En attendant que tu y arrives au paradis, mon catholique, entrons dans

le burg de ton seigneur... Foi de Vagre! par la sueur et par le sang de

tes pères qui ont suinté sur chaque poutre, sur chaque pierre de cette

bâtisse, c'est un commode, vaste et beau bâtiment que ce burg du

seigneur comte! douze poutres de chêne, bien arrondies, supportent le

portique; il conduit à la salle du _Mâhl_, ainsi que ces chefs barbares

appellent le tribunal où ils rendent leur justice seigneuriale[B],

salle immense, au fond de laquelle, sur une estrade, est élevé le siége

du comte et le banc de ses leudes qui l'assistent. Là, il tient son

mâhl, où se jugent les délits commis dans son domaine; dans un coin on

voit un réchaud, un chevalet et quelques tenailles; pas de bonne justice

sans torture et sans bourreau. Puis, là bas, vois, dans ce coin à fleur

de terre, une grande cuve remplie d'eau, et si profonde, qu'un homme s'y

pourrait noyer; non loin de la cuve sont neuf socs de charrue, posés sur

le sol. Qu'est-ce que cela, le sais-tu? mon saint homme en résignation,

en soumission et en contrition? Cette cuve, ces socs de charrue, ce sont

les instruments de l'_épreuve judiciaire_, ordonnée par la loi

_salique_, loi des Franks, puisque la Gaule subit aujourd'hui la loi des

Franks.

Et cette porte de coeur de chêne, épaisse comme la paume de la main et

garnie de lames de fer, de clous énormes? cette porte est celle du

trésor de ce noble seigneur; lui seul en a la clef. Là, sont les grands

coffres, aussi bardés de fer, où il renferme ses sous d'or et d'argent,

ses pierreries, ses vases précieux, sacrés ou profanes, ses colliers,

ses bracelets, son épée de parade à poignée d'or, sa belle bride à frein

d'argent, et sa selle ornée de plaques et d'étriers de même métal, en un

mot, mon saint homme, tout ce qu'il a rançonné, larronné, chez ceux de

ta race, est rassemblé dans le trésor du comte.

Écoute donc! entends-tu ces rires bruyants? ces cris avinés dans la

pièce voisine, séparée de la salle du tribunal par de grands rideaux de

cuir tanné et corroyé dans le burg? On est fort gai là-dedans: dis un

_Oremus_, demande au ciel de longs et gracieux jours pour ton noble

seigneur Neroweg, sans oublier son patron le bienheureux évêque Cautin,

le faiseur de miracles, et entrons dans la salle du festin.

La nuit est venue; voilà, sur ma foi, de curieux candélabres de chair et

d'os; dix esclaves tannés, décharnés, à peine couverts de haillons, sont

rangés, cinq d'un côté de la table, cinq de l'autre, et immobiles comme

des statues, tiennent de gros flambeaux de cire allumés[C], suffisant à

peine à éclairer ces lieux; deux rangées de piliers de chêne arrondis,

sorte de colonnade rustique, partagent cette salle en trois parties, la

coupant dans sa longueur et aboutissant d'un côté à la porte du mâhl; et

de l'autre à la chambre à coucher du comte, laquelle communique au logis

de Godégisèle et de ses femmes, de sorte qu'après boire le noble

représentant du bon roi Clotaire, en Auvergne, peut rendre la justice ou

jeter ses concubines sur sa couche.

Entre les deux rangées de piliers se trouve la table du comte et des

leudes ses pairs; à droite et à gauche en dehors des piliers, sont deux

autres tables, l'une réservée aux guerriers d'un rang inférieur, l'autre

aux principaux serviteurs du comte, son sénéchal, son maréchal, son

échanson, son écuyer, ses chambellans et autres, car les seigneurs

singent de leur mieux la cour de leurs rois[D]. Dans les quatre coins

de la salle, jonchée, selon la coutume, de feuilles vertes en été, de

paille en hiver, sont quatre grosses tonnes, deux d'hydromel, une de

cervoise et une de vin _herbé_[E], vin d'Auvergne mêlé d'épices et

d'absinthe, boissons brassées ou foulées par les esclaves du burg; le

long des boiseries sont suspendus les trophées de la vénerie du comte et

des armes de chasse ou de guerre; têtes de cerfs, de chevreuils et de

daims, garnies de leur ramure; têtes de buffles, d'ours et de sangliers,

munies de leurs défenses ou de leurs crocs. Les chairs et les cuirs ont

été enlevés, il ne reste de ces têtes que leurs ossements blanchis;

épieux, piques, couteaux, trompes de chasse, filets de pêche, chaperons

de fauconnerie, armes de guerre, lances, francisques, épées, hangons et

boucliers peints de couleurs tranchantes, sont aussi appendus aux

boiseries. Sur la table, vrai festin de Vagrerie, ce ne sont que

chevreuils et sangliers rôtis tout entiers, montagnes de jambons de

porcs ou de venaison fumée, avalanches de choux au vinaigre, mets

favoris des Franks, pièces de boeuf, de mouton et de veau, engraissés

dans les étables du comte, menu gibier, volailles, carpes et brochets,

ceux-ci grands comme Léviathan, légumes, fruits et fromages de la

fertile Auvergne; les cruches et les amphores, sans cesse remplies par

les sommeliers qui courent aux tonneaux défoncés, sont sans cesse vidées

par les Franks, dans des cornes de taureau sauvage, leur coupe

habituelle. La corne dont se sert Neroweg a dû appartenir à un buffle

monstrueux, elle est noire et ornée du haut en bas de cercles d'or et

d'argent. De temps à autre le seigneur comte fait un signe, et plusieurs

esclaves, placés à l'un des bouts de la salle, et portant les uns des

tambours, les autres des trompes de chasse, font une musique endiablée,

peut-être moins assourdissante et discordante que les cris et les rires

de ces épais Teutons, gloutons repus, et déjà pour la plupart ivres à

demi.

De ce festin que dis-tu, mon orthodoxe? ces vins, ces venaisons, ces

poissons, ces boeufs, ces porcs, ces moutons, ce gibier, ces volailles,

ces légumes, ces fruits, qui les a produits? La Gaule! le pays cultivé,

fécondé, par ceux-là qui, affamés au milieu de ces monceaux de

victuailles, servent de flambeaux vivants pour éclairer le festin; par

ceux-là qui, à cette heure, au fond de masures de boue et de roseaux,

partagent, épuisés de fatigue, leur maigre pitance avec leur famille,

non moins affamée... Allons, mon saint homme, continue ton antienne!

«O Dieu miséricordieux! béni sois-tu de nous envoyer la disette, à nous

qui produisons l'abondance! béni sois-tu de faire ainsi dévorer à nos

yeux les produits de cette terre fertilisée par le travail de nos pères!

béni sois-tu, équitable seigneur, voici que notre maître le conquérant

est repu, ses compagnons aussi, ses serviteurs aussi, ses chiens aussi,

tandis que nous, esclaves, la faim nous dévore! grâces te soient donc

rendues, ô Dieu rempli de justice et de bonté! car notre faim est atroce

et nous mord les entrailles... Fais, ô Seigneur! qu'il en soit ainsi

chaque jour, et plus vite et plus tôt nous irons en paradis.»

Voici donc les Franks repus, avinés; rires, hoquets et défis de boire,

de boire encore, de boire toujours, se croisent en tous sens; ils sont

très-gais ces conquérants de la vieille Gaule; le seigneur comte est

surtout en belle humeur; à côté de lui siége son clerc, qui lui sert de

secrétaire, et dessert l'oratoire du burg; car, selon la nouvelle

coutume autorisée par l'Église, les seigneurs franks peuvent avoir un

prêtre et une chapelle dans leur maison[F]. Ce clerc a été placé près

de Neroweg, par Cautin. Le prélat rusé a dit au barbare stupide: «Ce

clerc ne t'accordera pas la rémission des crimes que tu pourrais

commettre et ne te sauvera pas des griffes de Satan; moi seul, j'ai ce

pouvoir; mais la présence continuelle d'un prêtre, auprès de toi, rendra

plus difficiles les entreprises du démon; cela te donnera le loisir, en

cas d'urgence diabolique, d'attendre ma venue sans risquer d'être

emporté en enfer.»

La bruyante gaieté des leudes est à son comble; Neroweg veut parler, par

trois fois il frappe sur la table avec le manche de son long couteau

nommé _Scramasax_ par ces barbares; il s'en sert pour dépecer la viande

et le porte habituellement à sa ceinture: on fait silence, ou à peu

près, le comte va parler; les coudes sur la table, il passe et repasse

entre le pouce et le premier doigt de sa main droite, sa longue

moustache rousse graisseuse et vineuse. Ce mouvement annonce toujours

chez lui quelque acte de cruauté sournoise; aussi les leudes,

connaissant leur comte, font d'avance et de confiance, ces épais

Teutons, entendre leur gros rire; Neroweg, sans mot dire, montre du

geste à ses convives l'un des esclaves qui tenaient immobiles les

luminaires du festin; ce pauvre vieux homme, ridé, décharné, à longue

barbe blanche comme ses cheveux, était vêtu d'une souquenille en

lambeaux qui laissait voir sa chair jaune et tannée comme du parchemin;

les quelques haillons qui lui servaient de caleçon descendaient à peine

au-dessus de ses genoux osseux; ses jambes nues, grêles, sillonnées de

cicatrices faites par les ronces, semblaient pouvoir à peine le

supporter; obligé de tenir, ainsi que ses compagnons, la torche de cire

à bras tendu, sous la menace d'être martyrisé à coups de fouet, il

sentait son maigre bras s'engourdir, faillir et vaciller malgré lui.

S'adressant alors à ses leudes avec une hilarité cruelle, le comte,

désignant du geste le vieil esclave, leur dit:

--Hi... hi... hi... nous allons rire. Vieux chien édenté, pourquoi

tiens-tu si mal ton flambeau?

--Seigneur... je suis très-âgé... mon bras se lasse malgré moi...

--Ainsi tu es fatigué?

--Hélas! oui, seigneur...

--Tu sais cependant que celui qui ne tient pas droit son flambeau est

régalé, hi... hi... de cinquante coups de fouet?

--Seigneur... la force me manque...

--Tu me l'assures?

--Oh! oui, seigneur... quelques moments de plus et le flambeau

s'échappait de mes doigts engourdis.

--Pauvre vieux... allons, éteins ton flambeau...

--Grâces vous soient rendues, seigneur.

--Un moment... que vas-tu faire?

--Souffler sur la mèche du flambeau pour l'éteindre...

--Oh! mais ce n'est point ainsi que je l'entends, moi... hi... hi...

hi...

Et Neroweg, caressant toujours sa moustache, jeta de nouveau sur ses

leudes un regard ironique et sournois.

--Seigneur, comment voulez-vous que j'éteigne mon flambeau?

--Je veux que tu l'éteignes entre tes genoux[G].

À cette plaisante idée du comte, les Franks applaudirent par des cris et

des rires sauvages; le vieux Gaulois trembla de tous ses membres,

regarda Neroweg d'un air suppliant et murmura:

--Seigneur... mes genoux sont nus et le flambeau est ardent.

--Eh! vieille brute... crois-tu que je t'ordonnerais d'éteindre cette

torche entre tes genoux s'ils étaient couverts de jambards de fer?

--Seigneur... mon bon seigneur... ce sera pour moi une grande douleur;

par pitié ne m'imposez pas ce supplice!

--Bah! tes genoux, ça n'est que des os! Hi... hi... hi...

Cette saillie du comte redoubla les joyeusetés des leudes.

--Je n'ai que la peau et les os, c'est vrai,--répondit le vieillard

tâchant de rire aussi afin d'apitoyer son maître,--je suis

très-chétif... épargnez-moi donc ce mal, s'il vous plaît, mon bon

seigneur.

--Écoute... si tu n'éteins pas à l'instant ce flambeau entre tes genoux,

je te fais saisir par mes hommes, et moi je t'éteins la torche au fond

du gosier... choisis donc et sur l'heure.

Une nouvelle explosion d'hilarité prouva au vieux Gaulois qu'il n'avait

point à attendre merci des Franks. Il regarda en pleurant ses pauvres

jambes frêles et flageolantes; puis, cédant à un dernier espoir, il dit

au clerc d'une voix suppliante:

--Mon bon père en Dieu... au nom de la charité... intercédez pour moi

auprès de mon seigneur le comte.

--Seigneur, je vous demande grâce pour ce vieux homme.

--Clerc! cet esclave m'appartient-il, oui ou non?

--Il vous appartient, noble seigneur.

--Puis-je disposer de mon esclave selon que je veux, et le châtier selon

qu'il me plaît!

--Mon noble seigneur, c'est votre droit.

--Alors qu'il éteigne vitement cette torche entre ses genoux, sinon je

jure, par le grand Saint-Martin, que je la lui éteins dans le gosier...

--Mon bon père en Dieu... intercédez encore pour moi...

--Mon cher fils... il faut avec résignation accepter les maux que le

ciel nous envoie...

--Finiras-tu?--s'écria le comte en frappant sur la table avec le manche

de son grand couteau.--Assez de paroles... choisis: tes genoux ou ton

gosier pour éteignoir... Tu hésites... allons, mes leudes,

saisissez-le...

--Non, non, mon seigneur... voici que j'obéis...

Et ce fut une scène très-comique pour les Franks... Foi de Vagre, il y

avait de quoi rire en effet: le pauvre vieux Gaulois, toujours pleurant,

approcha d'abord de ses genoux tremblotants la torche ardente; puis, à

la première atteinte de la flamme, il retira soudain le flambeau; mais

le comte, qui, les deux mains sur son ventre gonflé de vin et de viande,

riait, ainsi que ses leudes, riait à crever, cessa de rire et donna sur

la table, d'un air terrible, un grand coup du manche de son couteau.

L'esclave, d'une main tremblante, rapprocha la torche de ses genoux

frissonnants, et voulut tout d'un coup en finir avec cette torture; il

écarta un peu les jambes, puis il les serra par deux fois convulsivement

afin d'éteindre la flamme entre ses genoux, ce à quoi il parvint sans

pouvoir retenir un grand cri de douleur; et si violente fut sa

souffrance que le vieillard tomba sur le dos, presque privé de

connaissance.

--Ça sent le chien grillé,--dit le comte en dilatant les narines de son

nez d'oiseau de proie; et cette odeur de chair brûlée le mettant sans

doute en goût, il s'écria, comme frappé d'une idée subite:--Mes

vaillants leudes, la prison du burg est bien garnie, ce me semble...

Nous avons, enchaînés dans l'ergastule, d'abord Ronan le Vagre et

l'ermite laboureur... tous deux maintenant à peu près guéris de leurs

blessures; la petite esclave blonde, non guérie celle-là, et toujours

quasi mourante, ce qui me prive, à mon grand regret, de la prendre dans

mon lit, car en la revoyant je la trouvais toujours avenante, malgré sa

pâleur et sa blessure... Nous avons encore la belle évêchesse, non

blessée, mais endiablée... j'avais fort envie d'en faire ma concubine;

mais mon clerc m'a dit qu'avoir pour maîtresse une sorcière femme d'un

évêque, c'était dangereux pour mon salut...

--Oui, noble comte, les liaisons charnelles avec les démoniaques sont

terribles pour notre salut, et en outre les liens sacrés qui attachaient

l'évêchesse à son mari, devenu son frère en Dieu, avant qu'elle fût

possédée du démon, existent toujours; ce serait donc commettre un

adultère avec une sorcière, double et horrible crime que peuvent punir

les flammes éternelles!

--Assez, assez, mon clerc, ne parlons point ici de flammes éternelles,

dont la rôtissure de ce vieux esclave donne un avant-goût; d'ailleurs il

y a trop de femelles dans le gynécée de ma femme Godégisèle pour que je

songe à une évêchesse sorcière.

--Mais, comte,--reprit un des leudes,--que veux-tu faire de ces Vagres

maudits, de cette petite Vagredine et de cette belle sorcière, amenés

ici après le combat des gorges d'Allange?

--Ah! mes chers frères, là, vous avez vu mon protecteur, le bienheureux

évêque Cautin, descendre du ciel sur les ailes des anges?

--Nous l'avons vu, clerc, nous l'avons vu... ou peu s'en faut.

--Et ce grand miracle nous a frappés tous d'admiration et de frayeur...

--Avez-vous remarqué, mes chers frères en Dieu, l'espèce d'auréole dont

était encore entourée la rayonnante face de mon protecteur, à sa

descente du paradis? quelques-uns l'ont vue et la disent éblouissante...

--Moi et mon ami Sigivald, nous avons remarqué quelque chose

d'approchant.

--Mais, pour revenir à ces Vagres maudits, ils ont été, avec plusieurs

de leurs camarades, morts depuis dans l'ergastule, amenés ici

prisonniers parce qu'ils étaient trop gravement blessés pour supporter

le voyage de Clermont.

--Et c'est là qu'ils doivent être bientôt conduits pour y être jugés,

torturés et suppliciés; ils sont maintenant en état de supporter voyage,

torture et supplice...

--Ah! que n'ont-ils mille membres à brûler, à tenailler, pour expier la

mort de nos compagnons d'armes qu'ils ont tués dans ce combat des gorges

d'Allange et dans d'autres batailles!...

--Veux-tu donc, comte, qu'ils soient jugés ici et non à Clermont?

--Non, non... ils seront jugés à Clermont; l'évêque Cautin, mon patron,

tient à avoir sa part du jugement; oh! _par l'Aigle terrible!_ mon

aïeul, qui écorchait vifs ses prisonniers, le Vagre, l'ermite renégat et

les deux sorcières seront voués à de terribles supplices; mais ce n'est

point d'eux qu'il s'agit ce soir... En vous parlant des prisonniers de

l'ergastule, mes bons leudes, je voulais dire que nous avons là un de

mes esclaves domestiques accusé de larcin par l'esclave cuisinier:

celui-ci affirme le vol, l'autre le nie, qui des deux ment? Si, pour

connaître la vérité, nous nous amusions, avant de nous aller coucher, à

soumettre ces deux renardeaux à l'épreuve de l'eau froide et des fers

ardents, selon notre loi des Franks-Saliens, loi qui régit aujourd'hui

la Gaule, notre conquête?

--Tu as raison, comte... Après boire ce divertissement en vaut un autre.

--Noble seigneur, puisque tu parles de la loi salique, je te dirai que

j'ai reçu, il y a quelques jours, un parchemin curieux, où est écrit son

préambule en termes pleins de foi et d'orthodoxie.

--Alors, mon clerc, tu nous liras ceci au mâlh, avant le jugement, ce

sera fort à propos; après quoi, selon l'usage, tu conjureras au nom du

Père, du Fils et du Saint-Esprit, l'eau et le feu de manifester la

vérité par la volonté de Notre-Seigneur Dieu...

--Glorieux comte...

--Que me veux-tu, clerc?

--Vous vous rappelez... car vous-même m'avez instruit de votre pieuse

promesse... vous vous rappelez votre voeu de faire bâtir une magnifique

chapelle au lieu même où s'est accomplie la miraculeuse et céleste

descente de notre bienheureux évêque Cautin?

--On bâtira la chapelle, clerc, on la bâtira... Il n'y a pas d'ailleurs

beaucoup de temps de perdu... voilà un mois à peine que j'ai fait ce

voeu... Vous êtes toujours très-hâtés, vous autres gens d'Église,

lorsqu'il s'agit de mettre à exécution les voeux ou les donations; mon

patron l'évêque m'a aussi plusieurs fois rappelé ma promesse de

reconstruire sa villa épiscopale... puisqu'il affirme que le Seigneur

Dieu lui a dit de sa divine et propre bouche, qu'il tenait fort à ce que

les ravages de ces Vagres endiablés fussent réparés par moi, et que cela

aiderait à mon salut...

--Douter des saintes paroles de notre bienheureux évêque serait un grand

péché, noble comte; ce serait là une tentation du malin esprit...

dangereuse pour votre âme.

--Clerc, ne parlons pas du diable... Je me souviens toujours de cette

épouvantable bouche de l'enfer qui s'est ouverte presque à mes pieds

chez l'évêque Cautin... non, ne parlons pas du diable... je tiendrai

mes promesses: je réparerai la villa, je ferai bâtir la chapelle;

seulement il me faut le temps de trouver l'argent nécessaire à ces

grosses dépenses, car je ne veux point, moi, pour cela, dégarnir mes

coffres... Laisse-moi donc le loisir de rançonner mes colons; puis voici

bientôt le temps du grand marché aux esclaves qui se tient à Limoges, là

se rendent des achetants juifs que l'on dit cousus d'or... Je

m'embusquerai avec mes leudes en quelque bon endroit de passage vers la

frontière du Limousin pour y attendre la venue de cette juiverie... et

quand je devrais leur faire arracher les oreilles, les dents et les

yeux, il faudra bien qu'ils m'ouvrent leur bourse et me fournissent

ainsi de quoi bâtir la chapelle et réparer la villa épiscopale.

--L'on ne saurait, noble comte, user mieux de l'or de ces meurtriers de

Notre-Seigneur Jésus-Christ qu'en employant leurs richesses à

l'accomplissement des oeuvres pies.

--Et maintenant, clerc, allons soumettre ces deux esclaves à l'épreuve

de l'eau et du feu...

Le tribunal est assemblé: le comte, sur son siége, préside ce _mâhl_,

sept leudes l'assistent... Les esclaves porte-flambeau se tiennent

debout derrière les juges; le tribunal est vivement éclairé, le fond de

la salle, où se pressent les autres leudes et guerriers du burg, reste

dans une demi-obscurité, où se projettent çà et là de rouges lueurs

sortant d'un grand réchaud, que le forgeron des écuries attise et

souffle; dans ce brasier sont rougissants les neuf socs de charrue; en

face du fourneau, se trouve enfoncée, au niveau du sol, la cuve immense

et remplie d'eau; au pied du tribunal, l'esclave accusé de larcin est

garrotté; il est tout jeune et regarde les juges avec effroi;

l'accusateur, homme d'un âge mûr, contemple le tribunal avec une

confiante assurance. Autour de chacun de ces deux hommes sont, selon

l'usage, six autres esclaves _conjurateurs_, choisis par l'accusateur

et l'accusé, pour affirmer par serment ce qu'ils croient la vérité[H].

--Jugeons! jugeons!--dit le comte avec un hoquet.--Toi, mon majordome,

redis à cet esclave de quoi le cuisinier l'accuse.

--Justin, esclave cuisinier de notre seigneur le comte, était seul dans

la cuisine; sur la table se trouvait une petite écuelle d'argent,

servant à l'usage de dame Godégisèle, noble épouse de notre maître.

Pierre, cet autre esclave, est entré dans la cuisine y apportant du

bois; aussitôt après son départ, Justin s'est aperçu que l'écuelle avait

disparu; il est venu me dénoncer, à moi, majordome, le larcin dont il

accuse Pierre; à quoi je lui ai dit qu'il aurait, lui Justin, une

oreille coupée si l'écuelle ne se retrouvait point; à quoi il m'a

répondu qu'il jurait par le salut de son âme avoir dit vrai, et que le

larron était cet esclave-ci.

--Et je le répète encore, seigneur comte, si l'écuelle a été dérobée,

elle n'a pu l'être que par Pierre que voici... Je le jure sur mon

paradis! je suis innocent; mes conjurateurs sont prêts à le jurer comme

moi sur leur salut.

--Oui, oui...--reprirent en choeur les six esclaves,--nous jurons que

Justin est innocent du larcin... nous le jurons sur notre salut...

--Tu entends, chien?--dit Neroweg en se retournant vers

Pierre.--Qu'as-tu à répondre? qu'est devenue cette écuelle? Je la

connais bien, je l'avais rapportée du pillage de la ville d'Issoire,

lorsque nous avons conquis l'Auvergne... Répondras-tu, chien?

--Seigneur, je n'ai pas volé l'écuelle, je ne l'ai pas même vue sur la

table... mes conjurateurs sont prêts aie jurer comme moi sur leur

salut...

--Oui, oui...--reprirent en choeur les conjurateurs de l'accusé,--Pierre

est innocent; nous le jurons sur notre salut...

--Mon cher frère en Christ,--dit le clerc à l'accusé,--songez-y, c'est

un gros péché que le vol, et c'est, un autre gros péché que le

mensonge... Prenez garde, le Tout-Puissant vous voit et vous entend...

--Mon bon père, j'ai grand'peur du Tout-Puissant, je suis ses

commandements que tu nous enseignes, je souffre mes misères avec

résignation, j'obéis à mon maître, le seigneur comte, avec la soumission

que tu ordonnes pour gagner le paradis; mais, je te le jure, je n'ai pas

volé l'écuelle... La preuve, bon père, c'est qu'on a fouillé mes

haillons, et l'on a rien trouvé sur moi.

--Ni sur moi!--reprit Justin,--ni sur moi non plus l'on n'a rien trouvé.

--Mais, renardeaux que vous êtes! les larrons habiles savent dissimuler

leur larcin!

--Seigneur comte, croyez-moi, je vous le jure par les peines éternelles,

je n'ai pas volé l'écuelle...

--Et moi, Justin, je soutiens que Pierre doit être l'auteur du vol...

puisque je suis innocent...

--Justin affirme, Pierre nie, moi, Neroweg, j'ordonne que pour savoir le

vrai ils soient soumis, l'un à l'épreuve de l'eau froide, l'autre à

l'épreuve des fers brûlants...

--Seigneur comte!

--Que veux-tu, clerc?

--Tu ordonnes que l'accusateur et l'accusé soient tous deux soumis à

l'épreuve?

--Oui...

--Mais si le jugement du Tout-Puissant prouve que l'accusé est coupable,

l'accusateur ne sera-t-il pas ainsi déclaré innocent? Alors à quoi bon

les soumettre tous deux à l'épreuve?

--Clerc... et si l'accusateur et l'accusé se sont entendus pour voler

mon écuelle? et si pour détourner nos soupçons ils s'accusent

mutuellement?... ne vois-tu pas que l'épreuve dira si tous deux sont

innocents ou coupables, ou bien s'il y a un coupable et un innocent?

--Oui, oui,--crièrent les leudes, se réjouissant d'avance à la pensée de

ce spectacle,--la double épreuve...

--Je ne redoute pas l'épreuve, moi, je la demande!--dit Justin d'une

voix ferme.--Dieu rendra témoignage de mon innocence...

Les mystères du peuple, Tome IV Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 10 / 26 段