--Ah! Morise!... je voudrais être à ta place.

--Vous, la femme d'un comte, désirer être esclave!...

--Il ne te tuera pas, toi!...

--Bah! il me tuera comme une autre, si l'envie de me tuer lui prend...

et au moins vous, madame, en attendant, vous avez de belles robes, de

riches parures, des esclaves pour vous servir... et puis enfin, vous

êtes libre.

--Je ne sors pas du burg.

--Parce que vous ne le voulez pas... Wisigarde montait à cheval et

chassait... Il fallait la voir sur sa haquenée noire, avec sa robe de

pourpre, son faucon sur le poing!... Au moins, si elle est morte jeune,

elle n'a pas perdu son temps à se chagriner, celle-là... Au lieu que

vous, madame, vous filez votre quenouille, vous regardez le ciel par

votre fenêtre ou vous pleurez... quelle vie!

--Hélas! c'est que je pense toujours à mon pays, à mes parents qui sont

si loin... si loin de ce pays des Gaules, où je suis étrangère.

--Wisigarde ne se donnait pas tant de chagrin... elle buvait et mangeait

presque autant que le comte.

--Il m'avait toujours dit, à moi et à mon père, qu'elle était morte par

accident... Ainsi, tu dis, Morise, que c'est là, là qu'il l'a tuée?...

--Oui, madame... d'un coup de pied il l'a renversée ici, près de ce

poteau... et puis alors...

--Qu'as-tu?

--Madame, madame... entendez-vous?

--Quoi donc?

--On marche dans la chambre du seigneur comte.

--Ah! c'est lui!...

--Oui, madame, c'est son pas.

--Oh! j'ai peur!... j'ai peur!...

C'était Neroweg... Ses dernières libations faites pour s'étourdir sur sa

crainte du diable, l'avaient plongé dans une ivresse à peu près

complète; aussi, entra-t-il chez sa femme trébuchant sur ses jambes

avinées. À l'aspect de leur maître, les esclaves se levèrent craintives;

Godégisèle tremblait si fort, qu'elle put à peine se soulever de dessus

son escabeau, tant elle se sentait faible. Le comte s'arrêta un instant

au seuil de la porte, une main appuyée à l'un des chambranles et

balançant légèrement son corps d'avant en arrière, tout en promenant sur

les esclaves intimidées un regard demi-hébêté, demi-luxurieux; enfin,

après un hoquet, il dit à la confidente de sa femme:

--Morise, viens...

Et regardant Godégisèle, il ajouta:

--Tu es bien pâle... tu as l'air troublé... Pourquoi es-tu si pâle,

toi?...

La pauvre créature se souvenait sans doute que la nuit où il avait

étranglé sa dernière femme, le comte avait dit aussi à une esclave:

_Viens!_ de sorte que les paroles de Neroweg, la troublant et

l'effrayant davantage encore, Godégisèle ne put que murmurer presque

sans savoir ce qu'elle disait:

--Monseigneur!... monseigneur!...

--Quoi? qu'as-tu?... Réponds,--reprit brutalement le comte.

--Voudrais-tu te révolter parce que j'ai dit à cet esclave: viens?...

--Non... oh! non!... monseigneur n'est-il pas ici le maître, et moi,

Godégisèle, son humble servante?...

Et perdant tout à fait la tête, cette malheureuse déjà se voyant

étranglée comme Wisigarde, parce que celle-ci avait refusé d'éclairer

son mari et sa maîtresse jusqu'à la couche conjugale, se hâta de

balbutier:

--Et même... si monseigneur le désire... je vais l'éclairer, avec cette

lampe, jusqu'à son lit.

--Ah! madame!--lui dit tout bas Morise,--quelle mauvaise parole que

celle-là!... C'est rappeler au comte la cause du meurtre de son autre

femme.

Neroweg, aux paroles de Godégisèle, tressaillit, s'avança brusquement

vers elle d'un air défiant; puis, la saisissant par le bras:

--Pourquoi parles-tu de m'éclairer avec cette lampe?

--Grâce! monseigneur!... ne me tuez pas!...

Et elle tomba à genoux.

--Ne tuez pas votre servante comme vous avez tué Wisigarde!...

Soudain le comte devint aussi pâle que sa femme, et s'écria, frappé

d'une terreur que redoublait son ivresse:

--Elle sait que j'ai tué Wisigarde!... elle me dit les mêmes mots qui me

l'ont fait tuer!... C'est l'oeuvre du malin esprit!... Je m'en souviens,

l'évêque Cautin m'a dit que Wisigarde étant morte sans l'assistance d'un

prêtre, pouvait revenir la nuit me tourmenter sous forme de fantôme!...

Elle va peut-être m'apparaître cette nuit, puisque ma femme a prononcé

ces mêmes mots qui m'ont fait étrangler l'autre! C'est un avertissement

du ciel ou de l'enfer!

Et s'adressant à Morise:

--Mon clerc! mon clerc!... cours le chercher!... Il priera près de moi

toute la nuit... il ne me quittera pas... Le fantôme de Wisigarde

n'osera pas approcher, un prêtre étant là... Et puis cet esclave qui a

blasphémé, il peut attirer le diable dans le burg!... Oh! j'ai eu tort

de ne pas faire couper en quartiers ce maudit cuisinier!... Non, ce

n'est pas assez d'avoir arraché la langue à ce sacrilége!

Son épouvante augmentant pendant que Morise courait chercher le clerc et

que Godégisèle, demi-morte de frayeur et toujours agenouillée,

s'adossait au poteau, se sentant défaillir; le comte se jeta aussi à

genoux et s'écria, se frappant la poitrine:

--Seigneur Dieu! ayez pitié d'un pauvre pécheur!... J'ai beaucoup payé à

mon patron, l'évêque Cautin, pour la mort de mon frère et de ma femme

Wisigarde!... Je payerai beaucoup encore, afin que l'on prie pour

Wisigarde et que la nuit elle ne vienne pas me tourmenter sous forme de

fantôme!... Dès demain je ferai bâtir la chapelle dans les gorges

d'Allange, en mémoire du miracle du bienheureux évêque Cautin, mon

patron, et je ferai aussi rebâtir sa villa... Seigneur! bon seigneur

Dieu! ayez pitié d'un pauvre pécheur!... Délivrez-moi cette nuit de la

présence du diable et du fantôme de ma femme Wisigarde!...

Et voilà ce fervent catholique à genoux, hébêté par la terreur et par

l'ivresse, se frappant avec furie la poitrine, attendant, plein d'une

anxiété terrible, l'arrivée de son clerc.

D'après cette journée d'un noble comte dans son burg, voyez qu'elle est

humaine, généreuse, éclairée, cette race des conquérants de la vieille

Gaule! Quel tendre attachement ils ont pour leurs femmes! quel respect

pour les doux liens de la famille et pour la sainteté du foyer

domestique!... Ô nos mères! viriles matrones vénérées de nos aïeux!

fières Gauloises d'autrefois qui siégiez à côté de vos époux dans ces

conseils solennels de l'État, où l'on décidait de la paix ou de la

guerre! mâles et austères éducatrices! épouses chéries, vaillantes

guerrières! vierges saintes! femmes empereurs!... Ô Margarid, Hêna,

Méroë, Loyse, Geneviève, Ellèn, Sampso, Victoria la Grande,

réjouissez-vous! réjouissez-vous d'avoir quitté ce monde-ci pour les

mondes mystérieux où l'on va perpétuellement revivre!... Réjouissez-vous

dans la fierté de votre coeur!... Quelle indignation! quelle honte!

quelle douleur pour vos âmes de voir vos soeurs, quoique de races

différentes et ennemies; de voir des femmes, épouses de rois, de

seigneurs, de guerriers, traitées, bonnes ou méchantes, avec autant de

mépris ou de férocité, par leurs maîtres barbares, que si elles étaient

leurs esclaves[M]!

Oui, les voilà ces Franks appelés à la curée de la Gaule par leurs

complices, nos saints évêques!... les voilà, ces conquérants patronés,

choyés, caressés, flattés, bénis par les prêtres du jeune homme de

Nazareth, par tes prêtres, ô divin Christ! toi qui n'avais que des

paroles de tendre et adorable miséricorde, même pour la femme

adultère... même pour la courtisane repentie!...

Mais, bah! renions la vieille Gaule! renions les mâles et douces vertus

de nos mères!... Vivent nos conquérants! vivent leurs adultères, vive

leur concubinage! vive leur ivrognerie! vive leur rapine! vivent leurs

meurtres et surtout vivent nos évêques!... Et comme le dit le début de

la loi des Franks saliens, nos conquérants:

«Vive celui qui aime les Franks! que le Christ maintienne leur

puissance, qu'il remplisse leurs chefs des clartés de sa grâce! qu'il

protège l'armée, qu'il fortifie la foi, qu'il accorde paix et bonheur à

ceux qui les gouvernent, sous les auspices de notre seigneur

Jésus-Christ!»

Et moi, foi de Vagre converti, j'ajouterai à cette pieuse antienne

franque cette antienne non moins catholique, apostolique et romaine:

«--Ô seigneur Dieu! grâces vous soient rendues d'avoir, dans votre

toute-puissante volonté, dans votre paternelle mansuétude, envoyé de

tels conquérants en Gaule! Quelle rare et sainte fortune pour notre

salut, qui ne se peut faire qu'à force de honte, de lâcheté, de

bassesse, d'esclavage, de misère, de larmes et de sang! Ô Dieu bon,

trois fois, cent fois, mille fois bon, et toujours bon. Amen.»

Seigneur comte! seigneur comte Neroweg! réveillez-vous!... Cette nuit

qui finit, au lieu de la passer entre les bras d'une de vos esclaves,

vous l'avez passée, de peur du diable, à genoux près de votre clerc et

répétant, d'une lèvre hébêtée, les prières que disait le saint homme,

tombant de sommeil; car après boire il eût préféré son lit. Rassuré par

les premières clartés de l'aube, heure close pour les démons, vous vous

êtes endormi sur votre couche, garnie de peaux d'ours, trophées de votre

chasse... Seigneur comte Neroweg, réveillez-vous donc!... Voici votre

roi, ou plutôt l'un des cinq fils de votre bon roi Clotaire, vous savez?

ce doux prince qui tue les petits enfants à coups de couteau sous

l'aisselle?... Ce grand Clotaire est aujourd'hui seul roi de toute la

Gaule; les autres fils et petits-fils du pieux Clovis, qui saintement

repose dans la basilique des saints apôtres, à Paris, sont tous morts!

Voici donc Chram le Bâtard, mais qu'importe! Chram, l'un des cinq fils

de Clotaire, et gouverneur de l'Auvergne pour son père... Il vient,

faveur insigne, il vient avec ses trois favoris et bon nombre de leudes

et d'_antrustions_, ainsi que fièrement s'appellent ces protégés du

roi[N]... Réveillez-vous donc, seigneur comte! voici le roi Chram qui

vous vient visiter... La chevauchée est brillante et nombreuse! Les

trois plus chers amis de Chram, encore plus chers amis du pillage, du

viol et du meurtre, accompagnent le royal personnage; ils s'appellent

_Imnachair_, _Spactachair_ et le _Lion de Poitiers_[O], ce Gaulois

renégat qui, comme tant d'autres de sa trempe, se sont, ainsi que les

évêques, ralliés aux Franks conquérants. Le Lion de Poitiers est nommé

de la sorte parce que, de même que le lion carnassier, il aime la rapine

et le carnage.

Seigneur comte! seigneur comte Neroweg! réveillez-vous donc!... Éveillez

aussi votre femme Godégisèle qui, toute la nuit, éplorée, frémissante,

a, lorsque ses yeux rougis de larmes se sont appesantis, rêvé de femmes

étranglées!... Vite, vite, que Godégisèle se pare des plus beaux bijoux

et des plus belles robes de votre quatrième épouse Wisigarde, dont vous

avez payé si grassement le meurtre à l'évêque Cautin, votre bon

patron!... Vite, vite, seigneur comte, que Godégisèle se pare de ses

plus riches atours! Chram peut la trouver à son gré ou au gré de ses

favoris... Gracieux roi! serviable roi! il n'est point d'entremetteur

plus accommodant: une fille ou une femme plaît-elle, libre ou esclave, à

quelqu'un de ses amis, aussitôt il leur donne un _diplôme royal_ de par

lequel ils traînent la belle dans leur lit[P].

Vite, vite, seigneur comte, faites monter vos leudes à cheval et armer

vos gens de pied, et vous, à la tête de la bande, seigneur comte, revêtu

de votre armure de parade larronnée par vous lors du ravage du pays de

Touraine, portant à votre côté votre magnifique épée d'Espagne à poignée

d'or ciselé, larronnée par vous lors du pieux ravage du pays des

Visigoths, damnés _Ariens_, maudits hérétiques contre lesquels les

évêques catholiques vous ont lancés, torche en main, fer au poing, de

même que vous lancez votre meute contre les bêtes fauves des bois...

Vite, vite, enfourchez votre grand cheval rouan, harnaché de sa selle et

de sa bride de cuir rouge, à frein, à chanfrein et à étriers d'argent,

larronnée par vous lors de la conquête de l'Auvergne!... Vite, courez

au-devant de votre glorieux roi Chram, à la tête de vos cavaliers et de

vos gens de pied! Déjà votre royal hôte et sa suite, annoncés par l'un

de ses serviteurs, n'est plus qu'à une petite distance de votre burg...

Seigneur comte, hâtez-vous de le conduire à votre maison seigneuriale!

hâtez-vous donc, seigneur comte! car point ne vous attendez à cette

dernière et heureuse nouvelle: Votre bon patron, le bienheureux évêque

Cautin, accompagne le roi Chram.

--Maudite soit la venue de ce Chram!...--disait Neroweg.--Pour peu que

lui et ses hommes demeurent quelques jours en mon burg, ils vont boire

mon vin, manger toutes mes provisions et peut-être me dérober quelque

pièce de ma vaisselle, qu'il me faudra, pour ce gala royal, sortir de

mes coffres. Ni moi ni mes compagnons nous n'aimons point ces leudes de

cour, qui ont toujours l'air de nous narguer, nous autres campagnards,

parce qu'ils hantent les palais et les villes.

Ainsi disait le comte Neroweg allant, suivi de ses guerriers, à la

rencontre du roi Chram, qui n'était plus, ainsi que sa chevauchée, qu'à

deux portées de trait du fossé dont était ceint le burg.

Combien c'est beau, noble, glorieux, lumineux, un roi chevelu! surtout

quand il a des cheveux, une longue chevelure que le ciseau n'a jamais

touchée, étant l'un des attributs des races royales franques.

Malheureusement, quoique jeune encore, le roi Chram, épuisé par

l'ivrognerie et la débauche, était presque chauve[Q], ce roi

chevelu!... Sa nuque et ses tempes étaient seules garnies de mèches

aussi claires que longues, car elles tombaient jusqu'au milieu de sa

poitrine et de son dos voûté; sa longue dalmatique d'étoffe pourpre,

fendue sur le côté, à la hauteur du genou, cachait à demi l'encolure et

la croupe de son cheval noir; des bandelettes de cuir doré, partant de

la chaussure, se croisaient sur ses chausses étroites et montaient

jusqu'à ses genoux; il appuyait ses souliers éperonnés sur des étriers

dorés; sa longue épée à poignée d'or et à fourreau de toile blanche[R],

était suspendue à son baudrier, superbement brodé; en guise de houssine

il tenait à la main une canne de bois précieux, à pomme d'or ciselé, sur

laquelle, lorsqu'il marchait, ce luxurieux épuisé s'appuyait; il avait

l'air sinistre; il devait ressembler à son royal père, le tueur

d'enfants. À sa droite, cavalcadant aussi hardiment qu'un homme de

guerre, se tenait l'évêque Cautin; il regardait de temps à autre Chram

en sournois, d'un air craintif et haineux, car s'il détestait Chram,

celui-ci n'abhorrait pas moins le saint homme. À la gauche du prince

venait le Lion de Poitiers, ce scélérat endurci, qui, avec Imnachair et

Spatachair, marchant tous deux au second rang, formaient cette trinité

de perdition qui eût perdu Chram s'il n'eût été, ainsi que disent les

prêtres, damné dans le ventre de sa mère. Insolence et luxure, dédain

railleur et froide cruauté, étaient si profondément empreints sur les

traits du Lion de Poitiers, le Gaulois renégat, que sur les os de sa

face, cent ans après sa mort, on devra lire encore: luxure, insolence et

cruauté.

Ces trois seigneurs portaient, selon la mode franque, de riches tuniques

à manches courtes par-dessus leur justaucorps; des chausses étroites et

des bottines de cuir préparé, avec le poil en dessus. Derrière Chram et

ses amis venaient son sénéchal, le comte de ses écuries, son majordome,

son bouteillier et autres premiers officiers, car il avait une maison

royale. Après ces personnages s'avançait sa truste, formée de ses leudes

et antrustions armés en guerre; leurs casques ornés de panaches, leurs

cuirasses, leurs jambards brillants et polis étincelaient aux rayons du

soleil; leurs chevaux fringants piaffaient sous leurs riches caparaçons;

les banderolles de leurs lances flottaient au vent, et leurs boucliers

peints et dorés se balançaient, suspendus à l'arçon de leur selle.

Autant cette suite royale était fringante, autant la troupe des leudes

du comte était misérable, grotesque et piètrement armée; un assez grand

nombre de ses hommes portait des armures, mais incomplètes et rouillées;

d'autres, seulement vêtus de casaques de peaux de bêtes, coiffaient

militairement un casque bossué; d'autres, possesseurs d'une cuirasse,

avaient la tête couverte d'un bonnet de laine; les épées, non moins

rouillées que les cuirasses, étaient, pour la plupart, veuves de leur

fourreau; souvent cet étui guerrier était raccommodé avec des ficelles,

et plus d'un bois de lance tortu sortait brut du taillis avec son

écorce; la plupart des chevaux valaient, pour l'apparence, leurs

cavaliers. Le temps des labours n'étant pas encore venu, bon nombre des

compagnons de Neroweg, faute de chevaux de guerre, enfourchaient des

traîneurs de charrue, bridés avec des cordes. Aussi, foi de Vagre, rien

de plus réjouissant que de voir déjà quels regards envieux et farouches

les leudes du comte jetaient sur la brillante suite de Chram et quels

regards insolents et moqueurs cette fière truste royale jetait sur la

troupe du comte, troupe sauvage et dépenaillée. Derrière les gens de

guerre du prince venaient les pages, les serviteurs et les esclaves à

pied, conduisant des chariots attelés de boeufs ou des chevaux

lourdement chargés, chevaux et chariots que les habitants du pays

traversé par le roi et sa truste, étaient forcés de fournir

gratuitement[S].

Le comte Neroweg s'avança seul, à cheval, vers son royal hôte, qui,

arrêtant aussi sa monture, dit à Neroweg:

--Comte, en allant de Clermont à Poitiers j'ai voulu m'arrêter un ou

deux jours dans ton burg.

--Que ta _gloire_[T] soit la bienvenue dans mon domaine... Il est en

partie composé de terres _saliques_: je les tiens de mon père, qui les

tenait autant de son épée que de la générosité de ton aïeul Clovis...

C'est ton droit de loger, en voyage, chez les comtes et bénéficiers du

roi; c'est pour eux un plaisir de t'accueillir.

--Comte,--dit insolemment le Lion de Poitiers,--ta femme vaut-elle la

peine qu'on la courtise?

--Mon favori qui te demande, à sa manière, si ta femme est belle,--dit

Chram en faisant signe au Gaulois renégat de se modérer,--mon favori, le

Lion de Poitiers est de sa nature fort plaisant.

--Alors, je répondrai au Lion de Poitiers qu'il ne pourra, non plus que

toi, juger si ma femme est belle ou laide, car elle est enceinte et

malade et ne sortira point de chez elle...

--Si ta femme est enceinte,--reprit le lion,--de qui est l'enfant?...

--Comte, ne te fâche pas de ces railleries... Je te l'ai dit, mon ami

est d'un naturel plaisant.

--Chram, je ne m'offenserai donc pas des railleries de ton favori...

Allons au burg.

--Marchons, comte.

L'on s'avance vers le burg et l'on cause.

--Comte, avoue à notre royal maître Chram qu'en tenant ta femme

renfermée tu caches ton trésor de crainte qu'on te le prenne!...

--Mon favori Spatachair, qui te parle de la sorte, Neroweg, est aussi

d'un joyeux esprit.

--Roi, tu choisis des amis très-gais, ce me semble.

--Neroweg, tu nous caches ta femme... c'est ton droit... Nous la

dénicherons... c'est le nôtre... Pour un bon larron, il n'y a pas de

cachette.

--Chram, celui-ci est encore un de tes joyeux amis, sans doute?

--Oui, comte, et des plus joyeux... il se nomme Imnachair.

--Et moi, qui me nomme Neroweg, je demanderai au seigneur Imnachair ce

que fait le larron lorsqu'il a déniché la cachette qu'il cherche?

--Neroweg, ta femme te contera la chose quand nous aurons déniché cette

belle, car nous la dénicherons, aussi vrai que je suis le Lion de

Poitiers!

--Et moi, aussi vrai que je suis comte du roi en ce pays

d'Auvergne,--s'écria Neroweg,--je tuerais un lion comme un renardeau,

comme un chien, si le Lion se voulait donner dans ma demeure des airs de

lion!...

--Oh! oh! comte, tu parles résolument! est-ce cette brillante armée qui

est sur tes talons qui te donne cette audace?--répondit le favori du roi

en montrant du geste les leudes dépenaillés de Neroweg.--Si cette bande

vaut ce qu'elle paraît, nous sommes perdus!

Deux ou trois des leudes du comte qui s'étaient peu à peu rapprochés,

ayant entendu les insolentes railleries des favoris de Chram,

murmurèrent tout haut d'un air farouche:

--Nous n'aimons pas que l'on raille Neroweg!

--Les leudes d'un comte valent bien les leudes royaux!

--Le poli de l'acier ne fait pas sa trempe!

L'un des hommes de Chram se retourna vers ses compagnons, et leur dit en

riant, montrant du bout de sa lance les gens du comte en faisant

allusion à leur grossier équipement:

--Sont-ce là des esclaves de charrue déguisés en guerriers? ou des

guerriers déguisés en esclaves de charrue?

La truste royale répondit à cette plaisanterie par de grands éclats de

rire; déjà de côté et d'autre on se regardait d'un air de défi, lorsque

l'évêque Cautin s'écria:

--Mes chers fils en Christ, moi, votre évêque et père spirituel, je vous

engage au calme et à la paix...

--Comte,--dit gaiement Chram à Neroweg,--défie-toi de ce luxurieux et

hypocrite évêque... Ne le laisse pas, ce bon apôtre, donner seul à seul

les eulogies à ta femme; il lui donnerait les eulogies de la Vénus des

païens, tout saint homme qu'il est!

--Chram, je suis le serviteur du fils de notre glorieux roi Clotaire;

mais comme évêque, j'ai droit à ton respect.

--Tu as raison, puisque aujourd'hui vous autres évêques vous êtes

presque aussi rois et surtout aussi riches que nous autres rois.

--Chram, tu parles de la puissance et de la richesse des évêques en

Gaule... Oublies-tu donc que notre puissance est celle du seigneur Dieu,

et nos richesses le bien des pauvres?...

--Par la peau flasque de toutes les bourses que tu as dégonflées, grosse

belette qui suces le jaune des oeufs et ne laisses aux sots que la

coquille! tu dis cette fois la vérité... Oui, vos richesses sont le bien

des pauvres, ce bien vous l'avez mis dans votre sac!

--Glorieux roi, je t'ai accompagné jusqu'au burg de mon fils en Christ,

le comte Neroweg, pour accomplir l'acte de haute justice que tu sais,

mais non pour laisser railler imprudemment, en ma personne, notre sainte

religion catholique et apostolique.

--Et moi je maintiens que de jour en jour votre puissance et vos

richesses augmentent! J'ai deux filles de ma race, peut-être

verront-elles le pouvoir royal s'amoindrir encore par vos usurpations,

vous évêques, avec qui nous avons partagé notre conquête; vous que nous

avons enrichis, vous de qui nous avons été les hommes d'armes!

--Nos hommes d'armes, à nous, hommes de paix! Tu te trompes, ô roi! nos

seules armes sont nos prédications!...

--Et quand les peuples se moquent de vos prédications, comme ont fait

les Visigoths, ces ariens de Provence et du Languedoc, vous nous envoyez

extirper leur hérésie par le fer et par le feu!

--Et de cela gloire à Dieu!... Les pieux rois franks, dans ces guerres

contre les hérétiques, ont gagné un immense butin, fait triompher

l'orthodoxie et arraché des âmes aux flammes éternelles, en les ramenant

au giron de la sainte Église.

Les mystères du peuple, Tome IV Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 12 / 26 段