Foi de Vagre et de Gaulois conquis, c'était un fier spectacle que ce

vaste burg frank, dévoré par les flammes! À chaque instant les toits de

chaume des étables et des granges s'effondraient avec fracas, en lançant

vers le ciel étoilé d'immenses gerbes de flammes et d'étincelles; le

vent du nord, frais et vif, poussait vers le sud les crêtes de ses

grandes vagues de feu, ondoyant comme une mer au-dessus des bâtiments à

demi écroulés. Au moment où Ronan, porté par les deux esclaves, passait

devant la maison seigneuriale, construite presque entièrement en

charpente et recouverte de planchettes de chêne, il vit la toiture

embrasée, soutenue jusqu'alors par quelques grosses poutres carbonisées,

s'abîmer avec le retentissement du tonnerre au milieu des assises et des

pilastres de pierre volcanique, restés seuls debout, ainsi que quelques

énormes poutres noires et fumantes, se profilant sur un rideau de feu.

Aux lueurs de cette fournaise, on voyait briller les casques et les

cuirasses des leudes de Chram, courant çà et là, ainsi que les gens de

Neroweg, et s'efforçant de faire sortir des écuries embrasées, les

chevaux et les mulets, chargés à la hâte; des hommes du comte, non moins

effarés, apportaient sur leurs épaules, et jetaient loin du feu les

objets qu'ils avaient pu arracher aux flammes, et retournaient aux

bâtiments, afin de disputer d'autres débris à l'incendie. De bons

esclaves, implorant le ciel, poussaient à grand'peine devant eux le

bétail effarouché, ou tiraient en vain par le licou les chevaux cabrés

d'épouvante; les plus dévots de ces captifs s'agenouillaient éperdus, se

frappant la poitrine, et suppliaient le bienheureux évêque Cautin, que

l'on ne voyait pas, de mettre un terme au désastre par un nouveau

miracle.

Quel tumulte infernal!... qu'il est doux à l'oreille d'un Gaulois qui se

venge du féroce conquérant de son pays, d'un Gaulois qui se venge de

l'implacable ennemi de sa race! Par les os de nos pères! la belle

musique! hennissement des chevaux, beuglements des bestiaux,

imprécations des Franks, cris des blessés que les décombres enflammés

brûlaient ou écrasaient en croulant! Et quelle belle lumière éclairait

ce tableau! lumière rouge, flamboyante, mais moins flamboyante encore

que celle de cet immense incendie qui éclairait, il y a des siècles, la

marche de l'aïeul de Ronan, _Albinik le marin_, allant, avec sa femme

_Méroë_, de Vannes à Paimbeuf braver César dans son camp... Oui...

qu'est-ce que le maigre incendie de ce burg frank, auprès de cet

embrasement de vingt lieues, de cet océan de flammes, couvrant soudain

ces contrées, la veille si florissantes, si fécondes, si populeuses, et

ne laissant après lui que débris fumants et solitude désolée! «Ô

liberté! que tu coûtes de larmes, de désastres et de sang!» disaient nos

pères, ces fiers Gaulois des temps passés, en portant la torche au

milieu de leurs villes, de leurs bourgs et de leurs villages... «Ô

liberté! liberté sainte!... nous nous ensevelirons avec toi sous les

ruines fumantes de la Gaule; mais nous n'aurons pas vécu esclaves... et

le pied d'un conquérant abhorré ne foulera que des cendres dans ces

contrées dévastées!»

O nos pères! héroïques martyrs de l'indépendance! vous n'auriez pas,

comme nous, Gaulois dégénérés, lâchement subi le joug de ces Franks,

dont à peine nous brûlons, comme aujourd'hui, quelques burgs... Cela est

peu; mais leurs complices seront frappés de terreur!... Ils parlent

d'enfer, ces pieux hommes! la Vagrerie sera sur terre leur enfer; les

flammes, les grincements de dents n'y manqueront pas... Non, non! foi de

Vagre! il est encore en Gaule quelques vaillants hommes, ennemis

acharnés de l'étranger! ceux-là, poursuivis, traqués, suppliciés, on les

appelle _Hommes errants_, _Loups_, _Têtes-de-loup_... Mais ces loups,

entre loups, se chérissent comme frères; car voici les deux fils du

vieux Karadeuk, toujours portés sur les épaules des esclaves, comme la

petite Odille entre les bras du Veneur, qui passent, ainsi que plusieurs

Vagres et esclaves révoltés, le pont jeté sur le fossé, après avoir

heureusement traversé, en s'y mêlant, la foule des Franks fourmillant

autour de l'incendie. Le gardien du pont ayant crié à l'aide, on l'a

envoyé, la tête la première, sonder la profondeur du fossé, et il a

disparu dans la bourbe.

--Vite, passez tous! passez vite,--dit le vieux Karadeuk qui n'oublie

rien.--Sommes-nous tous hors de l'enceinte du burg?

--Oui, tous! tous!

--Maintenant, tirons à nous ce pont; j'ai fait briser les chaînes qui

l'attachaient de l'autre côté de l'enceinte; s'il prend envie aux Franks

de nous poursuivre, nous aurons sur eux une grande avance; trouver de

quoi construire un pont au milieu du tumulte et de l'épouvante où ils

sont à cette heure, n'est point facile. Une fois en pleine forêt, au

diable les Franks! Vive la Vagrerie et la vieille Gaule!...

--Bien dit, Karadeuk, voici le pont de notre côté.

--Ô mes fils! enfin sauvés!... Ronan, Loysik!... encore un embrassement,

mes enfants.

--Par la joie sainte de ce père et de ses deux fils, belle évêchesse! tu

es ma femme... je ne te quitterai qu'à la mort!

--Loysik, vous me disiez cette nuit dans la prison: «Fulvie, libre

aujourd'hui, retrouvant le Veneur libre aussi, et vous offrant d'être sa

femme que répondriez-vous?» Libre à cette heure, je te dis à toi, mon

époux,--ajouta l'évêchesse en se retournant vers le Vagre:--Je serai

femme dévouée, mère vaillante, tu peux me croire...

--Et toi, petite Odille, toi, qui n'as plus ni père ni mère, veux-tu de

moi pour mari, pauvre enfant, si tu survis à ta blessure?

--Ronan, je serais morte, que l'espoir d'être votre femme à vous, si bon

au pauvre monde, me ferait, il me semble, sortir du tombeau!...

Les Vagres et les esclaves révoltés se dirigent en hâte vers la forêt,

Loysik et Ronan toujours portés sur les épaules de leurs compagnons. La

petite Odille se prétend guérie de sa blessure depuis que Ronan, son

ami, lui a promis de la prendre pour femme; elle se sent, dit-elle, de

force à marcher; mais l'évêchesse n'y consent pas, et son Vagre,

n'abandonnant pas son léger fardeau, continue de marcher près de

Fulvie... Au bout de quelques pas, il entend deux Vagres et deux

esclaves qui le suivaient à quelques pas, dire en soufflant et

maugréant:

--Comme il est lourd, comme il est lourd...

--Si ce sanglier est trop pesant, relayez-vous pour le porter... Ah! ce

n'est pas un léger et joli fardeau comme toi, Odille... passe ton petit

bras autour de mon cou, tu seras ainsi plus à ton aise.

--De quel sanglier parles-tu donc, Veneur?

--Je parle, Ronan, de la part du butin de ton père, le vieux Karadeuk...

--Quel butin?... Mais, par le diable! c'est un homme que nos compagnons

portent là...

--Oui... c'est un homme bâillonné, garrotté... Nos camarades en ont leur

charge; il se fait lourd...

--Et cet homme, dis, Veneur, quel est-il?

--Réjouis-toi, Ronan, c'est le comte!...

--Neroweg!

--Lui-même... dextrement enlevé tout à l'heure au milieu de ses leudes,

par ton père et deux de nos camarades!

--Neroweg! en notre pouvoir... à nous, Karadeuk, Ronan et Loysik,

descendants de Scanvoch! Ciel et terre! est-ce possible?... Le comte

Neroweg enlevé... je n'y puis croire!...

--Eh! vieux Karadeuk! viens donc de ce côté... Ronan ne peut croire

encore à l'enlèvement du sanglier frank...

--Oui, mon fils; cet homme dont la tête est enveloppée d'une casaque,

c'est Neroweg... c'est ma part du butin...

--C'est la tienne, Karadeuk... mais seulement nous te demandons, nous,

anciens esclaves du comte, nous te demandons ses os et sa peau...

--Quel dommage de n'avoir pas aussi l'évêque... la fête serait

complète...

--L'évêque Cautin est mort!...

--Belle évêchesse, tu serais veuve, si je n'étais ton mari.

--Cautin m'a fait beaucoup souffrir; mais, aussi vrai que je t'aime, mon

Vagre, mon seul désir, à cette heure, est que sa mort n'ait pas été

cruelle...

--Le Lion de Poitiers l'a tué.

--Mon père... cet évêque damné, vous l'avez vu mourir?

--Oui... frappé d'un coup d'épée, par le Lion de Poitiers... L'évêque

fuyait l'un des bâtiments incendiés; le Lion de Poitiers le rencontrant

face à face, lui a dit: «Tu m'as forcé de m'agenouiller devant toi,

orgueilleux prélat... Je t'ai promis de me venger... je me venge...

Meurs...»

--Sa fin est trop douce pour sa vie... Au diable l'évêque Cautin! il

n'enterrera plus de vivants avec les morts... Et le comte, comment vous

en êtes-vous emparé, mon père?

--Je vous suivais de l'oeil, toi et Loysik, portés par nos Vagres

criant: «Place! place à des blessés que nous venons de retirer de

dessous les décombres!» Tout en me mêlant, ainsi que trois des nôtres, à

la foule éperdue, je me rapprochais peu à peu du pont; soudain, de loin,

je vois accourir le comte, seul, et portant à grand'peine, entre ses

bras, plusieurs gros sacs de peau remplis sans doute d'or ou d'argent,

se dirigeant vers une citerne abandonnée. Neroweg était seul, et en ce

moment assez éloigné du lieu de l'incendie; la pensée me vient de

m'emparer de lui; moi et deux des nôtres nous nous glissons en rampant

derrière des abrisseaux qui ombrageaient la citerne, au fond de laquelle

le comte venait de jeter plusieurs de ses sacs, craignant sans doute

qu'à travers le tumulte ils lui fussent volés, il comptait les retrouver

plus tard dans cette cachette; nous tombons trois sur lui à

l'improviste, il est terrassé, je lui mets les genoux sur la poitrine et

la main sur la bouche pour l'empêcher de crier à l'aide... un des nôtres

se dépouille de sa casaque, en enveloppe la tête de Neroweg, les autres

lui lient les mains et les pieds avec leur ceinture, après quoi nos

Vagres ayant ramassé les sacs restants, nous enlevons le seigneur

comte... Le pont était voisin... et voici ma capture... ma part du butin

à moi...

--Elle est lourde; aurons-nous loin encore à la porter, Karadeuk?

--On ne peut plus d'ici entendre au burg les cris du comte...

débarrassez-le de la casaque qui lui enveloppe la tête.

--C'est fait.

--Comte Neroweg, tes mains resteront garrottées, mais tes jambes seront

libres... Veux-tu marcher jusqu'à la lisière de la forêt? sinon l'on t'y

portera comme on t'a porté jusqu'ici!...

--Vous allez m'égorger là!

--Veux-tu nous suivre, oui ou non?

--Marchons, bateleur maudit! vous verrez qu'un noble frank va d'un pas

ferme à la mort! chiens gaulois, race d'esclaves!

On arrive à la lisière de la forêt, alors que l'aube naissait; elle est

hâtive au mois de juin; au loin, l'on aperçoit, luttant contre les

premières clartés du jour, une lueur immense; ce sont les ruines du burg

encore embrasées.

Ronan et l'ermite laboureur sont déposés sur l'herbe; la petite Odille

est assise à leurs côtés. L'évêchesse s'agenouille près de l'enfant pour

visiter sa blessure; les Vagres et les esclaves révoltés se rangent en

cercle; le comte, toujours garrotté, l'air farouche, résolu, car ces

barbares, féroces pillards et lâches dans leur vengeance, ont une

bravoure sauvage, c'est à leurs ennemis de le dire; il jette sur les

Vagres un regard intrépide; le vieux Karadeuk, vigoureux encore, semble

rajeuni de vingt ans; la joie d'avoir sauvé ses fils et de tenir en son

pouvoir un Neroweg, semble lui donner une vie nouvelle; son regard

brille, sa joue est enflammée, il contemple le comte d'un oeil avide.

--Nous allons être vengés,--dit Ronan,--tu vas être vengée, petite

Odille.

--Ronan, je ne demande pas pour moi de vengeance; dans la prison je

disais au bon ermite laboureur: Si je redevenais libre, je ne rendrais

pas le mal pour le mal: n'est-ce pas, Loysik?

--Oui, douce enfant... douce comme le pardon; mais ne craignez rien,

notre père ne tuera pas cet homme désarmé.

--Il ne le tuera pas, mon frère? Si, de par le diable! notre père tuera

ce Frank, aussi vrai qu'il nous a fait mettre tous deux à la torture,

qu'il a accablé de coups cette enfant de quinze ans avant de la

violenter... Sang et massacre! pas de pitié!

--Non, Ronan, notre père ne tuera pas un homme sans défense.

--Vous tardez beaucoup à m'égorger, chiens gaulois! qu'attendez-vous

donc? Et toi, bateleur, chef de ces bandits! qu'as-tu à me regarder

ainsi en silence?

--C'est qu'en te regardant ainsi, Neroweg, je songe au passé... je me

souviens...

--De quoi te souviens-tu?

--De ton aïeul...

--Quel aïeul? mes aïeux sont nombreux.

--Neroweg, l'_Aigle terrible_...

--Oh! c'était un grand chef...--reprit le Frank avec un accent d'orgueil

farouche,--c'était un grand roi, un des plus vaillants guerriers de ma

race vaillante! son nom est encore glorifié en Germanie!... Puisse ma

honte à moi, prisonnier de votre bande d'esclaves révoltés, être enfouie

au fond de ma fosse... si vous me creusez une fosse...

--Écoute: il y a de cela plus de trois siècles; ton aïeul était chef

d'une des hordes franques, rassemblées de l'autre côté du Rhin, et qui

alors menaçaient la Gaule...

--Et nous l'avons conquise, cette Gaule! elle est notre terre

aujourd'hui, et vous... vous êtes nos esclaves... race bâtarde!...

--Écoute encore: mon aïeul, soldat obscur, se nommait Scanvoch.

--Par ma chevelure! ces misérables savent les noms de leurs ancêtres

ainsi que nous les savons, nous autres de race illustre! Mirff et Morff,

mes deux limiers, que cet autre bandit déguisé en ours a mis à mort,

Mirff et Morff connaissent leurs ancêtres, si tu connais les tiens!

--Mon aïeul Scanvoch fut lâchement mis à la torture par l'_Aigle

terrible_, la veille d'une grande bataille du Rhin; le matin de ce

combat, les soldats gaulois chantaient:

«_Combien sont-ils, ces Franks?... combien sont-ils donc, ces

barbares?_»

Le soir ils chantaient après leur victoire:

«_Combien étaient-ils, ces Franks? combien étaient-ils donc ces

barbares?..._»

--Si cette fois les lâches Gaulois ont vaincu les Franks valeureux, ce

fut par trahison...

--Donc, lors de cette grande bataille du Rhin, Scanvoch s'est battu

contre ton aïeul. Ce fut, vois-tu, une lutte acharnée, non-seulement un

combat de soldat à soldat, mais un combat de deux races fatalement

ennemies! Scanvoch pressentait que la descendance de Neroweg serait

funeste à la nôtre, et il voulait pour cela le tuer... Le sort des armes

en a autrement décidé. Les pressentiments de mon aïeul ne l'ont pas

trompé... Voici la seconde fois que nos deux familles se rencontrent à

travers les âges... Tu as fait torturer mes deux fils; tu devais

aujourd'hui les livrer au supplice...

--Assez, chien!... Et pour empêcher ma noble race de mettre, dans

l'avenir, le pied sur la gorge à ta race asservie, tu veux me tuer?

--Je veux te tuer... Ton frère a péri de ta main fratricide; ta famille

sera éteinte en toi!...

Un éclair de joie sinistre illumina les yeux du Frank; il répondit:

--Tue-moi...

--Ôtez-lui ses liens...

--C'est fait, Karadeuk; mais nous le tenons, et nos mains valent les

liens qui le garrottaient.

--Je propose, moi, qu'il soit, avant sa mort, mis à la torture, ainsi

qu'il nous y faisait mettre au burg, nous autres esclaves...

--Oui, oui... à la torture! à la torture!...

--Et après, coupé en quatre quartiers.

--Haché à coups de hache!

--Mes Vagres! cet homme est à moi... c'est ma part du butin!

--Il est à toi, vieux Karadeuk...

--Laissez-le libre.

--Tu le veux?

--Laissez-le libre; mais formez autour de lui un cercle qu'il ne puisse

franchir...

--Voici un cercle de pointes d'épées, de fer, de piques et de tranchants

de faux qu'il ne franchira pas...

--Un prêtre!--s'écria soudain le comte avec un accent d'angoisse

mortelle,--un prêtre! je ne veux pas mourir sans un prêtre! j'irais en

enfer... Toi qui es assis là-bas, ermite laboureur, le saint évêque

Cautin, mon patron, te traitait de renégat; mais enfin comme moine tu es

toujours un peu prêtre, toi... veux-tu m'assister? et me promettre que

je n'irai pas en enfer, mais en paradis?... Ces chiens, tes compagnons,

m'ont volé mes colliers d'or et les sacs que je n'avais pas jetés dans

la citerne; il ne me reste que cet anneau d'or... je te le donne... mais

promets-moi, sur ton salut, le paradis...

--Mon père!--s'écria Loysik,--mon père! vous ne tuerez pas ainsi cet

homme...

--Je ne vous demande pas grâce de la vie, chiens d'esclaves! je saurai

mourir; mais je ne veux pas aller en enfer, moi! Ô mon bon patron!

bienheureux évêque Cautin, où es-tu? où es-tu? Fais un nouveau

miracle... envoie-moi un prêtre!...

--En attendant le miracle, comte Neroweg, prends cette hache.

--Quoi, Karadeuk, tu l'armes?

--Prends cette hache, comte Neroweg; j'ai la mienne, défends-toi.

--Mon père! il est fort comme un taureau sauvage; il est jeune encore et

vous êtes vieux!

--Mon père! au nom de vos deux fils que vous avez sauvés, renoncez à ce

combat...

--Mes enfants, ne craignez rien; cette hache ne pèse pas à mon bras...

J'ai foi dans mon courage; j'éteindrai en ce Frank la race des Neroweg.

--Oh! être là, incapable de bouger... ne pouvoir me battre à ta place, ô

mon père!

--Mes fils, c'est aux vieux à mourir... aux jeunes de vivre... Neroweg,

défends-toi...

--Moi, de race illustre, me battre contre un gueux! un Vagre! un esclave

révolté! non...

--Tu refuses?...

--Oui, chien bâtard... égorge-moi si tu veux...

--Mes Vagres, qu'on le saisisse, et tondez-le comme un esclave: le

tranchant d'un poignard vaudra, pour ceci, les ciseaux.

--Moi, tondu comme un vil esclave! moi, Neroweg, subir un tel outrage!

moi, tondu!...

--La femme de ton glorieux roi Clovis aimait mieux voir ses petits-fils

morts que tondus... je sais cela... Oui, vous autres nobles Franks, vous

tenez, comme vos rois chevelus, à votre chevelure, signe d'antique et

illustre race; donc, Neroweg, défends-toi, ou tu seras tondu...

--Moi, tondu!... Cette hache! cette hache!...

--La voici, comte... Et vous, mes bons Vagres, élargissez le cercle!...

--Ermite laboureur, veux-tu me promettre, si ce combat me met en danger

de mort, de m'envoyer en paradis? je te donnerai mon anneau...

--Si tu es en danger mortel, Neroweg, je te dirai des paroles qui te

feront, je l'espère, envisager fermement la mort.

--Ce n'est pas la mort que je crains, chien! c'est le paradis que je

veux...

--Crois-nous, Karadeuk, ce lâche a moins peur de l'enfer que de ta

hache... Coupons-lui cette crinière, qui ressemble à la queue d'un

cheval de montagne... Allons, tondons le comte... le seigneur frank sera

tondu...

Neroweg, furieux, se précipita sur le vieux Vagre, le combat s'engagea,

terrible, acharné. Loysik, Ronan, l'évêchesse et la petite Odille,

pâles, tremblants, suivaient la lutte d'un oeil alarmé; elle ne fut pas

longue, la lutte... Le vieux Vagre l'avait dit, la hache ne pesait point

à son bras vigoureux, mais elle pesa fort au front de Neroweg, qui,

sanglant, roula sur l'herbe, frappé d'un coup mortel...

--Meurs donc!--s'écria Karadeuk avec une joie triomphante;--la race de

l'_Aigle terrible_ ne poursuivra plus la race de Joel... Meurs donc,

comte Neroweg!

--Hi! hi!... j'ai un fils de ma seconde femme à Soissons... et ma femme

Godégisèle est enceinte, chien gaulois!--murmura le Frank avec un éclat

de rire sardonique.--Ma race n'est pas éteinte... j'espère qu'elle

retrouvera plus d'une fois la tienne pour l'écraser...

Puis il ajouta d'une voix affaiblie, épouvantée:

--Ermite laboureur, donne-moi le paradis... bon patron, évêque Cautin,

aie pitié de moi... Oh! l'enfer! l'enfer! les diables!... j'ai peur...

l'enfer!...

Et Neroweg expira, la face contractée par une terreur diabolique. Son

dernier regard s'arrêta sur les ruines de son burg fumant au loin sur la

colline.

Les leudes du comte s'apercevant de sa disparition, durent le croire

enseveli sous les décombres du burg, ou enlevé... S'ils l'ont cherché au

dehors, ces fidèles, ils auront trouvé le corps du comte vers la lisière

de la forêt, mort, la tête fendue d'un coup de hache, étendu au pied

d'un arbre dont on avait enlevé la première écorce et sur lequel étaient

ces mots tracés avec la pointe d'un poignard:

«_Karadeuk le_ VAGRE, _descendant du Gaulois Joel, le brenn de la tribu

de Karnak, a tué ce_ COMTE _frank, descendant de Neroweg l'Aigle

terrible... Vive la vieille Gaule!_...»

Ici finit le récit de RONAN LE VAGRE, fils de KARADEUK LE BAGAUDE,

Karadeuk, mon frère à moi, Kervan, fils aîné de Jocelyn, et petit-fils

d'Araïm. À cette histoire, j'ai ajouté les lignes suivantes, ce soir,

jour du départ de mon neveu Ronan, qui retourne près des siens, en

Bourgogne, après deux jours passés dans notre maison, toujours située

non loin des pierres sacrées de la forêt de Karnak. Mon neveu Ronan

m'ayant confié ses pensées durant son séjour ici, j'ai pu, en ce qui le

touche, écrire, ainsi qu'il aurait écrit lui-même.

À propos de la forme nouvelle adoptée par lui dans ses récits, Ronan m'a

dit, non sans raison:

«--Le voeu de notre aïeul Joel, en demandant à ceux de sa descendance

d'ajouter tour à tour à notre légende l'histoire de leur vie, a été de

perpétuer d'âge en âge dans notre famille l'amour de la Gaule et la

haine de la domination étrangère. Nos aïeux, jusqu'ici, ont raconté

leurs aventures sous forme de mémoires; moi, j'ai agi différemment; mais

la même pensée patriotique qui inspirait nos aïeux m'a inspiré; tous les

faits cités par moi sont vrais, et les scènes auxquelles je n'ai pas

assisté m'ont été racontées par des gens qui ont été acteurs dans ces

événements. Il en a été ainsi, entre autres faits, de l'entrevue secrète

de Neroweg et de Chram au burg du comte, dans la chambre des trésors.

Chram rapporta cet entretien à Spatachair, l'un de ses favoris; un

esclave entendit ce récit; et plus tard, après l'incendie du burg, cet

esclave s'étant joint à nous pour courir la Vagrerie jusqu'en Bourgogne,

c'est de lui que j'ai tenu ces détails. Peu importe donc la forme de ces

légendes, pourvu que le fond soit vrai; il nous faut, avant tout, donner

à notre descendance un tableau très-réel des temps où chacune de nos

générations a vécu et vivra, le tout dit avec sincérité. Ces

enseignements, transmis de siècle en siècle à notre race, rempliront

ainsi le voeu suprême de notre aïeul Joel.»

Moi, Kervan, je dis comme mon neveu Ronan le Vagre: Peu importe la forme

de ces récits, pourvu qu'ils reproduisent fidèlement les temps où nous

vivons. Je compléterai donc, ainsi qu'il suit, et jusqu'à aujourd'hui,

l'histoire de mon frère Karadeuk et de ses deux fils, Ronan et Loysik.

CHAPITRE IV.

Ronan le Vagre revient en Bretagne accomplir le dernier voeu de son père

Karadeuk.--Il retrouve Kervan, frère de son père.--Ce qui est advenu à

Ronan le Vagre, avant et durant son voyage.

Deux ans se sont écoulés depuis la mort du comte Neroweg... On est en

hiver: le vent siffle, la neige tombe. Par une nuit pareille, il y a de

cela près de cinquante ans, Karadeuk, petit-fils du vieil Araïm, avait

quitté la maison de son père où se passe ce récit, pour aller courir la

Bagaudie, séduit par les récits du colporteur.

Le vieil Araïm est mort depuis très-longtemps, regrettant jusqu'à la fin

Karadeuk, son favori; Jocelyn et Madalèn, père et mère de Karadeuk, sont

aussi morts; son frère aîné, Kervan, et sa douce soeur Roselyk, sont

encore vivants, et habitent la maison située près des pierres sacrées de

Karnak. Kervan a soixante-huit ans passés; il s'est marié déjà vieux:

son fils, âgé de quinze ans, s'appelle _Yvon_; la blonde Roselyk, soeur

de Kervan, est presque aussi âgée que lui: ses cheveux sont devenus

blancs; elle est restée fille et demeure avec son frère Kervan et sa

femme _Martha_.

Le soir est venu, le vent souffle au dehors, la neige tombe.

Kervan, sa soeur, sa femme, son fils et plusieurs de leurs parents, qui

cultivent avec eux les mêmes champs que cultivait, il y a plus de six

cents ans, Joel et sa famille, sont occupés, autour du foyer, aux

travaux de la veillée. À une violente raffale de vent, Kervan dit à sa

soeur:

--Bonne Roselyk, c'est par une nuit semblable, qu'il y a beaucoup

d'années, ce colporteur maudit... te souviens-tu?

--Hélas! oui... et le lendemain notre pauvre frère Karadeuk nous

quittait pour jamais... Sa disparition a causé tant de chagrin à notre

bon grand-père Araïm, qu'il est mort en pleurant son petit-fils... Peu

de temps après, nous avons perdu notre mère Madalèn, devenue presque

folle de douleur... Seul, notre père Jocelyn a résisté plus longtemps au

chagrin... Ah! notre frère Karadeuk n'a été que trop puni de son désir

de voir des _Korrigans_.

--Les Korrigans? tante Roselyk,--reprit Yvon, fils de Kervan,--ces

petites fées d'autrefois, dont le vieux Gildas, le tondeur de brebis,

parle souvent? On ne les voit plus depuis longues années dans le pays,

les Korrigans, non plus que les _Dûs_, autres petits nains.

--Heureusement, mon enfant, le pays est débarrassé de ces génies

malfaisants... Sans eux, ton oncle Karadeuk serait peut-être à cette

heure avec nous à la veillée...

--Et jamais, mon père, vous n'avez eu de nouvelles de lui?

Les mystères du peuple, Tome IV Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 18 / 26 段