d'esprit, bravoure et dextérité; il fit un mouvement de surprise; puis
s'acculant au poteau, il s'apprêta, le bâton haut, à repousser l'attaque
des chiens: au moment où Mirff s'élançait le premier pour le saisir au
ventre, le Veneur lui asséna sur la tête un si furieux coup de bâton,
qu'il se brisa en trois morceaux, et Mirff tomba comme foudroyé en
poussant un hurlement terrible.
--Malédiction!--s'écria le comte,--un limier qui m'avait coûté trois
sous d'or (BB)! Oh là! que l'on m'éventre cet ours enragé à coups
d'épieu!
Les imprécations du comte furent couvertes par les acclamations
frénétiques des assistants, qui, plus désintéressés que Neroweg dans le
combat, applaudissaient la vaillance de l'ours, et attendaient avec une
curieuse anxiété l'issue de la lutte. Le Vagre-ours, désarmé, était aux
prises, corps à corps, avec l'autre molosse, qui, au moment où le bâton
s'était brisé, avait, de ses crocs formidables, saisi son adversaire à
la cuisse, le renversant sous ce choc impétueux. Le sang du compagnon de
Karadeuk coulait avec abondance et rougissait le sol et la feuillée dont
il était jonché. L'ours et le chien roulèrent deux fois sur eux-mêmes;
alors, pesant de tout le poids de son corps sur son ennemi, qui, comme
_Deber-Trud_, ne démordait pas, le Vagre l'étouffa d'abord à demi, puis
l'acheva en lui serrant si violemment la gorge entre ses mains
vigoureuses, qu'il l'étrangla. Pendant cette lutte doublement terrible,
car non-seulement la morsure du molosse avait traversé la cuisse du
Vagre et lui causait une douleur atroce, mais il risquait d'être
massacré, ainsi que Karadeuk, s'il se trahissait, l'amant de
l'évêchesse, fidèle à son rôle _ursin_, ne poussa d'autre cri que
quelques sourds grognements; puis, le combat terminé, le digne animal
s'accroupit au pied du poteau, entre les cadavres des deux chiens et
ramassé sur lui-même, la tête entre ses pattes, il parut lécher sa plaie
saignante, tandis que Chram, ses favoris et plusieurs leudes du comte
acclamaient à grands cris le triomphe de l'ours.
--Hélas! hélas!--murmurait le vieux Karadeuk en se rapprochant de son
compagnon,--mon ours est blessé mortellement peut-être... J'ai perdu mon
gagne-pain.
--Des épieux! des haches!--criait le comte écumant de fureur,--que l'on
achève ce féroce animal, qui vient de tuer Mirff et Morff, les deux
meilleurs chiens de ma meute... Par l'_aigle terrible_! mon aïeul, que
cet ours damné soit mis en morceaux à l'instant même... M'entends-tu,
Gondulf?--ajouta-t-il en s'adressant à son veneur en trépignant de
rage;--prends un de ces épieux de chasse accrochés à la muraille... et à
mort l'ours, à mort!...
Gondulf courut s'armer d'un épieu, tandis que Karadeuk, tendant les
mains vers Chram, s'écriait:
--Grand roi! mon seul espoir est en toi... Je te demande merci, je me
mets sous ta protection et sous celle de ta suite royale, redoutable et
invincible à la guerre! Oh! valeureux guerriers! aussi terribles au
combat que généreux après la victoire, vous ne voudrez pas la mort de ce
pauvre animal, qui, vainqueur, mais blessé dans la lutte, s'est battu
sans traîtrise... Non, non, à l'exemple de votre glorieux roi, votre
honneur courtois et raffiné s'indignerait d'une brutale lâcheté, même
commise à l'égard d'un pauvre animal... Oh! guerriers, non moins
brillants par l'armure et la grâce militaire que foudroyants par la
valeur... je me mets à merci sous la protection de votre roi... il
demandera la vie de l'ours au seigneur comte, qui ne peut rien refuser à
de si nobles hôtes que vous!
Le Frank est vaniteux; son orgueil se plaît aux louanges les plus
exagérées. Karadeuk le savait, il espérait aussi en s'adressant
seulement à la truste royale raviver entre elle et les leudes du comte
les dernières querelles à peine calmées. Ses paroles furent
favorablement accueillies par les guerriers de Chram; et celui-ci,
s'approchant de Neroweg, lui dit:
--Comte, nous tous ici, tes hôtes, nous te demandons la grâce de ce
courageux animal, et cela au nom de notre vieille coutume germanique,
selon laquelle, tu le sais, la demande d'un hôte est toujours accordée.
--Roi, quoi qu'en dise la coutume, je vengerai la mort de Mirff et de
Morff, qui à eux deux me coûtaient six sous d'or... Gondulf, des épieux,
des haches, que cet ours soit mis en quartiers sur l'heure!...
--Comte, ce pauvre bateleur s'est mis à ma merci... je ne peux
l'abandonner.
--Chram, que tu protèges ou non ce vieux bandit, je vengerai la mort de
Mirff et de Morff...
--Écoute, Neroweg, j'ai une meute qui vaut la tienne... tu l'as vue
chasser dans la forêt de Margevol... tu enverras ton veneur à ma villa;
il choisira six de mes plus beaux chiens pour remplacer ceux que tu
regrettes...
--Je n'ai que faire de tes chiens... j'ai dit que je vengerais la mort
de Mirff et de Morff!--s'écria le comte en grinçant des dents de
fureur;--je vengerai la mort de Mirff et de Morff! Gondulf, aux épieux!
aux épieux!...
--Sauvage campagnard! tu manques à tous les devoirs de l'hospitalité en
refusant la demande du fils de ton roi,--dit le Lion de Poitiers à
Neroweg,--de même que tu nous as outragés, nous, tes hôtes, en empêchant
ta femme d'assister au festin et en faisant enlever ta vaisselle avant
la fin du repas... Tu es donc plus ours que cet ours, que tu ne tueras
pas... je te le défends... car le bateleur s'est mis sous la protection
de Chram et de nous autres, ses hommes...
--Compagnons!--s'écria Sigefrid,--laisserons-nous insulter plus
longtemps celui dont nous sommes les compagnons et les _fidèles_?
--Les entendez-vous, ces brutes rustiques?--dit l'un des guerriers de
Chram.--Les voici encore à aboyer sans oser mordre.
--Moi, Neroweg, roi dans mon burg, comme le roi dans son royaume, je
tuerai cet ours! et si tu dis un mot de plus, toi qu'on appelle _Lion_,
je t'abats à mes pieds, effronté renard de palais!...
--Une injure! à moi... sanglier boueux!--s'écria le Gaulois renégat,
pâle de colère, en tirant son épée d'une main et de l'autre saisissant
le comte au collet de sa dalmatique.--Tu veux donc que ta gorge serve de
fourreau à cette lame?...
--Ah! double larron! tu veux m'arracher mes colliers d'or!--s'écria
Neroweg, ne pensant qu'à défendre ses bijoux, et croyant, au geste de
son adversaire, que celui-ci le voulait voler.--J'ai donc eu raison de
mettre ma vaisselle à l'abri de vos griffes à tous...
--Ainsi, nous sommes tous des larrons... Aux épées! hommes de la truste
royale! aux armes! vengeons notre honneur! écharpons ces rustauds!...
--Ah! chiens bâtards!--cria Neroweg, séparé du Lion de Poitiers par
Sigefrid, qui s'était jeté entre eux,--vous parlez d'épées... en voici
une, et de bonne trempe; tu vas l'éprouver, luxurieux blasphémateur, toi
qui n'as du lion que le nom... À moi, mes leudes! on a porté la main sur
votre compagnon de guerre!...
--Neroweg!--s'écria Chram en s'interposant encore; car son favori,
débarrassé de Sigefrid, revenait l'épée haute vers le comte.--Êtes-vous
fous de vous quereller ainsi?... Lion, je t'ordonne de rengaîner cette
épée...
--Oh! béni sois-tu, grand Saint-Martin! de me donner l'occasion de
châtier ce sacrilège, qui a eu l'audace de lever sa houssine sur mon
saint patron l'évêque, et qui, depuis son entrée dans le burg, ne cesse
de me railler!--s'écria le comte, sourd aux paroles de Chram, et tâchant
de rejoindre son adversaire dont il venait encore d'être séparé au
milieu du tumulte croissant.
--Enfants! défendons Neroweg!--s'écria Sigefrid;--l'occasion est bonne
pour montrer enfin à ces fanfarons que nos vieilles épées rouillées
valent mieux que leurs épées de parade. Aux armes! aux armes!...
--Et nous aussi, aux armes! Finissons-en avec ces dogues de basse-cour!
--Ils se croient forts parce qu'ils sont dans leur niche.
--Défendons le favori du roi Chram, notre roi!
--Mes chers fils en Dieu!--criait l'évêque, tâchant de dominer le
tumulte et le vacarme croissant à chaque instant,--je vous ordonne de
remettre vos glaives dans le fourreau! c'est affliger le Seigneur que de
combattre pour de futiles querelles...
--Mes amis!--criait de son côté Chram, sans pouvoir être entendu,--c'est
folie, stupidité, de s'entr'égorger ainsi... Imnachair! Spatachair!
mettez donc le holà... apaisez nos hommes... et toi, Neroweg, calme les
tiens au lieu de les exciter.
Vaines paroles... Et d'ailleurs Neroweg ne les pouvait entendre... Un
flot de la foule tumultueuse l'avait éloigné de nouveau du Lion de
Poitiers, qu'il appelait et cherchait avec des cris de rage. Les
guerriers de Chram et ceux du comte, après s'être injuriés, provoqués,
menacés, de la voix et du geste, se rapprochant de plus en plus les uns
des autres, se joignirent... Au premier coup porté, la mêlée s'engagea
insensée, furieuse, ivre, et d'autant plus terrible, que les esclaves,
porteurs des flambeaux, qui seuls éclairaient la salle, craignant d'être
tués dans la bagarre, se sauvèrent au moment du combat, les uns, jetant
à leurs pieds leurs torches, qui s'éteignirent sur le sol; les autres,
fuyant au dehors, éperdus, tenant à la main leurs flambeaux allumés...
Au bout de peu d'instants, la salle du festin étant privée de ces
vivants luminaires, la lutte continua au milieu des ténèbres avec un
aveugle acharnement.
Et Karadeuk? et l'amant de la belle évêchesse? étaient-ils donc restés
au milieu de cette tuerie, eux? Oh! non point! mieux avisé l'on est en
Vagrerie... Le vieux Karadeuk, après avoir habilement jeté son brandon
de discorde entre la truste royale et les leudes du comte, vit bientôt
se rallumer la rivalité courroucée de ces barbares, déjà deux fois à
peine apaisée; de sorte qu'ils l'oublièrent bientôt, lui et son ours.
Aussi, lorsque tous les coeurs furent enflammés de fureur, le tumulte
arrivant à son comble, le vieux Vagre dit tout bas à son compagnon:
--Ta blessure t'empêche-t-elle de marcher et d'agir?
--Non.
--As-tu ton poignard?
--Oui, dans un pli de ma casaque.
--Ne me quitte pas de l'oeil et imite-moi.
A ce moment la mêlée s'engageait... Déjà plusieurs des porte-flambeaux
laissaient, par leur fuite ou par l'abandon de leurs torches, la salle
du festin dans une obscurité presque complète. Karadeuk, suivi du
Veneur, se jeta sous la table massive ébranlée, mais non renversée
durant le combat, car elle était, contre l'usage habituel des Franks,
fixée dans le sol. Ainsi, un moment à l'abri, le vieux Vagre déboucla le
collier de l'amant de l'évêchesse; puis, tous deux, continuant de ramper
sous la table, guidés par la dernière lueur de quelques torches à demi
éteintes sur le sol, se dirigèrent vers une des portes de la salle du
festin, porte que le flot des combattants laissait libre, et
s'élancèrent au dehors. Presque aussitôt ils se trouvèrent en face de
deux esclaves, qui, ayant fui par une autre issue, couraient éperdus,
leurs torches à la main. Chacun des Vagres prend un esclave à la gorge
et lui met un poignard sur la poitrine.
--Éteins ta torche,--dit Karadeuk,--et conduis-moi à l'ergastule, ou tu
es mort...
--Donne-moi ta torche,--dit l'amant de l'évêchesse,--et conduis-moi aux
granges, ou tu es mort...
Les esclaves obéissent, les deux Vagres se séparent: l'un court aux
granges, l'autre à l'ergastule.
Les prisonniers de l'ergastule se sont, autant que possible, rapprochés
des barreaux; la petite Odille, endormie sur les genoux de l'évêchesse,
s'est en sursaut réveillée, disant:
--Ronan, qu'y a-t-il donc? vient-on déjà nous chercher pour le supplice?
--Non, petite Odille; nous sommes à peine à la moitié de la nuit. Mais
je ne sais ce qui se passe au burg; tous les Franks qui nous gardaient
ont abandonné les dehors de notre prison pour accompagner un des leurs,
qui est venu les chercher; puis, tous sont partis en courant et en
agitant leurs armes.
--Ronan, mon frère, prête l'oreille dans la direction de la maison
seigneuriale... il me semble entendre un bruit étrange...
--Silence! faisons silence...
--Ce sont des cris tumultueux... l'on dirait qu'on entend le choc des
armes...
--Loysik! les débris de ma troupe, joints à d'autres Vagres,
attaqueraient-ils le burg?... Ô mon frère! délivrance!... liberté!...
vengeance!...
--Voyez-vous, Ronan, je ne me trompais pas... vos Vagres, qui vous
aiment tant, viennent vous délivrer.
--Folle espérance, comme en ont seuls les prisonniers, pauvre enfant! Et
puis, il faudrait donc que ces braves compagnons m'emportassent, moi et
mon frère, sur leurs épaules... nous ne saurions faire un pas.
--Le feu! le feu!...
--Le feu est au burg!
--Voyez-vous cette grande lueur? elle monte vers le ciel!
--Incendie et bataille! ce sont mes Vagres!
--Le feu! encore le feu! là-bas... plus loin!...
--L'incendie doit être aux deux bouts des bâtiments.
--Le tumulte augmente... Entendez-vous crier: au feu!... au feu!...
--L'embrasement grandit... voyez, voyez... devant notre souterrain; il
fait maintenant clair comme en plein jour...
--Quelles flammes!... elles s'élancent maintenant par-dessus les
arbres...
--Un homme accourt...
--Mon père!...
--Loysik! Ronan! ô mes fils!
--Vous, mon père... ici...
--Cette grille, comment s'ouvre-t-elle?
--De votre côté... une grosse serrure...
--La clef, la clef!...
--Les Franks l'auront emportée...
--Malheur! cette grille est énorme!... Ronan, Loysik! vous tous qui êtes
là, joignez-vous à moi pour forcer ces barreaux...
--Nous ne pouvons bouger, mon père... la torture nous a brisés!
--Oh! des forces! des forces!... Voir là mes deux fils!... il faut les
sauver pourtant...
--Mon père, tu n'ébranleras jamais cette grille!... donne-nous ta main à
travers les barreaux, que nous la baisions, et ne songe plus qu'à
fuir... du moins nous t'aurons revu...
--Quelqu'un accourt!
--Un ours!
--À moi, Veneur! à moi, mon hardi garçon!... délivrons mes fils!...
--Ma belle évêchesse, es-tu là? voici ma tête à bas... me reconnais-tu?
--Mon Vagre, c'est toi! oh! tu m'aimes!...
--Un baiser à travers la grille? il doublera mes forces, mon adorée.
--Tiens... tiens... et sauve cette enfant! sauve-nous!...
--Tes lèvres ont pressé les miennes... Maintenant, mon évêchesse, je
porterais le monde sur mes épaules... À nous deux, Karadeuk...
renversons cette grille!
--Veneur, vous êtes tous deux seuls ici, toi et mon père?
--Tous deux seuls, Ronan...
Et joignant ses efforts à ceux du vieux Vagre pour renverser la grille,
le veneur ajouta:
--J'ai mis le feu aux quatre coins du burg: étables, écuries, granges,
tout flambe à plaisir!... La maison du comte, pleine de Franks qui
s'égorgent, et bâtie en charpente, commence à brûler au milieu de cet
incendie, comme un fagot dans un four ardent... Malédiction! impossible
d'ébranler cette grille!... Il faudrait des leviers...
--Sauve-toi, mon Vagre! je mourrai avec la douce pensée de ton amour...
Oh! dites, Loysik, d'un pareil amour ai-je encore à rougir?
--Fuyez, mon père!
--Sauve-toi, brave Veneur... tu t'es montré bon Vagre jusqu'à la fin...
Moi, Ronan, je te le dis: Sauve-toi...
--Ô mes fils! avant de tomber sous la hache des Franks, je mourrai de
rage de ne pouvoir vous délivrer...
--Mon Vagre, tu veux donc que les Franks te massacrent là devant moi!...
--Belle évêchesse, je te serrerai dans mes bras à travers la grille, et
je ne saurai pas seulement si ces Franks me tuent...
--Dis, mon Vagre, en ce moment suprême, tu me prends pour ta femme
devant Dieu?
--Oui, devant Dieu, devant les hommes, devant les débris du monde et du
ciel... s'ils écroulaient! je mourrai là, à tes pieds, radieux de mourir
là!...
--Loysik, vous l'entendez?
--Fulvie, cet amour est maintenant sacré...
--Ô Loysik! merci de vos paroles... je suis heureuse!
--Mais cette clef, cette clef... elle est cachée quelque part
peut-être... Ô mes fils!...
--Foi de Veneur, cela brûle comme un feu de paille... Oh! si de loin nos
bons Vagres pouvaient voir à temps cet incendie, notre signal convenu...
--Vous n'êtes pas seuls?
--Une douzaine des nôtres, bien armés, doivent être à la lisière de la
forêt, ou rôder, en vrais loups, autour des fossés.
--Malheur! ces fossés sont infranchissables!
--Allons, un dernier effort, vieux Karadeuk; les Franks qui gardaient
l'ergastule ne pensent maintenant qu'à éteindre le feu, creusons la
terre sous la grille avec nos poignards, avec nos ongles.
--Les Franks!... les voilà... ils reviennent, ils accourent...
--On voit là-bas briller leurs armes aux lueurs du feu.
--Mon père, plus d'espoir! vous êtes perdu!
--Sang et mort! perdu... et nous là, brisés, incapables de vous
défendre!
--Mon Vagre, une dernière fois, je t'en conjure! sauve-toi... Tu
refuses... viens donc là, tout près, entre mes bras... passe les tiens à
travers cette grille... viens, mon époux... Ah! maintenant que nos âmes
s'exhalent dans un dernier baiser!...
Une vingtaine d'hommes de pied et quelques leudes accouraient en armes
vers l'ergastule; un des leudes disait:
--Une partie de ces chiens d'esclaves profite de l'incendie pour se
révolter; ils parlent de venir délivrer ce chef des Vagres et les
prisonniers... Vite, vite, mettons-les tous à mort... ensuite nous
exterminerons les esclaves... La clef de la grille, la clef?...
--La voilà...
Au moment où Sigefrid prenait la clef, il aperçut Karadeuk et s'écria:
--Le bateleur ici! Que fais-tu là, vieux vagabond?
--Noble leude, mon ours, effrayé par le feu, m'avait échappé; je cours
après lui... Il est, je crois, tapis là, près la grille, dans un coin...
Hélas! quel malheur que cet incendie!
--Sigefrid, la grille est ouverte,--dit un des Franks.--Commençons-nous
par tuer les hommes ou les femmes?
--Moi, je commence par tuer les hommes!--s'écria Karadeuk en plantant
son poignard au milieu de la poitrine de Sigefrid, duquel il s'était
rapproché tout en lui répondant, et qui, la grille ouverte, entrait la
hache à la main dans l'ergastule: le vieux Vagre s'y élança pour mourir,
s'il le fallait, auprès de ses deux fils.
--Que dis-tu de ma griffe?--dit à son tour le Veneur en poignardant un
autre Frank, et courant à l'évêchesse.
--Vagrerie! Vagrerie!...--À nous, bons esclaves!...--À nous,
révoltez-vous!...--Crièrent des voix tumultueuses et lointaines qui
venaient non du côté des bâtiments en feu, mais de l'espace qui séparait
l'ergastule du fossé d'enceinte. Puis, se rapprochant de plus en plus,
les voix répétèrent:--Vagrerie! Vagrerie!...--Mort aux Franks!--Liberté
aux esclaves!--Vive la vieille Gaule!
--Les Vagres!--s'écrièrent les Franks abasourdis, stupéfaits de la mort
des deux leudes.--Les Vagres!... ils sortent donc de l'enfer!...
--À moi!--cria Ronan d'une voix tonnante,--à moi, mes Vagres!...
C'étaient notre douzaine de bons Vagres, qui, attirés par les clartés de
l'incendie, signal convenu, avaient traversé le fossé; mais comment? Ce
fossé n'était-il point rempli d'une vase tellement profonde, qu'un homme
devait s'y engloutir s'il tentait de le traverser? Certes; mais nos bons
Vagres, depuis la tombée de la nuit, rôdant là comme des loups autour
d'une bergerie, l'avaient sondé, ce fossé; après quoi, ces judicieux
garçons allèrent abattre à coups de hache, non loin de là, deux grands
frênes droits comme des flèches, les dépouillèrent ensuite de leurs
branches flexibles, dont ils lièrent solidement les deux troncs d'arbres
bout à bout. Jetant alors sur la largeur du fossé, non loin de
l'ergastule, ce long et frêle madrier, lestes, adroits comme des chats,
ils avaient, l'un après l'autre, rampé sur ces troncs arbres, afin
d'atteindre le revers de l'enceinte. Deux Vagres, dans cet aérien et
périlleux passage, tombèrent et disparurent au fond de la vase:
c'étaient le gros _Dent-de-Loup_ et _Florent_ le rhéteur... Que leurs
noms vivent et soient bénis et redits en Vagrerie... Leurs compagnons,
arrivant de l'autre côté du fossé, rencontrèrent, courant à l'ergastule
pour délivrer les prisonniers, une trentaine d'esclaves révoltés, armés
de bâtons, de fourches et de faux. Les Vagres se joignirent à eux, à
l'exception des gens de pied et des leudes. Revenus à la prison pour
mettre à mort les condamnés, les guerriers de Chram et ceux de Neroweg,
après s'être battus au milieu des ténèbres dans la salle du festin,
oubliant leur querelle, et laissant les morts et les blessés sur le lieu
du combat, ne songèrent qu'à courir au feu: les hommes du comte, pour
éteindre l'incendie; les hommes de Chram, pour sauver les chevaux ou
les bagages de leur maître, et les retirer des écuries à demi
embrasées... Les Franks, accourus à l'ergastule, étaient une vingtaine
au plus; ils furent entourés et massacrés par les Vagres de Ronan et par
les esclaves, après une résistance enragée. Pas un des Franks n'échappa,
non, pas un! c'était urgent et prudent: un seul de ces conquérants de la
vieille Gaule aurait pu aller, à cinq cents pas de là, avertir les
leudes de ce qui se passait à la prison... Deux esclaves chargèrent
Ronan sur leurs épaules, deux autres enlevèrent Loysik, et, à la demande
de son évêchesse, le Veneur emporta dans ses bras vigoureux, comme on
emporte un enfant au berceau, la petite Odille, trop faible pour pouvoir
marcher. Le vieux Karadeuk suivait ses deux fils qu'il couvait des yeux.
Cette lutte triomphante, aux abords de l'ergastule, s'était passée en
moins de temps qu'il n'en faut pour la décrire; mais il restait fort à
faire pour sortir de l'enceinte du burg. Il fallait gagner le pont,
seule issue praticable à cause de Ronan, de Loysik et d'Odille,
incapables de marcher. Pour atteindre le pont, on devait, après avoir
pendant assez longtemps suivi le revers de l'enceinte sous les arbres de
l'hippodrome, on devait traverser le terrain complétement découvert qui
s'étendait en face des bâtiments en feu. Le vieux Karadeuk, sage, froid
et prudent au conseil, fit faire halte à sa troupe sous les arbres où
elle se trouvait alors à l'abri de tout regard ennemi, et il dit:
--Quitter le burg en bande, ce serait nous faire tuer jusqu'au dernier.
Une partie des Franks, dans leur fureur, abandonnerait l'incendie pour
nous exterminer; donc, en arrivant sur le terrain découvert qu'il nous
faut parcourir, séparons-nous, et jetons-nous hardiment au milieu des
Franks effarés, occupés à transporter ce qu'ils peuvent arracher aux
flammes... Mêlons-nous à cette foule épouvantée, paraissons aussi
occupés de quelque sauvetage, allant, venant, courant, nous sortirons de
ce dangereux passage, et nous gagnerons isolément le pont, notre
rendez-vous général...
--Mais, mon père, moi et Loysik, portés par ces bons esclaves, comment
éviter que l'on nous remarque?
--Peu importe qu'on vous remarque; ces esclaves sembleront transporter
deux hommes blessés par les décombres de l'incendie; vous cacherez
seulement vos visages entre vos mains, et vous gémirez de votre mieux.
Quant au Veneur, qui a prudemment dépouillé sa peau d'ours, il
traversera la foule en courant, tenant la petite esclave entre ses bras,
comme s'il venait d'arracher du milieu des flammes une jeune fille du
gynécée; l'évêchesse va s'envelopper dans la casaque du Veneur, et au
milieu du tumulte elle pourra passer inaperçue... Tout ceci est-il
entendu, accepté?
--Oui, Karadeuk.
--Maintenant, mes bons Vagres, continuons notre marche jusqu'au bout de
l'hippodrome; là, nous nous séparons... Notre rendez-vous est au
pont!...
Les sages avis du père de Loysik et de Ronan furent de point en point
exécutés.