Près de la grille de l'ergastule, la petite Odille, couchée sur la

terre, les mains croisées sur son sein de quinze ans, comme une morte

que l'on va ensevelir, avait aussi la pâleur d'une morte; assise près

d'elle, l'évêchesse, toujours belle, quoique pâlie et amaigrie,

soutenait, sur ses genoux, la tête de l'enfant, et la contemplait avec

des yeux de mère... Ronan, les jambes enveloppées de chiffons, les mains

chargées de menottes de fer, incapable de se tenir debout ou agenouillé,

est assis non loin des deux femmes, le dos appuyé aux parois du

souterrain; il jette sur Odille un regard non moins appitoyé que celui

de l'évêchesse; l'ermite laboureur, garrotté comme son frère, dont il a

partagé la torture, se tient assis près de lui, et semble ému des soins

que prodigue l'évêchesse à la petite esclave, qui semble expirante.

--Meurs, petite Odille!--disait Ronan,--meurs, mon enfant... tu serais

brûlée vive, mieux vaut mourir de la blessure que tu t'es faite d'une

vaillante mais trop faible main, lorsqu'il y a un mois tu m'as cru tué!

--Pauvre petite! l'émotion de cette journée a épuisé ses forces...

Voyez, Loysik, voyez, Ronan, son visage devient, hélas! de plus en plus

livide!

--Bénissons cette pâleur livide, belle évêchesse; elle annonce une mort

prochaine... cette mort sauvera la pauvre enfant des douleurs du

supplice; sa blessure ne l'a-t-elle pas déjà sauvée des nouvelles

brutalités du comte et de la torture d'aujourd'hui?... Meurs, meurs

donc, petite Odille, nous revivrons ailleurs! Libre, j'aurais fait de

toi, pour toujours, ma femme en Vagrerie, si tu l'avais voulu; car déjà

je t'aimais tendrement pour ta douceur, pour ta beauté, pour le malheur

et la honte qui t'avaient frappée si jeune, enfant innocente encore

après ton déshonneur!... Meurs donc, petite Odille... Aussi vrai que moi

et mon frère Loysik nous serons suppliciés demain, je redoute moins ce

supplice que de te voir brûlée vive, puisque je serai mis à mort le

dernier!... Oh! si je n'avais les jambes en lambeaux, je me traînerais

jusqu'à toi; oh! si je n'avais les mains enchaînées, je t'étoufferais

d'une main prévoyante, de même que nos mères, les viriles Gauloises

d'autrefois, tuaient leurs enfants pour les soustraire à l'esclavage!

Belle évêchesse! toi dont les bras sont libres, ne pourrais-tu étrangler

doucement cette chère enfant? Le léger souffle de vie qui la soutient à

peine serait si vite éteint!

--J'y ai déjà songé... Ronan, et je n'ose...

--Mais si par hasard elle survit, son sort sera le tien... Écoutez bien:

vous serez d'abord mises nues devant cette bande de Franks! et par eux

fouettées de houssines!

--Tais-toi... Ronan... tais-toi, le rouge me monte au front!... Pour

moi, femme, là est le pire du supplice...

--Ton mari l'évêque le savait... comme il savait que la torture

d'aujourd'hui te ferait perdre une partie de tes forces nécessaires pour

endurer le supplice de demain; aussi t'a-t-il benoîtement épargnée

tantôt... vous serez ensuite mises chacune sur un pal aigu. C'est encore

ton mari l'évêque qui doit avoir imaginé ceci... lui, qui jadis inventa

d'enfermer un vivant dans un sépulcre avec un mort en putréfaction...

Ah! j'oubliais... avant le supplice du pal, on vous arrachera le bout

des seins avec des tenailles ardentes; ce raffinement sent son roi Chram

d'une lieue. Enfin, vous serez jetées dans le bûcher encore un peu

vivantes... La torture est, tu le vois, finement graduée! et tu ne veux

pas, toi qui le peux, y soustraire cette douce enfant?... Ah! tu te

décides enfin!... tes mains s'approchent du cou de la petite Odille...

Allons, pas de faiblesse! souviens-toi de nos mères... mettant à mort

les enfants qu'elles chérissaient... Mais quoi! tu hésites!... tes mains

retombent!... tu pleures!...

--Je n'ose pas... je n'ose pas...

--Lâche coeur!!!

--Moi! lâche?... non... si elle était ma fille... je la tuerais...

--C'est juste, Odille est pour toi une étrangère... tu ne peux l'aimer

assez pour te résoudre à la tuer; il faut, n'est-ce pas, Loysik,

pardonner à l'évêchesse ce manque de tendresse?... Après tout, elle

n'est pas la mère de cette enfant!

À ce moment la petite esclave fait un mouvement, pousse un léger soupir,

sa tête se soulève à demi, ses yeux s'ouvrent, cherchent tout, d'abord

Ronan... s'arrêtent sur lui, et au bout de quelques instants elle dit

d'une voix faible:

--Ronan... la nuit est-elle déjà passée, que voici le jour?

--Ce n'est pas le jour, mon enfant, c'est la clarté de la lampe qui

brûle au dehors; tes forces semblent épuisées? tu t'étais assoupie?

--Je faisais un rêve doux et triste... ma mère me berçait sur ses genoux

en me chantant le bardit d'Hêna; et puis elle me disait en pleurant:

«Odille, c'est toi, c'est toi que l'on va brûler...» Alors je me suis

éveillée, j'ai cru que c'était déjà le jour... Ah! Ronan! que c'est

long, d'ici à demain! et ce supplice! ce supplice! comme il durera... à

moins que la douleur soit trop forte, alors je mourrai tout de suite...

--Et tu ne regretteras pas la vie?

--Ronan, j'ai voulu me tuer quand je vous ai cru mort... vous êtes

condamné comme nous, je n'ai plus ni père ni mère! qui regretterais-je

ici? Puisque l'on va revivre ailleurs auprès de ceux que l'on a aimés,

nous nous retrouverons bientôt tous ensemble, vous et ma famille.

--Et quelle haine! dis, petite Odille? quelle haine contre ceux qui

t'ont condamnée à mourir ainsi?

--Oui, Ronan... je les hais parce qu'ils sont injustes et méchants; ils

me font mourir... et je n'ai, moi, jamais fait de mal à personne...

--Et si cela était en votre pouvoir, mon enfant, leur rendriez-vous le

mal qu'ils vous font?

--Seulement pour me venger?... si j'étais par hasard délivrée? frère

Loysik?

--Oui, seulement pour vous venger!

--Non... je ne me sens pas de méchanceté au coeur...

--Et si l'on vous disait: la torture et la mort seront subies par eux ou

par vous... choisissez...

--Que voulez-vous, frère Loysik... ils sont méchants et injustes, je

préférerais ma vie à la leur; mais si l'on me disait: «--Odille, voici

Ronan, voici dame Fulvie... voici frère Loysik, qui n'ont eu pour toi

que de douces paroles, que de tendres soins, il faut que toi ou eux

soient suppliciés, choisis.»--Oh! comme je répondrais vite:

Prenez-moi... prenez-moi, et qu'ils soient sauvés! ils ont été si doux

pour moi! ils sont si bons au pauvre monde!

--Petite Odille, si l'on te disait: Chéris ces méchantes gens qui vont

te faire mourir... oui, que tes dernières paroles pour eux soient

tendres comme l'adieu que tu aurais fait à ta mère adorée?

--Vous vous moquez, Ronan! Aimer comme ma mère, ces Franks qui ont fait

tant de mal à moi et aux autres! je ne saurais... je ne pourrais ainsi

aimer injustement...

--Et si l'on te disait: Chaque torture que tu vas ressentir te sera

payée là-haut en éternelle félicité.

--Où? là-haut?... Par qui payée, Ronan?

--Par un Dieu... par un Dieu tout-puissant, qui peut ce qu'il veut... et

qui met la félicité éternelle au prix des souffrances de ses créatures!

--Si ce Dieu peut ce qu'il veut, Ronan, pourquoi n'empêche-t-il pas mon

supplice puisque je ne l'ai pas mérité? S'il peut ce qu'il veut,

pourquoi met-il au prix de cruelles souffrances cette éternelle félicité

que je ne recherchais pas, ne demandant qu'à vivre dans la paix et

l'innocence?...

--Oh! naïve et douce enfant! à qui ne saurait mourir, tu

l'apprendrais,--s'écria l'ermite laboureur.--Tu hais justement les

méchants qui te condamnent, tu ne leur accordes pas un pardon inique et

imbécile; mais libre... tu ne leur rendrais pas le mal pour le mal! tu

préférerais ton innocente vie à leur vie souillée de crimes; mais tu

saurais mourir pour ceux qui t'ont aimée!... tu ne vois pas dans la mort

par le supplice je ne sais quel marché avec un Dieu tout-puissant, qui,

pour quelques heures de torture que des barbares t'imposent, te

donnerait une éternité de bonheur! tu prévois la douleur parce que tu

t'attends à souffrir dans ta chair! mais l'approche du supplice ne

t'inspire pas une lâche épouvante! Non, non; dans ta grandeur naïve tu

te résignes doucement, attendant l'heure d'aller revivre auprès de ceux

qui t'aimaient.

--Cette enfant a plus de raison et plus de courage que moi qui serais sa

mère! Loysik dit vrai, j'apprendrai d'elle à mourir.

--Foi de Vagre! qu'est-ce que la mort, belle évêchesse? changer de

vêtements et de logis. Le supplice? deux ou trois heures de souffrance,

dont le terme plus ou moins rapproché est du moins certain... Sais-tu,

Loysik, ce qui seulement me chagrine à cette heure? c'est de quitter ce

monde-ci, laissant notre Gaule bien-aimée... à jamais soumise aux Franks

et aux évêques!

--Notre Gaule bien-aimée, à jamais soumise aux Franks et aux évêques!

non, non, frère... les siècles sont des siècles pour l'homme... ils sont

à peine des heures pour l'humanité dans sa marche éternelle!... Ce monde

où nous vivons nous semble grand... Qu'est-il? roulant confondu parmi

ces milliers de mondes étoiles, qui, à cette heure de la nuit, brillent

à nos yeux dans l'immensité des cieux! mondes mystérieux où nous allons

successivement revivre, âme et corps, jusqu'à l'infini!... Tiens, mon

frère, lors de la conquête de César, nos aïeux esclaves, enchaînés il y

a des siècles dans cet ergastule où nous sommes, ont peut-être aussi dit

comme toi avec désespoir:--«Notre Gaule bien-aimée est à jamais soumise

à la conquête étrangère...» Et pourtant...

--Et pourtant deux siècles et demi ne s'étaient pas écoulés qu'à force

d'héroïques insurrections contre les Romains, la Gaule avait pas à pas,

au prix du sang de nos pères, reconquis ses droits, ses libertés, son

indépendance! lors de l'ère glorieuse de Victoria la Grande! Tu dis

vrai, Loysik, tu dis vrai.

--Et la vision prophétique de cette femme auguste? cette vision que nous

a transmise dans ses récits notre aïeul Scanvoch, et que notre père nous

a si souvent racontée? te la rappelles-tu?

--Oui, dans cette vision, Victoria voyait la Gaule esclave, épuisée,

saignante, à genoux, écrasée de fardeau, se traînant sous le fouet des

rois franks et des évêques!

--Mais la fin? la fin de cette vision de Victoria la Grande?

--Oh... splendide! rayonnante! la Gaule libre, fière, glorieuse, foulant

d'un pied superbe son collier d'esclavage, la couronne des rois et celle

des papes de Rome, la Gaule tenait d'une main une gerbe de fruits et de

fleurs, de l'autre un étendard surmonté du coq gaulois!

--Eh! que crains-tu donc alors? songe au passé! vois-y la Gaule, courbée

d'abord sous la conquête romaine, se relever, par le courage de ses

enfants, libre et redoutable!... Que le passé te donne foi dans

l'avenir!... Cet avenir est lointain peut-être! que nous importe le

temps à nous, qui, en ce moment suprême, n'avons plus à mesurer d'ici à

demain que les dernières heures de notre vie... Oh! mon frère, j'ai une

foi profonde... invincible dans le réveil et l'affranchissement de la

Gaule!... Je te l'ai dit, les siècles sont des siècles pour l'homme; ils

sont à peine des heures, des instants, pour l'humanité dans sa marche

éternelle!

--Loysik... tu me rassures... tu raffermis ma croyance... oui, je

quitterai ce monde les yeux fixés sur cette vision radieuse de la Gaule

renaissante!... Un dernier chagrin me reste... l'incertitude où nous

sommes du sort de notre père!

--S'il survit, puisse-t-il ignorer notre fin, Ronan! il nous aimait

tendrement... c'était un grand coeur! En temps de guerre nationale, à

la tête d'une province soulevée en armes, il eût peut-être été un héros

comme le _chef des cent vallées_, son idole!... À la tête d'une bande de

révoltés... notre père n'a pu être qu'un intrépide chef de Bagaudes ou

de Vagres... Tu sais, mon frère, mon éloignement pour ces terribles

représailles... si légitimes qu'elles soient... elles ne laissent après

elles que ruines et désastres... Mais du moins notre père a toujours

vengé les opprimés... les souffrants, et jamais sa vengeance n'a atteint

que les méchants...

--Va, Loysik, en ces temps d'épouvantable iniquité la Vagrerie accomplit

une mission divine!... Les puissants du monde écrasent les faibles!...

la Vagrerie frappe les puissants... Qui donc les punirait sans nous, ces

puissants? Leurs remords! ils payent, et le clergé les absout de leurs

crimes! Leurs victimes! elles n'osent dans leur hébêtement catholique se

rebeller contre leurs bourreaux! Non, non, il faut par des exemples

terrifier nos maîtres!... Insensibles à la prière, ils céderont à

l'épouvante! Oh! mes Vagres! mes bons Vagres, où êtes-vous! où

êtes-vous! pour cent Vagres tués... la Vagrerie, je le sais, n'est pas

morte... mais où sont-ils, mes braves compagnons! où sont-ils!

--S'ils vous savaient ici, Ronan, ils tenteraient tout pour vous

délivrer... ils vous aiment tant...

--Quelques-uns d'entre eux peut-être, petite Odille, ont survécu au

combat des gorges d'Allange; si, comme on le disait, on nous avait

conduits à Clermont, nous aurions eu, soit en route, soit dans la ville,

quelque chance d'être délivrés par mes compagnons; mais ici dans ce

burg, il ne faut pas rêver délivrance, chère enfant... je dis rêver, car

voici tes paupières qui de nouveau s'appesantissent...

--C'est vrai, Ronan... est-ce faiblesse... ou sommeil... je ne sais, mes

yeux se ferment malgré moi... Oh! je voudrais dormir jusqu'à demain...

--Berce-la sur tes genoux, belle évêchesse, berce-la... comme sa mère

la berçait autrefois... et qu'elle s'endorme pour ne plus se

réveiller!...

--Dors, pauvre petite... dors sur mes genoux... En te voyant souffrir si

douce et si jeune... toi, d'un âge à être ma fille... j'ai compris les

douleurs maternelles... Ah! moi aussi, j'aurais été, si le sort l'avait

voulu, mère vaillante, épouse dévouée...

Et après un long silence pendant lequel la petite esclave s'endormit

tout à fait, Fulvie ajouta:

--Et vous ne savez pas, Ronan... si le veneur a été tué?

--Le dernier moment où je l'ai vu, belle évêchesse, il ajustait du haut

d'un chêne... quelque leude à la portée de sa flèche... Est-il à cette

heure mort ou vivant? je l'ignore...

--Ah! si j'avais longtemps à vivre, je regretterais toujours que le

combat nous ait empêchés, le veneur et moi, de mourir ensemble, selon

notre promesse échangée durant cette nuit de folle ivresse... Quand je

pense à cette nuit... c'est pour moi comme le souvenir d'un songe à la

fois brûlant et honteux... vous devez me mépriser beaucoup... Loysik! et

je vous l'avoue, si résolue que je sois à la mort... il me sera cruel

d'emporter vos mépris.

--Fulvie! libre aujourd'hui, retrouvant le veneur libre aussi... et vous

disant: sois ma femme devant Dieu! que répondriez-vous en toute

sincérité?

--Je répondrais: Je serai épouse dévouée, mère vaillante!... oh! oui...

croyez-moi, Loysik... j'agirais comme je dis... je le sais... je le

sens... Cet homme à qui je me suis donnée dans cette nuit d'incendie et

d'épouvante, après qu'il m'eut arrachée aux flammes, cet homme, je

l'aimais déjà pour sa grâce et sa beauté, ainsi que je l'ai aimé ensuite

pour son courage et son généreux coeur.

--Je vous crois, Fulvie... Comment alors, en ce moment suprême,

pourrais-je vous mépriser?... ne répareriez-vous pas, si vous le

pouviez, votre égarement d'un jour par toute une vie honnête et

dévouée?

--Mais, Loysik, cet homme a été mon amant...

--Si votre mari l'évêque s'était autrefois montré pour vous plein de

tendresse, et plus tard rempli de fraternelle affection, eussiez-vous

cédé à l'entraînement que vous regrettez?

--Jamais!

--Et pourtant de cet homme si méchant, si dédaigneux à votre égard, vous

avez eu pitié! oui, lorsqu'il était au pouvoir des Vagres, vous avez été

pour lui compatissante; allez, Fulvie, Jésus de Nazareth, dans sa tendre

et sage miséricorde, a remis leurs péchés à la _femme adultère_ et à

_Madeleine_, parce qu'elles se repentaient et avaient beaucoup aimé...

Comment, moi, vous mépriserais-je?

--Merci, Loysik, de me parler ainsi... Maintenant je ne craindrai plus

de rencontrer vos yeux, et si demain mon courage défaille... c'est à

votre regard affectueux et serein que je demanderai force et vaillance!

--Frère,--dit Ronan,--ils sont bien gais là-bas! dans le burg!...

Entends-tu leurs clameurs lointaines? Ah! par les os de notre aïeul

Sylvest, ils étaient aussi bien gais ces jeunes et brillants seigneurs

romains qui, couronnés de fleurs, riaient, insoucieux et cruels, au

balcon doré du cirque, pendant que leurs esclaves, voués aux bêtes

féroces, attendaient la mort sous les sombres voûtes de l'amphithéâtre,

comme cette nuit nous attendons la mort dans ce souterrain... Oui... ils

étaient aussi fort gais, ces seigneurs romains! mais du fond de leurs

ténèbres les esclaves gaulois, secouant leurs chaînes en cadence,

chantaient ces paroles prophétiques:

--_Coule, coule, sang du captif!_--_tombe, tombe, rosée

sanglante!_--_germe, grandis, moisson vengeresse!_...--_A toi, faucheur,

à toi, la voilà mûre!_--_aiguise ta faux!_ _aiguise, aiguise ta

faux!_...

Neroweg fêtait de son mieux Chram, son royal hôte; il avait d'abord

hésité à sortir de ses coffres sa vaisselle d'or et d'argent, fruit de

ses rapines; il craignait d'exciter la convoitise de Chram et de ses

favoris, redoutant quelque vol sournois de la part de ceux-ci, ou de la

part de leur maître, quelque demande cupide; mais cédant à sa vanité de

barbare, le comte ne put résister au désir d'étaler ses richesses aux

yeux de ses hôtes; il exhuma donc de ses coffres ses grandes amphores,

ses vases à boire, ses bassins profonds et ses larges plats, le tout en

or ou en argent massif, et de formes grecque, romaine ou gauloise,

formes variées comme les pilleries dont provenait cette vaisselle. Il y

avait encore des coupes de jaspe, de porphyre et d'onyx, enrichies de

pierreries; des patères, sortes de cuvettes en bois rare, ornées de

cercles d'or, incrustées d'escarboucles. Mais de ces objets précieux les

hôtes du comte ne devaient point se servir; ces trésors, entassés sans

ordre et comme un tas de butin au milieu de la table immense, devaient

seulement réjouir ou faire étinceler d'envie les regards des invités qui

ne pouvaient d'ailleurs, vu la distance où ils se trouvaient de ces

belles choses, rien dérober. Seuls, le roi Chram et l'évêque Cautin,

devant lesquels le comte avait fait étaler en guise de nappe un morceau

d'étoffe pourpre, brochée d'or et d'argent, pareil à celui dont étaient

momentanément recouverts leurs sièges; seuls, le roi Chram et l'évêque

se servaient chacun pour boire d'une grande coupe de jaspe, enrichie de

pierreries, ils mangeaient dans un large plat d'or massif, où on leur

servait les mets; les autres convives avaient devant eux des plats et

des pots à boire, en bois, en étain, en terre ou en cuivre étamé. Le

comte, pour faire par son costume honneur au fils de ce roi qu'il

songeait à trahir, avait endossé par-dessus son buffle gras et ses

chausses crasseuses, une ancienne dalmatique de drap d'argent, brodée

d'abeilles d'or, présent fait à son père par le glorieux roi Clovis. Il

faut le dire, le vif désir de s'approprier cette superbe dalmatique,

tombée lors du partage de la succession paternelle dans le lot d'Ursio,

frère de Neroweg, avait quelque peu poussé le comte à ce fratricide

expié moyennant de riches donations à l'Église et à l'évêque Cautin.

Neroweg portait en outre deux lourds et longs colliers d'or, auxquels

il avait ingénieusement ajusté, de maille en maille, des boucles

d'oreilles de femme, ruisselantes de pierreries; un paon n'eût pas été

plus fier de son plumage que l'était, sous sa dalmatique et ses bijoux

volés, ce seigneur frank, au menton rose, aux longues moustaches rousses

et à la chevelure fauve retroussée et rattachée au sommet de la tête par

un bracelet d'or couvert de rubis (autre invention de parure du seigneur

comte), d'où cette rude et inculte crinière retombait derrière son cou

comme la queue d'un cheval rouge.

L'aspect de la salle était à l'avenant, mélange de luxe, de barbarie et

de malpropreté sordide; autour de cette table de bois grossier,

seulement recouverte d'un morceau de riche étoffe à la place occupée par

Chram et par l'évêque, et ornée en son milieu d'un monceau de vaisselle

précieuse; autour de cette table, circulaient des esclaves en guenilles,

sous la surveillance du sénéchal, du majordome, du sommelier et autres

principaux serviteurs du comte, vêtus de casaques de peau de bête, en

toute saison, et sales autant que barbus, hérissés et dépenaillés. Le

nombre d'esclaves, portant des flambeaux de cire destinés à éclairer le

festin, avait été doublé, et aussi doublé, triplé, quadruplé, le nombre

des tonneaux dressés dans les encoignures de la salle; à chaque angle,

on voyait trois ou quatre grosses tonnes superposées, l'on eût dit

autant de colonnes trapues; les sommeliers pour mettre en perce le

tonneau le plus élevé, et y remplir les pots à boire se servaient d'une

échelle, mais depuis longtemps les tonnes supérieures étaient vides; le

vieux vin de Clermont, qu'elles avaient contenu, égayait et échauffait

de plus en plus les convives.

L'évêque Cautin, cédant à son penchant naturel pour la buvaille et la

ripaille, voyant par avance Ronan le Vagre, l'ermite laboureur et la

belle évêchesse suppliciés le lendemain, le bon Cautin ne se sentait

point d'aise, il buvait et rebuvait, chafriolait et discourait,

agressif, moqueur, insolent comme un compère qui, avant le repas du

matin, avait déjà opéré son petit miracle; le saint homme n'osait,

malgré son aversion pour Chram, s'attaquer à lui, moins encore au _Lion

de Poitiers_; le Gaulois renégat rancuneux en diable à l'endroit du

miracle matinal, avait plus tard dit à l'homme de Dieu, en lui lançant

de véritables regards de lion courroucé: «Tu m'as forcé de descendre de

cheval et de m'agenouiller devant toi, je me vengerai, j'attends mon

heure.» La victime des railleries sardoniques de l'évêque était Neroweg,

assez habituellement stupide et sans réplique.

--Comte,--lui disait Cautin,--ton hospitalité part du coeur, j'en suis

certain; mais ton repas est exécrable en son abondance... ce ne sont que

viandes et poissons bouillis ou grillés, servis à profusion et sans

recherche... vrai festin de barbare vivant de son troupeau, de sa chasse

et de sa pêche; on ne trouve ici aucun accommodement délicat et

sollicitant la faim; on est repu, voilà tout, c'est pitoyable! j'en

prends à témoin sa gloire le roi Chram.

--Notre hôte et ami Neroweg fait de son mieux,--dit Chram, qui, pour ses

projets déjà dérangés par la torture de Ronan le Vagre, voulait se

ménager le comte.--Devant la cordiale hospitalité de Neroweg je songe

peu au festin.

--Moi, j'y songe, glorieux roi, parce que j'ai déjà festiné ici et que

je compte y festiner encore,--reprit l'évêque.--Cent fois je l'ai dit au

comte; il a de détestables cuisiniers... il est avaricieux... et ne sait

point mettre le prix aux choses... Voyons, Neroweg, combien t'a coûté

l'esclave chef de tes cuisiniers?

--Il ne m'a rien coûté du tout... mes leudes, en revenant de Clermont,

l'ont trouvé sur la route; ils l'ont pris et amené ici garrotté! mais

hier il a eu les pieds brûlés par l'épreuve du jugement de Dieu, et

ensuite la langue coupée pour ses blasphèmes; il a dû s'en ressentir

aujourd'hui et se faire aider par d'autres esclaves moins habiles que

lui pour préparer ce festin.

--Je comprends, à la rigueur, qu'ayant eu la langue coupée, il n'ait pu

goûter ses sauces, mais ce n'en est pas moins un pitoyable cuisinier...

cela ne m'étonne pas, un cuisinier ramassé par hasard sur le grand

chemin... qu'attendre d'un pareil rebut! quand je pense que le mien, qui

n'est point parfait, m'a coûté cent sous d'or... c'est vraiment une

peste que de mauvais cuisiniers; ils gâtent les meilleures choses...

ainsi par exemple: voici des grues... des grues! gibier succulent,

esculent par excellence lorsqu'il est congrûment accommodé... or,

comment cet âne de cuisinier nous les sert-il, ces grues? bouillies à

l'eau! des grues bouillies à l'eau!

--Allons, patron, calme-toi, une autre fois on les fera rôtir...

--Rôtir!... mais malheureux comte, c'est encore plus criminel! des grues

rôties!...

--Ni bouillies, ni rôties, comment donc faire alors?...

--Veux-tu le savoir?

--Oui...

--Écoutez ici, majordome, et vous donnerez cette recette au cuisinier,

si tant est qu'il soit capable et digne de l'exécuter...

--Oh! saint évêque! le fouet aidant... il faudra bien que le cuisinier

exécute la recette.

Les mystères du peuple, Tome IV Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 15 / 26 段