du roi Clotaire?
--Oui, c'était le digne fils d'un tel père...
--Ses projets de révolte ayant échoué en Poitou et en Auvergne, il s'est
dernièrement jeté en Bourgogne, à la tête de quelques troupes, pour
soulever ce pays contre son père; les comtes et les ducs de Clotaire, en
ce pays, crurent de leur intérêt de combattre Chram dans cette nouvelle
guerre civile; néanmoins il ravagea une partie de ce malheureux pays.
Une des bandes de Chram arriva près de notre vallée; mon père et Loysik,
prévoyant les éventualités de ces temps de troubles, nous avaient fait
fortifier, au moyen de fossés et d'abattis d'arbres, les points de la
vallée qui n'étaient pas défendus, soit par la rivière, soit par des
ravins presque inaccessibles; nos colons et les hommes de la communauté
occupaient ces positions tour à tour et en armes, depuis l'invasion du
fils de Clotaire en Bourgogne. Mon père commandait un de ces postes
avancés lorsque les guerriers de Chram s'approchèrent de notre vallée
pour la ravager.
--Sans doute il y eut un combat, et mon pauvre frère Karadeuk...
--Fut mortellement blessé en repoussant les Franks à la tête de nos
hommes... Mon père mourut après avoir prononcé les paroles que je vous
ai dites. Durant ce combat, il portait ce poignard saxon appartenant à
Loysik, et ramassé par le Veneur lors de l'attaque des gorges d'Allange;
celui-ci l'avait rendu à mon frère après notre fuite du burg de
Neroweg... Loysik donna plus tard cette arme à mon père; il la portait
le jour où il fut mortellement blessé... Il m'a prié de vous l'apporter
et de la joindre aux reliques de notre famille.
--La mort de mon frère a été vaillante comme sa vie... Maudit soit ce
Chram, fils de Clotaire! S'il n'eût pas ravagé la Bourgogne, mon frère
Karadeuk vivrait peut-être encore!
--Je dis comme vous, Kervan, maudit soit ce Chram! Du moins il a trouvé
aux frontières de notre Bretagne la juste punition de ses crimes...
--Tu veux parler de cette aventure qui t'a frappé d'une telle épouvante,
que tout à l'heure tu pâlissais encore à ce souvenir?
--Ah! Kervan! l'on dirait que ces rois franks et leur race sont
prédestinés à devenir l'horreur du monde!... Écoutez, écoutez... mon
père mourant me fit donc promettre de me rendre ici, au berceau de notre
famille. Après avoir écrit le récit que je vous ai remis... je n'ai pu
le compléter; voici pourquoi: En ces temps désastreux, rien de plus
difficile, de plus périlleux, que d'entreprendre un long voyage; on
risque à chaque pas d'être enlevé en route et emmené captif par les
bandes armées des ducs, des comtes, des seigneurs franks ou des évêques
qui guerroyent de province à province, de diocèse à diocèse, de domaine
à domaine, se pillant les uns les autres ou envahissant réciproquement
leur territoire, afin d'agrandir leurs possessions; aussi tous ceux qui
sont forcés de voyager ne s'aventurent jamais hors des cités sans se
réunir en assez grand nombre pour pouvoir repousser l'attaque des bandes
armées que l'on rencontre continuellement. J'appris qu'une compagnie de
voyageurs devaient partir de la ville de Marcigny pour se rendre à
Moulins; c'était mon chemin; voulant profiter de cette occasion, je
quittai la vallée avant d'avoir achevé le récit que je vous ai remis;
nous partîmes de Marcigny environ trois cents personnes, hommes, femmes,
enfants, les uns à pied, les autres à cheval ou en chariot, pour aller
d'abord à Moulins; de cette ville d'autres voyageurs devaient partir
pour Bourges; de cette dernière cité j'espérais trouver de pareilles
compagnies pour gagner Tours, puis poursuivre ainsi ma route jusqu'à nos
frontières, par Saumur et par Nantes. Pendant mon voyage de Marcigny à
Tours, les voyageurs avec qui je cheminai eurent souvent à combattre
contre des bandes armées; je fus légèrement blessé dans l'une de ces
attaques; plusieurs de mes compagnons furent tués, d'autres, faits
prisonniers, furent emmenés eux et leurs familles en esclavage; moi,
ainsi que bon nombre de mes compagnons, nous eûmes le bonheur d'arriver
à Tours.
--Dans quel temps nous vivons! Voyager en un pays ennemi ne serait pas
plus dangereux!
--Ah! Kervan... si vous voyiez les ravages de la conquête! ravages
toujours naissants! partout des ruines anciennes et nouvelles; nos
anciennes chaussées si larges, si soigneusement entretenues avec leurs
relais de poste et leurs auberges, partout abandonnées ne sont plus que
décombres... les communications, jadis si faciles sur tous les points de
la Gaule, sont maintenant interrompues; les évêques, maîtres absolus
dans leur diocèse, empirent encore s'ils le peuvent cet état de choses,
voulant surtout isoler les populations entre elles afin de les dominer
plus sûrement. Ici les routes sont coupées parce qu'elles passent sur le
domaine d'un seigneur frank ou d'une abbaye; ailleurs les ponts ont été
détruits par quelque bande armée afin d'assurer sa retraite; aussi
étions-nous forcés à des détours incroyables pour arriver au terme de
notre voyage; souvent nous passions plusieurs nuits dans les champs;
parfois encore il nous fallait abattre les arbres voisins des rivières
afin de construire des radeaux où nous nous aventurions, n'ayant que ce
moyen de traverser les fleuves; foi de Vagre, ce n'était pas autrement
en Vagrerie.
--Pauvre pays! pauvre Gaule!
--En arrivant à Tours, j'appris que le roi Clotaire rassemblait là des
troupes pour marcher en personne contre son fils Chram qui, ravageant
tout sur son passage, venait de traverser la Touraine, se dirigeant,
disait-on, vers les frontières de la Bretagne. L'occasion me parut bonne
pour achever ma route en sûreté; je suivis les troupes royales,
composées des leudes et des hommes de guerre que les seigneurs franks,
possesseurs de bénéfices, devaient, sur sa demande, amener à leur roi;
des colons enrôlés de force augmentaient cette armée, elle se mit en
marche, je l'accompagnai; des troupes ennemies n'eurent pas été plus
désastreuses que les troupes du roi Clotaire pour les populations. Les
Franks arrivaient-ils dans une cité, ils chassaient les habitants de
leurs maisons et s'y établissaient en maîtres; durant leur séjour les
provisions étaient consommées, gaspillées; puis lors de leur départ les
Franks dévalisaient la maison; chacun d'eux pillant à sa guise; les
hommes, s'ils disaient mot, étaient battus, souvent tués, les femmes et
les filles violentées, puis l'armée du glorieux roi Clotaire reprenait
sa marche.
--Tu as raison, Ronan, la Vagrerie était moins terrible!
--Clotaire et sa _truste_ rejoignirent les troupes à Nantes; c'est là
que, pour la première fois, je le vis un soir, ce monstre qui tuait les
fils de son frère à coups de couteau; oui, c'est là que je le vis ce
lâche meurtrier en faveur de qui le Dieu des catholiques faisait des
miracles, grâce à l'intercession du bienheureux Saint-Martin!
--Tu l'as vu ce Clotaire?... quelle figure avait-il?
--Ce soir-là il portait une longue dalmatique d'un rouge de sang, brodée
d'or, et par-dessus ce riche vêtement une casaque de fourrure avec un
capuchon aussi de fourrure à demi rabaissé sur son front; ses yeux
flamboyaient dans l'ombre de cette coiffure comme ceux d'un chat
sauvage; le visage cadavereux de ce roi chevelu était entouré de longues
mèches de cheveux gris tombant presque jusqu'à sa ceinture; l'expression
de ses traits était froidement féroce; il montait un grand cheval de
guerre tout noir et caparaçonné de rouge; à sa gauche chevauchait son
connétable, à sa droite l'évêque de Nantes. Je vous le jure, Kervan,
l'aspect de cet homme enflamma mon coeur de tant de haine que sans mon
ardent désir de revoir Odille et mon fils, j'aurais, je crois, accompli
ce voeu de mon père Karadeuk, lorsqu'il y a plus de cinquante ans, il
disait dans cette salle où nous sommes: «N'est-il donc pas un homme en
Gaule pour planter un poignard dans le coeur de l'un des fils de ce
monstre de Clovis?...» Mais lorsque le lendemain soir j'ai vu ce que
j'ai vu...
--Voici que tu pâlis encore à ce souvenir, Ronan.
--Oui, ce souvenir me poursuit; aussi je ne regrette plus de n'avoir pas
tué ce Clotaire... Écoutez, Kervan... et ainsi que moi tout à l'heure
vous pâlirez. Chram, n'ayant plus avec lui que peu de troupes, avait fui
devant les forces supérieures de son père... espérant entrer en
Bretagne, mais il trouva les frontières gardées par _Kanao_.
--Et bien gardées... Kanao est l'un des plus vaillants guerriers de
l'Armorique.
--Chram, accompagné de son digne ami Spatachair (le Lion de Poitiers, ce
Gaulois renégat, dont j'ai parlé dans mes récits, était mort fou depuis
peu), Chram, accompagné de Spatachair, se rendit près de Kanao, et lui
proposa de joindre ses troupes bretonnes à celle des Franks pour
combattre Clotaire, son père, et le tuer, s'il pouvait, «--Je suis
toujours fort aise de voir des Franks s'entr'égorger,--répondit Kanao à
Chram;--cependant l'horreur que m'inspirent tes projets parricides est
telle, quoique ton père soit un monstre de ton espèce, que je ne veux
aucune alliance avec toi; mes troupes me suffiront pour combattre
Clotaire, s'il veut envahir nos frontières, que pas un guerrier frank
n'a franchies jusqu'ici.» Chram, assuré du moins de la neutralité de
Kanao, mais acculé aux confins de l'Armorique, comme un loup dans sa
tanière, se prépara pour le lendemain à un combat désespéré, ayant
d'ailleurs, ainsi que je l'ai su plus tard, la précaution de s'assurer
d'un vaisseau, qui devait l'attendre près du petit port du Croisik, afin
de s'embarquer là, si le sort de la bataille lui était contraire!
--Fils contre père... guerre parricide!
--J'étais arrivé sain et sauf jusqu'aux limites de la Bretagne; le
résultat du combat m'importait peu, pourvu qu'il y eût beaucoup de
Franks exterminés de part et d'autre; mon seul but était de me rendre
ici. Le hasard me fit rencontrer près de Nantes deux Bretons de Vannes,
qui, lors de la joyeuse vendange à main armée, que vos tribus sont
allées faire cet automne, avaient été blessés; ils s'étaient tenus
cachés jusqu'à leur guérison dans la hutte d'un esclave... Ces deux
Armoricains voulaient revenir à Vannes; de cette ville aux pierres
sacrées de Karnak, la distance n'est pas très-longue. Nous partîmes tous
trois, avant le lever du soleil, le matin du combat que Clotaire devait
livrer à son fils... Pour abréger le chemin, et ne pas nous trouver
enveloppés dans la mêlée, nous avons gagné le bord de la mer, afin de
nous diriger vers la baie du Morbihan... D'ailleurs, je vous l'avoue,
Kervan, j'éprouvais le pieux désir de contempler ces lieux témoins, il y
a plus de six siècles, de la grande bataille de Vannes, à la fois donnée
sur terre et sur mer; bataille sanglante, où notre aïeul Joel et ses
fils avaient si vaillamment lutté contre l'armée de César. C'était aussi
dans cette baie qu'Albinik le marin et sa femme Méroë, de retour du camp
romain, maîtres, comme pilotes, de la destinée de la flotte ennemie, et
pouvant ainsi la perdre sur des récifs, l'avaient conduite au port, afin
de la combattre loyalement, au lieu de la détruire par une lâche
traîtrise, fidèles à cet antique proverbe armoricain: _Jamais Breton ne
fit trahison_.
--Oui, ce fut lors de cette grande bataille de Vannes que notre aïeul
Guilhern emporta sur son cheval César tout armé. Bataille terrible, où
se décida le sort de la Gaule... La victoire fut héroïquement disputée
par nos pères; ils furent vaincus, mais avec gloire!
--Ah! Kervan! ces temps héroïques sont loin de nous; aussi, je vous l'ai
dit, j'éprouvais un pieux désir de parcourir ce champ de bataille, et
d'arriver sur la côte d'où l'on découvre à la fois la baie du Morbihan
et la vaste plaine de Vannes. Nous avions marché une grande partie de la
journée; nous longions la côte, aux environs du port du Croisik, lorsque
nous apercevons une cabane de pêcheur adossée à des rochers; nous nous y
rendions pour y prendre un peu de repos, lorsqu'à ma grande surprise, je
vois, aux abords de cette hutte, plusieurs mules de voyage pesamment
chargées, et des chevaux richement caparaçonnés, gardés par plusieurs
esclaves; trois de ces montures, dont une petite haquenée, portaient des
selles de femmes.
--Singulière rencontre en ce pays solitaire... Et à qui appartenaient
ces chevaux?
--À Chram... Sa femme et ses deux filles se trouvaient dans cette
cabane... Une barque était amarrée au rivage, et à trois portées de
trait, un vaisseau léger se tenait prêt à mettre sous voile.
--Tu m'as parlé des moyens de fuite que le fils de Clotaire s'était
ménagés en cas de fuite? Ce vaisseau l'attendait sans doute, lui et sa
famille?
--Oui, ce vaisseau l'attendait... Mes deux compagnons et moi, nous
hésitions à entrer dans cette cabane, lorsque la porte s'ouvrit, et au
seuil apparut une jeune femme richement vêtue: deux petites filles
l'accompagnaient; l'une, de cinq ou six ans, se tenait aux pans de la
robe de sa mère; celle-ci donnait la main à l'autre enfant, âgée
d'environ douze ans... La jeune femme paraissait profondément abattue:
ses yeux étaient noyés de larmes; derrière elle je reconnus l'un des
trois favoris de Chram, Imnachair; il assistait à la torture que l'on
m'avait fait subir dans le burg du comte Neroweg.
--Cette femme, ces enfants, c'était la famille de Chram?... Il me paraît
toujours étrange que de pareils monstres aient une famille.
--Je faisais la même réflexion que vous, Kervan, lorsque cette jeune
femme, remarquant sur nos épaules nos sacs de voyage, nous dit avec
anxiété:
«Est-ce que vous venez des environs de Nantes?
»Oui, madame.
»Avez-vous des nouvelles de la bataille?
»Non...»
--Alors, se retournant vers Imnachair, la jeune femme reprit avec un
redoublement d'anxiété:
«Est-ce un bien, est-ce un mal, que l'ignorance de ces voyageurs?»
--Puis elle ajouta, pleurant et se baissant, afin d'embrasser ses deux
petites filles:
«Mes enfants! mes pauvres enfants!...»
--Soudain, un des esclaves, sans doute placé en vedette sur les rochers,
accourut en criant:
«Des cavaliers!... On voit au loin, dans un nuage de poussière, une
troupe de cavaliers armés accourir bride abattue...
»Mort et furie!--dit Imnachair en pâlissant,--c'est Chram... La bataille
est perdue!...»
--À ces mots la pauvre jeune femme se jeta à genoux, serra ses deux
petites filles contre son sein, et je n'entendis plus que les sanglots
et les gémissements de la mère et des enfants.
»Vite, vite, au bateau!--s'écria Imnachair.--Esclaves, déchargez les
mules, transportez dans la barque les caisses qu'elles portent; et vous,
madame, tenez-vous prête à partir: ces pleurs sont inutiles.»
--À ce moment on entendit au loin le galop précipité des chevaux, le
choc des armures et des cris confus et furieux.
«C'est mon mari!--s'écria la femme de Chram en blêmissant; »--mais son
père est à sa poursuite... Entendez-vous ces cris de mort? Oh! il est
perdu!...»
--Imnachair prêta l'oreille... une bouffée de vent nous apporta ces
cris:
«Tue! tue!...
»À mort! à mort!...
»C'est la voix du roi Clotaire!--s'écria Imnachair.--Fuyez, madame, vous
et vos enfants... Courons au bateau... et force de rames... Dans un
instant il sera trop tard...,
»Fuir... sans mon mari... jamais!--reprit la jeune femme en serrant
convulsivement ses deux enfants contre son sein.--Ce n'est pas
maintenant que j'abandonnerai Chram...»
--Les cris: Tue! tue! devenaient de plus en plus distincts; ceux qui les
poussaient ne devaient plus être qu'à trois ou quatre cents pas...
«Malheureuse folle, une dernière fois, venez-vous?--dit Imnachair en la
saisissant par le bras,--venez-vous?
»Non,--dit-elle:--non...
»Vous connaissez Clotaire... et vous voulez l'attendre!»--s'écria
Imnachair avec épouvante; puis il disparut.
--Moi et mes deux compagnons, peu soucieux de la rencontre de Clotaire
et de sa truste, nous n'eûmes que le temps de courir aux rochers dont
était bordé le rivage, et de nous blottir entre ces immenses blocs de
granit. De l'endroit où j'étais caché, je découvrais la cabane et la
mer. Au bout de quelques instants je vis la barque chargée des caisses
enlevées du bât des mules, et contenant sans doute les trésors de Chram,
faire force de rames pour gagner le léger bâtiment à voiles.
--Et cette malheureuse femme? et ses deux enfants?
--Imnachair les abandonnait... Assis à la proue, il tenait le
gouvernail: les esclaves, entassés dans la barque, accompagnaient la
fuite du favori de Chram.
--Le ciel serait injuste si de tels hommes trouvaient des amis
dévoués... Ce misérable livrait sans doute Chram à une mort méritée;
mais cette femme, mais ces deux petites filles?
--Écoutez, Kervan, écoutez... Je vous l'ai dit, de ma cachette je
découvrais la mer, la hutte et ses abords. Malgré mon éloignement du
lieu de la scène horrible que je vais vous raconter, je pouvais entendre
distinctement la voix des Franks, qui, de plus en plus, approchaient.
Presque au même instant où Imnachair quittait le rivage, je vis l'épouse
de Chram faire quelques pas, entraînant ses deux enfants après elle;
puis, n'ayant pas la force de faire un pas de plus, elle tomba sur ses
genoux, ainsi que ses deux petites filles, tendant les mains d'un air
suppliant et épouvanté... Alors, Chram, tête nue, livide, son armure en
désordre, et qui venait sans doute de sauter à bas de son cheval, parut
aux abords de la hutte, marchant à reculons et l'épée à la main, tâchant
de parer les coups que lui portaient trois guerriers... Soudain
j'entendis la voix retentissante du roi Clotaire, et ces paroles
arrivèrent jusqu'à moi:
«Seigneur, regarde-moi du haut du ciel! et juge ma cause, car je suis
indignement outragé par mon fils!... Vois, et juge-nous avec
équité,--ajouta ce tueur d'enfants si fervent catholique,--et que ton
jugement soit celui que tu prononças entre Absalon et son père
David[D].»
Clotaire achevait ces paroles lorsqu'il parut à mes yeux aux abords de
la cabane; s'adressant alors à ses antrustions qui continuaient de
charger Chram dont le sang coulait, il s'écria:
«Ne le tuez pas!... je veux l'avoir vivant!»
Les guerriers abaissèrent leurs épées. Chram, dont le visage ruisselait
de sang, fit deux ou trois pas en chancelant, puis il tomba dans les
bras de sa femme, qui, s'élançant vers lui, l'étreignit convulsivement;
ses deux petites filles, toujours agenouillées, tendaient leurs bras
vers Clotaire, qui venait de descendre de son cheval blanchi d'écume; il
tenait à la main sa longue épée; ses guerriers formèrent un cercle
autour de Chram et de sa famille; Clotaire alors remit son épée au
fourreau, croisa ses bras sur sa poitrine et contempla son fils en
silence pendant quelques instants; Chram, après avoir imploré son père
les mains jointes, courba son front sanglant jusque sur le sol; sa femme
et ses deux enfants poussaient des sanglots suppliants; Clotaire,
toujours immobile comme un spectre, les regardait; enfin, il dit tout
bas quelques mots à l'un des hommes de sa suite; aussitôt Chram, sa
femme, ses deux petites filles, furent garrottés malgré leur résistance
désespérée, puis entraînés dans la hutte; leurs cris perçants
parvenaient jusqu'à moi; au bout de quelques instants, les guerriers de
Clotaire sortirent de la cabane, dont ils fermèrent la porte en
disant:--Nous les avons attachés sur un banc[E].--L'un d'eux tenait un
tison enflammé pris sans doute au foyer. Le roi se plaça debout auprès
de la cabane, il semblait prêter l'oreille avec une satisfaction féroce
aux cris des victimes que, moi, je n'entendais plus.
--Mais quel supplice ce monstre réservait-il donc à son fils... à sa
femme... à ses deux enfants?
--Écoutez encore, Kervan. La cabane était construite de poutres jointes
les unes aux autres, et recouverte d'une toiture de roseaux; je vis
bientôt des hommes de la suite du roi, apporter des bottes de joncs
marins et de bruyères desséchées par l'hiver, puis les amonceler autour
de la hutte jusqu'à la hauteur du toit...
--Je devine... Ah! Ronan... cela est horrible...
--Lorsque ces matières inflammables furent amoncelées autour de la
cabane, Clotaire fit un signe... l'un de ses guerriers approcha des
roseaux le tison embrasé, l'aviva de son souffle, la flamme brilla, les
joncs et les bruyères s'allumèrent... d'autres guerriers, se façonnant
des torches avec des roseaux enflammés, mirent le feu en plusieurs
autres endroits, et bientôt la cabane disparut au milieu d'un immense
tourbillon de flammes... Les cris des malheureux qui allaient périr de
cette mort atroce devinrent alors si affreux, qu'ils arrivèrent jusqu'à
moi; quoique la porte de la hutte fût close, je détournai la tête par un
mouvement d'horreur invincible; jetant par hasard les yeux vers la haute
mer, je vis au loin le léger vaisseau à voiles qui emportait Imnachair
et les trésors de Chram disparaître à l'horizon...
--Ce Chram ne mérite pas de pitié... mais cette jeune femme... mais ces
deux petites filles... ainsi brûlées vives... Ah! Ronan... tu l'as dit:
cette race de Clovis semble fatalement née... pour épouvanter le
monde...
--La flamme devint tellement intense que le roi Clotaire et sa suite,
obligés de reculer devant l'ardeur de cet immense brasier, disparurent à
mes yeux, je ne vis plus que la cabane en flammes; les cris des victimes
avaient cessé, le toit s'effondra avec fracas, et au bout de quelques
instants un énorme monceau de cendres et de débris brûlants avait
remplacé la cabane. Le roi Clotaire reparut alors, il fit un geste;
plusieurs guerriers, à l'aide de leurs longues lances, écartant la
cendre et les charbons du brasier à demi éteint, découvrirent à ma vue
d'informes débris humains à demi consumés... c'étaient les restes de
Chram, de sa femme et de ses petites filles; ces débris humains,
Clotaire les contempla longtemps en silence. Puis la nuit venue, on lui
amena son grand cheval noir; il l'enfourcha et disparut avec sa
suite[F]. Vous le voyez, Kervan! ce glorieux roi Clotaire, protégé par
les miracles du Dieu des catholiques, couronnait sa vie en faisant
brûler vifs son fils, sa femme et ses deux enfants, invoquant pieusement
le souvenir de David et d'Absalon!
--Il y a, Ronan, des hasards étranges; je me rappelle avoir lu dans ton
récit que lorsque mon frère Karadeuk se fut introduit dans le burg du
comte Neroweg, espérant te délivrer, toi et Loysik, ce Chram dit à
Karadeuk:--qu'il jurait sa foi de roi de soumettre cette maudite
Bretagne indomptée à la domination franque!...--et c'est sur les
frontières de notre vieille Armorique, toujours indépendante, que lui et
sa famille innocente ont trouvé une mort horrible... Mais du moins cette
infâme postérité de Clovis est-elle éteinte par le meurtre de Chram, son
petit-fils? Est-ce que pour le malheur de la Gaule il resterait d'autres
fils à Clotaire?
--En cette année 560 où nous sommes, Clotaire a encore quatre fils
nommés _Caribert_, _Gontran_, _Sigebert_ et _Chilperik_... ce dernier
surtout, ce Chilperik, paraît, dit-on, avoir hérité de la férocité de
son père Clotaire et de son aïeul Clovis, ce premier conquérant de la
Gaule, dont le colporteur, il y a près de cinquante ans, dans cette même
maison, Kervan, vous a raconté la mort et les crimes!
--Quatre fils!... ce Clotaire laissera quatre fils après lui!... Ah!
Ronan! malheur... malheur à la Gaule...
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Le lendemain du jour où Ronan, fils de mon frère, eut cet entretien avec
moi, Kervan, il nous a quittés, ses dernières paroles ont été celles-ci:
--Kervan, je quitte cette maison, heureux d'avoir accompli le dernier
désir de mon père et le voeu de notre aïeul Joel, je suis heureux et
fier de ce voyage au berceau de notre famille; oui, ici, dans ce coin de
la vieille Armorique, aujourd'hui seule terre libre de la Gaule,
j'aurai, en méditant de nouveau sur le passé, retrempé ma foi à la
délivrance de notre pays... délivrance lointaine, je le sais, car Loysik
l'a dit: les siècles sont des instants pour la marche de l'humanité.