autres qui n'avez connu ces terribles temps que par les récits de vos
pères, ma joie est grande en ce jour... Les fondateurs de cette colonie,
après s'être fait craindre, ont su se faire aimer et respecter en se
montrant hommes de labeur, de paix et de famille... Un heureux hasard a
voulu qu'au milieu des désastres et des guerres civiles qui depuis tant
d'années continuent de désoler notre patrie, la Bourgogne ait été à peu
près jusqu'ici préservée de ces malheurs, fruits d'une conquête
sanglante; nous autres, grâce à la donation que nous avons su obtenir,
nous vivons ici paisibles et libres; mais, hélas! dans les autres
parties de cette province et de la Gaule, nos frères subissent toujours
les douleurs de l'esclavage; ceux-là, vous ne les avez pas oubliés; non,
non... Vous vous êtes souvenus de ces paroles de Jésus: _Les fers des
esclaves doivent être brisés_! Et en attendant le jour encore lointain
de l'affranchissement de tous, vos épargnes et celles de la communauté
nous ont encore permis, cette année, de racheter quelques pauvres
familles... Il nous reste des terres à leur distribuer... En attendant
que nous leur ayons construit des maisons, que ces esclaves d'hier,
hommes libres aujourd'hui, trouvent chez nous des frères et des hôtes...
Tenez, les voilà... Aimez-les comme nous nous aimons entre nous... Ce
sont aussi des fils de la vieille Gaule, déshérités comme nous l'étions
il y a cinquante ans!
À peine Loysik avait-il prononcé ces paroles, que plusieurs familles,
hommes, femmes, enfants, vieillards, sortirent du monastère, pleurant de
joie. Ce fut, parmi les colons, à qui offrirait son foyer, ses soins à
ces nouveaux venus. Il fallut l'intervention de Loysik, toujours
écoutée, pour calmer cette tendre et ardente rivalité d'offres de
services; il répartit, selon sa sagesse habituelle, les futurs colons
dans certaines maisons; l'on parla bien, il est vrai, mais tout bas, de
la partialité du vieux moine; on l'accusait d'avoir iniquement favorisé
Ronan et son ami le Veneur, la bonne vieille petite Odille ayant obtenu
pour sa part une jeune femme et ses deux enfants, et l'évêchesse tout un
ménage, le mari, la femme et trois garçonnets!... Ce que c'est pourtant
que la faveur!...
Chaque année, Loysik, peu de temps avant cette fête anniversaire,
partait sa pochette bien garnie d'argent; cette somme, fruit des
épargnes de la communauté, ainsi que des dons volontaires des habitants
de la colonie, était destinée au rachat de bon nombre d'esclaves.
Quelques moines laboureurs résolus et bien armés accompagnaient Loysik à
Châlons-sur-Saône où, vers le commencement de l'automne, se tenait un
grand marché de chair gauloise, sous la présidence du comte et de
l'évêque de cette cité, capitale de la Bourgogne. De la place du marché
se voyait le splendide château de la reine Brunehaut. Loysik rachetait
des esclaves jusqu'à ce que sa pochette fût vide, regrettant que les
esclaves de l'Église fussent d'un chiffre trop élevé pour sa bourse, les
évêques les vendant toujours _deux fois plus cher_ que les autres, pour
ne point avilir sans doute leur marchandise en la livrant à trop bas
prix; parfois aussi, grâce à la persuasion pénétrante de sa parole,
Loysik obtenait d'un seigneur frank, moins barbare que ses compagnons,
le don de quelques esclaves, et augmentait ainsi le nombre des nouveaux
colons qui, en touchant le sol de la vallée de Charolles, trouvaient
l'accueil que l'on a vu, et ensuite, travail et bien-être.
Après la _distribution_ des nouveaux affranchis aux habitants de la
vallée (Loysik s'était fait la part du lion en hébergeant bon nombre
d'hommes au monastère), moines laboureurs et colons se mettent à table.
Quel festin!...
--Nos festins en Vagrerie n'étaient rien auprès de ceux-là,--dit
Ronan.--Est-ce vrai, vieux Veneur?...
--Te souviens-tu, entre autres, de ce fameux gala dans notre repaire des
gorges d'Allange?
--Où l'évêque Cautin cuisina pour nous? après quoi il fut ravi au ciel
et en descendit très-promptement.
--Odille, vous souvenez-vous de cette nuit étrange, où pour la première
fois je vous ai vue, lors de l'incendie de la villa de mon mari
l'évêque?
--Certes, Fulvie, je m'en souviens; et aussi de ces largesses que de
leur butin les Vagres faisaient au pauvre monde.
--Loysik, c'est durant cette nuit-là, que pour la première fois j'ai su
que nous étions frères.
--Ah! Ronan! quelle bravoure que celle de notre père Karadeuk,
parvenant, avec notre vieil ami le Veneur, à nous tirer de l'ergastule
du burg de ce comte Neroweg!
Te souviens-tu? Vous souvenez-vous? une fois sur ce sujet l'entretien de
vieux amis attablés devint intarissable. Ainsi causaient du vieux temps
Ronan, Loysik, le Veneur, Odille, l'évêchesse, placés à table à côté les
uns des autres, pendant que de convives, plus jeunes, s'éjouissaient et
parlaient du temps présent. De sorte que ce soir-là l'on était en grande
joie au monastère de Charolles.
Au milieu du festin, un moine laboureur dit à l'un de ses compagnons:
--Où sont donc nos deux prêtres, Placide et Félibien?
--Ces pieux hommes ont trouvé la fête trop profane pour eux.
--Comment cela?
--Tu sais que par ordre de Loysik, deux veilleurs sont chaque nuit de
garde à la logette de l'embarcadère du bac...
--Oui.
--Placide et Félibien ont offert à deux de nous qui devaient à leur tour
veiller cette nuit dans la logette de les y remplacer, afin de laisser
nos frères jouir de la fête.
--Quelles bonnes âmes, que ces tonsurés!
La rivière, qui prenait sa source dans la vallée de Charolles, la
traversait dans toute sa longueur; puis, se partageant en deux bras,
servait de limites et de défense naturelle au territoire de la colonie.
Par prudence, Loysik faisait ramener chaque soir et amarrer sur la rive
de la vallée un bac, seul moyen de communication avec les terres qui
s'étendaient de l'autre côté du cours d'eau, et appartenaient au diocèse
de Châlons. Une logette où veillaient à tour de rôle deux frères de la
communauté, était construite près de l'embarcadère de ce bac.
La lune en son plein se réfléchissait dans l'eau limpide de la rivière,
fort large en cet endroit, les deux prêtres qui s'étaient
fraternellement offerts à remplacer les moines comme veilleurs, allaient
et venaient d'un air inquiet à quelques pas de la logette.
--Placide, tu ne vois rien? tu n'entends rien?
--Rien...
--Voilà pourtant la lune déjà haute... il doit être près de minuit, et
personne ne paraît...
--Ne perdons pas espoir... le retard n'est pas encore considérable.
--S'ils nous manquaient de parole, ce serait désolant; nous ne
trouverions pas de longtemps un pareille occasion d'être, comme ce soir,
chargés de la garde du bac, grâce à l'orgie de cette nuit.
--Et c'est surtout pendant cette nuit d'orgie qu'il est nécessaire de
surprendre les moines.
--Et pourtant personne encore...
--Écoute... écoute...
--Tu entends quelque chose?
--Je me suis trompé... c'est le bruissement de la rivière sur les
cailloux du rivage.
--L'évêque de Châlons, notre protecteur, aura renoncé à son projet.
--Impossible... il avait obtenu l'assentiment de la reine Brunehaut.
--La reine Brunehaut aura peut-être craint de se mêler de cette affaire
ecclésiastique.
--Elle! cette femme redoutable et implacable, craindre quelque chose?...
elle, craindre un vieux moine de quatre-vingts ans?...
--Écoute... écoute... cette fois je ne me trompe pas... Vois-tu là-bas,
sur l'autre rive, ces points brillants?
--Oui... c'est le reflet de la lune sur l'armure des guerriers.
--Ce sont eux! ce sont eux!... Entends-tu ces trois appels de trompe?
--C'est le signal convenu... vite, vite... détachons le bac et passons à
l'autre bord...
Les amarres du bac sont détachées et il est manoeuvré par Placide et
Félibien, au moyen de longues perches; il touche à l'autre rive... Là,
monté sur une mule, se trouve un homme de grande taille, vêtu d'une robe
noire: sa figure est impérieuse et dure; à côté de lui est un chef frank
à cheval, escorté d'une vingtaine de cavaliers revêtus d'armures de fer:
un chariot rempli de bagage, traîné par quatre boeufs et suivi de
plusieurs esclaves à pieds, arrive aussi sur la rive.
--Vénérable archidiacre,--dit Placide à l'homme à la robe noire,--nous
commencions à désespérer de votre venue; mais vous arrivez encore à
temps... l'orgie, à cette heure, doit être complète; toute la colonie,
hommes, femmes, jeunes filles, est assemblée au monastère, et Dieu sait
les abominations qui se passent en ce lieu sous les yeux de Loysik, qui
provoque ces horreurs sacriléges!
--Ces horreurs vont avoir leur terme et leur châtiment, mes fils. Mais,
dites-moi, peut-on, sans danger, embarquer les chevaux de ces guerriers
et le chariot qui porte mes bagages?
--Vénérable archidiacre, cette cavalerie est nombreuse; il faudrait au
moins trois ou quatre voyages.
--Gondowald,--dit l'archidiacre au chef frank,--si nous laissions
provisoirement sur ce bord vos chevaux, ma mule et mon chariot? nous
nous rendrions tout d'abord au monastère; vos cavaliers nous
accompagneraient à pied.
--Qu'ils soient à pied ou à cheval, ils suffiront à assurer l'exécution
des ordres de ma glorieuse reine Brunehaut, et à housser du manche de
nos lances ces moines et cette plèbe rustique si elle bronche...
--Vénérable archidiacre, nous qui savons de quoi sont capables les
moines et les habitants de la vallée, nous estimons qu'en cas de
rébellion de leur part aux ordres de notre saint évêque de Châlons,
vingt guerriers... c'est fort peu.
Gondowald toisa le prêtre d'un regard dédaigneux, et ne répondit même
pas à l'observation.
--Je ne partage pas vos craintes, mes chers fils, et j'ai de bonnes
raisons pour cela,--reprit l'archidiacre d'un air hautain.--Nous voici
tous embarqués... maintenant, au large le bac!
Bientôt débarquèrent sur la rive de la vallée, l'archidiacre, Gondowald,
chambellan de Brunehaut, et les vingt guerriers de la reine, casqués,
cuirassés, armés de lances et d'épées; ils portaient en sautoir leurs
boucliers peints et dorés.
--Y a-t-il un long trajet d'ici au monastère?--demanda l'archidiacre en
posant le pied sur le rivage.
--Non, mon père... il y a tout au plus pour une demi-heure de route.
--Marchez devant, mes chers fils... nous vous suivons.
--Ah! mon père! les impies de cette communauté ignorent à cette heure
que le châtiment du ciel est suspendu sur leur tête!
--Hâtez le pas, mes fils... bientôt justice sera faite...
--Hermanfred,--dit le chef des guerriers en se retournant vers l'un des
hommes de sa troupe,--as-tu le trousseau de cordes et les menottes de
fer?
--Oui, seigneur Gondowald.
Au monastère, le festin continuait: partout régnait une douce
cordialité. À la table où se trouvaient Loysik, Ronan, le Veneur et leur
famille, l'entretien continuait, vif, animé; l'on parlait en ce moment
des terribles choses qui se passaient, dit-on, dans le sombre palais de
la reine Brunehaut. Les heureux habitants de la vallée écoutaient ces
sinistres récits avec cette curiosité avide, inquiète et souvent
frissonnante, que souvent l'on éprouve à la veillée, lorsqu'au coin d'un
foyer paisible l'on entend raconter quelque histoire épouvantable:
heureux, humble et ignoré, l'on est certain de ne jamais être jeté au
milieu d'aventures effrayantes comme celles dont la narration vous fait
frémir, pourtant l'on craint et l'on désire à la fois la continuation du
récit.
--Tenez,--disait Ronan,--afin de démêler ce chaos sanglant, puisque nous
parlons de ce monstre femelle, qui a nom Brunehaut, et qui règne à cette
heure en Bourgogne, rappelons les faits en deux mots: Clotaire, après
avoir fait brûler vifs Chram, son fils, sa femme et leurs deux petites
filles, est mort depuis cinquante-trois ans, n'est-ce pas?
--Oui, mon père,--reprit Grégor,--puisque nous sommes en l'année 613.
--Ce Clotaire avait laissé quatre fils: _Charibert_ régnait à Paris,
_Gontran_ était roi d'Orléans et de Bourges; _Sigebert_, roi d'Ostrasie,
résidait à Metz, et _Chilpérik_, roi de Neustrie, occupait la demeure
royale de Soissons, puisque nos conquérants ont appelé Neustrie et
Ostrasie les provinces du nord et de l'est de la Gaule.
--Chilpérik?--reprit le fils de Ronan,--Chilpérik, ce Néron de la Gaule,
qui, dit-on, terminait ainsi l'un de ses édits: «_Que celui qui
n'obéirait pas à cette loi ait les_ YEUX ARRACHÉS!»
--C'est seulement de celui-là seul et de son frère Sigebert que nous
nous occupons... Laissons de côté ses deux autres frères, Charibert et
Gontran, tous deux morts sans enfants: le premier en 566, le second en
593; ils se sont montrés les dignes descendants de Clovis, mais il ne
s'agit pas d'eux dans ce récit.
--Mon père, l'effrayante histoire qui nous intéresse est celle de
Brunehaut et de Frédégonde, puisque ces deux noms, désormais
inséparables, sont accolés dans le sang...
--J'arrive à l'histoire de ces deux monstres et de leurs époux Chilpérik
et Sigebert, car ces louves ont leurs loups, et qui pis est, pour la
Gaule, leurs louveteaux... Donc, ce Chilpérik, quoique marié à Andowère,
avait, parmi ses nombreuses concubines, une esclave franque d'une beauté
éblouissante, et douée, dit-on, d'un charme de séduction irrésistible;
elle se nommait _Frédégonde_... Il en devint si épris, que pour jouir
plus librement encore de la possession de cette esclave, il répudia sa
femme Andowère, qui mourut plus tard en un couvent; mais bientôt las de
Frédégonde, il fut jaloux d'imiter son frère: Sigebert, qui s'était
marié à une princesse de sang royal, nommée Brunehaut, fille
d'Athanagild, roi de race germanique comme les Franks, et dont les aïeux
avaient conquis l'Espagne comme Clovis la Gaule. Chilpérik demanda donc
et obtint la main de la soeur de Brunehaut, nommée Galeswinthe... L'on
ne pouvait voir, disait-on, une figure plus touchante que celle de cette
jeune princesse, et la bonté de son coeur égalait l'angélique douceur de
ses traits. Lorsqu'il lui fallut quitter l'Espagne pour venir en Gaule
épouser Chilpérik, la malheureuse créature eut des pressentiments de
mort... ces pressentiments ne la trompaient pas... Après six ans de
mariage, elle était étranglée dans son lit par son époux Chilpérik[D].
--Comme Wisigarde, quatrième femme de Neroweg, avait été étranglée par
ce comte frank, dont la race existe encore, dit-on, en Auvergne... Rois
et seigneurs franks ont les mêmes moeurs... c'est de race...
--Infortunée Galeswinthe!... Et pourquoi tant de férocité de la part de
son mari Chilpérik?
--Un moment apaisée, la passion de Chilpérik pour son esclave Frédégonde
s'était réveillée plus ardente que jamais, et il avait étranglé sa femme
afin d'épouser sa concubine... Voici donc Frédégonde mariée à Chilpérik
après le meurtre de Galeswinthe, et devenue l'une des reines de la
Gaule. Il est d'étranges contrastes dans les familles: Galeswinthe était
un ange, Brunehaut, sa soeur, mariée à Sigebert, était une créature
infernale; d'une rare beauté, d'un caractère de fer, vindicative jusqu'à
la férocité, d'une ambition impitoyable et d'une intelligence qui eût
été du génie, si elle n'eût appliqué ses facultés extraordinaires aux
forfaits les plus inouïs... Brunehaut devait épouvanter le monde...
D'abord elle voulut venger la mort de sa soeur Galeswinthe, étranglée
par Chilpérik à l'instigation de Frédégonde... Alors, entre ces deux
femmes, mortelles ennemies, et dont chacune régnait avec son mari sur
une partie de la Gaule, commença une lutte effrayante: le poison, le
poignard, l'incendie, la guerre civile, le massacre, les combats des
pères contre les fils, des frères contre des frères; tels furent les
moyens qu'elles employèrent l'une contre l'autre. Les populations
gauloises n'échappèrent pas à cette rage de destruction: toutes les
provinces soumises à Sigebert et à Brunehaut furent impitoyablement
ravagées par Chilpérik, et les possessions de celui-ci furent à leur
tour dévastées par Sigebert. Ces deux frères, ainsi poussés par la furie
de leurs femmes, combattirent l'un contre l'autre jusqu'au jour où ils
furent tous deux assassinés.
--Ah! si le sang gaulois n'avait coulé à torrents, si ces désastres
affreux n'avaient écrasé de nouveau notre malheureux pays, je verrais un
châtiment céleste dans la lutte de ces deux femmes, décimant ainsi les
familles où elles sont entrées,--dit Loysik;--mais, hélas! que de maux,
que de misères atroces ces haines royales font peser sur les peuples...
--Et ces deux monstres trouvaient des instruments pour servir leurs
vengeances?
--Les meurtres qu'elle ne commettaient pas elles-mêmes par le poison,
elles les faisaient accomplir par le poignard... Frédégonde, dont la
dépravation dépassait celle de la Messaline antique, s'entourait de
jeunes pages; elle les enivrait de voluptés terribles, troublait leur
raison par des philtres qu'elle composait; ils entraient bientôt dans
une sorte de frénésie, et elle les lançait alors sur les victimes qu'ils
devaient frapper... C'est ainsi qu'elle fit poignarder le roi Sigebert,
mari de Brunehaut, et empoisonner leur fils Childebert... C'est ainsi,
dit-on, qu'elle a fait tuer, à coups de couteau, son mari Chilpérik...
--Quoi! Frédégonde n'épargna pas même son époux?
--Les uns lui attribuent ce meurtre, d'autres en accusent Brunehaut...
les deux crimes sont probables: toutes deux avaient intérêt à le
commettre: par la mort de Chilpérik, Brunehaut vengeait sa soeur
Galeswinthe, étranglée par ce roi; Frédégonde, en le faisant assassiner,
se vengeait de ce qu'il avait surpris, la veille de sa mort, l'un des
innombrables adultères de cette Messaline, tirée de l'esclavage pour
monter au trône...
--Et elle? mon père, a-t-elle subi la peine due à tant de forfaits?
--La reine Frédégonde est morte paisiblement dans son lit en 597, âgée
de cinquante-cinq ans, bénie et enterrée par les prêtres dans la
basilique de Saint-Germain-des-Prés, à Paris, après avoir commis des
crimes sans nombre... Du reste, Frédégonde a _longtemps et heureusement
et habilement régné_, comme disent les infâmes et dévots panégyristes de
ces monstres couronnés... Oui, à sa mort elle a laissé à son fils
Clotaire le jeune son royaume intact, et les bénédictions du clergé
l'ont accompagnée dans sa tombe, cette glorieuse reine, car elle était,
pour les prêtres, prodigue du bien d'autrui.
Un frémissement d'horreur circula parmi les auditeurs de ce récit; ces
moeurs royales contrastaient d'une manière si effrayante avec les moeurs
des habitants de la colonie, que ces bonnes gens croyaient entendre
raconter quelque songe épouvantable éclos dans le délire de la fièvre.
Grégor reprit:
--Ce Clotaire le jeune, fils de Frédégonde et de Chilpérik, se trouve
être ainsi le petit-fils de Clotaire, le tueur d'enfants, et
l'arrière-petit-fils de Clovis?
--Oui... et comme il se montre digne de sa race, vous voyez, mes
enfants, quelle ère de nouveaux crimes va s'ouvrir; car sa mère
Frédégonde lui a légué l'implacable haine dont elle poursuivait
Brunehaut... et ce duel à mort va continuer entre celle-ci et le fils de
sa mortelle ennemie...
--Hélas! que de désastres vont encore déchirer la Gaule durant cette
lutte sanglante...
--Oh! elle sera terrible... terrible... car les crimes de Frédégonde
pâlissent auprès de ceux de Brunehaut, notre reine aujourd'hui, à nous,
habitants de la Bourgogne.
--Mon père, est-ce possible? Brunehaut plus criminelle que Frédégonde?
--Ronan,--dit Odille en portant ses deux mains à son front,--ce chaos de
meurtres, accomplis dans une même famille, donne le vertige... L'esprit
se trouble et se lasse à suivre le fil sanglant qui seul peut vous
conduire au milieu de ce dédale de crimes sans nom. Grand Dieu! dans
quel temps nous vivons!... Que verront donc nos enfants?
--À moins que les démons ne sortent de l'enfer, petite Odille, nos
enfants ne pourront rien voir qui surpasse ce que nous voyons; car, je
vous l'ai dit, les crimes de Frédégonde ne sont rien auprès de ceux de
Brunehaut... Et si vous saviez ce qui se passe à cette heure dans le
splendide château de Châlons-sur-Saône, où cette vieille reine, fille,
femme et mère de rois, tient en sa dépendance ses
arrière-petits-enfants... Mais non... je n'ose... mes lèvres se refusent
à raconter ces choses sans nom.
--Ronan a raison. Il se passe aujourd'hui dans le château de la reine
Brunehaut des horreurs qui dépassent les bornes de l'imagination
humaine,--reprit Loysik en frémissant; puis s'adressant à Ronan:--Mon
frère, par respect pour nos jeunes familles, par respect pour l'humanité
tout entière, n'achève pas...
--C'est juste, Loysik; il y a quelque chose d'épouvantable à penser que
la reine Brunehaut est une créature de Dieu comme nous, et que comme
nous... elle appartient à l'espèce humaine...
--Frère Loysik, frère Loysik,--accourut dire un des moines
laboureurs,--on a frappé à la porte extérieure du monastère... une voix
m'a répondu que c'était un message de l'évêque de Châlons et de la reine
Brunehaut.
Ce nom, en un pareil moment, causa un profond étonnement et une sorte de
crainte vague.
--Un message de l'évêque et de la reine?--reprit Loysik en se levant et
se dirigeant vers la porte extérieure du monastère,--cela est étrange!
Le bac est amarré chaque soir de ce côté-ci de la rive, et les veilleurs
ont l'ordre absolu de ne pas traverser la rivière durant la nuit; sans
doute ce messager aura pris une barque à _Noisan_ pour remonter la
rivière.
En parlant ainsi, le supérieur de la communauté s'était approché de la
porte massive et verrouillée en dedans; plusieurs moines, portant des
flambeaux, suivaient le supérieur; Ronan, le Veneur et un grand nombre
de colons et de frères accompagnaient aussi Loysik; il fit un signe, la
lourde porte roula sur ses gonds, et l'on vit au dehors, éclairés par la
lune, l'archidiacre et Gondowald, le chambellan de Brunehaut; derrière
eux étaient rangés en haie les hommes de guerre, casqués, cuirassés,
boucliers au bras, lance à la main, épée au côté.
--Il y a là une trahison,--dit à demi-voix Loysik, se retournant vers
Ronan; puis s'adressant à l'un des moines:--Qui donc, cette nuit, est de
guet à la logette du bac?
--Nos deux prêtres... Ils ont offert à nos frères de les remplacer pour
cette nuit de fête.
--Je devine tout,--répondit Loysik avec amertume;--puis s'adressant à
l'archidiacre qui, ainsi que Gondowald, s'était arrêté au seuil de la
grande porte, tandis que leur escorte restait au dehors, il dit au
guerrier et au prêtre:
--Qui êtes-vous? que voulez-vous?
--Je me nomme Salvien, archidiacre de l'église de Châlons et neveu du
vénérable Sidoine, évêque de ce diocèse... Je t'apporte les ordres de
ton chef spirituel.
--Et moi Gondowald, chambellan de notre glorieuse et illustre reine
Brunehaut, je suis chargé par elle de prêter mon aide et celle de mes
hommes à l'envoyé de l'évêque.
--Voici une lettre de mon oncle,--reprit l'archidiacre en présentant ce
parchemin à Loysik.--Prends-en connaissance à l'instant.
--Mes yeux sont affaiblis par les années, un de nos frères va faire tout
haut cette lecture pour moi.
--Il se peut qu'il y ait dans cette lettre des choses secrètes,--dit
l'archidiacre;--je t'engage à la faire lire à voix basse.
--Nous n'avons point ici de secret les uns pour les autres... Lis tout
haut, mon frère.
Et Loysik remit la missive à l'un des membres de la communauté, qui
exécuta l'ordre de son supérieur.