au Vagre vingt sous d'or... on lui compte cent coups de barre de fer sur
les membres, après quoi on l'écartelle ou on le coupe en quartiers...
Ah! cela te fait rire...
--Hi... hi!... oui, cela me rappelle les baudriers et les colliers de
faux or, dont ton aïeul, le grand Clovis, paya un jour ses complices,
hi... hi... lors du meurtre des deux Ragnacaire, hi, hi... Ce Vagre
croira recevoir vingt sous d'or, et il recevra cent coups de barre de
fer... hi! hi!...
--Les hommes déterminés sont rares; si ce Vagre mène l'affaire à bonne
fin pour sa part, avant huit jours mes quatre frères sont tués... et
leur mort assure la réussite de mes projets... Ton intérêt comme le mien
est de nous servir de ce Vagre...
--Mais l'évêque, qui exprès vient ici pour jouir du supplice de ce
bandit; l'évêque, qui ne sait pas nos projets, ne consentira pas à
accorder la grâce de ce Ronan.
--Cautin se consolera de la fuite du Vagre en voyant rôtir l'évêchesse,
et supplicier l'ermite laboureur, qu'il exècre non moins que le Vagre...
--Et si le Vagre promet de tuer et qu'il ne tue pas?
--Et les vingt sous d'or qu'il croira recevoir après le meurtre?...
--C'est juste... mais sa fuite, comment la favoriser?
--Tu peux assembler ton mâhl dans deux heures?
--Oui.
--Le jugement et la condamnation aujourd'hui, le supplice demain...
d'ici à demain il nous reste la nuit... Pendant le sommeil de l'évêque
tu feras sortir le Vagre de l'ergastule; on le conduira près de
Spatachair, mon favori... le reste me regarde... et demain nous dirons à
l'évêque: Le Vagre s'est enfui...
--Hi... hi!...
--De quoi ris-tu?
--Ce Vagre, qui croira recevoir vingt sous d'or, et il recevra... hi!
hi!... cent coups de barre de fer sur les membres, après quoi il sera
écartelé... hi! hi! hi!...
--Tu le vois, comte, ta vengeance n'y perdra rien, et nos projets seront
assurés; car si je ne trouvais pas au plus tôt un quatrième homme
déterminé comme ce Vagre, il me resterait toujours un frère, et un
frère, aussi bien que quatre, peut prétendre au royaume de mon père...
Réponds, sommes-nous d'accord pour la fuite du Vagre?
--Oui, oui... et puis cette idée des cent coups de barre de fer... hi!
hi! hi!...
--Ainsi ton mâhl sera dans deux heures assemblé?
--Dans deux heures il le sera.
--Adieu, Neroweg, comte de la ville de Clermont... mais au revoir, duc
de Touraine ou d'Anjou et l'un des plus riches, des plus puissants parmi
les seigneurs franks, fait tel par l'amitié de Chram, roi de toute la
Gaule!...
Le soleil baisse, la nuit s'approche: un homme à barbe et à cheveux
gris, âgé de cinquante-huit à soixante ans, mais aussi alerte et
vigoureux que dans la maturité de l'âge, portant la saie gauloise, un
bissac sur ses épaules, bonnet de fourrure et chaussures poudreuses,
vient de la forêt; il s'avance sur la route qui conduit au burg du comte
Neroweg. Cet homme à barbe grise semble être un de ces bateleurs qui,
dans les villes et les villages, montrent des animaux. Sur son dos, il a
une cage où est enfermé un singe, et, au moyen d'une longue et forte
chaîne de fer, il conduit un ours de belle taille, qui paraît d'ailleurs
un paisible compagnon de route; il suit son maître aussi docilement
qu'un chien. Le bateleur s'arrête un instant au sommet de ce chemin
montueux, d'où l'on découvre la plaine et la colline où est bâti le
burg; à ce moment, deux esclaves à tête rasée, courbés sous le poids
d'un lourd fardeau, suspendu à une rame de bateau, dont chaque extrémité
repose sur l'une de leurs épaules, s'avancent par un sentier, qui, à
quelques pas de là, coupe et rejoint la route suivie par le bateleur; il
hâte alors le pas afin de rejoindre les esclaves; mais ceux-ci, peu
rassurés sans doute à la vue de l'ours qui suit son maître, s'arrêtent
court.
--Mes amis, n'ayez pas peur, mon ours n'est point méchant; il est fort
apprivoisé.
L'appelant alors tout en raccourcissant sa chaîne:
--Viens ici près de moi, Mont-Dore!
À cet ordre, l'ours répondit en s'approchant et s'asseyant modestement
sur son train de derrière; puis il leva d'un air soumis la tête vers son
maître, qui, debout devant lui, le cachait à demi aux esclaves...
Ceux-ci, rassurés, reprirent leur marche et firent quelques pas au
devant du bateleur, demeurant cependant, par prudence, à une certaine
distance de lui et de son ours.
--Mes amis, quelle est cette grande demeure que l'on voit là-bas,
enceinte d'un fossé?
--C'est le burg du comte Neroweg, notre maître.
--Est-il au burg, aujourd'hui?
--Il y est en grande et royale compagnie.
--En royale compagnie?
--Chram, le fils du roi des Franks, y est arrivé ce matin avec sa
truste; nous venons de l'étang pêcher cette charge de poissons pour le
souper de ce soir.
--Aussi vrai que j'ai la barbe grise, voilà une bonne aubaine pour un
pauvre homme comme moi... je pourrai divertir ces nobles seigneurs en
leur montrant mon ours et mon singe... Croyez-vous, mes enfants, qu'on
me laissera entrer au burg?
--Oh! nous ne savons... aucun étranger ne passe ordinairement le fossé
du burg sans l'ordre du seigneur comte; il est très-défiant, et le pont
gardé durant le jour est retiré chaque soir.
--Cependant, cet hiver, il est aussi venu un montreur de bêtes, et le
seigneur comte s'est amusé à les voir.
--Alors, il ne refusera pas ce soir d'offrir un pareil divertissement à
son royal hôte...
--Il se peut... En ce cas l'amusement de ce soir aidera ces seigneurs à
attendre l'amusement de demain.
--Lequel?
--Le supplice des quatre condamnés d'aujourd'hui: Ronan le Vagre,
l'ermite laboureur, moine renégat en Vagrerie; une petite esclave, leur
complice, et l'évêchesse, une damnée sorcière, autrefois la femme de
notre bienheureux évêque Cautin.
--Ah! l'on a pris des Vagres par ici, mes amis?... Et ils ont été
condamnés aujourd'hui?
--Le mâhl s'est assemblé tantôt, le fils du roi et notre saint évêque y
assistaient... Ronan le Vagre et l'ermite ont été d'abord mis à la
torture...
--Ils refusaient donc d'avouer qu'ils avaient couru la Vagrerie?
--Non... Ronan le maudit s'en vantait, au contraire.
--Alors, pourquoi la torture?
--C'est ce que disait le fils du roi; il ne voulait pas la torture pour
Ronan le Vagre; il s'y opposait de toutes ses forces.
--Mais notre saint évêque a prétendu qu'une vérité arrachée par la
torture était plus certaine, puisque c'était comme le jugement de
Dieu... Alors personne n'a osé aller contre la volonté du saint homme.
--Aussi l'on a plongé, par son ordre, les pieds du Vagre et de l'ermite
dans l'huile bouillante... et ils ont avoué une seconde fois.
--Puis on a été obligé de les porter dans l'ergastule, car ils ne
pouvaient plus marcher.
--Et demain on les transportera sur le lieu du supplice, qui sera,
dit-on, terrible!... mais jamais assez terrible pour expier les crimes
de Ronan le Vagre...
--Qu'a-t-il donc fait, mes amis?
--N'a-t-il pas, le sacrilége! à la tête de sa bande, incendié, pillé la
villa épiscopale de notre bienheureux évêque Cautin...
--Comment, mes amis, Ronan le Vagre... cet impie aurait osé commettre un
pareil crime? Et les femmes, est-ce qu'on les a aussi mises à la
torture?
--La petite esclave Vagredine est encore quasi mourante d'une blessure
qu'elle s'est faite en voulant se tuer, lorsqu'elle a vu les Vagres
exterminés.
--Quant à l'évêchesse, on allait commencer sa torture, lorsque notre
saint évêque a dit: «Il faut se donner garde d'affaiblir la sorcière,
peut-être elle ne résisterait pas à la douleur, et il vaut mieux qu'elle
reste en pleine santé, afin qu'elle ne perde rien des tourments de
demain.»
--Votre évêque est très-judicieux, mes amis... et où ces scélérats
attendent-ils la mort?
--Dans le souterrain du burg.
--Toute fuite leur est, j'espère, impossible, à ces damnés?
--D'abord Ronan le Vagre et l'ermite laboureur seraient libres, qu'ils
ne pourraient faire un pas à cause des suites de leur torture.
--J'oubliais cela, mes amis.
--Et puis, l'ergastule est construit en briques et en ciment romain
aussi dur que roche; cette cave est fermée par une grille de fer à
barreaux gros comme le bras, et toujours gardée par une troupe d'hommes
armés.
--Grâce à Dieu, il n'est pas possible, mes amis, que ces maudits
échappent à leur supplice... Je vois que vous n'êtes pas de ces mauvais
esclaves, assez nombreux, dit-on, qui prennent parti pour les Vagres.
--Les Vagres sont des démons, nous voudrions les voir torturer jusqu'au
dernier; ce sont les ennemis des évêques, nos bons pères, et des Franks,
nos seigneurs.
--Votre maître est donc humain pour vous?
--Il est d'autant meilleur maître, nous a dit son clerc, qu'il nous fait
plus souffrir, puisque la souffrance ici-bas nous assure le paradis...
--Vous ne pouvez, mes enfants, manquer de faire ainsi votre salut...
J'espère que tous vos compagnons du burg sont, comme vous, résignés à
leur sort?
--Il est des impies partout... Plusieurs d'entre nous iraient, s'ils
pouvaient, courir la Vagrerie; ils ne respectent pas nos saints évêques,
haïssent nos seigneurs les Franks, et se révoltent d'être en esclavage;
mais nous les dénonçons au clerc de notre comte, et quand nous pouvons,
nous les faisons cruellement châtier, en attendant pour eux l'enfer
éternel!...
--Vous êtes, je le vois, des compagnons vraiment chrétiens, et ces
mauvais esclaves-là ne sont pas, je l'espère, en grand nombre parmi
vous, au burg?
--Oh! non... ils sont quinze ou vingt peut-être, sur cent que nous
sommes pour le service de la maison; car le comte, notre seigneur, a
plus de quatre mille colons et esclaves laboureurs sur ses domaines.
--Allons, mes enfants, il me semble que cela me porterait bonheur, à
moi, pauvre homme, de passer quelques heures dans une maison ainsi
peuplée d'esclaves selon Dieu... Et puisque vous me précédez au burg,
annoncez ma venue au majordome du comte... Si ce noble seigneur veut se
divertir de mon ours, il fera donner des ordres pour que je puisse
pénétrer dans l'enceinte.
--Nous allons annoncer ta venue, bateleur... le majordome décidera...
Et les esclaves qui, ruisselants de sueur, avaient un instant déposé
leur filet de pêche, rempli de gros poissons d'étang que l'on voyait
frétiller encore à travers les mailles, reprirent leur pesant fardeau et
se dirigèrent vers le burg. Lorsqu'ils eurent disparu, l'ours se dressa
sur ses pattes de derrière, jeta sa tête à ses pieds, et s'écria:
--Sang et massacre! ils brûleront demain ma belle évêchesse!... Et
Ronan! notre brave Ronan! supplicié aussi!... Souffrirons-nous cela,
vieux Karadeuk?
--Je vengerai mes fils... ou je mourrai près d'eux!... Ô Loysik! ô
Ronan! torturés... torturés!... et demain, la mort!...
--Aussi vrai que le souvenir de l'évêchesse me brûle le coeur! la
torture d'aujourd'hui, le supplice de demain, l'arrivée de ce Chram avec
ses gens de guerre!... tout cela bouleverse nos projets... Au lieu
d'être conduits et jugés à Clermont dans quelques jours, Ronan et
l'évêchesse seront mis à mort demain matin dans ce burg... au lieu
d'être ingambes et guéris de leurs blessures, Ronan et son frère sont
impotents; les leudes de Chram, réunis à ceux du comte et à ses gens de
pied, forment une garnison de plus de trois cents hommes de guerre, ils
occupent ce burg... et pour enlever Ronan et Loysik, incapables de
marcher, la petite esclave, quasi mourante, et ma belle évêchesse,
combien sommes-nous? toi et moi... Tiens, vieux Karadeuk, si je sais
comment nous sortirons de ce guêpier, je veux devenir véritablement
ours, et non plus ours des kalendes de janvier[Y], ainsi que je le suis
à cette heure... Ah! celui-là qui m'eût dit, lorsque déguisé, comme tant
d'autres, en bestial, je fêtais les saturnales de la nuit de janvier...
celui-là qui m'eût dit: Mon joyeux garçon, tu fêteras les kalendes
d'hiver en plein été, j'aurais répondu: Va, bonhomme, ce jour-là il fera
chaud... et j'aurais dit vrai... car je serais plus au frais dans un
four brûlant que sous cette peau!... La rage et la chaleur me mettent en
eau... Tu restes muet, mon vieux Vagre... à quoi penses-tu?
--À mes fils... Que faire... que faire?...
--Meilleur je suis pour l'action que pour le conseil, en ce moment
surtout, car la fureur me rend fou! Pauvre et vaillante femme! demain,
brûlée!... Ah! pourquoi faut-il que j'aie été séparé d'elle dans les
gorges d'Allange durant ce combat, engagé par nos archers du haut des
chênes, contre les gens du comte... Pauvre... pauvre femme! je l'ai crue
morte ou prisonnière... Notre déroute était complète, impossible à moi
de m'assurer du sort de ma maîtresse, trop heureux de pouvoir, avec
quelques-uns des nôtres, échappés au massacre, m'enfoncer au plus
profond de la forêt, nous donnant rendez-vous dans les rochers du pic du
_Mont-Dore_, un de nos anciens repaires... Enfin, nous nous sommes, au
bout de quelques jours, retrouvés là une douzaine de notre bande, et
bientôt nous t'avons vu arriver aussi, en compagnie de deux esclaves
fuyards; toi, mon vieux Vagre, perdu pour nous depuis plus de trois
ans... Alors, tu nous a renseignés sur le sort de tes fils, de la petite
esclave et de l'évêchesse... C'est étrange, ce que je ressens pour cette
vaillante femme! son souvenir ne me quitte pas... mon coeur se brise de
chagrin en la sachant aux mains du comte et de l'évêque; il n'est pas en
Vagrerie de Vagre plus Vagre que moi pour la vie d'aventure, et pourtant
je ne sais quel hasard nous jetterait, l'évêchesse et moi, dans un coin
de terre ignoré, que là, je vivrais, je crois, près d'elle, dix ans,
vingt ans, cent ans!... Tu me prends pour un fou, vieux Karadeuk? ou
mieux, pour un oison, car je deviens pleurard, et je m'hébête!... Au
diable le chagrin! il faut agir!...
--Oh! mes fils! mes fils!...
--S'il ne fallait pour les sauver, eux et l'évêchesse, que donner ma
peau... pas celle-ci, la vraie, je la donnerais, foi de Vagre! car, tu
le sais, lorsque tu nous as conté ton projet, et que le personnage de
l'ours a été proposé à un garçon de bon vouloir, je me suis offert, vous
disant qu'autrefois, à Beziers, j'étais d'autant plus forcené pour les
déguisements des kalendes, que les prêtres les défendaient[Z], et que
dans ces saturnales je figurais surtout l'ours à s'y méprendre; je fus
tout d'une voix acclamé ours en Vagrerie, et... mais tu trouves
peut-être que je parle beaucoup?... Que veux-tu? cela m'étourdit... car
lorsque je reste muet et songeur... mon coeur se navre, et je deviens
stupide!...
--Loysik! Ronan! suppliciés demain... non, non... ciel et terre! non!...
--Quoi qu'il faille faire pour sauver tes fils, la petite Odille et
l'évêchesse, je te suivrai jusqu'au bout. Donc, lorsqu'il fut convenu
que tu serais le bateleur et moi l'ours, il fallut trouver un ours de
belle taille, assez obligeant pour me prêter sa tête, son justaucorps et
ses chausses. J'ai emporté ma hache, mon couteau, et j'ai gravi les
cimes du Mont-Dore... À bon veneur, bonne chance; presque aussitôt je
rencontre un compère de ma taille; me prenant sûrement pour un ami, il
accourt à moi les bras ouverts... et la gueule aussi. Craignant de gâter
son bel habit à coups de hache, je lui plante mon couteau sous
l'aisselle, au bon endroit que savait trouver le roi Clotaire lorsqu'il
tuait ses petits-neveux... Après quoi, j'ai soigneusement déshabillé mon
obligeant ami; son justaucorps et ses chausses semblaient, foi de Vagre,
taillés pour moi; je vous ai rejoints dans notre repaire, et nous voici
redescendus dans le plat pays, déterminés à tout pour sauver tes deux
fils, la petite esclave et mon évêchesse... Résumons-nous donc, car le
calme me revient... Que faire? Nous avions songé à nous introduire dans
la ville de Clermont pendant la nuit qui devait précéder le jour du
supplice, presque certains de soulever une partie des esclaves et du
peuple ami des Vagres... À ce projet, il faut renoncer, ainsi qu'à
l'idée de nous embusquer sur la route pour attaquer l'escorte qui aurait
conduit les prisonniers à Clermont... C'était pour tâcher de nous
renseigner sur le moment de leur départ et sur leur route, que nous
devions tenter de nous introduire dans le burg, toi et moi, sous notre
déguisement, tandis que dix de nos compagnons nous attendraient cachés à
la lisière de la forêt; ils y sont, prêts à se rendre avec nous à
Clermont ou sur la route, ou même à s'approcher cette nuit des fossés
du burg, si nous donnons à ces bons Vagres le signal convenu... Ce qui
s'est passé aujourd'hui, le supplice de demain, le grand nombre d'hommes
de guerre rassemblés au burg ruinent tous nos projets... que faire?...
Voici longtemps que tu réfléchis, mon vieux Vagre... as-tu décidé
quelque chose?
--Oui, viens...
--Au burg? mais il fait jour encore...
--La nuit sera noire avant notre arrivée.
--Quel est ton projet?
--Je te le dirai en route; le temps presse; viens, viens...
--Marchons... Ah! j'oubliais... et la casaque?
--Quelle casaque?
--Celle que par semblant de bouffonnerie je dois endosser... La mesure
est prudente; le capuchon rabattu dissimulera ce qu'il y a de défectueux
dans la jointure de la fourrure de mon cou à celle de ma tête; ce
capuchon cachera aussi à demi ma figure d'ours, car ces Franks seront
peut-être plus clairvoyants que ces deux esclaves hébêtés...
Pendant que l'amant de l'évêchesse parlait ainsi, Karadeuk avait tiré de
son bissac une casaque roulée: le faux ours l'endossa; elle traînait
jusqu'aux pattes de derrière, et le capuchon, à demi rabattu sur les
yeux, ne laissait voir que le museau; les larges manches tombaient
presque jusqu'au bout des pattes griffues; la noire fourrure du corps et
des cuisses, découverte par l'écartement des deux pans du vêtement,
paraissait tout entière. Rien de plus grotesque que cet ours ainsi
costumé; il devait, foi de Vagre, donner fort à rire, après boire, aux
hôtes du comte Neroweg.
--Laisse-moi maintenant, Karadeuk, cacher mon poignard dans un des plis
de la casaque... et tiens, c'est justement ce couteau saxon qu'en fuyant
des gorges d'Allange j'ai ramassé sur le champ de bataille... Vois, sur
la garde de cette arme, ces deux mots gaulois gravés sur le fer:
_Amitié_, _communauté_... _Amitié_, c'est un bon présage... L'amitié,
comme l'amour, me conduit au burg... Sang et massacre! délivrer du même
coup son ami, sa maîtresse!...
--Viens, viens... Ô Ronan! Loysik! je vous sauverai tous deux... ou nous
mourrons tous trois!...
Lorsqu'il y a cinq siècles et plus, les Romains possédaient la Gaule
conquise, mais non soumise, ils construisaient solidement les
ergastules, où la nuit ils renfermaient les esclaves gaulois enchaînés;
voyez plutôt ce souterrain, antique dépendance du camp romain; la brique
et le ciment sont encore tellement liés entre eux, qu'ils forment un
seul corps plus dur que le marbre: des hommes munis de leviers, de
masses, de ciseaux de fer, et travaillant de l'aube au soir,
parviendraient à peine à pratiquer une ouverture dans les parois de
cette prison; la voûte, basse et cintrée, est fermée par d'énormes
barreaux de fer... Au dehors veillent un assez grand nombre de Franks
armés de haches: les uns debout, les autres assis ou couchés sur la
terre; de temps à autre ils jettent un regard d'envie du côté du burg,
situé à cinq cents pas de là; mais le bâtiment principal est caché à la
vue des Franks par la saillie des granges et des écuries, bâties en
retour du logis seigneurial, où ces constructions s'appuient.
Pourquoi ces gardiens des prisonniers jettent-ils, du côté du burg, des
regards d'envie? parce que arrivent jusqu'à eux, à travers les fenêtres
ouvertes, les cris des buveurs avinés, et, par intervalle, le bruit des
tambours et des cornets de chasse; car l'on festoie chez le comte
Neroweg, qui ce soir-là, de son mieux, fête Chram, son royal hôte.
Une lampe de fer, abritée par la saillie du cintre de l'antique
ergastule, éclaire les abords du souterrain et en dedans son entrée.
Des pas se font entendre... un leude paraît suivi de plusieurs esclaves,
portant des paniers et des craches.
--Enfants! voilà de la cervoise, du vin, de la venaison, du pain de pur
froment. Mangez, buvez, tous doivent être ici, aujourd'hui, en liesse...
le fils du roi visite notre burg!
--Vive Sigefrid! vive le vin, la cervoise et la venaison qu'il
apporte!...
--Mais veillez sur les prisonniers... que pas un de vous ne bouge
d'ici!...
--Oh! ces chiens ne remuent pas plus là dedans que s'ils étaient
endormis pour jamais sous la terre froide, où ils seront demain... Ne
crains donc rien, Sigefrid.
--Hormis le seigneur roi, le seigneur évêque ou Neroweg, quiconque
approcherait de cette grille pour parler aux condamnés...
--Tomberait sous nos haches, Sigefrid; elles sont pesantes et
tranchantes...
--Au moindre événement, qu'un son de trompe donne l'alarme au burg... et
en un instant nous sommes ici.
--Bonnes précautions, Sigefrid, mais inutiles. Le pont est retiré, de
plus, la bourbe des fossés est si profonde, qu'un homme qui tenterait le
passage disparaîtrait dans la vase... Enfin, il n'y a pas d'étrangers
dans le burg; nous sommes ici, en comptant la truste du roi, plus de
trois cents hommes armés... qui donc tenterait de délivrer ces chiens de
prisonniers? ne sont-ils pas, d'ailleurs, aussi incapables de marcher
qu'un lièvre à qui on a cassé les quatre pattes?... Encore une fois,
Sigefrid, les précautions sont bonnes à prendre, nous les prendrons,
mais elles seront vaines...
--Veillez toujours soigneusement jusqu'à demain, jour du supplice de ces
maudits; ce n'est pour vous qu'une nuit à passer.
--Et nous la passerons joyeusement à boire et à chanter!
--Ainsi, l'on est gai dans la salle du festin, Sigefrid?
--Le soleil de mai pompe moins avidement la rosée que nos buveurs les
tonneaux pleins; des montagnes de victuailles disparaissent dans les
abîmes des ventres... déjà l'on ne parle plus, l'on crie; tout à
l'heure on ne criera plus, on hurlera! Les leudes de Chram faisaient
d'abord la petite bouche, mais à cette heure ils l'ouvrent jusqu'aux
oreilles pour rire, boire et manger... Ce sont, après tout, de bons et
gais compagnons; un peu de jalousie de notre part nous avait irrités
contre eux; cette rivalité s'est noyée dans le vin, et tout à l'heure,
dans son ivresse, le vieux Bertefred, poussant de monstrueux hoquets,
embrassait, en pleurant comme un veau, un des brillants et jeunes
guerriers de la suite royale, et l'appelait son fils mignon.
--Ah! ah! ah!... la bonne scène...
--Enfin, pour compléter la fête, on dit qu'on vient d'introduire dans le
burg un bateleur qui montre un ours et un singe. Neroweg a proposé ce
divertissement au roi Chram, et le majordome vient de donner l'ordre de
faire entrer l'homme et les bêtes dans la salle du festin; on est allé
les quérir, aux trépignements de joie des convives. Je me hâte de
retourner à la maison pour avoir ma part de l'amusement...
--Heureux Sigefrid! il va voir l'ours et le singe!
--Enfants, je vous le promets, lorsque le roi se sera diverti de ce
bateleur, je demanderai au comte qu'on vous envoie de ce côté l'homme et
ses bêtes...
--Sigefrid, tu es un bon compagnon!
--Et surtout... veillez bien sur les prisonniers!...
--Sois tranquille, et bois tranquille... Maintenant, à nous le vin, la
cervoise, la venaison! En attendant l'homme, l'ours et le singe, vidons
les pots à la santé du bon roi Chram et de Neroweg!
La lampe de fer, accrochée sous la saillie du cintre de l'antique
ergastule, éclairait ses abords et les groupes de Franks, qui
mangeaient, riaient, buvaient au dehors; cette lampe éclairant aussi
l'entrée du souterrain, fermé par des barreaux de fer, jetait sa
rougeâtre et vacillante lumière sur les prisonniers gaulois, réunis non
loin de l'ouverture de cette prison, dont la profondeur restait pleine
de ténèbres.