«--Mes amis, mes frères, vous tous qui m'entendez, je reviens au milieu

de vous avec la _bonne nouvelle_...écoutez-moi: jusqu'ici vous avez, par

de terribles représailles, rendu aux Franks et aux évêques le mal pour

le mal: les méchants l'ont voulu, la violence a appelé la violence!

l'oppression, la révolte; l'iniquité, la vengeance! Elles se sont

réalisées, ces menaçantes paroles de Jésus: _Qui frappera de l'épée

périra par l'épée!--Malheur à vous qui retenez votre prochain en

esclavage!--Malheur à vous, riches au coeur impitoyable!_ Aux pauvres

qui manquaient du nécessaire, vous avez distribué les biens de ces

conquérants pillards ou de ces nouveaux _princes des prêtres, race de

serpents et de vipères, qui_, selon le Christ, _dévore le bien des

pauvres.--Affreux hypocrites qui jurent par l'or de l'autel et non par

la sainteté du temple..._ Beaucoup d'hommes endurcis, frappés par vous

de terreur, ont dès lors montré quelque charité... Vous avez enfin fait

justice; mais, hélas! justice aventureuse, implacable, comme nos temps

implacables! temps de tyrannie et de guerre civile, d'esclavage et de

révolte, de misère atroce et de criminelle opulence! effrayants

désastres qui ont jeté les peuples hors de toutes les voies humaines.

L'éternelle notion du juste et de l'injuste, du bien et du mal,

s'obscurcit dans les esprits: les uns, hébétés par l'épouvante et

l'ignorance, subissent des maux inouïs avec une résignation dégradante,

impie! les autres, se jetant comme vous dans une révolte légitime, mais

impuissante parce qu'elle est partielle, sont en proie à je ne sais quel

vertige furieux, sanglant, et mêlent les actes les plus généreux aux

actes les plus déplorables... Votre vengeance est légitime, et elle

engendre fatalement d'incalculables malheurs! Aujourd'hui, frappés par

vous de terreur, quelques coeurs, jusqu'alors impitoyables, se montrent

moins cruels envers leurs esclaves; mais demain? demain... vous serez

loin et les bourreaux redoubleront de cruauté... Vous incendiez les

demeures de ces conquérants barbares établis en Gaule par le massacre et

le pillage; mais ces demeures écroulées dans les flammes, qui les

rebâtira? nos frères esclaves! Vous partagez entre eux les dépouilles

des seigneurs et des prélats enrichis par la rapine, l'exaction, la

simonie; mais ces ressources précaires, dites, combien durent-elles pour

nos frères esclaves? quelques jours à peine; puis la misère pèsera plus

atroce encore sur ces malheureux! Ces coffres vidés par vous,

charitablement je le sais, qui devra les remplir? nos frères esclaves,

par de nouveaux et écrasants labeurs! Et que de larmes! que de sang

versé! que de ruines!...

»--Oui, des larmes! des ruines! du sang!--crièrent plusieurs voix.--Nos

conquérants ne l'ont-ils pas fait couler à flots, le sang de notre

race!... Périsse le monde, et nous avec lui, et avec nous l'iniquité qui

nous dévore!...

»--Périsse l'iniquité! oui, périsse l'esclavage! oui, périssent la

misère, l'ignorance!... Oui, oui! demandez à Ronan, mon frère, je ne lui

disais pas un jour: Comme toi, j'ai horreur de la conquête barbare;

comme toi, j'ai horreur de l'asservissement; comme toi, j'ai horreur de

l'ignorance funeste où de faux prêtres de Jésus tiennent leurs

semblables; comme toi, j'ai horreur de la dégradation de notre Gaule

bien-aimée... Mais pour vaincre à jamais la barbarie, l'ignorance, la

misère, l'esclavage, il faut les combattre, le moment venu, par la

civilisation, par le savoir, par la vertu, par le travail, par le réveil

de l'antique patriotisme gaulois, non pas mort, mais engourdi au fond de

tant de coeurs!

»--Ermite notre ami, comment pouvons-nous combattre nos ennemis

autrement que par les armes? Le pouvons-nous, hommes errants, loups que

nous sommes?

»--Je vous l'ai dit: vos représailles sont légitimes; la violence

appelle la violence! l'oppression, la révolte! mais la révolte, rendue

toujours nécessaire par l'aveugle iniquité des oppresseurs, n'est qu'un

moyen terrible d'atteindre à ce but divin: le bonheur de l'humanité...

La révolte déblaye le terrain, le travail, la vertu, la liberté le

fécondent. Et pourtant, croyez-moi, mes amis, mes frères, croyez-moi!

l'heure redoutable et sainte des grands soulèvements populaires n'a pas

encore sonné... Notre génération, comme celles qui l'ont précédée, a été

façonnée par l'Église à subir les horreurs de la conquête avec une

résignation impie, oui, impie! oui, sacrilége! Quoi! la rapine, le

massacre, la tyrannie étrangère désolent, ravagent, oppriment notre

pays! quoi! nos conquérants et leurs complices effrayent le monde de

leurs forfaits! quoi! voir nos pères, nos mères, nos femmes, nos soeurs,

nos enfants, subir les hontes, les tortures de l'esclavage, et au nom de

l'éternelle justice humaine et divine, ne pas protester par la révolte

contre ces iniquités épouvantables! Ah! cette soumission, plus

criminelle encore qu'imbécile, outrage le ciel et les hommes... Mais, je

vous l'ai dit, mes amis, pour que cette révolte porte ses fruits, il

faut que, comme nos puissantes insurrections des temps passés, elle soit

générale, et elle ne peut, elle ne pourra l'être ni aujourd'hui, ni

demain... En doutez-vous? Voyez le petit nombre d'esclaves qui répondent

à votre appel de liberté... Croyez-moi, je vous le répète... non, elle

n'a pas sonné, l'heure redoutable et sainte des grands soulèvements

populaires... Cette heure, vous la devancez d'un siècle, et plus

peut-être... Aussi, malgré votre courage, malgré vos succès récents,

tôt ou tard vous serez anéantis, et, comme nos conquérants abhorrés,

vous n'aurez laissé après vous que des ruines! Suivez au contraire mes

avis, et vos frères trouveront dans votre exemple un utile enseignement

pour l'avenir!

»--Explique-toi, ermite laboureur, explique-toi, notre ami.

»--Dites, mes amis, qui vous a faits Vagres, vous, hommes de toutes

conditions avant d'être réduits en servitude? oui, qui vous a jetés dans

la révolte? N'est-ce pas la spoliation, la misère, la haine de

l'esclavage et des malheurs affreux dont nous sommes victimes depuis la

conquête franque?

»--Oui, oui, voilà pourquoi nous courons la Vagrerie.

»--Mais si l'on vous disait: Renoncez à votre vie errante, et votre

travail vous assurera largement les nécessités de la vie; votre courage

garantira votre repos et votre liberté... Vous qui regrettez ou désirez

la paix du foyer, les joies de la famille, vous aurez ces pures et

douces jouissances... Vous qui préférez l'austère isolement du célibat,

vous suivrez votre goût, et vous vivrez heureux, tranquilles.

»--Ermite notre ami, ces promesses sont-elles réalisables? Tu n'es pas

de ces fourbes qui prétendent, ainsi que les fourbes évêques, posséder

le don des miracles...

»--Ah! s'ils l'eussent voulu! les évêques eussent chaque jour, et sans

fourberie, accompli de pareils miracles au nom de la fraternité humaine

prêchée par Jésus... Oui, s'ils avaient agi par justice et par humanité,

ainsi que vient d'agir par terreur l'évêque de Châlons, une voie

d'émancipation pacifique et véritablement chrétienne s'ouvrait pour la

Gaule...

»--Et qu'a-t-il donc fait l'évêque de Châlons?

»--Après m'être séparé de vous, je suis allé dans cette petite ville de

Marcigny, qui dépend du diocèse de Châlons; c'est là que l'évêque a sa

villa où il habite l'été... Ce n'est pas un méchant homme, quoiqu'il

commette, ainsi que les autres prélats, le crime affreux pour un prêtre

du Christ de retenir ses frères en esclavage; ses jours se sont

écoulés, jusqu'ici, selon ses désirs, dans le calme, la fainéantise et

l'opulence; il est d'ailleurs grand ami du roi Clotaire. Depuis

longtemps je connais cet évêque; ma vie, contraire à la sienne, lui

impose; il a foi à ma parole, il la sait sincère... Je suis donc allé le

trouver, cet évêque, et je lui ai dit ceci:

»--As-tu entendu parler des Vagres d'Auvergne?--Hélas! oui... car ils

commettent d'effrayants ravages en ce pays-là; mais, grâce à Dieu, la

Vagrerie n'est point venue jusqu'en Bourgogne.--Évêque, elle s'en

approche à grands pas; avant quinze jours les Vagres seront aux

frontières de ton diocèse.--Alors, malheur, malheur à nous, moine! ils

ont, dit-on, deux fois battu les leudes envoyés contre eux... Hélas!

hélas! si la Vagrerie approche, qu'allons-nous devenir? mon diocèse va

être ravagé, mon trésor pillé, mon beau palais de Châlons saccagé, ma

riante villa incendiée... comme celle de l'évêque Cautin... Moine, c'est

une grande désolation!... Que faire, mon Dieu!... que faire!...--Évêque,

la vallée de Charolles est située dans ton diocèse?--Oui, elle

appartient au glorieux roi Clotaire, comme toutes les terres de la Gaule

qui n'ont pas été distribuées en bénéfices, soit par lui, soit par son

père Clovis, aux chefs des leudes ou à l'Église.--Tu es l'ami du roi

Clotaire?--Ce grand prince me témoigne beaucoup de bonne volonté: je lui

ai remis plusieurs de ses péchés...--Demande-lui pour moi la donation de

la vallée de Charolles; j'y fonderai une communauté de moines

laboureurs; autour de ce monastère se fondera une colonie laïque; une

partie des terres sera réservée aux moines laboureurs, l'autre,

abandonnée à la colonie; mais je veux cette donation absolue,

héréditaire, exempte de toutes charges et redevances... Les colons

seront reconnus, de droit et de fait, hommes libres, eux et leur

descendance... Obtiens, et tu le peux, cette donation de ton ami le roi

Clotaire, et la troupe de Vagres qui t'épouvante devient, par la

possession de ce territoire, un établissement d'hommes de paix et de

travail... Choisis donc, pour ton diocèse, entre les désastres de la

Vagrerie ou les féconds labeurs d'une colonie d'hommes libres...--Je

connaissais, mes amis, le caractère de l'évêque Florent: son choix ne

pouvait être douteux. Il eut cependant quelque velléité de demander la

donation pour lui-même; mais il apprit le même jour, par des voyageurs,

que les Vagres s'approchaient de plus en plus des frontières de

Bourgogne. Il dépêcha un messager au roi Clotaire, alors à Bourges, lui

écrivit une lettre pressante en ma faveur... Hier, ce messager a

rapporté à l'évêque de Châlons cette donation accordée ainsi qu'il suit,

par une charte, selon la formule ordinaire:

CLOTAIRE, guerrier illustre, roi des Franks... L'office et le devoir

d'un roi est de venir en aide aux serviteurs de Dieu et d'accueillir

favorablement leurs demandes. D'autre part, comme nous ne demeurons que

peu de temps en cette vie, il importe d'amasser au plus vite des

richesses pour l'éternité. Ces richesses, nous pouvons les acquérir

facilement au moyen de largesses accordées aux évêques et à l'Église.

C'est pourquoi nous accueillons la demande de notre vénérable père en

Christ, Florent, évêque de Châlons-sur-Saône, et faisons savoir à tous

nos _fidèles_ présents et futurs qu'un certain moine, nommé _Loysik_,

nous a demandé, par l'entremise dudit Florent, notre vénérable père en

Christ et ami, une terre où il pût habiter librement, prier et implorer

pour nous la miséricorde divine; il a ajouté qu'il était suivi d'un

grand nombre d'hommes qu'il voulait retirer des désordres et des misères

du siècle; ces hommes ont promis de se fixer auprès de lui, et de se

livrer à une vie paisible et laborieuse; pour nous, considérant que la

demande du moine est sage; parce que nous croyons, d'ailleurs, que, si

nous l'accueillons favorablement, nous ferons une chose agréable à Dieu

et méritoire pour la rémission de nos péchés, nous accordons à ce moine

la possession de la vallée de Charolles, située dans le diocèse de

Châlons, bornée au nord par les rochers dits _Roches-Balues_; au midi

par la rivière de Charolles, dont une branche traverse ladite vallée; à

l'ouest par le ravin appelé _Ravin d'Epidorix_; à l'est, par la lisière

des bois dits _Bois aux Chèvres_, touchant aux terres de l'église de

Marcigny. Nous concédons à ce moine Loysik tout ce qu'il rencontrera sur

lesdites terres, esclaves, animaux domestiques, constructions, vignes,

champs cultivés, prairies et bois; il usera de tout librement et pourra,

sans que nul ait droit d'y mettre empêchement, labourer, planter, bâtir:

nous l'exemptons, lui et ceux qui s'établiront avec lui dans la vallée

de Charolles, de tout ce qui est dû à notre fisc. Nous défendons à tous

nos leudes, évêques, ducs, comtes et autres, d'exiger pour eux et pour

leur suite, ni argent, ni présent, ni logement, ni redevance de ce moine

Loysik, ni de ceux qui s'établiront sur le territoire que nous lui avons

accordé, les tenant et reconnaissant pour hommes libres. Que nul ne soit

assez audacieux pour enfreindre nos commandements, nous voulons que ce

moine Loysik, ses compagnons et leurs successeurs vivent libres et

tranquilles sous notre protection. Et pour que le présent acte ait plus

de force, nous avons voulu qu'il fût signé de notre main et scellé de

notre sceau.

CLOTAIRE[B].

»L'évêque, en me remettant cette charte, m'a dit:

»--Je me suis bien gardé de mander à notre glorieux roi Clotaire qu'il

s'agissait des Vagres. Il aurait par orgueil et vengeance refusé la

donation; mais quand il saura que, grâce à elle, cette province n'a plus

à craindre ces hommes déterminés, que l'on finirait toujours par

écraser, mais au prix de nouveaux désastres, il ne regrettera pas sa

concession. Maintenant, moine, j'ai foi à ta parole, je sais qu'on y

doit compter, fais que pour mon repos la Vagrerie ne désole pas mon

diocèse.

»L'évêque me parlait ainsi tantôt, lorsque quelques esclaves fugitifs

sont venus annoncer l'approche de votre troupe; le prélat m'a dit alors

d'une voix suppliante:--Loysik, cours à la rencontre de ces Vagres,

annonce-leur cette donation, apaise-les, dis-leur que si la récolte

présente encore sur pied ne suffit pas comme je le crois à leurs

besoins, en attendant celle de l'an prochain, je leur enverrai du blé,

du vin, des bestiaux; mes esclaves charpentiers les aideront à

construire des maisons de bois avec les arbres de la forêt, en attendant

qu'ils aient pu se bâtir des demeures de pierres, et à ces bâtisses mes

esclaves de tous métiers s'emploieront encore... va, cours, moine, je

ferai tous les sacrifices possibles pour vivre en bonne intelligence

avec de si redoutables voisins...

»À cette heure, mes amis, mes frères, vous le voyez, de vous il dépend

de vivre laborieux, paisibles, heureux et aussi libres qu'on peut l'être

sous la domination franque! Ceux d'entre vous qui voudront entrer avec

moi dans notre communauté de laboureurs y entreront; ceux qui, préférant

la vie de famille, voudront s'unir à une femme de leur choix, recevront

de moi des terres héréditaires et fonderont la colonie... J'ai

soigneusement visité la vallée... une rivière poissonneuse traverse ses

vastes prairies, des bois séculaires l'ombragent, ce qui est cultivé par

les esclaves du fisc royal en vigne et en blé est florissant; les

bestiaux sont nombreux. Ai-je besoin de vous le dire, mes frères, que

ces pauvres esclaves transportés ou nés en ce pays, et que dans sa

générosité sacrilège ce roi Clotaire me donne... pêle-mêle avec le

bétail... seront affranchis par nous. Nous ne sommes pas des évêques

pour garder ainsi notre prochain en esclavage et l'exploiter à notre

profit; ces esclaves redeviendront comme nous des hommes libres, les

terres qu'ils ont jusqu'ici cultivées pour le fisc du roi leur

appartiendront désormais à titre héréditaire. La vallée est immense, et

fussions-nous trois fois plus nombreux, la fertilité de son sol

suffirait à nos besoins; ces terres que le roi Clotaire nous restitue, à

nous Gaulois, sous forme de don, ont été violemment conquises il y a

plus de deux siècles par des tribus barbares, puis envahies par les

Burgondes, puis enfin reconquises sur ceux-ci par les Franks; ces terres

sont en partie incultes, la race de ceux qui les possédaient il y a deux

cent cinquante ans et plus avant la première invasion barbare est,

hélas! depuis longtemps éteinte; massacrées lors de ces conquêtes

successives, emmenées au loin en captivité ou mortes à la peine en

cultivant pour autrui les champs paternels, les premières populations

ont disparu, les esclaves habitant aujourd'hui cette vallée descendent

de ceux qui y ont été transportés pour la repeupler après la conquête de

Clovis. En occupant cette portion du sol de la Gaule, nous, Gaulois,

nous ne dépossédons personne de notre race; mais ce territoire, il

faudra savoir au besoin le défendre: en ces temps de guerre civile, les

donations, quoique perpétuelles, souvent ne sont pas respectées par les

héritiers des rois ou par les seigneurs et les évêques voisins. Nous

serons donc prêts à repousser la force par la force. La vallée est

garantie au nord par des rochers presque inaccessibles, au midi par une

rivière profonde, à l'ouest par des ravins escarpés, à gauche par des

bois épais; il nous sera facile de nous fortifier dans cette possession

et d'y maintenir nos droits... si le nombre nous écrase, nous mourrons

du moins en hommes libres. Un mot encore, mes amis, je vous l'ai dit,

les faits vous le prouvent et vous le prouveront, l'heure des grands

soulèvements populaires n'a pas encore sonné, ne sonnera pas de

longtemps peut-être; mais une heureuse chance a servi votre révolte

isolée, sachez en profiter. Gaulois réduits en servitude, vous aviez

pris les armes... mais vous renoncez à de terribles représailles du jour

où vous rentrez en possession du sol et de la liberté... de ce jour,

vous, hommes de révolte, de désordre, de bataille, vous devenez hommes

de paix, de travail et de famille... esclaves violemment dépouillés de

vos droits, vous portiez partout le ravage, hommes libres, possédant la

terre et la fécondant par votre travail, vous répandez autour de vous

l'abondance et la richesse... Ah! croyez-moi, cet enseignement sera

fécond pour l'avenir; oui, malgré la torpeur effrayante où sont plongées

les populations qui nous entourent, tôt ou tard vous voyant vivre

paisibles, laborieux, elles se diront:--Si le peuple des Gaules, au lieu

de subir l'esclavage avec une lâche résignation, avait, comme les

habitants de cette colonie, su se faire craindre et reconquérir ce que

la violence lui avait ravi, il serait aujourd'hui heureux et libre!

Comptons-nous donc, pauvres esclaves que nous sommes! comptons les

Franks... et debout! mais tous ensemble... isolément nous serions

écrasés... oui, debout... debout tous ensemble! courons tous aux armes!

et à nous aussi notre jour viendra!--Amis, croyez-moi, de proche en

proche ces idées germeront, grandiront, et l'heure arrivera, lointaine

encore, je le sais, mais inévitable comme la justice de Dieu, où le

peuple des Gaules, se levant tout entier contre l'oppression des rois et

de l'Église, ressaisira les droits sacrés dont l'a dépouillé la

conquête! alors, oh! alors, pour tous, paix, travail, bonheur et

liberté!»

--Ronan,--dit Kervan après avoir, ainsi que sa famille, attentivement

écouté le Vagre,--Loysik parlait avec une grande sagesse... Ses conseils

ont-ils été suivis par tes compagnons?

--Oui... le plus grand nombre des Vagres acceptèrent l'offre de Loysik:

quelques-uns continuèrent leur vie aventureuse; mais ils promirent à

Loysik de ne pas entrer en Bourgogne... et depuis, nous n'avons plus

entendu parler d'eux; car, ainsi que le disait mon frère, le temps des

grands soulèvements populaires n'est pas encore venu, il faut le

reconnaître avec regret, avec douleur... Parmi ceux qui peuplent

aujourd'hui la vallée de Charolles, plusieurs, préférant le célibat, ont

adopté la règle des moines laboureurs, sous la direction de Loysik; mais

la majorité de nos compagnons, formant la colonie laïque établie autour

du monastère, se sont mariés, soit à des femmes qui couraient avec nous

la Vagrerie, soit aux filles des colons voisins... J'ai épousé la petite

Odille et le Veneur l'évêchesse; les artisans, que l'esclavage et la

misère avaient conduits en Vagrerie, reprirent leurs anciens métiers, et

travaillèrent pour la colonie; d'autres se livrèrent à la culture des

terres, des vignes, à l'élevage des bestiaux. Je suis devenu bon

laboureur, et ma petite Odille, habituée dès son enfance à soigner les

troupeaux dans les montagnes où elle est née, s'occupe des mêmes soins;

l'évêchesse file sa quenouille, tisse la toile, en digne ménagère, et

dirige l'hospice ouvert pour les femmes malades; de même que Loysik

dirige l'hospice des hommes, fondé par lui dans son monastère; il est

aussi l'arbitre souverain des rares démêlés qui s'élèvent entre nous;

car je vous le dirai, Kervan, et vous me croirez, au bout de six mois de

séjour dans cette fertile vallée de Charolles, nous, jadis Vagres

errants et indomptés, nous étions devenus, selon le voeu de mon frère,

des hommes de paix, de travail et de famille.

--Ah! Ronan! Loysik disait vrai: puisque les évêques n'ont pas osé,

comme nos druides vénérés, prêcher la guerre sainte contre les Franks,

pourquoi n'ont-ils pas chrétiennement agi comme ton frère? Oui... ces

terres immenses, peuplées d'esclaves et de bétail, que l'Église obtient

si facilement de la crédulité des rois et des seigneurs franks, pourquoi

ne les a-t-elle pas restituées à ceux qui les possédaient autrefois? ou

bien si le massacre de la conquête laissait ces terres sans possesseurs,

pourquoi l'Église ne les a-t-elle pas distribuées aux esclaves qui les

cultivaient et qu'elle aurait affranchis, au lieu de les garder en

servitude, exploitant ainsi terres et gens à son profit... Redevenus

libres et citoyens, rattachés au sol de la patrie par les mille liens de

la famille, par la possession d'un sol fécondé par leur travail, ces

anciens esclaves régénérés, formant alors la population la plus

considérable de la Gaule, devaient, dans un temps prochain, absorber ou

chasser cette poignée de barbares qui l'oppriment et reconquérir son

indépendance... Oh! oui, oui... si ce que ton frère a accompli dans la

vallée de Charolles, tous les évêques l'avaient accompli dans les

immenses domaines de l'Église, peuplés d'esclaves, la Gaule,

aujourd'hui, serait prospère, glorieuse et libre!

--Cela est certain, Kervan; mais les évêques ne l'ont pas voulu. Ces

terres conquises par leur fourberie, ils les ont, vous l'avez dit,

conservées, exploitées à leur profit, grâce au labeur écrasant de leurs

frères, qu'ils retiennent, ces doux apôtres de charité, dans le plus dur

esclavage... Le mal que font les évêques, ils le font volontairement,

amoureusement; ces terres, ces esclaves, dons pieux de la crédulité de

nos conquérants, quelle puissance humaine pouvait forcer l'Église à les

garder? qui l'empêchait, qui l'empêche d'affranchir ces pauvres captifs?

qui l'en empêche?... Ah! c'est l'ambition implacable, c'est la cupidité

effrénée de ces nouveaux _princes des prêtres!_... Ils règnent absolus,

redoutés sur un peuple crédule et craintif; ils jouissent du fruit de

ses sueurs dans une opulente oisiveté... et ils n'auraient été que

simples citoyens au milieu d'un peuple libre, intelligent, pénétré de

ses droits, et n'entendant travailler qu'au profit de sa famille...

Alors, ces richesses si chères à la fainéantise, à l'orgueil, aux excès

du clergé, il lui eût fallu les acquérir par le travail... Aussi, honte,

exécration à ces princes des prêtres de l'Église de Rome!... Aussi,

malheur à notre vieille Armorique, si jamais la foi de nos pères

s'éteint en elle!... Croyez-moi, Kervan, du jour où la Bretagne subira

le joug catholique, elle subira le joug de la royauté franque!...

--Fasse le ciel que ces cruelles appréhensions ne se réalisent jamais,

Ronan! Écartons ces tristes pensées, parlons de la vie paisible et

laborieuse de la colonie de la vallée de Charolles.

--Oui, là nous avons jusqu'ici vécu heureux, cultivant nos champs en

commun, et partageant en frères les fruits de notre travail commun,

selon ces mots gravés sur la garde du poignard que je vous ai apporté:

_Amitié, communauté!_

--Mais cet autre mot que j'y ai lu, ce mot _Ghilde_, que signifie-t-il?

--C'est un mot saxon; il signifie association, confrérie, parce qu'en ce

pays du Nord, d'après une coutume dont l'origine se perd dans la nuit

des temps, tous ceux qui font partie d'une _ghilde_ se jurent en secret,

par serment mystérieux et sacré: Amitié, appui, solidarité en toutes

choses... La maison de l'un des associés brûle-t-elle, tous les autres

l'aident à la reconstruire; sa récolte est-elle détruite par la grêle ou

par l'orage, tous les associés, se cotisant, l'indemnisent de ce

dommage; il en est de même si son vaisseau périt dans un naufrage...

Craint-on de partir seul pour un long voyage, un, deux ou plusieurs

associés vous accompagnent; quelqu'un de la ghilde est-il victime d'une

iniquité, tous prennent parti pour lui, afin d'obtenir justice; est-il

outragé, tous se joignent à l'offensé pour l'aider à obtenir réparation

ou vengeance[C]... Ce qu'il y a de fécond dans ce principe de

fraternelle solidarité, notre communauté l'a mis en pratique. Là nous

disons comme autrefois en Vagrerie: Tous pour chacun, chacun pour

tous...

--Et mon frère Karadeuk a-t-il du moins joui de cette vie paisible et

fortunée, après tant d'aventures?

--Oui... jusqu'au jour de sa mort il a vécu heureux dans notre maison,

auprès d'Odille et de moi... il a pu bénir mon premier-né...

--Quelle a été la cause de la mort de mon frère?

Les mystères du peuple, Tome IV Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 20 / 26 段