évêque et Brunehaut
ignoreront si leurs ordres ont été ou non exécutés, puisque le diacre et
le chambellan restent ici prisonniers.
--Et au besoin ils serviront d'otages.
--C'est le droit de la guerre... Si cet évêque insensé, si cette reine
implacable veulent la guerre! il faut aussi garder prisonniers les deux
prêtres qui ont par trahison amené ici l'archidiacre.
--Misérables traîtres!... J'ai entendu tes moines parler de la leçon
qu'ils se réservent de leur donner... à grands coups de houssine...
--Je défends formellement toute violence à l'égard de ces deux
prêtres!--dit Loysik d'une voix sévère, en s'adressant à deux moines
laboureurs qui étaient alors dans sa cellule.--Ces clercs sont les
créatures de l'évêque, ils auront obéi à ses ordres; aussi, je vous le
répète, pas de violences, mes enfants.
--Bon père Loysik, puisque vous l'ordonnez, il ne sera fait aucun mal à
ces traîtres.
Les adieux que les habitants de la colonie et des membres de la
communauté adressèrent à Loysik furent navrants; bien des larmes
coulèrent, bien des mains enfantines s'attachèrent à la robe du vieux
moine; mais ces tendres supplications furent vaines, il partit
accompagné jusqu'au bac par Ronan et sa famille: là se trouva le Veneur,
chargé de couper la retraite aux Franks. En occupant ce poste avec ses
hommes, il avait aperçu, de l'autre côté de la rivière, les esclaves
gardant les chevaux des guerriers et les bagages de l'archidiacre. Le
Veneur crut prudent de s'emparer de ces hommes et de ces bêtes; il
laissa, près de la logette du guet, la moitié de ses compagnons, et, à
la tête des autres, il traversa la rivière dans le bac. Les esclaves ne
firent aucune résistance, et, en deux voyages, chevaux, gens et chariots
furent amenés sur l'autre bord. Loysik approuva la manoeuvre du Veneur;
car les esclaves, ne voyant pas revenir Gondowald et l'archidiacre,
auraient pu retourner à Châlons donner l'alarme, et il importait au
vieux moine, pour ses projets, de tenir secret ce qui s'était passé au
monastère. Loysik, vu son grand âge et les longueurs de la route, crut
pouvoir user de la mule de l'archidiacre pour ce voyage; elle fut donc
rembarquée sur le bac, que Ronan et son fils Grégor voulurent conduire
eux-mêmes jusqu'à l'autre rive, afin de rester quelques moments de plus
avec Loysik. L'embarcation toucha terre; le vieux moine laboureur
embrassa une dernière fois Ronan et son fils, monta sur la mule, et,
accompagné d'un jeune frère de la communauté qui le suivait à pied, il
prit la route de Châlons, séjour de la reine Brunehaut.
Cette lettre devait être placée avant l'épisode de la _Crosse
abbatiale_, qui fait partie du cinquième volume, et qui suit _Ronan le
Vagre_; nous donnons cette lettre à la fin de ce volume, afin de ne pas
interrompre le récit dans le cinquième volume.
L'AUTEUR
AUX ABONNÉS DES MYSTÈRES DU PEUPLE.
Chers lecteurs,
Nous avons cru devoir donner de longs développements à l'épisode de
_Ronan le Vagre_, ce récit vous retraçait la conquête de la Gaule, notre
mère patrie, l'un des faits les plus capitaux de l'histoire des siècles
passés, puisque les partisans de la royauté du droit divin et les
ultramontains revendiquent encore aujourd'hui pour leurs _rois_ et pour
leur _foi_, cette sanglante et inique origine. Dernièrement encore, à
l'Assemblée nationale, (séance du 15 janvier 1851), n'avons-nous pas
entendu le plus éloquent défenseur du parti légitimiste prononcer ces
paroles à propos de HENRI V: «_En rentrant en France il ne peut être que
le premier des Français... le ROI... de ce pays que ses aïeux ont
CONQUIS....._»--Quelques jours auparavant, lors de la discussion du
projet de loi sur l'observance forcée du dimanche, n'avons-nous pas
entendu M. Montalembert invoquer LA FOI DE CLOVIS! La foi de Clovis!
jugez, chers lecteurs, vous qui connaissez Clovis, sa foi et les actes
de ce fervent catholique.
Telle est donc, de l'aveu même des partisans du droit divin, l'origine
de ce droit: _la conquête_, c'est-à-dire, _la violence_, _la
spoliation_, _le massacre_... Certes, nous ne prétendons point que les
légitimistes d'aujourd'hui soient des hommes de violence, de spoliation,
de massacre; mais l'inexorable fatalité des faits, l'histoire en un mot,
prouve à chacune de ses pages l'abominable et oppressive iniquité de ce
prétendu droit divin, alors consacré par l'odieuse complicité de
l'Église catholique. Puis vous aurez remarqué, chers lecteurs, la part
que le clergé gaulois à prise à cette conquête, dont il a partagé les
dépouilles ensanglantées.
Nous étudierons dans les récits suivants les conséquences de cette
_conquête_, le sort des peuples toujours réduits aux douleurs et aux
misères de l'esclavage, les désastres de la Gaule incessamment déchirée
par les guerres civiles ou ravagée par les invasions des Arabes au
huitième siècle, et des Normands au neuvième et au dixième... Oui, des
Arabes, car, chose étrange, _Abd-el-Kader_, cet intrépide et dernier
défenseur de la nationalité arabe (car tout en rendant un juste hommage
à l'admirable bravoure de notre armée, n'oublions pas que lui aussi,
comme les Gaulois du vieux temps, combattait pour son foyer, pour sa
religion, pour sa patrie...) tandis que Abd-el-Kader est aujourd'hui
prisonnier au château de Blois, il y a onze siècles les ancêtres de cet
émir, alors maîtres de presque tout le midi de la Gaule, où ils
s'établirent durant de longues années, poussèrent leurs excursions
guerrières jusqu'à _Bordeaux_, jusqu'à _Tours_, jusqu'à _Poitiers_,
jusqu'à _Blois_... à _Blois_ où à cette heure Abd-el-Kader, par un
étrange revirement du sort des nations, semble expier la conquête de ses
ancêtres, maîtres en ces temps-là d'une partie de notre sol, comme nous
sommes aujourd'hui maîtres de l'Afrique.
Vous allez enfin, chers lecteurs, dans l'épisode de la _Crosse
abbatiale_, assister à des scènes étranges qui se passent au milieu d'un
couvent de femmes. Ces étrangetés, je dois les justifier par quelques
citations relatives à de semblables scènes rapportées par les
chroniqueurs contemporains.
«.....Chrodielde et plusieurs de ses religieuses retournèrent à Poitiers
et se mirent en sûreté dans la basilique de Saint-Hilaire, réunissant
autour d'elles des voleurs, des meurtriers, des adultères, des criminels
de toute espèce, car elles se préparaient à combattre...
»..... Les scandales que le diable avait fait naître dans le monastère
de Poitiers devenaient de plus en plus déplorables... On accusait
l'abbesse d'ouvrir les bains du monastère à des hommes, d'avoir
continuellement autour d'elle des jeunes gens habillés en femmes, etc.,
etc.» (Grégoire, évêque de Tours, liv. IX, X et suivants.)
Un autre évêque, nommé _Venance Fortunat_, écrivait à deux religieuses
les vers suivants pour rendre hommage aux repas succulents qu'elles lui
préparaient de leurs mains chéries:
«.....Au milieu des délices variées, lorsque tout flattait mon goût, je
dormais et je mangeais tour à tour, j'ouvrais la bouche, je fermais les
yeux, toutes les sauces tentaient mon appétit; croyez-le bien, _mes
chéries_, j'avais l'esprit troublé, il m'eût été difficile de m'exprimer
librement; ni mes doigts ni ma plume ne pouvaient tracer des vers:
l'ivresse de ma muse avait rendu mes mains incertaines, car je ne suis
pas à l'_abri des accidents qui menacent le commun des buveurs_; la
table même me semblait nager dans le vin, etc.» (_Poésies de_ VENANCE
FORTUNAT, liv. VII, p. 24.)
Un dernier mot de gratitude, chers lecteurs, pour vous remercier de
votre intérêt constant pour cette oeuvre, que les prétentions
monarchiques et cléricales, coalisées contre la république démocratique
et sociale, rendent presque de circonstance.
Paris, 20 janvier 1851.
EUGÈNE SUE,
Représentant du peuple pour le département de la Seine.
NOTES.
LA GARDE DE POIGNARD.
PROLOGUE.