Celui qui eût assisté à ce souper de la villa épiscopale, où l'évêque

avait convié Neroweg, n'aurait pas reconnu Cautin. Ce saint homme, tête

à tête avec le comte, stupide, brutal et aveugle croyant, ne recherchait

point la dignité dans son langage; mais en présence de Chram, effronté

railleur qu'il détestait, il sentait le besoin d'imposer, par ses

paroles et par son attitude, le respect et la crainte, sinon au prince

et à ses favoris, aussi impudents que lui, du moins à leur suite,

beaucoup plus dévotieuse; puis, autre grave appréhension pour Cautin et

pour sa bourse, il craignait fort que l'audacieux exemple de Chram et de

ses amis ne vînt altérer la naïve et fructueuse crédulité de Neroweg,

dont Cautin tirait un parti si profitable en cultivant et exploitant la

peur du diable dont était possédé son fils en Dieu. Du coin de l'oeil

l'évêque voyait le comte sournoisement écouter, d'un air à la fois

satisfait et effrayé, les insolentes railleries de Chram, se demandant

sans doute si lui, Neroweg, n'était pas bien sot de croire à la

puissance miraculeuse de l'évêque et de payer si cher les absolutions de

ce patron. Cautin, en homme habile, voulut frapper un grand coup.

Habitué à observer les signes précurseurs des orages, si fréquents et si

subits dans les pays de montagnes, il se servait, ainsi que tant

d'autres prêtres, de ses connaissances atmosphériques pour épouvanter

les simples[U]; le prélat remarquait donc depuis quelque temps une nuée

noire, qui d'abord à peine visible et formée sur la cime d'un pic à

l'extrême horizon, s'approchant rapidement, devait bientôt s'étendre et

obscurcir le ciel et le soleil, encore radieux; aussi Cautin, à une

nouvelle insolence de Chram sur les fourberies épiscopales, répondit en

tâchant de calculer et de mesurer la longueur de sa réplique sur la

marche de l'orageuse nuée qui s'avançait:

--Ce n'est point à un serviteur indigne, à un humble ver de terre comme

moi de défendre en ce moment l'Église du seigneur Dieu; il a sa grâce et

ses miracles pour convaincre les incrédules, ses châtiments célestes

pour punir les impies; aussi, malheur à qui oserait ici, à la face de ce

soleil qui brille en ce moment sur nos têtes d'un si vif éclat,--ajouta

l'évêque d'une voix de plus en plus retentissante,--malheur à qui

oserait, à la face du Tout-Puissant qui nous voit, nous entend, nous

juge et nous châtie; malheur à qui oserait insulter à sa Divinité dans

la personne sacrée de ses évêques! oui, y a-t-il ici quelqu'un qui

l'ose?--continua Cautin d'une voix menaçante;--y a-t-il ici quelqu'un,

roi, seigneur, guerrier ou esclave, qui ose outrager la majesté divine?

--Il y a ici moi, le Lion de Poitiers, qui te dis ceci à toi, Cautin,

évêque de Clermont: Tu vois bien cette houssine? je le la casserai sur

le dos, saint homme, si tu ne cesses de parler avec tant d'insolence.

Foi de Vagre, ce Lion de Poitiers, ce Gaulois renégat, avait parfois du

bon; mais ses hardies paroles firent frémir l'assistance, la truste

royale comme les leudes du comte... Il paraissait monstrueux à ces bons

catholiques de casser une houssine sur le dos d'un évêque, eût-il, à

l'instar de Cautin, enfermé son prochain tout vivant dans le sépulcre

d'un mort. Une stupeur profonde succéda à la menace du Lion de Poitiers;

Chram lui-même parut effrayé de l'audace de son favori... Cautin, d'un

coup d'oeil, vit tout cela; aussi s'écria-t-il, feignant une sainte

horreur en s'adressant au Lion, qui, d'un air de défi, brandissait

toujours sa houssine:

--Malheureux impie, aie pitié de toi-même... le Seigneur Dieu a entendu

ton blasphème... Vois, le ciel s'obscurcit, le soleil se couvre de

ténèbres! vois ces signes précurseurs du courroux céleste!... À genoux,

chers fils! à genoux! votre père en Dieu vous l'ordonne... Priez pour

apaiser le courroux de l'Éternel soulevé par un épouvantable

blasphème!...

Et Cautin descendit précipitamment de cheval; mais il ne s'agenouilla

pas: debout et les mains levées vers le ciel, comme un prêtre officiant

à l'autel, il semblait conjurer la colère céleste.

À la voix de l'évêque, les esclaves et les serviteurs de Chram, effrayés

des approches de cet orage inattendu, se jetèrent à genoux; la plupart

des hommes de sa truste sautèrent à bas de leurs montures, et

s'agenouillèrent aussi, non moins épouvantés que les autres, à la vue du

soleil presque subitement obscurci au moment où le Lion de Poitiers

avait menacé l'évêque de sa houssine... Neroweg, l'un des premiers à

genoux, se frappait la poitrine; mais Chram, ses favoris et quelques-uns

de ses antrustions restèrent à cheval, semblant hésiter, par orgueil, à

obéir aux ordres de l'évêque... Alors celui-ci, d'un geste impérieux et

d'un accent menaçant, s'écria:

--À genoux! ô roi! Le roi n'est pas plus que l'esclave devant l'oeil du

Tout-Puissant... le roi, comme l'esclave, doit courber le front devant

l'Éternel pour apaiser son courroux... À genoux donc, ô roi! à genoux,

toi et tes favoris!...

--Oses-tu me commander, à moi?--s'écria Chram le visage pâle de rage,

voyant la pieuse soumission de ses hommes aux ordres de l'évêque.--Qui,

de toi ou de moi fils de roi, est ici le maître, prêtre insolent?...

Un superbe éclat de tonnerre ferma la bouche de Chram et servit à

souhait la fourberie de Cautin, qui reprit:

--À genoux, roi!... n'entends-tu pas la foudre du ciel, cette voix

grondante du Tout-Puissant irrité?... Veux-tu attirer sur nous tous une

pluie de feu? Ô Seigneur Dieu, ayez pitié de nous! éloignez de nous ces

cataractes de lave ardente que, dans votre colère contre les impies,

vous allez faire pleuvoir sur eux, et peut-être aussi sur nous, pauvres

pécheurs... car les plus purs ne peuvent se dire irréprochables devant

votre majesté, ô Seigneur! mais du moins nous sommes humbles et

repentants... Ayez pitié de nous, ô Tout-Puissant!...

Plusieurs nouveaux coups de tonnerre, accompagnés d'éclairs

éblouissants, portèrent à son comble l'épouvante de la suite de Chram;

lui-même, malgré son audace et sa superbe, ressentit quelque crainte;

cependant son orgueil répugnait encore à se soumettre aux ordres de

l'évêque, lorsque des murmures, d'abord sourds, puis menaçants,

s'élevèrent parmi sa truste et ses esclaves.

--À genoux, notre roi... à genoux!...

--Nous ne voulons pas, si petits que nous sommes, être brûlés par le feu

du ciel à cause de ton impiété et de celle de tes favoris.

--À genoux, notre roi... à genoux!... Obéis à la parole du saint

évêque... c'est le Seigneur qui nous parle par sa bouche...

--À genoux, roi... à genoux!...

Chram céda... il craignit l'irritation de son entourage, et surtout de

donner un exemple public de rébellion contre les évêques, dont la

toute-puissance abrutissante venait si bien en aide à la conquête.

Chram, maugréant et blasphémant entre ses dents, descendit donc de

cheval, faisant signe à ses deux favoris, Imnachair et Spatachair, qui

lui obéirent, de l'imiter et de se mettre, comme lui, à genoux.

Seul, à cheval, et dominant cette foule craintive agenouillée, le Lion

de Poitiers, le front intrépide, la lèvre sardonique, bravait les

roulements du tonnerre qui redoublait de fracas.

--À genoux!--crièrent les voix de plus en plus irritées,--à genoux, le

Lion de Poitiers!...

--Notre roi Chram s'agenouille, et cet impie, cause de tout le mal par

ses menaces sacriléges à l'égard du saint évêque, refuse seul d'obéir...

--Ce blasphémateur va attirer sur nous un déluge de bitume et de feu...

--Mes fils, mes chers fils!--s'écria Cautin, seul debout, comme le Lion

de Poitiers était seul à cheval,--préparons-nous à la mort! un seul

grain d'ivraie suffit à corrompre un muid de froment... un seul pécheur

endurci va peut-être causer notre mort, à nous autres justes...

Résignons-nous, mes chers fils... que la volonté de Dieu soit faite...

peut-être nous ouvrira-t-il son saint paradis!

La foule épouvantée fit entendre des cris de plus en plus courroucés

contre le Lion de Poitiers; et Neroweg, qui gardait rancune à cet

insolent de ses impudiques plaisanteries sur Godégisèle, se leva à demi,

tira son épée, et s'écria:

--À mort l'impie! son sang apaisera la colère de l'Éternel!...

--Oui, oui... à mort!--crièrent une foule de voix furieuses, à peine

dominées par les retentissements de la foudre, rendus plus formidables

encore par l'écho des montagnes.

Le ciel semblait véritablement en feu, tant les éclairs se succédaient,

rapides, enflammés, éblouissants... Les plus braves tremblaient, le roi

Chram lui-même regrettait d'avoir raillé l'évêque... Aussi, voyant le

Lion de Poitiers, toujours imperturbable, répondre par un geste de

dédain aux menaces de Neroweg et aux cris furieux de la foule, il dit à

son favori:

--Descends de cheval et agenouille-toi... sinon, je te laisse

massacrer... Jamais je n'ai vu pareil orage!... Tu as eu tort de menacer

l'évêque de ta houssine, et moi de le railler... le feu du ciel va

peut-être tomber sur nous...

Le Lion de Poitiers rugit de rage; mais, prévoyant le sort qu'une plus

longue résistance lui devait attirer, il céda, en grinçant des dents,

aux ordres de Chram, descendit de cheval après une dernière hésitation,

et tomba à genoux en montrant le poing à Cautin... Alors l'évêque,

jusque-là toujours debout au-dessus de cette foule frappée de terreur et

de respect, jeta un regard de triomphant orgueil sur Chram, ses favoris,

ses leudes, ses serviteurs, ses esclaves, tous agenouillés, et se dit,

savourant sa victoire:

--Oui, roi, les évêques sont plus rois que toi! car te voici à mes

pieds, le front dans la poussière...

Puis il s'agenouilla lentement en s'écriant d'une voix éclatante:

--Gloire à toi. Seigneur! gloire à toi!... L'impie rebelle, saisi d'une

sainte terreur, abaisse son front superbe... Le lion dévorant est

devenu, devant ta majesté divine, plus craintif que l'agneau... Apaise

ta juste colère, ô Seigneur! aie pitié de nous tous, agenouillés ici

devant toi... dissipe les ténèbres qui obscurcissent le ciel... éloigne

la nuée de feu que l'endurcissement d'un pécheur avait attirée sur nos

têtes... daigne ainsi manifester, ô Tout-Puissant! que la voix de ton

serviteur indigne, l'évêque Cautin, est montée jusqu'à toi... jusqu'à

toi, qui, grâce à un ineffable miracle, as dernièrement permis à ton

_oint_ de contempler ta face éblouissante au milieu de tes séraphins et

de tes anges et archanges!...

Le prélat dit encore beaucoup d'admirables choses, mesurant et graduant

ses actions de grâces et de merci sur l'apaisement progressif de

l'orage, de même qu'à son approche il avait gradué ses paroles

menaçantes; aussi l'habile homme termina-t-il son discours aux sourds

roulements d'un tonnerre lointain: derniers grondements, disait-il, de

la voix courroucée de l'Éternel enfin calmé dans sa colère... Après

quoi, le ciel s'éclaircit, les nuages se dissipèrent, le soleil de juin

rayonna de tout son éclat, et la truste royale, aussi rassérénée que le

ciel, se mit en marche vers le burg, chantant à pleine poitrine:

«--Gloire! gloire éternelle au Seigneur!...

»--Gloire! gloire à notre bienheureux évêque!...

»--Il a détourné de nous, par un miracle, le feu du ciel...

»--L'impie a courbé son front rebelle...

»--Gloire! gloire au Seigneur!...»

Pendant que les esclaves de Chram conduisaient les chevaux à l'écurie,

que d'autres plaçaient, sous une vaste grange à demi remplie de

fourrage, les chariots et les bâts, encore chargés de leurs fardeaux,

ses leudes buvaient et mangeaient en hommes qui voyagent depuis l'aube.

Chram ayant, ainsi que ses favoris, fait honneur au repas du comte, lui

dit:

--Mène-moi dans un endroit où nous puissions parler en secret. Tu dois

avoir une chambre où tu gardes tes trésors? allons-y...

Neroweg se gratta l'oreille sans répondre; se souciant peu sans doute

d'introduire dans ce sanctuaire le fils de son roi. Chram, voyant

l'hésitation du comte, reprit:

--S'il y a dans ton burg un endroit plus retiré que ta chambre aux

trésors, peu m'importe... Allons chez ta femme si tu veux.

--Non... non... viens dans ma chambre aux trésors... Permets seulement

que je donne quelques ordres afin que tes gens ne manquent de rien.

Neroweg, tirant alors à l'écart l'un de ses leudes, lui dit:

--Bertefred et toi, Ansowald, bien armés tous deux, vous resterez à la

porte du réduit où je vais entrer avec ce Chram... Tenez-vous prêts à

accourir à mon premier appel.

--Que crains-tu?

--La race du glorieux Clovis a beaucoup de goût pour le bien d'autrui,

et quoique mes coffres soient fermés à triple serrure et bardés de fer,

j'aime autant à vous savoir, toi et Bertefred, derrière la porte.

--Nous y serons.

--Dis, de plus, à Rigomer et à Bertéchram de se tenir, armés aussi, à la

porte du gynécée; qu'ils frappent sans merci ceux qui tenteraient de

s'introduire auprès de Godégisèle, et appellent à l'aide... Je me défie

du Lion de Poitiers, audacieux sacrilége qui ce matin a osé braver le

feu du ciel, attiré sur nous par ses impiétés... Les deux autres favoris

de Chram ne me semblent ni moins païens ni moins luxurieux que ce lion

farouche; je les crois, à eux trois, capables de tout... comme leur

royal maître... As-tu compté le nombre des gens armés qui accompagnent

ce Chram?

--Il n'a amené ici que la moitié de ses leudes... de ses antrustions,

comme s'appellent ces hautains qui semblent nous dédaigner, nous autres,

parce qu'ils sont les _fidèles_ du fils d'un roi... Ne les valons-nous

pas?... quoique leur peau soit tarifée à six cents sous d'or de

_Wirgelt_ et la nôtre à deux cents sous seulement[V].

--Tout à l'heure,--ajouta Bertéchram,--ils avaient l'air de manger du

bout des dents et de regarder au fond des pots, pour s'assurer s'ils

étaient propres... Ils se moquaient de notre vaisselle de terre et

d'étain...

--Oui, oui... pour que je sorte ma vaisselle d'or et d'argent, afin de

m'en dérober quelque pièce.

--Tiens, Neroweg, il pourra couler du sang d'ici à ce soir, si ces

insolents nous continuent leurs dédains.

--Heureusement nous tes leudes, les hommes de pied et les esclaves que

l'on pourrait armer, nous sommes aussi nombreux que les hommes de Chram.

--Allons, allons, mes bons compagnons, ne vous échauffez pas, chers

amis... Si l'on se querelle à table on cassera la vaisselle, et il me

faudra la remplacer.

--Neroweg, l'honneur passe avant la vaisselle.

--Certainement; mais il est inutile de provoquer les disputes...

Tenez-vous seulement sur vos gardes, et que l'on veille à la porte du

gynécée.

--Ce que tu demandes sera fait.

Quelques instants après, le roi Chram et le comte se trouvaient seuls

dans la chambre des trésors.

--Comte, quelle est la valeur des richesses renfermées dans ces coffres?

--Oh! ils contiennent peu de chose, très-peu de chose... Ils sont fort

grands, parce que, ainsi que nous disons en Germanie: «Il est toujours

bon de se précautionner d'un grand pot et d'un grand coffre...» mais ils

sont presque vides...

--Tant pis, comte... Je voulais doubler, tripler, quadrupler peut-être

la valeur qu'ils renferment.

--Tu veux railler?

--Comte, je désire augmenter au delà de tes espérances ta puissance et

tes richesses... Je te le jure par l'indivisible Trinité!

--Alors je te crois, car après le miracle de ce matin tu n'oserais, en

te jouant d'un serment si redoutable, risquer d'attirer sur ma maison le

feu du ciel... Mais pourquoi désires-tu me rendre si puissant et si

riche?...

--Parce qu'à cela, moi, j'ai intérêt.

--Tu me persuades.

--Veux-tu avoir des domaines égaux à ceux du fils du roi?

--Je le voudrais.

--Veux-tu avoir, au lieu de ces coffres à moitié vides, dis-tu, cent

coffres regorgeant d'or, de pierreries, de vases, de coupes, de patères,

de bassins, d'armures, d'étoffes précieuses?

--Je le voudrais, certes, oh! je le voudrais!

--Au lieu d'être comte d'une ville de l'Auvergne, veux-tu gouverner

toute une province, être enfin aussi riche et aussi puissant que tu peux

le désirer?

--Tu me jures, par l'indivisible Trinité, que tu parles sérieusement?

--Je te le jure!

--Tu me le jures aussi par le grand Saint-Martin, à qui j'ai une

dévotion particulière?

--Je te jure, aussi, comte, par le grand Saint-Martin, que mes offres

sont très-sérieuses.

--Alors, explique-toi.

--Mon père Clotaire, à cette heure, guerroie hors de la Gaule contre les

Saxons... Je veux profiter de cela pour me faire roi à la place de mon

père... Plusieurs ducs et comtes des contrées voisines sont entrés dans

mon projet... Seras-tu pour ou contre moi?

--Et tes frères _Charibert_, _Gontran_, _Chilperik_ et _Sigibert_? ils

ne te laisseront pas le royaume de ton père à toi tout seul?

--Je ferai tuer mes frères...

--Par qui?

--Tu le sauras plus tard.

--Chram, ce sont là, vois-tu, de ces choses qu'il faut accomplir

soi-même... pour être assuré qu'elles réussissent...

--Tu dis cela, comte, à cause de ton frère Ursio tué de ta main...

--Notre grand roi Clovis, ton aïeul, et ses fils ne se sont-ils pas

toujours ainsi eux-mêmes, et selon leur besoin, défaits de leurs plus

proches parents? D'ailleurs je peux parler sans crainte du meurtre

d'Ursio... moi, j'en suis absous... j'ai payé...

--Tu as gardé l'héritage?

--J'en ai abandonné au moins un quart à l'Église et à mon patron,

l'évêque Cautin, pour racheter le meurtre...

--Tu y gagnes toujours les trois quarts de l'héritage.

--Tiens! si je n'avais pas dû gagner à la mort d'Ursio, je ne l'aurais

pas tué... je ne lui en voulais pas...

--Et moi, je n'en veux pas non plus à mes frères... seulement je désire

être seul roi de toute la Gaule... Ainsi, comte, réponds, veux-tu

t'engager, par serment sacré, à combattre pour moi à la tête de tes

hommes? je m'engagerais, par un serment pareil, à te faire duc d'une

province à ton choix et à t'abandonner les biens, les trésors, les

esclaves, les domaines du plus riche des seigneurs qui auront tenu pour

mon père contre moi...

--Enfin, roi, tu veux que je te promette, en mon nom et en celui de mes

leudes et de mes hommes, que nous _obéirons à ta bouche_, ainsi que nous

disons en Germanie?

--Oui, telle est ma demande.

--Mais ton père? mais ton père?...

--Déjà sa truste, avant la guerre contre les Saxons, a failli le

massacrer... sais-tu cela?

--Le bruit en est venu jusqu'ici.

--Mon projet est donc de faire tuer mes frères, de dire que mon père est

mort pendant sa guerre contre les Saxons, et de me faire roi de la Gaule

à sa place[X]...

--Mais lorsqu'il reviendra de Saxe avec son armée?

--Je le combattrai, et je le tuerai si je peux... N'a-t-il pas tué ses

neveux et pillé les trésors de son frère Clodomir?...

--Je ne te blâme point en ceci... je pense à ce qui peut m'advenir, à

moi...

--À toi, comte?

--Si dans ta guerre contre ton père tu as le dessous, et que je m'en

sois mêlé, de cette guerre... il m'arrivera malheur... Je serai

dépouillé comme traître des terres que je tiens à _bénéfices_; il ne me

restera que mes terres SALIQUES...

--Voudrais-tu gagner sans risquer d'enjeu?

--Je préférerais cela de beaucoup... Mais écoute, Chram; que les comtes

et ducs du Poitou, du Limousin, de l'Anjou, prennent parti avec toi

contre ton père, alors moi et mes hommes nous _obéirons à ta bouche_...

mais je ne me déclarerai pour ta cause que lorsque les autres se seront

ouvertement déclarés en armes les premiers...

--Tu veux jouer à coup sûr?

--Oui, je veux risquer peu pour gagner beaucoup...

--Soit... alors échangeons nos serments.

--Attends, roi...

--Que vas-tu faire? pourquoi ouvrir ce coffre?... Laisse donc du moins

le couvercle relevé, que je voie tes trésors...

--Je t'assure qu'il n'y a presque rien là dedans, et le peu qu'il y a

craint fort la poussière.

--Par ma chevelure royale! je n'ai de ma vie vu plus magnifique boîte à

Évangile que celle que tu viens de tirer de ce coffre... ce n'est qu'or,

rubis, perles et escarboucles... Où as-tu pillé cela?

--Dans une villa de Touraine: le cahier d'Évangile qui est dedans est

tout écrit en lettres d'or...

--C'est la boîte qui est superbe... j'en suis ébloui...

--Roi, nous allons nous engager par serment sur cet Évangile à tenir nos

promesses...

--J'y consens... Or donc, sur les saints Évangiles que voici, moi,

Chram, fils de Clotaire, je jure, au nom de l'indivisible Trinité et du

grand Saint-Martin, je jure, selon la formule consacrée en Germanie,

«que si toi, Neroweg, comte de la ville de Clermont en Auvergne, toi et

tes leudes, qui regardiez autrefois du côté du roi mon père, vous voulez

maintenant vous tourner vers moi, Chram, me proposant de m'établir roi

sur vous, et que je m'y établisse, je te ferai duc d'une grande province

à ton choix, et te donnerai les domaines, maisons, esclaves et trésors

du plus riche des seigneurs qui auront tenu pour mon père contre moi...»

«--Et moi, Neroweg, comte de la ville de Clermont en Auvergne, je jure

sur les Évangiles que voici, je jure, au nom de l'indivisible Trinité et

du grand Saint-Martin, que si les comtes et ducs du Poitou, du Limousin

et de l'Anjou, au lieu de regarder comme autrefois du côté de ton père,

se tournent ouvertement vers toi, et en armes, te proposant de t'établir

roi sur eux, je me tournerai aussi vers toi, Chram, moi et mes hommes,

pour que tu t'établisses roi sur nous. Que je sois voué aux peines

éternelles, moi, Neroweg, si je manque à mon serment!...»

--Que je sois voué aux peines éternelles, moi, Chram, si je manque à mon

serment!...

--C'est juré...

--C'est juré...

--Maintenant, comte, laisse-moi examiner de plus près cette magnifique

boîte à Évangile...

--Excuse-moi... cette boîte craint terriblement la poussière...

--Comte, je n'ai vu personne de comparable à toi pour ouvrir et fermer

prestement un coffre...

--C'est toujours afin que la poussière n'y entre point.

--À cette heure, autre chose... Notre serment nous lie, je peux te

parler sans détour... Il faut d'abord que je fasse mourir mes quatre

frères, Gontran, Sigibert, Chilperik et Charibert.

--Le glorieux Clovis, ton aïeul, procédait toujours de cette façon

lorsqu'il jugeait bon de joindre à ses possessions un royaume ou un

héritage; il préférait tuer d'abord... et prendre ensuite.

--Mon père Clotaire aussi professait cette opinion; il commençait par

tuer les enfants de son frère Clodomir, afin de s'emparer ensuite de

leur héritage.

--D'autres, comme ton oncle Théodorik, prenaient d'abord et tuaient

ensuite... C'était mal avisé... on dépouille plus facilement un mort

qu'un vivant...

--Comte, tu as la sagesse de Salomon; mais moi, je ne peux pas tuer mes

frères moi-même...

--Tu ne peux pas... et pourquoi ne peux-tu pas?

--Deux d'entre eux sont très-vigoureux; moi, je suis faible et usé; et

puis ils ne me feraient pas l'occasion de bonne grâce; ils se défient de

moi.

--Il est vrai que mon frère Ursio n'avait pas de moi la moindre

défiance... Il était si jeune encore!

--J'ai déjà trois hommes déterminés à ces meurtres: ce sont des hommes

sur qui je peux compter... il m'en faut un quatrième.

--Où le trouver?

--Ici...

--Dans mon burg?

--Oui, peut-être...

--Explique-toi...

--Sais-tu pourquoi l'évêque Cautin, qui ne m'aime guère, m'accompagne?

--Je l'ignore...

--C'est que l'évêque a grand'hâte de juger, de condamner et de voir

supplicier les Vagres et leurs complices, qui sont prisonniers dans

l'ergastule de ce burg... et de voir surtout rôtir l'évêchesse comme

sorcière...

--Je ne te comprends pas, Chram. Ces scélérats et les deux femmes, leurs

complices, doivent être, lorsqu'ils seront guéris, et ils le sont,

conduits à Clermont pour y être jugés par la curie.

--D'après des bruits très croyables, qui nous sont parvenus, l'évêque

craint, non sans raison, que la populace de Clermont ne se soulève pour

délivrer ces bandits lorsqu'ils arriveront dans la cité; les noms de

l'ermite laboureur et de Ronan le Vagre sont chers à la race esclave et

vagabonde; elle se pourrait révolter pour arracher ces maudits au

supplice... tandis qu'ici, dans le burg, il n'y a rien à craindre de

pareil.

--Cette rebellion peut être à redouter, en effet, de la populace de

Clermont.

--J'ai donc promis à l'évêque Cautin que si tu y consentais, moi, Chram,

roi pour mon père en Auvergne (en attendant que je sois roi par moi-même

de toute la Gaule), j'ordonnerais que ces criminels soient jugés,

condamnés et suppliciés ici dans ton burg, devant ton mâhl justicier...

--Si mon bon patron l'évêque Cautin est de cet avis, je le partage...

Autant que lui je me promets de jouir de ce supplice... et je donnerais,

je crois, vingt sous d'or, plutôt que de voir ces scélérats échapper à

la mort, ce qui pourrait arriver, si la vile populace de Clermont se

soulevait en leur faveur... Mais quel rapport ceci a-t-il avec le

meurtre de tes frères?

--Tu m'as dit que ce Ronan le Vagre était guéri de ses blessures?

--Oui.

--C'est un homme résolu?

--Un démon... Le diable prend souvent la figure de ce Vagre, m'a dit mon

patron.

--Crois-tu que si l'on disait à ce démon, après qu'il aura été condamné

à un supplice terrible: «Tu auras ta grâce, à la condition d'aller tuer

ensuite quelqu'un... et le meurtre accompli, vingt sous d'or de

profit...» il refuserait cette offre? Dis, quel Vagre la refuserait?...

--Chram, cet endiablé Ronan et sa bande ont tué neuf de mes plus

vaillants leudes; ils ont pillé, incendié la villa de l'évêque, et il

faut que je la reconstruise à mes frais, selon que l'a dit l'Éternel de

sa propre bouche... Or, aussi vrai que le grand Saint-Martin est au

paradis, ce Vagre n'échappera pas au supplice dû à ses crimes!...

--Qui te dit le contraire?

--Tu parles de lui faire grâce pour...

Les mystères du peuple, Tome IV Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 13 / 26 段