--Jamais, mon fils! il est mort sans doute au milieu de ces guerres

civiles, de ces désastres, qui continuent de déchirer la vieille Gaule,

sous le règne des descendants de Clovis.

--Puisse notre Bretagne ignorer longtemps ces maux dont souffrent si

cruellement les autres provinces!

--Notre vieille Armorique a su jusqu'ici conserver son indépendance, et

repousser l'invasion des Franks, pourquoi faiblirions-nous à l'avenir?

Nos chefs de tribus, choisis par nous, sont vaillants... le chef des

chefs, choisi par eux, le vieux _Kanâo_, qui veille sur nos frontières,

est aussi intrépide qu'expérimenté... n'a-t-il pas déjà repoussé

victorieusement les attaques des Franks?

--Et trois fois déjà tu as été appelé aux armes, Kervan, nous laissant,

moi, ta femme, Roselyk, ta soeur, et Yvon, ton fils, dans des angoisses

mortelles...

--Allons, allons, pauvres Gauloises dégénérées, ne parlez point ainsi;

songez à nos légendes de famille... Dites, _Margarid_, femme de Joel;

_Méroë_, femme d'Albinik le marin; _Ellèn_, femme de Scanvoch,

avaient-elles de ces faiblesses, lorsque leurs époux allaient combattre

pour la liberté de la Gaule?

--Hélas! non; car Margarid et Méroë ont, comme leurs époux, trouvé la

mort dans les batailles...

--Tandis que moi, je n'ai été blessé qu'une fois, en combattant ces

Franks maudits, que nous avons exterminés sur nos frontières.

--Oublies-tu, mon frère, le danger que tu as couru aux dernières

vendanges? Étranges vendanges! que l'on va faire l'épée au côté, la

hache à la main!

--Quoi! une partie de plaisir... sortir gaiement de nos frontières pour

aller en armes vendanger la vigne que les Franks font cultiver par leurs

esclaves vers le pays de Nantes[A]... Par la barbe du bon Joel! il

aurait bien ri de voir notre troupe repasser nos frontières, escortant

gaiement nos grands chariots remplis de raisins vermeils! Quel joyeux

coup d'oeil! les pampres verts ornaient les jougs de nos boeufs, les

brides de nos chevaux, et jusqu'aux fers de nos lances; puis, tous en

choeur nous chantions ce bardit:

«_--Les Franks ne le boiront pas, ce vin de la vieille Gaule... non, les

Franks ne le boiront pas!...--Nous vendangeons l'épée d'une main, la

serpe de l'autre.--Nos chars de guerre sont des pressoirs roulants.--Ce

n'est pas le sang qui rougit leurs essieux, c'est le jus empourpré du

raisin.--Non, les Franks ne le boiront pas, ce vin de la vieille

Gaule... non, les Franks ne le boiront pas!..._»

--Mon père, j'aurai seize ans à la prochaine vendange au pays de

Nantes... vous m'emmènerez avec vous?

--Tais-toi, Yvon, ne fais pas de semblables voeux; cela m'effraye, mon

enfant.

--Roselyk, entends-tu ma femme? Ne croirait-on pas entendre notre pauvre

mère dire à notre frère Karadeuk, en le grondant de son désir de voir

les Korrigans: «Taisez-vous, méchant enfant, vous m'effrayez...»

--Hélas! mon frère, le coeur de toutes les mères se ressemble.

--Mon père, j'entends des pas au dehors... je suis certain que c'est le

vieux Gildas; il m'avait promis de venir à la veillée, de nous apprendre

un nouveau bardit qu'un tailleur ambulant lui a chanté. Justement, c'est

lui... Bonsoir, vieux Gildas.

--Bonsoir, mon enfant; bonsoir à vous tous.

--Ferme la porte, vieux Gildas; la bise est froide.

--Kervan, je ne suis pas seul.

--Avec qui es-tu donc?

--Un étranger m'accompagne; il a frappé à ma demeure et m'a demandé le

logis de Kervan, fils de Jocelyn. Ce voyageur vient de Vannes, et de

plus loin encore.

--Pourquoi n'entre-t-il pas?

--Il secoue dehors les frimas dont il est couvert.

--Mon Dieu, Gildas, cet homme serait-il un colporteur?

--Roselyk, Roselyk, entends-tu encore ma femme?... Ah! tu as raison: les

coeurs des mères sont tous pareils...

--Non, Martha; ce jeune homme ne m'a point paru être un colporteur; à

son air résolu, on le prendrait plutôt pour un soldat; il porte un long

poignard à son côté... tenez, le voici.

--Approche, voyageur; tu as demandé la demeure de Kervan, fils de

Jocelyn? Kervan, c'est moi...

--Salut donc à toi et aux tiens, Kervan... Mais qu'as-tu à me regarder

ainsi en silence? d'où vient le trouble où je te vois?

--Roselyk, regarde donc ce jeune homme... remarque son front, ses yeux,

l'air de sa figure...

--Ah! mon frère! il est d'étranges ressemblances... On croirait voir,

vieux de quelques années de plus, notre pauvre frère Karadeuk, lorsqu'il

a quitté cette maison.

--Roselyk, cet étranger porte la main à ses yeux; il pleure... Dis,

jeune homme, tu es le fils de Karadeuk?

Pour toute réponse, Ronan le Vagre se jeta au cou du frère de son père,

et il embrassa non moins tendrement Martha, Roselyk et Yvon... Les

larmes séchées, la première émotion apaisée, les premiers mots qui

partirent du coeur et des lèvres de Roselyk et de Kervan furent ceux-ci:

--Et notre frère?

--Et Karadeuk?

À cette question, Ronan le Vagre est resté muet; il a baissé la tête,

et, de nouveau, ses yeux se sont remplis de larmes... larmes cette fois

amères...

Un grand silence se fit parmi ces descendants de la race de Joel; les

larmes coulèrent de nouveau, non moins amères que celles de Ronan le

Vagre.

Kervan, le premier, reprit la parole, et dit à son neveu:

--Y a-t-il longtemps que mon frère est mort?

--Il y a trois mois...

--Et sa fin a-t-elle été douce? s'est-il souvenu de moi et de Roselyk,

qui l'aimions tant?

--Ses dernières paroles ont été celles-ci: «Je meurs sans avoir pu

accomplir, pour ma part, le devoir imposé par notre aïeul Joel à sa

descendance... Promets-moi, mon fils, Ronan, toi qui sais ma vie et

celle de ton frère Loysik, de remplir ce devoir à ma place, et d'écrire,

sans cacher le bien et le mal, ce que tous trois nous avons fait... Ce

récit terminé, promets-moi de te rendre, si tu le peux, au berceau de

notre famille, près des pierres sacrées de Karnak... Je ne peux espérer

que mon père Jocelyn et ma mère Madalèn vivent encore; s'ils sont morts,

comme je le crains, tu remettras cet écrit, soit à mon bon frère Kervan,

s'il a survécu à mes vieux parents, soit au fils aîné de mon frère.

S'il était mort sans laisser de postérité, ses héritiers ou ceux de sa

femme déposeront entre tes mains, selon le voeu de notre aïeul Joel, la

légende et les reliques de notre famille, et tu les transmettras à ta

descendance. Si, au contraire, mon bon frère Kervan et ma douce soeur

Roselyk m'ont survécu, dis-leur que je meurs en prononçant leurs noms

toujours chers à mon coeur...»

--Telles ont été les dernières paroles de mon père Karadeuk.

--Et ce récit de la vie de mon frère et de la tienne?

--Le voici,--répondit Ronan en débouclant son sac de voyage.

Et il en tira un rouleau de parchemin qu'il remit à Kervan. Celui-ci

prit cet écrit avec émotion, tandis que, ôtant de sa ceinture ce long

poignard à manche de fer qu'avait porté Loysik, puis le Veneur, et sur

la garde duquel on voyait gravé le mot saxon: _Ghilde_, et les deux mots

gaulois: _Amitié_, _communauté_, Ronan donna cette arme à son oncle, et

lui dit:

--Le désir de mon père est que vous joigniez ce poignard aux reliques de

notre famille. Lorsque vous aurez lu ce récit, lorsque je vous aurai

raconté quelques événements qui le complètent, vous reconnaîtrez que

cette arme peut tenir sa place parmi les objets que nos aïeux nous ont

légués... pieuses reliques que je contemplerai avec respect. La veillée

commence... après demain matin il me faudra vous quitter.

--Quoi! si tôt?

--Vous saurez la cause de mon prompt départ. Je vous prie donc de lire,

dès ce soir, ce récit que je vous apporte; demain je vous raconterai ce

que je n'ai pas eu le loisir d'écrire, l'heure de mon voyage en Bretagne

ayant été hâtée malgré moi... Pendant que vous lirez ceci, je désirerais

vivement connaître la légende de notre famille, dont mon père m'a

souvent raconté les principaux faits.

--Viens,--dit Kervan en prenant une lampe.

Ronan le suivit... Tous deux entrèrent dans une des chambres de la

maison. Sur une table était déposé le coffret de fer, autrefois donné à

Scanvoch par Victoria la Grande. Kervan tira de ce coffret la _faucille

d'or_ d'Hêna, la vierge de l'île de Sên; la _clochette d'airain_,

laissée par Guilhern; le _collier de fer_ de Sylvest; la _croix

d'argent_ de Geneviève; l'_alouette de casque_ de Victoria la Grande;

puis il déposa ces objets auprès du _poignard_ de Loysik. Kervan prit

aussi dans le coffret les différents parchemins composant la chronique

de la descendance de Joel.

Ces reliques, datant d'un temps si lointain déjà, Ronan les contemplait

avec une profonde et silencieuse émotion. Kervan, voyant son neveu

plongé dans ce pieux recueillement, le laissa, et alla rejoindre sa

famille, non moins impatiente que lui de connaître l'histoire de

Karadeuk le Bagaude, de Ronan le Vagre, et de son frère Loysik, l'ermite

laboureur.

Le Vagre resta seul... Cette longue nuit d'hiver s'écoula durant qu'il

lisait les légendes de sa race... La lumière de sa lampe luttait contre

les premières clartés de l'aube lorsque Ronan termina sa lecture. Dès

que le jour fut tout à fait venu, le descendant de Joel chercha au loin

des yeux, à travers la fenêtre, les rochers de l'île de Sên, île jadis

si fameuse par son collége de druidesses, où Hêna avait passé les

premières années de sa vie, terminée par un sacrifice héroïque. Bientôt

Ronan vit les rochers de l'île se dessiner confusément à travers la

brume de la mer; alors il jeta de nouveau un regard respectueux et

attendri sur la petite _faucille d'or_, déjà noircie par les siècles, et

qu'Hêna, la douce vierge, portait, il y avait de cela plus de six cents

ans; puis il sortit de la maison.

Kervan et sa femme avaient, de leur côté, prolongé leur lecture presque

jusqu'à l'aube; et, contre leur habitude, ils ne s'étaient pas levés

avec le jour. Ronan, encore sous l'impression de l'histoire de sa

famille, alla visiter les abords de la maison: à chaque pas, il y trouva

le souvenir de ses ancêtres; elle verdoyait toujours, la vaste prairie

où son aïeul Joel et ses fils, Guilhern et Mikaël, se livraient aux

mâles exercices militaires de la _marhek-adroad_; il coulait toujours,

le ruisseau d'eau vive, au bord duquel Sylvest et Siomara avaient, dans

leurs jeux enfantins, élevé une petite cabane pour se mettre à l'abri de

la chaleur du jour. Ronan cherchait au bord de ce ruisseau la place des

deux vieux saules, où plus tard, lors de la conquête de César, Sylvest

et son père Guilhern, ayant en vain tâché d'échapper à l'esclavage du

centurion boiteux, alors propriétaire de leurs champs paternels, furent

livrés, par le Romain, à l'horrible supplice _des fourmis_! arbres

séculaires, qui végétaient encore quelque peu lors du retour de Scanvoch

et de son fils Aël-Guen au berceau de leur famille...

L'émotion de Ronan le Vagre fut à la fois douce et triste. Absorbé dans

sa profonde méditation sur le passé, peu à peu il lui sembla voir, au

milieu de la brume qui voilait à demi le rivage de la vieille Armorique,

apparaître les touchantes ou mâles figures de la légende de son obscure

mais antique famille gauloise. _Le brenn_ (Brennus), vainqueur de

l'Italie aux premiers siècles de la puissance de Rome; Joel, Margarid,

Hêna, Guilhern, Mikaël, Albinik le marin et sa femme Méroë, Sylvest

l'esclave, Siomara la courtisane; Geneviève, témoin de la mort du jeune

homme de Nazareth; Scanvoch, et enfin Karadeuk le Bagaude... Dans cette

vision étrange, plus l'époque à laquelle appartenaient ces différents

personnages s'éloignait du temps présent pour s'enfoncer dans la

profondeur des âges, plus ils semblaient grandir... de sorte que les

pâles fantômes de la génération de Joel, qui dominaient ceux de sa

descendance, étaient à leur tour dominés par l'imposante figure du

_brenn_ victorieux, qui jadis jeta fièrement son épée gauloise dans la

balance où se pesait la rançon de Rome et de l'Italie...

--Ah! combien de nos générations se succéderont encore avant que la

radieuse vision de Victoria la Grande se soit réalisée!--pensait Ronan

avec un accablement mélancolique.--Ô Brennus! vaillant guerrier, le plus

anciens des aïeux dont notre famille ait gardé la mémoire!... Ô Joel!

combien de temps votre descendance doit-elle souffrir encore avant que

la Gaule se soit relevée, libre, fière et à jamais délivrée du joug des

rois franks et des pontifes de Rome... Que de sueurs! que de larmes! que

de sang doit verser encore votre race, ô Brennus! ô Joel! avant

l'avènement de ce glorieux jour de bonheur et de liberté!

Le Vagre fut tiré de sa rêverie par la voix du frère de son père.

--Ronan,--dit Kervan,--la gelée a durci la terre, les troupeaux ne

peuvent sortir des étables; nous avons à cribler le grain à la maison...

viens, rentrons; pendant notre travail tu nous diras les événements qui

complètent ton récit. Après ton départ, je te promets de transcrire

fidèlement la suite de l'histoire de ta vie.

Ronan et la famille de Kervan sont rassemblés dans la grande salle de la

métairie; après le repas du matin les femmes filent leur quenouille ou

s'occupent des soins domestiques; les hommes criblent le grain qu'ils

tirent de grands sacs et qu'ils reversent dans d'autres. Des troncs

d'orme et de chêne brûlent dans l'immense foyer, car au dehors vive est

la froidure; Ronan va parler; on fait silence, et chacun tout en

s'occupant de ses travaux jette de temps à autre un regard curieux sur

le Vagre, fils du Bagaude.

--Mon oncle,--dit Ronan,--vous avez lu ce récit?

--Nous tous qui sommes ici nous l'avons entendu...

--Et que pensez-vous maintenant des Bagaudes et des Vagres?

--Je pense, ainsi que ton frère Loysik, que ces représailles contre les

horreurs de la conquête franque, représailles légitimées par la conquête

elle-même, étaient malheureusement stériles et désastreuses comme l'est

la vengeance si juste qu'elle soit; cependant, je crois, je sens qu'il

fallait frapper de terreur ces féroces conquérants! sur eux seuls doit

retomber tant de sang versé...

--Implacable et légitime a été notre vengeance, mais non pas stérile,

Loysik l'a proclamé lui-même; rappelez-vous ces paroles de votre

grand-père Araïm, à propos de la Bagaudie, je les ai lues cette nuit,

Kervan; elles étaient, elles sont, elles seront éternellement justes:

«--L'insurrection a toujours du bon... car on y gagne toujours quelque

chose. Qu'un peuple conquis ou opprimé implore ses maîtres, au nom de la

justice, au nom de l'humanité, ses maîtres se rient de lui; qu'il se

révolte... ils tremblent et accordent à la terreur ce qu'ils avaient

refusé au bon droit.» Araïm disait vrai. N'est-ce pas aux grandes

insurrections de la Bagaudie que l'Armorique a dû son complet

affranchissement de la domination des empereurs, lorsque, bien

qu'allégée des charges écrasantes contre lesquelles la Bagaudie avait

protesté par les armes, les autres contrées de la Gaule étaient

redevenues provinces romaines après l'ère glorieuse et libre de Victoria

la Grande!

--C'est la vérité, Ronan... mais en quoi votre Vagrerie a-t-elle été

pour vous aussi fructueuse que la Bagaudie? Et mon pauvre frère Karadeuk

comment est-il mort?

--Pour répondre à vos questions, Kervan, il me faut d'abord vous

apprendre ce qui s'est passé après l'incendie du burg du comte Neroweg.

--Nous t'écoutons...

--Le succès de notre attaque terrifia d'abord les Franks et les évêques

de la contrée; ceux des esclaves qui n'étaient pas hébétés par les

prêtres, les colons pressurés par les seigneurs, enfin les hommes de

coeur qui sentaient encore couler dans leurs veines quelques gouttes de

sang gaulois, reprirent quelque espoir; notre bande, dont mon père

conserva le commandement, devint considérable; on vit alors des prélats

et des seigneurs franks, épouvantés par la Vagrerie, améliorer un peu le

sort de leurs esclaves, pressurer moins leurs colons; foi de Vagre! mon

oncle... la terreur faisait battre d'une charité passagère tous ces

coeurs jusqu'alors endurcis...

--Et ton frère Loysik?

--Fidèle à ce principe de Jésus de Nazareth: «que ce sont surtout les

malades qui ont besoin de médecins,» il ne nous quittait pas, il eut

bientôt sur notre troupe l'ascendant qu'il savait prendre sur les hommes

les plus endiablés; sa bonté, son courage, son éloquence, son amour de

la Gaule, son horreur de la conquête franque, lui acquirent bientôt tous

les coeurs, souvent il empêcha des désastres inutiles ou de sanglantes

représailles. Lorsque ainsi que moi il fut guéri des suites de notre

torture, il nous quitta pendant quelque temps et nous demanda, sans nous

dire ses motifs, de nous rapprocher des confins de la Bourgogne; il

devait nous rejoindre aux environs de Marcigny, ville située à l'extrême

frontière de cette province, il avait obtenu de nous, non sans peine, de

ne plus incendier les burgs et les villas épiscopales; mais le pillage

allait toujours au profit du pauvre monde, et nous faisions bonne

justice des seigneurs franks, dont les cruautés étaient avérées.

--Et les Franks ne se sont pas armés contre vous?

--Le roi Clotaire ordonna une levée d'hommes, mais les seigneurs

bénéficiers craignirent en se séparant de leurs leudes de laisser leurs

burgs désarmés à la merci des esclaves, ou livrés sans défense aux

attaques de notre troupe; ils n'envoyèrent que peu de gens à la levée,

aussi, par deux fois, nous avons rudement combattu et battu les Franks;

mais, selon le désir de Loysik, nous nous rapprochions toujours des

frontières de la Bourgogne...

--Et la petite Odille, Ronan?

--Je l'avais prise pour femme... la chère enfant ne me quittait pas,

aussi douce que vaillante, aussi dévouée que tendre.

--Pauvre petite... et l'évêchesse qui nous a intéressés malgré son

égarement?

--Fulvie était pour le veneur ce qu'Odille était pour moi.

--Et ce roi Chram qui rêvait le parricide a-t-il exécuté ses projets de

révolte contre son père Clotaire? cet autre monstre qui tuait les

enfants de son frère à coups de couteau!

--Kervan, il y a trois jours en me rendant ici... j'ai retrouvé Chram et

son père sur les frontières de notre Armorique.

--Le père et le fils sur nos frontières?

--Oui, et ils se sont montrés dignes l'un de l'autre... Ah! Kervan! j'ai

dès mon enfance couru la Vagrerie... j'ai dans ma vie assisté à de

terribles spectacles... mais, foi de Vagre, je n'ai jamais éprouvé une

pareille épouvante... et d'horreur encore je frissonne quand je songe à

ce qui, sous mes yeux, s'est passé lors de la rencontre de Chram et de

son père.

--Je te crois, Ronan, car te voici tout pâle à ce souvenir.

--Horrible... horrible... mais je viendrai tout à l'heure à ce récit;

fidèles à notre promesse envers Loysik, nous nous rapprochions des

confins de la Bourgogne. Cette contrée, l'une des premières conquises

avant Clovis par d'autres barbares venus de Germanie, et appelés

_Burgondes_, était aussi pleine des héroïques souvenirs de la vieille

Gaule! À la voix de Vercingétorix, _le chef des cent vallées_, les

populations s'étaient soulevées en armes contre les Romains, _Epidorix_,

_Convictolitan_, _Lictavic_, et d'autres patriotes de cette province,

avaient rejoint avec leurs tribus _le chef des cent vallées_, jaloux de

combattre avec lui pour la liberté des Gaules.

--Et cette contrée autrefois si vaillante... a subi le sort commun!

--Là comme ailleurs, Kervan, les évêques avaient hébêté ces populations

jadis si viriles.

--Oui, tandis que dans notre Armorique les druides chrétiens ou non

chrétiens nous prêchent encore l'amour de la patrie, la haine de

l'étranger.

--Aussi la Bretagne est jusqu'ici restée libre; il n'en fut pas ainsi de

la malheureuse province dont je vous parle; dès 355, son peuple avait

dégénéré, deux chefs de hordes, _Westralph_ et _Chnodomar_, avaient

envahi cette contrée; d'autres barbares, les Burgondes, venus des

environs de Mayence, chassèrent à leur tour ces premiers envahisseurs et

s'établirent en ce pays vers l'année 416. Ces Burgondes, qui ont donné

leur nom à cette province, étaient des peuples pasteurs, moins féroces

que les autres tribus de Germanie. Le plus grand nombre des habitants

gaulois de ce pays avaient été massacrés ou emmenés en esclavage lors de

la première conquête de 355. La race de ceux qui en petit nombre

survécurent, asservie par les Burgondes, ne fut pas aussi misérable que

celles de la majorité des provinces conquises; les rois _Gondiok_,

_Gondebaud_ et son fils _Sigismond_, régnèrent tour à tour sur ce pays

jusqu'en 534; à cette époque, Childebert et Clotaire, fils de Clovis,

attaquant ces rois burgondes, comme eux de race germaine, ravagèrent de

nouveau ce pays, asservirent également et la race burgonde et la race

gauloise, et ajoutèrent ce territoire aux autres possessions de la

royauté franque.

--Que de ruines! que de massacres! que d'esclavage!... Heureux sont nos

pères des siècles passés... ils vivent ailleurs qu'en ce triste

monde!...

--C'est un terrible temps! mais, foi de Vagre, nous l'avons rendu

terrible aussi pour bon nombre de nos conquérants... Je vous l'ai dit,

selon notre promesse faite à Loysik, nous nous étions rapprochés des

confins de la Bourgogne... Nous arrivâmes près de Marcigny au

commencement de l'automne; dans ces climats fortunés cette saison est

aussi douce que l'été. Le soleil baissait, nous avions marché toute la

journée, traversant des contrées jadis fécondes autant que peuplées, et

alors incultes, presque désertes. Quelques esclaves se joignirent à

nous, d'autres se réfugièrent dans la cité de Marcigny et y jetèrent

l'alarme. Nous attendions toujours le retour de Loysik; pour plus de

prudence, nous avions campé sur une colline boisée, d'où l'on dominait

au loin la ville, à peine défendue par des murailles en ruines... Vers

la fin du jour, nous vîmes arriver mon frère; il accourait, instruit de

notre venue par les esclaves fugitifs. Il me semble encore le voir,

gravissant la colline d'un pas précipité, ses traits rayonnaient de

bonheur; après avoir répondu aux témoignages d'affection dont nous

l'entourions à l'envi, Loysik fit signe qu'il voulait parler; il gravit

un monticule ombragé d'une châtaigneraie séculaire: la foule s'assembla

autour de lui; à ses pieds s'assirent un grand nombre de femmes qui

couraient avec nous la Vagrerie. Au premier rang parmi elles se

trouvaient Odille et l'évêchesse. Loysik portait ce jour-là une robe de

grosse laine blanche; un rayon du soleil couchant, traversant les

châtaigniers, semblait entourer d'une auréole dorée sa grave et douce

figure encadrée de ses longs cheveux, séparés sur son front un peu

chauve, et blonds comme sa barbe légère. Je ne sais pourquoi me vint

alors à la pensée le souvenir du jeune homme de Nazareth, prêchant sur

la montagne la foule vagabonde dont il était toujours suivi... Un grand

silence se fit dans notre troupe; Loysik nous dit ces paroles, que

bientôt après j'ai écrites sur ce parchemin que voici, afin de ne pas

les oublier:

Les mystères du peuple, Tome IV Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 19 / 26 段