--Mes amis, mes frères, vous qui viviez il y a cinquante ans, et vous

autres qui n'avez connu ces terribles temps que par les récits de vos

pères, ma joie est grande en ce jour... Les fondateurs de cette colonie,

après s'être fait craindre, ont su se faire aimer et respecter en se

montrant hommes de labeur, de paix et de famille... Un heureux hasard a

voulu qu'au milieu des désastres et des guerres civiles qui depuis tant

d'années continuent de désoler notre patrie, la Bourgogne ait été à peu

près jusqu'ici préservée de ces malheurs, fruits d'une conquête

sanglante; nous autres, grâce à la donation que nous avons su obtenir,

nous vivons ici paisibles et libres; mais, hélas! dans les autres

parties de cette province et de la Gaule, nos frères subissent toujours

les douleurs de l'esclavage; ceux-là, vous ne les avez pas oubliés; non,

non... Vous vous êtes souvenus de ces paroles de Jésus: _Les fers des

esclaves doivent être brisés_! Et en attendant le jour encore lointain

de l'affranchissement de tous, vos épargnes et celles de la communauté

nous ont encore permis, cette année, de racheter quelques pauvres

familles... Il nous reste des terres à leur distribuer... En attendant

que nous leur ayons construit des maisons, que ces esclaves d'hier,

hommes libres aujourd'hui, trouvent chez nous des frères et des hôtes...

Tenez, les voilà... Aimez-les comme nous nous aimons entre nous... Ce

sont aussi des fils de la vieille Gaule, déshérités comme nous l'étions

il y a cinquante ans!

À peine Loysik avait-il prononcé ces paroles, que plusieurs familles,

hommes, femmes, enfants, vieillards, sortirent du monastère, pleurant de

joie. Ce fut, parmi les colons, à qui offrirait son foyer, ses soins à

ces nouveaux venus. Il fallut l'intervention de Loysik, toujours

écoutée, pour calmer cette tendre et ardente rivalité d'offres de

services; il répartit, selon sa sagesse habituelle, les futurs colons

dans certaines maisons; l'on parla bien, il est vrai, mais tout bas, de

la partialité du vieux moine; on l'accusait d'avoir iniquement favorisé

Ronan et son ami le Veneur, la bonne vieille petite Odille ayant obtenu

pour sa part une jeune femme et ses deux enfants, et l'évêchesse tout un

ménage, le mari, la femme et trois garçonnets!... Ce que c'est pourtant

que la faveur!...

Chaque année, Loysik, peu de temps avant cette fête anniversaire,

partait sa pochette bien garnie d'argent; cette somme, fruit des

épargnes de la communauté, ainsi que des dons volontaires des habitants

de la colonie, était destinée au rachat de bon nombre d'esclaves.

Quelques moines laboureurs résolus et bien armés accompagnaient Loysik à

Châlons-sur-Saône où, vers le commencement de l'automne, se tenait un

grand marché de chair gauloise, sous la présidence du comte et de

l'évêque de cette cité, capitale de la Bourgogne. De la place du marché

se voyait le splendide château de la reine Brunehaut. Loysik rachetait

des esclaves jusqu'à ce que sa pochette fût vide, regrettant que les

esclaves de l'Église fussent d'un chiffre trop élevé pour sa bourse, les

évêques les vendant toujours _deux fois plus cher_ que les autres, pour

ne point avilir sans doute leur marchandise en la livrant à trop bas

prix; parfois aussi, grâce à la persuasion pénétrante de sa parole,

Loysik obtenait d'un seigneur frank, moins barbare que ses compagnons,

le don de quelques esclaves, et augmentait ainsi le nombre des nouveaux

colons qui, en touchant le sol de la vallée de Charolles, trouvaient

l'accueil que l'on a vu, et ensuite, travail et bien-être.

Après la _distribution_ des nouveaux affranchis aux habitants de la

vallée (Loysik s'était fait la part du lion en hébergeant bon nombre

d'hommes au monastère), moines laboureurs et colons se mettent à table.

Quel festin!...

--Nos festins en Vagrerie n'étaient rien auprès de ceux-là,--dit

Ronan.--Est-ce vrai, vieux Veneur?...

--Te souviens-tu, entre autres, de ce fameux gala dans notre repaire des

gorges d'Allange?

--Où l'évêque Cautin cuisina pour nous? après quoi il fut ravi au ciel

et en descendit très-promptement.

--Odille, vous souvenez-vous de cette nuit étrange, où pour la première

fois je vous ai vue, lors de l'incendie de la villa de mon mari

l'évêque?

--Certes, Fulvie, je m'en souviens; et aussi de ces largesses que de

leur butin les Vagres faisaient au pauvre monde.

--Loysik, c'est durant cette nuit-là, que pour la première fois j'ai su

que nous étions frères.

--Ah! Ronan! quelle bravoure que celle de notre père Karadeuk,

parvenant, avec notre vieil ami le Veneur, à nous tirer de l'ergastule

du burg de ce comte Neroweg!

Te souviens-tu? Vous souvenez-vous? une fois sur ce sujet l'entretien de

vieux amis attablés devint intarissable. Ainsi causaient du vieux temps

Ronan, Loysik, le Veneur, Odille, l'évêchesse, placés à table à côté les

uns des autres, pendant que de convives, plus jeunes, s'éjouissaient et

parlaient du temps présent. De sorte que ce soir-là l'on était en grande

joie au monastère de Charolles.

Au milieu du festin, un moine laboureur dit à l'un de ses compagnons:

--Où sont donc nos deux prêtres, Placide et Félibien?

--Ces pieux hommes ont trouvé la fête trop profane pour eux.

--Comment cela?

--Tu sais que par ordre de Loysik, deux veilleurs sont chaque nuit de

garde à la logette de l'embarcadère du bac...

--Oui.

--Placide et Félibien ont offert à deux de nous qui devaient à leur tour

veiller cette nuit dans la logette de les y remplacer, afin de laisser

nos frères jouir de la fête.

--Quelles bonnes âmes, que ces tonsurés!

La rivière, qui prenait sa source dans la vallée de Charolles, la

traversait dans toute sa longueur; puis, se partageant en deux bras,

servait de limites et de défense naturelle au territoire de la colonie.

Par prudence, Loysik faisait ramener chaque soir et amarrer sur la rive

de la vallée un bac, seul moyen de communication avec les terres qui

s'étendaient de l'autre côté du cours d'eau, et appartenaient au diocèse

de Châlons. Une logette où veillaient à tour de rôle deux frères de la

communauté, était construite près de l'embarcadère de ce bac.

La lune en son plein se réfléchissait dans l'eau limpide de la rivière,

fort large en cet endroit, les deux prêtres qui s'étaient

fraternellement offerts à remplacer les moines comme veilleurs, allaient

et venaient d'un air inquiet à quelques pas de la logette.

--Placide, tu ne vois rien? tu n'entends rien?

--Rien...

--Voilà pourtant la lune déjà haute... il doit être près de minuit, et

personne ne paraît...

--Ne perdons pas espoir... le retard n'est pas encore considérable.

--S'ils nous manquaient de parole, ce serait désolant; nous ne

trouverions pas de longtemps un pareille occasion d'être, comme ce soir,

chargés de la garde du bac, grâce à l'orgie de cette nuit.

--Et c'est surtout pendant cette nuit d'orgie qu'il est nécessaire de

surprendre les moines.

--Et pourtant personne encore...

--Écoute... écoute...

--Tu entends quelque chose?

--Je me suis trompé... c'est le bruissement de la rivière sur les

cailloux du rivage.

--L'évêque de Châlons, notre protecteur, aura renoncé à son projet.

--Impossible... il avait obtenu l'assentiment de la reine Brunehaut.

--La reine Brunehaut aura peut-être craint de se mêler de cette affaire

ecclésiastique.

--Elle! cette femme redoutable et implacable, craindre quelque chose?...

elle, craindre un vieux moine de quatre-vingts ans?...

--Écoute... écoute... cette fois je ne me trompe pas... Vois-tu là-bas,

sur l'autre rive, ces points brillants?

--Oui... c'est le reflet de la lune sur l'armure des guerriers.

--Ce sont eux! ce sont eux!... Entends-tu ces trois appels de trompe?

--C'est le signal convenu... vite, vite... détachons le bac et passons à

l'autre bord...

Les amarres du bac sont détachées et il est manoeuvré par Placide et

Félibien, au moyen de longues perches; il touche à l'autre rive... Là,

monté sur une mule, se trouve un homme de grande taille, vêtu d'une robe

noire: sa figure est impérieuse et dure; à côté de lui est un chef frank

à cheval, escorté d'une vingtaine de cavaliers revêtus d'armures de fer:

un chariot rempli de bagage, traîné par quatre boeufs et suivi de

plusieurs esclaves à pieds, arrive aussi sur la rive.

--Vénérable archidiacre,--dit Placide à l'homme à la robe noire,--nous

commencions à désespérer de votre venue; mais vous arrivez encore à

temps... l'orgie, à cette heure, doit être complète; toute la colonie,

hommes, femmes, jeunes filles, est assemblée au monastère, et Dieu sait

les abominations qui se passent en ce lieu sous les yeux de Loysik, qui

provoque ces horreurs sacriléges!

--Ces horreurs vont avoir leur terme et leur châtiment, mes fils. Mais,

dites-moi, peut-on, sans danger, embarquer les chevaux de ces guerriers

et le chariot qui porte mes bagages?

--Vénérable archidiacre, cette cavalerie est nombreuse; il faudrait au

moins trois ou quatre voyages.

--Gondowald,--dit l'archidiacre au chef frank,--si nous laissions

provisoirement sur ce bord vos chevaux, ma mule et mon chariot? nous

nous rendrions tout d'abord au monastère; vos cavaliers nous

accompagneraient à pied.

--Qu'ils soient à pied ou à cheval, ils suffiront à assurer l'exécution

des ordres de ma glorieuse reine Brunehaut, et à housser du manche de

nos lances ces moines et cette plèbe rustique si elle bronche...

--Vénérable archidiacre, nous qui savons de quoi sont capables les

moines et les habitants de la vallée, nous estimons qu'en cas de

rébellion de leur part aux ordres de notre saint évêque de Châlons,

vingt guerriers... c'est fort peu.

Gondowald toisa le prêtre d'un regard dédaigneux, et ne répondit même

pas à l'observation.

--Je ne partage pas vos craintes, mes chers fils, et j'ai de bonnes

raisons pour cela,--reprit l'archidiacre d'un air hautain.--Nous voici

tous embarqués... maintenant, au large le bac!

Bientôt débarquèrent sur la rive de la vallée, l'archidiacre, Gondowald,

chambellan de Brunehaut, et les vingt guerriers de la reine, casqués,

cuirassés, armés de lances et d'épées; ils portaient en sautoir leurs

boucliers peints et dorés.

--Y a-t-il un long trajet d'ici au monastère?--demanda l'archidiacre en

posant le pied sur le rivage.

--Non, mon père... il y a tout au plus pour une demi-heure de route.

--Marchez devant, mes chers fils... nous vous suivons.

--Ah! mon père! les impies de cette communauté ignorent à cette heure

que le châtiment du ciel est suspendu sur leur tête!

--Hâtez le pas, mes fils... bientôt justice sera faite...

--Hermanfred,--dit le chef des guerriers en se retournant vers l'un des

hommes de sa troupe,--as-tu le trousseau de cordes et les menottes de

fer?

--Oui, seigneur Gondowald.

Au monastère, le festin continuait: partout régnait une douce

cordialité. À la table où se trouvaient Loysik, Ronan, le Veneur et leur

famille, l'entretien continuait, vif, animé; l'on parlait en ce moment

des terribles choses qui se passaient, dit-on, dans le sombre palais de

la reine Brunehaut. Les heureux habitants de la vallée écoutaient ces

sinistres récits avec cette curiosité avide, inquiète et souvent

frissonnante, que souvent l'on éprouve à la veillée, lorsqu'au coin d'un

foyer paisible l'on entend raconter quelque histoire épouvantable:

heureux, humble et ignoré, l'on est certain de ne jamais être jeté au

milieu d'aventures effrayantes comme celles dont la narration vous fait

frémir, pourtant l'on craint et l'on désire à la fois la continuation du

récit.

--Tenez,--disait Ronan,--afin de démêler ce chaos sanglant, puisque nous

parlons de ce monstre femelle, qui a nom Brunehaut, et qui règne à cette

heure en Bourgogne, rappelons les faits en deux mots: Clotaire, après

avoir fait brûler vifs Chram, son fils, sa femme et leurs deux petites

filles, est mort depuis cinquante-trois ans, n'est-ce pas?

--Oui, mon père,--reprit Grégor,--puisque nous sommes en l'année 613.

--Ce Clotaire avait laissé quatre fils: _Charibert_ régnait à Paris,

_Gontran_ était roi d'Orléans et de Bourges; _Sigebert_, roi d'Ostrasie,

résidait à Metz, et _Chilpérik_, roi de Neustrie, occupait la demeure

royale de Soissons, puisque nos conquérants ont appelé Neustrie et

Ostrasie les provinces du nord et de l'est de la Gaule.

--Chilpérik?--reprit le fils de Ronan,--Chilpérik, ce Néron de la Gaule,

qui, dit-on, terminait ainsi l'un de ses édits: «_Que celui qui

n'obéirait pas à cette loi ait les_ YEUX ARRACHÉS!»

--C'est seulement de celui-là seul et de son frère Sigebert que nous

nous occupons... Laissons de côté ses deux autres frères, Charibert et

Gontran, tous deux morts sans enfants: le premier en 566, le second en

593; ils se sont montrés les dignes descendants de Clovis, mais il ne

s'agit pas d'eux dans ce récit.

--Mon père, l'effrayante histoire qui nous intéresse est celle de

Brunehaut et de Frédégonde, puisque ces deux noms, désormais

inséparables, sont accolés dans le sang...

--J'arrive à l'histoire de ces deux monstres et de leurs époux Chilpérik

et Sigebert, car ces louves ont leurs loups, et qui pis est, pour la

Gaule, leurs louveteaux... Donc, ce Chilpérik, quoique marié à Andowère,

avait, parmi ses nombreuses concubines, une esclave franque d'une beauté

éblouissante, et douée, dit-on, d'un charme de séduction irrésistible;

elle se nommait _Frédégonde_... Il en devint si épris, que pour jouir

plus librement encore de la possession de cette esclave, il répudia sa

femme Andowère, qui mourut plus tard en un couvent; mais bientôt las de

Frédégonde, il fut jaloux d'imiter son frère: Sigebert, qui s'était

marié à une princesse de sang royal, nommée Brunehaut, fille

d'Athanagild, roi de race germanique comme les Franks, et dont les aïeux

avaient conquis l'Espagne comme Clovis la Gaule. Chilpérik demanda donc

et obtint la main de la soeur de Brunehaut, nommée Galeswinthe... L'on

ne pouvait voir, disait-on, une figure plus touchante que celle de cette

jeune princesse, et la bonté de son coeur égalait l'angélique douceur de

ses traits. Lorsqu'il lui fallut quitter l'Espagne pour venir en Gaule

épouser Chilpérik, la malheureuse créature eut des pressentiments de

mort... ces pressentiments ne la trompaient pas... Après six ans de

mariage, elle était étranglée dans son lit par son époux Chilpérik[D].

--Comme Wisigarde, quatrième femme de Neroweg, avait été étranglée par

ce comte frank, dont la race existe encore, dit-on, en Auvergne... Rois

et seigneurs franks ont les mêmes moeurs... c'est de race...

--Infortunée Galeswinthe!... Et pourquoi tant de férocité de la part de

son mari Chilpérik?

--Un moment apaisée, la passion de Chilpérik pour son esclave Frédégonde

s'était réveillée plus ardente que jamais, et il avait étranglé sa femme

afin d'épouser sa concubine... Voici donc Frédégonde mariée à Chilpérik

après le meurtre de Galeswinthe, et devenue l'une des reines de la

Gaule. Il est d'étranges contrastes dans les familles: Galeswinthe était

un ange, Brunehaut, sa soeur, mariée à Sigebert, était une créature

infernale; d'une rare beauté, d'un caractère de fer, vindicative jusqu'à

la férocité, d'une ambition impitoyable et d'une intelligence qui eût

été du génie, si elle n'eût appliqué ses facultés extraordinaires aux

forfaits les plus inouïs... Brunehaut devait épouvanter le monde...

D'abord elle voulut venger la mort de sa soeur Galeswinthe, étranglée

par Chilpérik à l'instigation de Frédégonde... Alors, entre ces deux

femmes, mortelles ennemies, et dont chacune régnait avec son mari sur

une partie de la Gaule, commença une lutte effrayante: le poison, le

poignard, l'incendie, la guerre civile, le massacre, les combats des

pères contre les fils, des frères contre des frères; tels furent les

moyens qu'elles employèrent l'une contre l'autre. Les populations

gauloises n'échappèrent pas à cette rage de destruction: toutes les

provinces soumises à Sigebert et à Brunehaut furent impitoyablement

ravagées par Chilpérik, et les possessions de celui-ci furent à leur

tour dévastées par Sigebert. Ces deux frères, ainsi poussés par la furie

de leurs femmes, combattirent l'un contre l'autre jusqu'au jour où ils

furent tous deux assassinés.

--Ah! si le sang gaulois n'avait coulé à torrents, si ces désastres

affreux n'avaient écrasé de nouveau notre malheureux pays, je verrais un

châtiment céleste dans la lutte de ces deux femmes, décimant ainsi les

familles où elles sont entrées,--dit Loysik;--mais, hélas! que de maux,

que de misères atroces ces haines royales font peser sur les peuples...

--Et ces deux monstres trouvaient des instruments pour servir leurs

vengeances?

--Les meurtres qu'elle ne commettaient pas elles-mêmes par le poison,

elles les faisaient accomplir par le poignard... Frédégonde, dont la

dépravation dépassait celle de la Messaline antique, s'entourait de

jeunes pages; elle les enivrait de voluptés terribles, troublait leur

raison par des philtres qu'elle composait; ils entraient bientôt dans

une sorte de frénésie, et elle les lançait alors sur les victimes qu'ils

devaient frapper... C'est ainsi qu'elle fit poignarder le roi Sigebert,

mari de Brunehaut, et empoisonner leur fils Childebert... C'est ainsi,

dit-on, qu'elle a fait tuer, à coups de couteau, son mari Chilpérik...

--Quoi! Frédégonde n'épargna pas même son époux?

--Les uns lui attribuent ce meurtre, d'autres en accusent Brunehaut...

les deux crimes sont probables: toutes deux avaient intérêt à le

commettre: par la mort de Chilpérik, Brunehaut vengeait sa soeur

Galeswinthe, étranglée par ce roi; Frédégonde, en le faisant assassiner,

se vengeait de ce qu'il avait surpris, la veille de sa mort, l'un des

innombrables adultères de cette Messaline, tirée de l'esclavage pour

monter au trône...

--Et elle? mon père, a-t-elle subi la peine due à tant de forfaits?

--La reine Frédégonde est morte paisiblement dans son lit en 597, âgée

de cinquante-cinq ans, bénie et enterrée par les prêtres dans la

basilique de Saint-Germain-des-Prés, à Paris, après avoir commis des

crimes sans nombre... Du reste, Frédégonde a _longtemps et heureusement

et habilement régné_, comme disent les infâmes et dévots panégyristes de

ces monstres couronnés... Oui, à sa mort elle a laissé à son fils

Clotaire le jeune son royaume intact, et les bénédictions du clergé

l'ont accompagnée dans sa tombe, cette glorieuse reine, car elle était,

pour les prêtres, prodigue du bien d'autrui.

Un frémissement d'horreur circula parmi les auditeurs de ce récit; ces

moeurs royales contrastaient d'une manière si effrayante avec les moeurs

des habitants de la colonie, que ces bonnes gens croyaient entendre

raconter quelque songe épouvantable éclos dans le délire de la fièvre.

Grégor reprit:

--Ce Clotaire le jeune, fils de Frédégonde et de Chilpérik, se trouve

être ainsi le petit-fils de Clotaire, le tueur d'enfants, et

l'arrière-petit-fils de Clovis?

--Oui... et comme il se montre digne de sa race, vous voyez, mes

enfants, quelle ère de nouveaux crimes va s'ouvrir; car sa mère

Frédégonde lui a légué l'implacable haine dont elle poursuivait

Brunehaut... et ce duel à mort va continuer entre celle-ci et le fils de

sa mortelle ennemie...

--Hélas! que de désastres vont encore déchirer la Gaule durant cette

lutte sanglante...

--Oh! elle sera terrible... terrible... car les crimes de Frédégonde

pâlissent auprès de ceux de Brunehaut, notre reine aujourd'hui, à nous,

habitants de la Bourgogne.

--Mon père, est-ce possible? Brunehaut plus criminelle que Frédégonde?

--Ronan,--dit Odille en portant ses deux mains à son front,--ce chaos de

meurtres, accomplis dans une même famille, donne le vertige... L'esprit

se trouble et se lasse à suivre le fil sanglant qui seul peut vous

conduire au milieu de ce dédale de crimes sans nom. Grand Dieu! dans

quel temps nous vivons!... Que verront donc nos enfants?

--À moins que les démons ne sortent de l'enfer, petite Odille, nos

enfants ne pourront rien voir qui surpasse ce que nous voyons; car, je

vous l'ai dit, les crimes de Frédégonde ne sont rien auprès de ceux de

Brunehaut... Et si vous saviez ce qui se passe à cette heure dans le

splendide château de Châlons-sur-Saône, où cette vieille reine, fille,

femme et mère de rois, tient en sa dépendance ses

arrière-petits-enfants... Mais non... je n'ose... mes lèvres se refusent

à raconter ces choses sans nom.

--Ronan a raison. Il se passe aujourd'hui dans le château de la reine

Brunehaut des horreurs qui dépassent les bornes de l'imagination

humaine,--reprit Loysik en frémissant; puis s'adressant à Ronan:--Mon

frère, par respect pour nos jeunes familles, par respect pour l'humanité

tout entière, n'achève pas...

--C'est juste, Loysik; il y a quelque chose d'épouvantable à penser que

la reine Brunehaut est une créature de Dieu comme nous, et que comme

nous... elle appartient à l'espèce humaine...

--Frère Loysik, frère Loysik,--accourut dire un des moines

laboureurs,--on a frappé à la porte extérieure du monastère... une voix

m'a répondu que c'était un message de l'évêque de Châlons et de la reine

Brunehaut.

Ce nom, en un pareil moment, causa un profond étonnement et une sorte de

crainte vague.

--Un message de l'évêque et de la reine?--reprit Loysik en se levant et

se dirigeant vers la porte extérieure du monastère,--cela est étrange!

Le bac est amarré chaque soir de ce côté-ci de la rive, et les veilleurs

ont l'ordre absolu de ne pas traverser la rivière durant la nuit; sans

doute ce messager aura pris une barque à _Noisan_ pour remonter la

rivière.

En parlant ainsi, le supérieur de la communauté s'était approché de la

porte massive et verrouillée en dedans; plusieurs moines, portant des

flambeaux, suivaient le supérieur; Ronan, le Veneur et un grand nombre

de colons et de frères accompagnaient aussi Loysik; il fit un signe, la

lourde porte roula sur ses gonds, et l'on vit au dehors, éclairés par la

lune, l'archidiacre et Gondowald, le chambellan de Brunehaut; derrière

eux étaient rangés en haie les hommes de guerre, casqués, cuirassés,

boucliers au bras, lance à la main, épée au côté.

--Il y a là une trahison,--dit à demi-voix Loysik, se retournant vers

Ronan; puis s'adressant à l'un des moines:--Qui donc, cette nuit, est de

guet à la logette du bac?

--Nos deux prêtres... Ils ont offert à nos frères de les remplacer pour

cette nuit de fête.

--Je devine tout,--répondit Loysik avec amertume;--puis s'adressant à

l'archidiacre qui, ainsi que Gondowald, s'était arrêté au seuil de la

grande porte, tandis que leur escorte restait au dehors, il dit au

guerrier et au prêtre:

--Qui êtes-vous? que voulez-vous?

--Je me nomme Salvien, archidiacre de l'église de Châlons et neveu du

vénérable Sidoine, évêque de ce diocèse... Je t'apporte les ordres de

ton chef spirituel.

--Et moi Gondowald, chambellan de notre glorieuse et illustre reine

Brunehaut, je suis chargé par elle de prêter mon aide et celle de mes

hommes à l'envoyé de l'évêque.

--Voici une lettre de mon oncle,--reprit l'archidiacre en présentant ce

parchemin à Loysik.--Prends-en connaissance à l'instant.

--Mes yeux sont affaiblis par les années, un de nos frères va faire tout

haut cette lecture pour moi.

--Il se peut qu'il y ait dans cette lettre des choses secrètes,--dit

l'archidiacre;--je t'engage à la faire lire à voix basse.

--Nous n'avons point ici de secret les uns pour les autres... Lis tout

haut, mon frère.

Et Loysik remit la missive à l'un des membres de la communauté, qui

exécuta l'ordre de son supérieur.

Les mystères du peuple, Tome IV Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 23 / 26 段