véridiquement que je ne suis point l'auteur de cette manière
d'accommoder les grues; je l'ai lue et apprise dans les écrits
d'_Apicius_, célèbre gourmet romain, mort, hélas! il y a de longues
années, mais son génie vivra tant que vivront les grues!...
--Voyons, patron... voyons ta recette...
--Or donc: vous lavez et parez votre grue, et la mettez dans une marmite
de terre avec de l'eau, du sel et de l'_anet_...
--Eh bien! c'est ce qu'a fait le cuisinier; il a fait bouillir la grue
avec de l'eau et du sel...
--Mais laisse-moi donc achever! barbare, et tu verras que cet âne
paresseux s'est arrêté au commencement du chemin, au lieu de le
poursuivre jusqu'au bout... Donc, vous laissez réduire de moitié l'eau
où a commencé de cuire votre grue, puis vous la mettez ensuite (la grue)
dans un chaudron avec de l'huile d'olive, du bouillon, un bouquet
d'_origan_ et de _coriandre_; quand votre grue sera sur le point d'être
cuite, ajoutez-y du vin, mélangé de miel et de _livèche_, quelque peu de
_cumin_, un scrupule de _benjoin_, un atome de _rüe_ et un peu de
_carvi_ broyé dans le vinaigre; usez ensuite d'amidon pour épaissir
honnêtement votre sauce; elle doit être alors d'un joli brun doré; vous
la versez sur votre grue après avoir gracieusement placé le volatile au
milieu d'un grand plat, le col gentiment arrondi et tenant dans son bec
un bouquet de fenouil vert[AA]. Maintenant je le demande à sa gloire le
roi Chram; je le demande à nos clarissimes convives... y a-t-il le
moindre rapport entre une grue ainsi accommodée et cette chose sans
forme, sans couleur, sans saveur, qui semble noyée dans ce bassin d'eau
grasse?
--Si Dieu le Père avait besoin d'un cuisinier il te choisirait, sensuel
évêque,--dit le Lion de Poitiers,--tu ne dérogerais pas à cuisiner au
paradis.
À cette impiété le saint homme fît la grimace, se souvenant sans doute
d'avoir cuisiné, non point en paradis, mais en Vagrerie; il remplit la
coupe et la vida d'un trait, en regardant de travers le favori du roi
Chram.
--Allons, comte Neroweg,--dit Spatachair,--à tout péché miséricorde, une
autre fois tu nous donneras un festin plus délicat... et ta femme, dont
tu ne seras pas toujours jaloux, et pour cause, présidera le banquet.
--Et foi de Lion de Poitiers, je ne lui serrerai pas trop fort les
genoux sous la table.
--Lors de ce festin-là, Neroweg,--ajouta Imnachair, malgré les vains
coups d'oeil de Chram pour mettre un terme à l'insolence de ses
favoris,--lors de ce festin-là tu ne nous feras pas comme aujourd'hui
manger et boire dans le cuivre et dans l'étain, tandis que tu étales à
nos yeux éblouis ta vaisselle d'or et d'argent au milieu de la table...
hors de notre portée... ne dirait-on pas que tu nous prends pour des
larrons?
--Neroweg offre l'hospitalité comme il lui convient,--reprit d'un air
sourdement courroucé Sigefrid, un des leudes du comte;--ceux qui mangent
la viande et boivent le vin d'ici... sont mal venus à se plaindre des
pots et des plats...
--Nous reproche-t-on, à nous hommes du roi, ce que nous buvons et
mangeons dans ce burg?
--Ce serait un audacieux reproche, car j'étais rassasié, moi, avant
d'avoir touché à ces grossières montagnes de victuailles!
--Et de plus ce serait une insulte,--s'écria un autre des convives.--Or
d'insulte, nous n'en souffrirons pas... nous sommes ce que nous
sommes... nous autres de la truste royale!
--Vous croyez-vous donc au-dessus de nous, parce que nous sommes leudes
d'un comte? Nous pourrions alors mesurer la distance qui nous sépare...
en mesurant la longueur de nos épées.
--Ce ne sont pas les épées qu'il faut mesurer... c'est le coeur...
--Ainsi, nous, _fidèles_ de Neroweg, nous avons le coeur moins grand que
le vôtre... Est-ce un défi?
--Défi, si vous voulez, épais rustiques...
--L'épais rustique vaut mieux que le guerrier de cour efféminé! Vous
allez le voir tout à l'heure si vous voulez...
--Donc, nous verrons cela... Six contre six... ou plus, s'il vous
convient...
--Cela nous convient!...
Cette altercation, commencée à l'un des bouts de la table, entre ces
Franks avinés, n'avait pas débuté sur un ton très-élevé; mais elle finit
avec un tel éclat d'emportement, que Chram, l'évêque et le comte
s'empressèrent de s'interposer, afin de ramener la paix entre les
convives; ceux-ci, fort animés par le vin, l'orgueil et l'envie,
s'apaisèrent d'assez mauvaise grâce, en échangeant des coups d'oeil
encore provocants et farouches.
Karadeuk et son ours, précédés du majordome, se trouvaient au seuil de
la salle du festin lors de cette dispute promptement calmée. Le
majordome, s'étant approché de son maître, lui dit:
--Seigneur comte?
--Que veux-tu?
--Le bateleur, son ours et son singe sont là.
--Quoi, comte, tu as ici des ours?
--Chram, c'est un bateleur voyageant avec ses bêtes... J'ai pensé que
peut-être ce divertissement te plairait après le festin, j'ai ordonné
d'amener cet homme.
--Qu'il vienne, comte, qu'il vienne... Tu nous donnes un régal vraiment
royal!
La nouvelle de ce divertissement, accueillie avec joie par tous les
Franks, leur fit oublier leur querelle et leurs défis échangés: les uns
se levèrent, d'autres montèrent sur leurs bancs pour voir des premiers
entrer l'homme, l'ours et le singe. Lorsque Karadeuk parut enfin, des
éclats de rire germaniques retentirent d'une force à ébranler la salle,
non que l'aspect du vieux Vagre fût réjouissant; mais rien ne se pouvait
imaginer de plus grotesque que l'amant de l'évêchesse sous la peau de
l'ours; il s'avançait pesamment, vêtu de sa casaque à capuchon rabattu,
et semblait ébloui de la lumière des torches, quoique ces vingt
flambeaux ne jetassent qu'une clarté vacillante et douteuse dans cette
salle immense. Grâce à cette lumière peu éclatante, et à l'ample casaque
dont le Vagre était à demi enveloppé, son apparence _ursine_ était
parfaite. De plus, afin d'éloigner les curieux, Karadeuk, raccourcissant
dès son entrée la chaîne dont il conduisait l'animal, s'écria:
--Seigneurs, n'approchez pas à la portée de la dent de cet ours, il est
sournois et féroce...
--Bateleur, veille sur ta bête; si elle avait le malheur de blesser
quelqu'un ici, je la ferais couper en quatre quartiers, et tu recevrais
pour ta part cinquante coups de fouet sur l'échine!
--Seigneur comte, ayez pitié de moi, pauvre vieux homme, je n'ai que mes
animaux pour gagner ma vie... j'ai supplié vos nobles et nobilissimes
hôtes de ne point trop s'approcher de mon ours...
--Avance, avance, que je le voie de près, ce plaisant compagnon; il
n'osera point, je suppose, me griffer, moi, le fils du roi Clotaire...
--Oh! très-glorieux prince!--dit Karadeuk du ton le plus
respectueux,--ces malheureux animaux privés d'intelligence ne peuvent
point distinguer entre les seigneurs du monde et les humbles!
--Avance, avance, plus près encore...
--Très-glorieux roi, prenez garde... il y aurait moins de danger à
considérer de près le singe... je peux le tirer de sa cage.
--Oh! des singes... je suis peu curieux de cette maligne engeance,
puisque j'ai des pages... Ah! ah! ah! le réjouissant compère, avec sa
casaque... vois donc, Imnachair, comme il a l'air pantois et grognon...
il ressemble au Lion de Poitiers en robe du matin, lorsque ce digne ami
a passé une nuit sans s'enivrer ou sans violenter de femme...
--Que veux-tu, Chram? je regarde comme perdues toutes les nuits que je
n'emploie pas... à ton exemple.
--Lion, tu es injuste... je suis devenu tempérant et chaste.
--Par épuisement... ô roi pudique! ô roi sobre!
--Plains-moi donc alors, au lieu de m'accuser... Ah çà, bateleur, que
fait ton ours? est-il savant?
--Si vous l'ordonnez, glorieux roi, cet animal va se mettre à cheval sur
mon bâton, et moi le tenant toujours à la chaîne, il fera ainsi,
galopant avec grâce, le tour de la salle.
--Voyons d'abord ceci...
--Attention, Mont-Dore!
--Comment l'appelles-tu?
--Mont-Dore, glorieux roi... je l'ai ainsi nommé, parce que je l'ai pris
tout jeune sur l'un des pics du Mont-Dore...
--Je ne m'étonne plus si ton ours est féroce; il est né dans l'un des
plus fameux repaires de ces Vagres maudits! de ces hommes errants,
loups, têtes de loups, qui ne hantent que les rochers, les bois et les
cavernes! Mais, aussi vrai que nous avons fait torturer ce matin un de
ces Vagres, nous les exterminerons tous comme Neroweg a exterminé
l'autre jour cette bande réfugiée dans les gorges d'Allange!
--Des Vagres, glorieux roi! que le Tout-Puissant nous délivre de ces
maudits! qu'il me fasse la grâce de n'en jamais rencontrer que cloués à
un gibet, comme le seul et le dernier que j'ai vu, je l'espère, car
c'est là une terrible vision!...
--Et où l'as-tu vu, ce Vagre, au gibet?
--Vers les frontières du Limousin; on avait écrit sur la potence:
«_Celui-ci est_ KARADEUK _le Vagre_... _Ainsi seront traités ses
pareils!_»
--Karadeuk! ce vieux bandit... qui, avec sa bande endiablée, a si
longtemps ravagé l'Auvergne et le Limousin!...
--Pillant les burgs et les maisons épiscopales! massacrant les Franks!
soulevant les esclaves!...
--Digne exemple, suivi par la bande de Ronan, cet autre chien enragé qui
sera supplicié demain...
--On serait ainsi enfin délivré de ce Karadeuk; on le croyait courant
ailleurs la Vagrerie; mais on redoutait son retour.
--O glorieux roi! il ne reviendra pas... à moins que ce scélérat ne
descende de son gibet... et c'est peu probable; car lorsque je l'y ai vu
accroché, son cadavre était à demi déchiqueté par les corbeaux, et il
avait les mains et les pieds coupés...
--Es-tu certain d'avoir lu le nom de Karadeuk sur la potence?... Ce
serait véritablement une grande délivrance pour le pays...
--Glorieux roi, ce nom, qui n'est pas un nom de nos contrées, m'a
frappé; voilà pourquoi je l'ai retenu.
--C'est un nom breton,--dit l'évêque Cautin,--un nom de ce pays
hérétique et damné qui, à cette heure, s'opiniâtre à braver l'autorité,
les ordres de nos conciles. Ah! Chram, les rois franks n'auront-ils donc
jamais le pouvoir ou la volonté de réduire à l'obéissance cette sauvage
Armorique? ce foyer d'idolâtrie druidique, la seule province de la Gaule
qui ait, jusqu'aujourd'hui, pu résister aux armes du pieux roi Clovis,
ton aïeul, et de ses dignes fils et petits fils.
--Évêque, tu en parles fort à ton aise... Plusieurs fois Clovis et les
rois franks, mes ancêtres, ont envoyé leurs meilleurs guerriers à la
conquête de cette terre maudite, et toujours nos troupes ont été
anéanties au milieu des marais, des rochers et des forêts de
l'Armorique... Non, ce ne sont pas des hommes, ces Bretons
indomptables!... ce sont des démons!... Ah! si toutes les Gaules avaient
été peuplées de cette race infernale, rebelle à l'Église catholique, à
cette heure, la plus grande partie de la Gaule ne serait pas en notre
pouvoir! Mais, qu'as-tu donc, bateleur?
--Moi, glorieux roi?
--Une larme a coulé sur ta barbe grise...
--S'il n'en a coulé qu'une, c'est que les yeux des vieillards sont
avares de larmes...
--Et pourquoi aurais-tu pleuré davantage?
--O roi! j'aurais pleuré toutes les larmes de mon corps sur ces Bretons,
Gaulois comme moi, que leur détestable idolâtrie druidique voue aux
flammes éternelles, comme le disait le saint évêque: malheureux
aveugles, qui ferment les yeux à la divine lumière de la foi! malheureux
rebelles, qui osent tourner leurs armes contre nos bons seigneurs et
maîtres, les rois franks, à qui nos bienheureux évêques nous ordonnent
d'obéir au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit... O prince! je vous
le répète, si les yeux d'un vieillard étaient moins avares de larmes,
elles couleraient à flots sur l'égarement de ces malheureux!...
--Bateleur! tu es un pieux homme,--dit Cautin,--agenouille-toi et baise
ma main...
--Saint évêque! bénie soit la précieuse faveur que vous m'accordez...
que je la rebaise encore, cette main sacrée.
--Relève-toi et aie confiance dans le Seigneur et dans la sainte
Trinité; ces damnés Bretons, idolâtres et rebelles, ne sauraient
longtemps échapper aux châtiments célestes et terrestres qui les
attendent.
--Oh non! et aussi vrai que les ciseaux n'ont jamais touché ma
chevelure, moi, Chram, fils de Clotaire, roi de France... je n'aurai ni
cesse ni trêve tant que ces démons armoricains ne seront pas écrasés
dans leur sang! depuis trop longtemps ils bravent nos armes!...
--Que le Tout-Puissant entende tes voeux, grand prince! et qu'il
m'accorde, à moi pauvre vieux homme, assez de jours pour assister à la
soumission de cette Bretagne si longtemps indomptée!
--Et maintenant, bateleur, à ton ours, car nous l'oublions trop, ce
compère, né dans l'un des repaires de ces Vagres maudits!...
--Quoi d'étonnant? Glorieux roi, ces maudits ne sont-ils pas loups? ours
et loups n'ont-ils pas la même tanière?... Allons, _Mont-Dore_, debout,
debout, mon garçon, montrez votre savoir-faire au saint évêque, ici
présent, à l'illustre roi Chram, au clarissime comte et à la noble
assistance... Prenez ce bâton... ce sera votre monture, donc à cheval et
galopez autour de cette table de votre meilleure grâce... et de votre
air le moins lourdaud... Allons, Mont-Dore... à cheval... ce coursier-là
ne vous emportera point malgré vous... place... place, s'il vous plaît,
nobles seigneurs!... et surtout ne vous approchez pas trop... allons,
Mont-Dore, au galop, mon hardi cavalier!
L'amant de la belle évêchesse se mit à califourchon sur le bâton qu'il
prit entre ses pattes de devant, et, toujours conduit à la chaîne par
Karadeuk, il commença de chevaucher avec une grotesque lourdeur autour
de la salle, au milieu des rires bruyants de l'assistance.
Le vieux Vagre le guidait, se disant:
--Tout à l'heure j'ai failli me trahir en entendant ce roi frank parler
du courage de notre race bretonne, mon coeur battait d'orgueil à briser
ma poitrine... et puis je pensais à mon bon vieux aïeul Araïm, qui jadis
m'appelait son favori! Je pensais à mon père _Jocelyn_, à ma mère
_Madalèn_... morts sans doute au pays que j'ai quitté depuis quarante
ans et plus... et où vivent peut-être encore mon frère _Kervan_ et ma
tant douce soeur _Roselyk_... Alors, malgré moi les larmes me sont
venues aux yeux... Ô mes fils! ô Ronan! Loysik! me voici près de vous...
Mais comment faire pour vous sauver! Hésus! Hésus! inspire-moi!...
Le veneur chevauchait toujours à califourchon sur son bâton; encouragé
par le joyeux accueil des Franks; se souvenant de ses succès d'autrefois
lors des nuits des kalendes de janvier, il se livrait à de monstrueuses
gambades qui délectaient ces épais Teutons et portaient leur hilarité
jusqu'à la pamoison; le comte surtout, les deux mains sur son ventre,
riait, riait à faire crever sa belle dalmatique de drap d'argent.
Soudain, sans s'interrompre de rire, il dit à Chram:
--Roi, veux-tu te divertir davantage encore? Hi... hi...
--Achève, comte... Te voilà rouge à étouffer... tu souffles comme un
boeuf...
--C'est que... mon projet... hi... hi...
--Quel projet?
--J'ai, pour chasser le loup et le sanglier, des limiers énormes et
très-féroces... Nous allons enchaîner l'ours à l'un des poteaux de cette
salle... hi... hi...
--Et lancer contre lui quelques-uns de tes chiens?...
--Oui, Chram... hi... hi...
--Vive le comte Neroweg! Si je suis fils de roi, il est, lui, le roi des
idées plaisantes... vite, vite, des chiens! plus ils seront mordants et
féroces, plus le divertissement sera complet.
--Oui, oui,--crièrent les Franks avec des trépignements joyeux,--les
chiens... les chiens...
--Eh! mon veneur Gondulf! vite, mon veneur Gondulf!...
--Seigneur comte, me voici...
--Amène ici _Mirff_ et _Morff_... s'ils laissent à l'ours un lambeau de
peau et de chair sur les os, je veux, hi... hi... que cette coupe de vin
me serve de poison.
--Seigneur, je cours au chenil; je reviens à l'instant avec Mirff et
avec Morff.
En entendant la proposition du comte, universellement reçue avec
acclamations, l'amant de l'évêchesse, qui, fidèle à son rôle, s'en
allait toujours chevauchant sur son bâton autour de la table, avait
soudain interrompu ses gambades, tout prêt à exprimer par des gestes
compromettants son refus de s'offrir aux crocs de Mirff et de Morff;
heureusement Karadeuk, grâce à une légère secousse donnée à la chaîne,
rappela le Vagre à la prudence, et celui-ci continua ses gambades de
l'air le plus indifférent du monde; mais bientôt son conducteur, le
tenant toujours enchaîné, se jeta suppliant aux pieds de Neroweg, lui
disant:
--Seigneur comte, clarissime seigneur!...
--Que veux-tu?
--Mon ours est mon gagne-pain... vous allez le faire étrangler...
--Et moi, hi... hi... est-ce que je ne m'expose pas à voir... les deux
meilleurs chiens de ma meute déchirés... à coups de griffes... puisque
tu dis ton ours féroce?
--Seigneur, vos chiens ne vous font pas vivre! et mon ours est mon
gagne-pain...
--Oserais-tu résister à ma volonté?
--Ô grand prince!--reprit Karadeuk toujours agenouillé en se tournant
vers Chram,--un pauvre vieillard s'adresse à votre gloire; un mot de
vous à ce clarissime seigneur, qui vous respecte comme fils de son roi,
et il renonce à son projet... Je vous le jure par mon salut! les autres
tours de mon ours vous divertiront cent fois davantage que ce combat
sanglant qui va me priver de mon gagne-pain...
--Allons, relève-toi... je ne t'empêcherai pas de gagner ton pain...
--Grâces vous soient rendues, grand roi! mon ours est sauvé.
Les paroles de Chram soulevèrent de violents murmures parmi les leudes
du comte; non-seulement ils se voyaient privés d'un spectacle
réjouissant pour eux, mais ils se croyaient de nouveau rabaissés dans la
personne de leur patron.
--Chram n'est pas roi dans ce burg, dis-lui donc cela, Neroweg,--s'écria
Sigefrid, l'un des provocateurs de la dispute à peine étouffée au moment
de l'entrée de Karadeuk et de son ours.--Non, le roi Chram ne peut, par
caprice, nous priver d'un divertissement qu'il te plaît de nous donner,
Neroweg, et dont il nous plaît de jouir.
--Non, non,--ajoutèrent à haute voix les autres guerriers du
comte,--nous voulons voir étrangler l'ours... Les chiens! les chiens!...
Neroweg seul ordonne ici...
--Oui, et au diable le roi!--s'écria Sigefrid,--au diable Chram, s'il
s'oppose à nos plaisirs!
--Il n'y a que des brutes campagnardes qui envoient au diable leur
hôte... lorsqu'il est fils de leur roi,--reprit le Lion de Poitiers d'un
air menaçant.--Sont-ce là les exemples de courtoisie que tu donnes à tes
hommes? Neroweg, je le crois en voyant ton majordome se hâter à cette
heure, à peine le festin terminé, d'emporter ta vaisselle d'or et
d'argent, de peur sans doute que nous la dérobions?
--Mes fils! mes chers fils en Christ! allez-vous recommencer à
quereller? La paix, mes fils... au nom du ciel paix entre vous!
--Évêque, tu as raison de prêcher la paix; mais ces braves leudes, qui
me croient opposé à leur divertissement, ne m'ont pas compris; je t'ai
dit, bateleur, que je ne voulais pas te priver de ton gagne-pain.
--Grâces donc vous soient rendues, roi.
--Un instant, combien vaut ton ours?
--Il est pour moi sans prix.
--Quel que soit son prix, je te le payerai s'il est étranglé.
Cet accommodement, accueilli par les acclamations des Franks, apaisa la
nouvelle querelle près de s'engager entre eux; mais Karadeuk, toujours à
genoux, s'écria:
--Grand roi, aucun prix ne remplacerait pour moi mon ours; de grâce
renoncez à votre projet.
--Les chiens... ah! voici les chiens...
--De ma vie je n'ai vu pareils molosses!--dit Chram.--Comte, si toute ta
meute est ainsi appareillée, elle peut rivaliser avec la mienne, que je
croyais, foi de roi, sans égale!
--Quels reins! quelles pattes énormes! Hein, Chram? ah! si tu entendais
leur voix! les beuglements d'un taureau sont comme le chant du rossignol
auprès de leurs aboiements quand ils sont aux trousses d'un loup ou d'un
sanglier!
--Je gage que l'un d'eux suffit à étrangler l'ours, aussi vrai que je
m'appelle Spatachair.
--Allons, l'ours à un poteau, bateleur! et commençons... je te l'ai dit,
si ta bête est étranglée, je la paye.
--Illustre roi, ayez pitié d'un pauvre homme.
--Assez, assez... enchaînez l'ours au poteau, et finissons...
--Seigneur évêque, au nom de votre main bénie, que vous m'avez donnée à
baiser, soyez charitable envers ce pauvre animal...
--Est-il donc un chrétien pour que je lui sois charitable? Ah! bateleur!
bateleur! si tu ne t'étais montré un pieux homme, je prendrais cette
prière pour un outrage...
Insister plus longtemps, c'était tout perdre. Karadeuk le comprit, et
s'adressant de nouveau à Chram:
--Glorieux roi, que votre volonté soit faite; permettez-moi seulement un
dernier mot.
--Hâte-toi...
--Ce spectacle ne sera qu'une boucherie, mon ours étant enchaîné ne
pourra se défendre.
--Veux-tu pas, vieil idiot, qu'on le déchaîne pour qu'il nous dévore...
--Non, roi, mais si vous désirez un divertissement qui dure quelque
temps, du moins égalisez les forces; permettez-moi d'armer mon ours de
ce bâton!
--N'a-t-il pas ses ongles?
--Pour plus de prudence, je les lui ai limés... Voyez plutôt comme ils
sont émoussés...
--Je te crois sur parole... Soit, il aura pour arme un bâton... et tu
crois qu'il saura s'en servir?
--Hélas! la peur d'être dévoré le forcera bien de se défendre comme il
pourra, et de votre vie vous n'aurez vu pareil spectacle...
--Et toi, Neroweg?--dit Sigefrid, plus qu'aucun autre leude chatouilleux
sur la dignité du comte,--accordes-tu que l'ours ait un bâton? car
enfin, seul, tu as le droit de dire ici: Je veux.
--Oui, oui, j'accorde le bâton... je trouve, hi, hi, hi... que cet ours
bâtonnant contre des chiens sera un spectacle réjouissant... pourtant
j'aurais fort aimé, hi, hi, hi, à voir étrangler l'animal par Mirff et
par Morff; mais cela aurait fini trop tôt. Allons, esclaves sonneurs de
trompe; et vous, esclaves batteurs de tambour, sonnez et tambourinez à
tout rompre, ou je ferai tambouriner sur votre échine! et vous, esclaves
porte-flambeaux, approchez-vous tous du cercle que l'on va former! Haut
vos torches, afin d'éclairer le combat... Allons, battez, tambours!
sonnez, trompes de chasse! pour exciter les chiens.
--Au poteau, l'ours, au poteau!
Karadeuk conduisit l'amant de l'évêchesse à l'une des extrémités de la
salle, l'enchaîna à l'une des poutres de la colonnade, et lui remettant
le gros bâton noueux sur lequel il avait chevauché, il lui dit:
--Allons, mon pauvre Mont-Dore, courage, défends-toi de ton mieux,
puisque tel est le divertissement de ces nobles seigneurs.
Un grand cercle se forma, éclairé par les esclaves porte-flambeaux. Au
premier rang se trouvaient le roi Chram et ses favoris, le comte,
l'évêque et plusieurs leudes; les autres assistants montèrent sur la
table... Au centre du cercle, le Vagre-ours, revêtu de sa casaque, qu'on
lui avait heureusement laissée, conservait un sang-froid intrépide; il
s'était naïvement assis sur son train de derrière, comme un ours qui ne
s'attend point à mal, tenant nonchalamment son bâton entre ses pattes de
devant, et le quittant parfois pour se gratter prestement avec des
mouvements d'un gracieux et naturel abandon. Soudain les trompes de
chasse, les tambours redoublèrent leur vacarme assourdissant; Gondulf,
le veneur du comte, entra dans le cercle, tenant en laisse deux limiers
monstrueux; de leur cou énorme tombait, jusque sur leur large poitrail,
un fanon pareil à celui des taureaux; leurs yeux, caves, sanglants,
étaient à demi cachés par leurs longues oreilles pendantes; le noir, le
fauve et le blanc nuançaient leur poil rude, qui se hérissa droit sur
leur dos lorsqu'ils aperçurent l'ours; faisant entendre alors des
aboiements formidables, d'un élan furieux ils brisèrent la laisse que
Gondulf tenait encore, et en deux bonds ils se précipitèrent sur l'amant
de l'évêchesse.
--Hardi, _Mirff_! hardi, _Morff_!--cria le comte en battant des
mains,--hardi! à la curée, mes farouches! ne lui laissez pas un morceau
de chair sur les os!...
--À moins d'un prodige de force et d'adresse, mon compagnon va être mis
en pièces, notre ruse découverte, et la dernière chance de salut pour
mes fils perdue... Alors je poignarde le comte et le roi!--se dit
Karadeuk, et en pensant cela, il cherchait sous sa saie le manche de son
poignard, et le tint serré dans sa main, prêt à agir.