tremblant,--pourtant l'épreuve m'épouvante...
--Ton compagnon, mon cher fils, te donne l'exemple d'une pieuse
confiance dans la justice divine, sachant que l'Éternel ne fait
condamner que des coupables...
--Hélas! bon père, si l'épreuve tourne contre moi?
--Mon fils, c'est que tu auras volé l'écuelle.
--Non, non... sur le salut de mon âme, je ne l'ai pas volée.
--Alors, mon fils, ne redoute rien du jugement de Dieu: sa justice est
infaillible...
--Ah! mon bon père, quelle terrible et injuste loi!
--Ne parle pas ainsi, mon cher fils; cette loi est sainte, c'est la loi
salique, loi des Franks saliens, nos nobles conquérants; elle est placée
sous l'invocation de Notre-Seigneur-Jésus-Christ... Pour t'en
convaincre, écoute le préambule de cette loi au nom de laquelle on va
vous soumettre à l'épreuve, accusateur et accusé; tu reconnaîtras qu'une
pareille loi doit inspirer un pieux respect lorsqu'elle est précédée
d'une profession de foi si orthodoxe... Écoute bien, mon cher fils:
«L'illustre nation des Franks, fondée par Dieu, forte dans la guerre,
profonde au conseil, d'une noble stature, d'une blancheur et d'une
beauté singulières, hardie, agile et rude au combat, s'est récemment
convertie à la foi catholique qu'elle pratique pure de toute hérésie;
elle a cherché et a dicté la loi salique par l'organe des plus anciens
de la nation qui la gouvernaient alors: le _gast_ de _Wiso_, le _gast_
de _Bodo_, le _gast_ de _Salo_, le _gast_ de _Wido_, habitant les lieux
appelés _Salo-Heim_, _Bodo-Heim_, _Wido-Heim_, se réunirent pendant
trois _mâhls_, discutèrent avec soin et adoptèrent cette loi-ci.
Vive celui qui aime les Franks! que le Christ maintienne leur empire!
qu'il remplisse leurs chefs des clartés de sa grâce! qu'il protége
l'armée, qu'il fortifie la foi, qu'il accorde paix et bonheur à ceux qui
les gouvernent, sous les auspices de notre seigneur Jésus-Christ.
Amen[I].»--Or, je te le répète, mon cher fils, une loi dont le
préambule s'exprime si pieusement, ne peut être taxée d'iniquité...
Bénis-la donc, au contraire, puisqu'elle t'accorde la grâce insigne de
voir ton innocence manifestée par la toute-puissance de l'Éternel.
--Clerc, assez de paroles!--reprit le comte.--L'accusé va subir
l'épreuve de l'eau froide... L'on va, selon l'usage, attacher sa main
droite à son pied gauche et le jeter dans cette grande cuve la tête la
première... S'il surnage, le jugement de Dieu le condamnera, il sera
reconnu coupable, et demain il subira la peine due à son larcin; s'il
reste au fond, le jugement de Dieu l'absoudra[J].
À un signe de Neroweg, plusieurs de ses hommes se jetèrent sur l'esclave
gaulois, et, malgré sa résistance, ses prières, ils lièrent sa main
droite à son pied gauche.
--Hélas!--disait-il en gémissant,--quelle terrible loi, pourtant, mon
bon père!... Quel sort est le mien! Si je reste au fond de la cuve, je
suis noyé, quoique innocent! si je surnage, je suis condamné au supplice
des larrons!
--Le jugement de l'Éternel, mon cher fils, ne saurait jamais s'égarer.
Déjà les Franks, élevant l'esclave entre leurs bras, se préparaient à le
lancer dans la cuve, lorsque le clerc s'écria:
--Un moment! et la consécration de l'eau!
Puis allant vers l'esclave, qui ne cessait de gémir, il approcha de ses
lèvres une croix d'argent qu'il portait au cou, et lui dit:
--Baise cette croix, mon cher fils.
Le jeune garçon baisa pieusement le symbole de la mort de l'ami des
affligés, pendant que le clerc lui disait, selon la formule adoptée par
l'Église:
«--O toi qui vas subir le jugement de l'eau froide, je t'adjure, par
notre seigneur Jésus-Christ, par le Père, le Fils et le Saint-Esprit,
par la Trinité inséparable, par tous les anges, archanges, principautés,
puissances, dominations, vertus, trônes, chérubins et séraphins, si tu
es coupable, que la présente eau te rejette sans qu'aucun maléfice
puisse l'en empêcher, et toi, seigneur Jésus-Christ, montre-nous de ta
majesté un signe tel, que si cet homme a commis le crime, il soit
repoussé par cette eau, à la louange et à la gloire de ton saint nom,
pour que tous reconnaissent que tu es le vrai Dieu!... Et toi, eau! eau
créée par le Père tout-puissant pour les besoins de l'homme, je
t'adjure, au nom de l'indivisible Trinité qui a permis au peuple
d'Israël de te traverser à pied sec, je t'adjure, eau, de ne pas
recevoir ce corps s'il s'est allégé du fardeau des bonnes oeuvres... Je
te donne ces ordres, eau, confiant dans la seule vertu de Dieu, au nom
duquel tu me dois obéissance... Amen[K].»
La consécration terminée par le clerc, les Franks élevèrent au-dessus de
leur tête l'esclave gaulois, qui se débattait en criant, et le lancèrent
de toute leur force au milieu de la cuve, à la grande risée de
l'assistance.
--Hi! hi! hi!... Jamais loutre, sautant du creux d'un saule à la
poursuite d'une carpe, n'a fait un plus beau plongeon!--disait le bon
seigneur comte en se tenant les côtes tant il riait; l'assistance, riant
aussi à coeur joie, se pressait autour de la cuve, les uns et les autres
disant:
--Il surnagera!
--Il ne surnagera pas!
--Comme il bat l'eau!
--Et ces glou... glou... glou!...
--On dirait une bouteille qui s'emplit.
--Ah! le voici qui reparaît!
--Non, il replonge!
Cependant l'esclave surnagea et parvint à rester un moment sur l'eau, la
figure crispée, livide, les cheveux ruisselants, les yeux hagards et
renversés, comme un homme qui, d'un effort désespéré, échappe à la
noyade; il agita au-dessus de l'eau la seule main qu'il eût de libre, en
criant:
--À moi!... au secours!... je me noie!...
Cet innocent oubliait, dans son effroi, que cette vie qu'il demandait
était réservée au cruel châtiment du larcin, dont il restait désormais
convaincu de par le _jugement de Dieu_... Ce grand scélérat fut retiré
demi-mort de la cuve; les Franks s'égayaient de plus en plus de ses
contorsions et de l'expression de sa figure bleuâtre et encore
épouvantée... Il tomba, gémissant, sur le sol.
--Mon fils, mon fils, je vous l'avais dit,--reprit le prêtre d'une voix
menaçante,--c'est un grand péché que le larcin! c'est un grand péché que
le mensonge! et voici que vous les avez commis tous deux, ces péchés,
puisque le jugement sacré du seigneur Dieu, dans son infaillible et
divine vérité, vous déclare coupable.
--Va, misérable voleur!--lui dit un de ses conjurateurs avec dédain et
courroux, craignant sans doute d'être, lui et ses compagnons, châtiés
comme les complices de Pierre.--Tu nous avais juré de ton innocence,
nous t'avons cru et tu nous as trompés, le jugement de Dieu nous le
prouve!... Va, infâme! je te méprise! je te hais!... Nous verrons avec
joie ton supplice!...
--Je suis innocent! je suis innocent!...
--Et le jugement de Dieu, blasphémateur!--s'écria Justin.--Tu veux nous
persuader que Dieu a menti!...
--Hélas! je n'ai pourtant pas volé l'écuelle!
--Tais-toi, impie!... L'épreuve que je vais subir à mon tour, avec une
confiance aveugle dans la justice du Seigneur, moi, Justin, va une fois
de plus témoigner de ton crime!
--Bien, bien, mon cher fils! Retirez-vous de ce misérable menteur,
larron et blasphémateur!... Votre innocence sera vitement reconnue,
votre piété aura sa récompense.
--Oh! je le sais, mon bon père! aussi l'épreuve me semble lente à venir.
--Ce chien étant déclaré coupable par le jugement de Notre-Seigneur
tout-puissant, subira la peine de son larcin: il aura l'oreille gauche
coupée. Maintenant, passons à l'épreuve des fers ardents; car si le
premier témoignage prouve la laronnerie de cet esclave, cela ne prouve
pas que l'autre soit innocent... Tous deux, je le répète, peuvent s'être
entendus pour voler mon écuelle.
--Oh! mon noble seigneur, je ne redoute rien,--s'écria Justin le
cuisinier, la figure rayonnante d'une céleste confiance.--Je bénis Dieu
de m'avoir réservé cette occasion de montrer une foi profonde dans notre
sainte religion catholique, et de triompher une seconde fois des
accusations des méchants... Mais, fidèle à tes commandements, ô
Seigneur, je triompherai avec humilité.
Pendant que ce bon croyant attendait impatiemment le nouveau triomphe de
son innocence, le clerc, selon l'usage, alla consacrer et conjurer les
fers au milieu du brasier, de même qu'il avait conjuré l'eau dans la
cuve. À ces fers ardents, il ordonna, au nom du Père, du Fils et du
Saint-Esprit, de respecter la plante des pieds de l'esclave s'il était
innocent, et de la lui brûler jusqu'aux os s'il était coupable.
La conjuration terminée, les forgerons des écuries retirèrent, à l'aide
de fortes tenailles, les socs de charrue de la fournaise, les rangèrent
tous les neuf à plat sur le sol, à deux ou trois pouces de distances les
uns des autres; on eût dit un énorme gril, d'une forme étrange, rougi au
feu.
--Dépêchons,--dit le comte,--que les socs ne refroidissent pas.
--Quelle danse ce renardeau va danser sur ces fers ardents, s'il s'est
entendu avec l'autre pour voler l'écuelle!
--Quel miracle pourtant va s'accomplir si le cuisinier est vraiment
innocent!--dit un autre leude avec une curiosité inquiète.
--Marcher sur des socs rougis au feu sans se brûler les pieds!... il n'y
a que le dieu des chrétiens pour pouvoir de pareilles choses. C'est un
grand dieu que le nôtre!...
--Un incomparable dieu! Rigomer!
--Un incommensurable dieu, mes chers frères,--dit le clerc,--et de si
étonnants miracles ne sont qu'un jeu pour lui!...
Si grande était la curiosité des Franks, que leur cruelle envie de voir
danser l'esclave sur des fers rougis au feu était certainement combattue
par le désir d'assister à un surprenant miracle. À peine le dernier des
socs fut-il déposé sur le sol, que Neroweg, de crainte de les voir
refroidir, dit précipitamment à Justin:
--Vite... vite... marche là-dessus!...
--Va, mon cher fils, et ne crains rien!...
--Oh! je ne redoute rien, mon bon père,--répondit le cuisinier d'une
voix inspirée;--puis, croisant ses bras sur sa poitrine, il s'écria
plein de ferveur:--Seigneur Dieu! tu lis dans les coeurs, tu as déjà
témoigné de mon innocence... donne en faveur de ton pauvre serviteur une
nouvelle preuve de ta justice infaillible... Ordonne à ces fers ardents
d'être aussi doux à mes pieds que si je foulais un tapis de verdure et
de fleurs.
--Dépêche... dépêche... Assez de paroles... les fers refroidissent...
--Qu'importe, seigneur comte!... ces fers ne sauraient jamais être
brûlants pour moi...
Et le Gaulois, le front rayonnant de sérénité, le regard levé vers le
ciel, s'avança d'un pas ferme vers les coutres de charrue. Pendant le
court espace de temps qui s'écoula jusqu'au moment où l'accusé s'exposa
au jugement de Dieu, le comte, son clerc et l'assistance, dominés par
l'imperturbable confiance de l'esclave, s'entre-regardèrent, et Neroweg
dit à demi-voix aux leudes de son tribunal:
--Il faut que le cuisinier soit vraiment innocent du larcin.
--Va, mon fils en Dieu...--cria le clerc au moment où Justin levait le
pied pour le poser sur le premier des coutres,--la justice de l'Éternel
est infaillible... Tu l'as dit, c'est un tapis de verdure et de fleurs
que tu vas fouler.
À peine eut-il posé le pied sur le fer ardent, que notre fervent
catholique poussa un cri terrible; la douleur fut si atroce que,
trébuchant, il tomba en avant sur les genoux et sur les mains. Roulant
ainsi au milieu des fers ardents, il se fit de nouvelles et profondes
brûlures; puis, pour échapper à cette torture, il s'élança d'un bond
désespéré, en rugissant de souffrance, et alla tomber à dix pas de là,
auprès de son compagnon garrotté.
--Vive l'infaillible jugement du Seigneur!--s'écrièrent les leudes,
frappés d'admiration.--Vive le Christ!
--Je le disais bien,--ajouta le comte,--ces deux larrons se sont
entendus pour voler mon écuelle... Demain ils auront tous deux l'oreille
coupée et seront mis à la torture jusqu'à ce qu'ils aient avoué où ils
ont caché leur larcin...
--Tais-toi, comte!...--s'écria Justin en rugissant de douleur et de
rage.--Les larrons, les pillards, c'est toi et tes hommes... J'aurais
volé l'écuelle, que je n'aurais fait que voler un voleur... mais je ne
l'ai pas volée... aussi vrai que je renie ce dieu menteur qui me
condamne.
--Malheureux!... blasphémer!... renier Dieu!... Moi, son serviteur, je
t'ordonne en son nom de...
--Tais-toi, prêtre... tu ne me tromperas plus... Ta religion n'est que
mensonge et fourberie, puisque ton dieu témoigne contre les innocents...
Oh! que je souffre!... que je souffre!...
--Ces souffrances sont les peines anticipées de l'enfer, où tu brûleras
éternellement, larron sacrilége!... Dieu prouve ton crime, et tu as
l'audace de te révolter contre son jugement!...
--Tais-toi, clerc... Non, ton dieu n'existe pas, ou s'il existe, il est
méchant et menteur, comme les imposteurs qui se disent ses prêtres!...
--Scélérat!... tu veux donc attirer sur cette maison le courroux du
ciel! Ah! seigneur comte... je tremble des malheurs qui nous menacent si
cet audacieux impie continue ses blasphèmes.
Neroweg n'avait pas attendu l'observation de son clerc pour s'épouvanter
des sacriléges paroles de l'esclave gaulois, et pâle, tremblant, il
frémissait à cette pensée qu'appelé par les effrayants blasphèmes du
condamné, le diable pouvait soudain paraître pour emporter ce scélérat,
et, par occasion, l'emporter peut-être aussi, lui, Neroweg, pour
payement de quelque restant de compte infernal non réglé avec le
bienheureux évêque Cautin; aussi le comte s'écria-t-il, frappé d'une
idée subite:
--Forgeron, tes tenailles sont encore dans le brasier et toutes
rouges?...
--Oui, seigneur comte.
--Ce maudit ne blasphèmera plus et ne risquera pas ainsi d'attirer le
diable dans mon burg... Qu'on saisisse ce sacrilége et qu'on lui coupe
la langue avec le tranchant des tenailles... Dis, clerc, crois-tu le
Seigneur suffisamment apaisé par ce châtiment?... Crois-tu que le
diable, n'entendant plus ces effrayants blasphèmes, n'aura plus occasion
de venir ici?
--Je crois, seigneur comte, qu'il n'y a pas de supplice assez terrible
pour ce maudit!... Nier Dieu et traiter ses ministres d'imposteurs!...
--Veux-tu, clerc, que je le fasse écarteler pour conjurer plus sûrement
la présence du démon dans mon burg?...
--Le châtiment que tu lui infliges suffit... Ce damné sera ainsi puni
par là où il aura péché... Sa langue scélérate a blasphémé; elle ne
blasphémera plus...
--Mais crois-tu ce châtiment suffisant?... Dis toute la vérité, clerc...
Cet esclave est mon meilleur cuisinier, mais je n'hésiterais à le faire
écarteler si tu regardes cela comme nécessaire à cause du démon?...
--Non, te dis-je, noble comte, ce châtiment suffira... Nous ne voulons
point d'ailleurs la mort du pécheur... En lui retranchant sa langue
blasphématrice, les tenailles, du même coup, feront la plaie et la
cicatriseront par la brûlure.
--Si tu crois le châtiment suffisant, clerc, je le préfère, car cet
esclave est excellent; mais un cuisinier n'a pas besoin de sa langue
pour cuisiner.
L'esclave gaulois eut donc la langue tranchée avec les tenailles rougies
au feu; après quoi, le comte, assez rassuré sur la diabolique apparition
qu'il redoutait toujours, voulut néanmoins s'étourdir complétement sur
ses appréhensions en vidant plusieurs coupes. Il rentra donc dans la
salle du festin avec ses leudes, avant d'aller retrouver sa femme dans
son gynécée, pour y passer la nuit.
Godégisèle, pendant que son seigneur et maître Neroweg buvait encore
avec ses leudes, Godégisèle, la cinquième femme du comte, retirée, selon
la coutume, dans sa chambre, filait sa quenouille, au milieu de ses
esclaves, à la clarté d'une lampe de cuivre. Godégisèle, toute jeune
encore, était délicate et frêle; elle avait le teint d'une blancheur de
cire, ses longs cheveux, d'un blond pâle, tressés en nattes et à demi
couverts de son _obbon_ (ainsi que les Franks appellent cette sorte de
calotte d'étoffe d'or et d'argent), tombaient sur ses épaules nues,
ainsi que ses bras. Son état de grossesse avancée donnait à ses traits
doux et tristes une expression de souffrance. Godégisèle portait le
costume des femmes franques de haute condition: une longue robe
décolletée, à manches ouvertes et flottantes, serrée par une écharpe à
sa taille, alors déformée; ses bras étaient ornés de bracelets d'or,
enrichis de pierreries, et autour de son cou s'arrondissait un large
collier d'or, piqué de rubis, nommé _murêne_, du nom d'un poisson qui,
lorsqu'il est pris, se cintre, de sorte que sa tête touche à sa queue.
Une chose rendait ce costume étrange; bien que Godégisèle fût de frêle
et petite taille, la riche robe dont elle était vêtue semblait faite
pour une femme très-grande et très-forte. Une vingtaine de jeunes
esclaves, misérablement habillées, assises à terre sur la feuillée dont
le sol était jonché, entouraient la femme du comte, siégeant sur un
escabel à bras, recouvert d'un tapis brodé d'argent; plusieurs, parmi
les esclaves, étaient jolies: les unes, ainsi que leur maîtresse,
filaient leur quenouille; d'autres s'occupaient de travaux d'aiguille;
parfois elles causaient entre elles à voix basse, en langue gauloise,
que leur maîtresse, d'origine franque, comprenait difficilement. L'une
d'elles, nommée _Morise_, belle jeune fille à cheveux noirs, vendue à
dix ans à un noble frank, parlait couramment l'idiome des conquérants,
et Godégisèle s'entretenait de préférence avec elle. En ce moment elle
lui disait d'une voix craintive, cessant de filer sa quenouille, qu'elle
tenait posée en travers sur ses genoux:
--Ainsi, Morise, tu l'as vu tuer?...
--Oui, madame... Elle portait ce jour-là cette même robe verte, à fleurs
d'argent, que vous portez maintenant, et aussi le beau collier et les
riches bracelets que vous portez.
Godégisèle frissonna et ne put s'empêcher de jeter un regard effaré sur
ses bracelets et sur sa robe, deux fois trop large pour elle.
--Et... à propos de quoi l'a-t-il tuée, Morise?...
--Ce soir-là il avait bu encore plus que de coutume... il est entré ici,
où nous sommes, tout trébuchant... C'était l'hiver... il y avait du feu
dans ce foyer.. Sa femme Wisigarde était assise au coin de la
cheminée... Le seigneur comte avait alors parmi nous pour favorite une
lavandière nommée _Martine_... Il se tenait ce soir-là, je vous l'ai
dit, madame, à peine sur ses jambes... Il se mit à dire à Martine:
«Viens nous coucher... et toi, Wisigarde,»--ajouta-t-il en s'adressant à
sa femme,--«prends la lampe et éclaire-nous.»
--C'était pour Wisigarde beaucoup de honte.
--D'autant plus, madame, qu'elle avait le coeur fier, le caractère
impétueux... Elle nous battait à la journée, souvent nous mordait et non
moins souvent querellait violemment le seigneur comte.
--Quoi, Morise! elle osait le quereller?...
--Oh! rien ne l'intimidait celle-là!... rien!... Quand elle était en
furie, elle rugissait et grinçait des dents comme une lionne.
--Quelle terrible femme!...
--Enfin, madame, ce soir-là, au lieu d'obéir à la fantaisie du seigneur
comte et de prendre la lampe pour le conduire jusqu'à son lit, lui et
Martine, Wisigarde se mit à les injurier tous deux et à leur reprocher
leur débauche.
--Lui, si colère! elle bravait la mort!... Je n'ai pas une goutte de
sang dans les veines!...
--Alors, madame, j'ai vu, comme je vous vois, les yeux du comte devenir
sanglants et l'écume blanchir ses lèvres... Il s'est élancé sur sa
femme, lui a donné un coup de poing sur le visage, puis d'un coup de
pied dans le ventre il l'a renversée à terre... Elle, aussi furieuse que
lui, ne cessait de l'injurier et même tâchait de le mordre, lorsque,
après l'avoir jetée à terre, il s'est mis à deux genoux sur sa
poitrine... Finalement, il lui a tant serré le cou entre ses deux
grosses mains, qu'elle est devenue violette, et il l'a étranglée... et
puis après, il s'est en allé coucher avec Martine.
--Morise, il m'en arrivera quelque jour autant.
Et Godégisèle, frémissant de tout son corps, laissa tomber sa tête sur
sa poitrine, et sa quenouille à ses pieds.
--Oh! madame, il ne faut pas ainsi vous alarmer... Tant que vous serez
grosse vous n'aurez rien à craindre... le seigneur comte ne voudrait pas
tuer du même coup sa femme et son enfant.
--Mais quand je l'aurai eu mis au monde, cet enfant? je serai tuée comme
Wisigarde!
--Cela dépendra, madame, de l'humeur du seigneur comte... Peut-être
aussi vous répudiera-t-il et vous renverra chez vos parents, comme il a
renvoyé ses autres femmes qu'il n'a pas étranglées.
--Ah! Morise!... plût au ciel que monseigneur le comte me renvoyât dans
ma famille!... Pourquoi faut-il que Neroweg m'ait vue lors du voyage
qu'il a fait à Mayence!... Pourquoi le brin de paille qu'il a jeté sur
ma poitrine, en me prenant pour femme, n'a-t-il pas été un poignard
acéré!... Je serais morte du moins au milieu des miens...
--Quel brin de paille, madame?
--N'est-ce donc pas aussi l'usage en ce pays-ci, que l'homme, en
témoignage de ce qu'il épouse une fille libre, lui prenne la main
droite, et, de la gauche, lui jette un brin de paille dans le sein[L]?
--Non, madame.
--Tel est l'usage en Germanie... Hélas! Morise, je te le répète,
pourquoi ce brin de paille n'a-t-il pas été un poignard!... Je serais
morte sans agonie... Et maintenant que je sais le meurtre de Wisigarde,
ma vie ne sera plus qu'une agonie...
--Madame, il fallait refuser d'épouser le comte.
--Je n'ai pas osé, Morise... Oh! il me tuera! il me tuera!...
--Pourquoi voulez-vous, madame, qu'il vous tue?... Vous ne soufflez mot,
quoi qu'il dise et fasse... Il abuse de nous autres esclaves, puisqu'il
est le maître... vous ne vous plaignez de rien, vous ne mettez jamais le
pied hors du gynécée, sinon pour faire une promenade d'une heure le long
des fossés du burg... Encore une fois, madame, pourquoi voulez-vous
qu'il vous tue?...
--Quand il est ivre il ne raisonne pas.
--C'est vrai... il n'y a que ce danger.
--Mais ce danger est de tous les jours, puisque tous les jours il
s'enivre.
--Que faire à cela?...
--Ah! pourquoi suis-je venu en ce lointain pays des Gaules... où je suis
comme une étrangère?...
Et après être restée longtemps rêveuse et de plus en plus attristée:
--Morise?
--Madame.
--Vous ne me haïssez pas, vous autres?
--Non, madame; vous n'êtes pas méchante comme Wisigarde... vous ne nous
battez pas et ne nous mordez jamais.
--Morise...
--Madame... Mais quoi! vous gardez le silence et vous voici rouge comme
braise, vous toujours si pâle!...
--C'est que je n'ose te dire... Enfin, écoute-moi, tu es... tu es...
l'une des favorites de monseigneur le comte...
--Il le faut bien... sinon de gré, du moins de force... Malgré ma
répugnance, j'aime encore mieux partager son lit quand il l'ordonne, que
d'être hachée de coups de fouet ou d'aller tourner la meule du moulin...
et puis ainsi, je suis employée aux travaux de la maison; c'est un
métier moins rude que d'être esclave des champs... on a moins de mal et
la nourriture est moins mauvaise.
--Je sais... je sais... Aussi, je ne te blâme pas, Morise; mais
réponds-moi sans mentir: lorsque tu es avec monseigneur le comte, tu ne
cherches pas à l'irriter contre moi?... Hélas! on a vu des esclaves
faire ainsi tuer leur maîtresse, et ensuite devenir les femmes de leur
seigneur.
--J'ai tant d'aversion pour lui, madame, que, je vous le jure, je ne
desserre les dents qu'afin de répondre oui ou non s'il m'interroge...
D'ailleurs, comme le soir presque toujours il est ivre quand il m'emmène
d'ici, c'est à peine s'il me parle... Je n'ai donc ni le loisir ni
l'envie de lui dire du mal de vous.
--C'est bien vrai, Morise, c'est bien vrai?...
--Oh! oui, madame...
--Je voudrais te faire quelques petits présents, mais monseigneur ne me
donne jamais d'argent; il le tient sous clef dans ses coffres, et pour
_morghen-gab_, présent du matin que dans notre pays le mari fait à son
épousée, le comte m'a donné les vêtements et les bijoux de sa quatrième
femme Wisigarde... Chaque jour il me demande à les voir, et il les
compte... Je n'ai donc rien à te donner, Morise, que ma bonne amitié, si
tu me promets de ne pas irriter monseigneur contre moi.
--Il faudrait que j'aie le coeur méchant pour agir ainsi.