Deux autres vedettes accoururent: cachés dans les taillis, ils avaient

pu compter, à peu près, le nombre des leudes du comte; ils n'étaient

guère qu'une vingtaine à cheval, bien équipés, mais une centaine de gens

de pied, armés de piques et de bâtons, les accompagnaient; les uns

étaient Franks, les autres appartenaient à la cité de Clermont, requise,

au nom du roi, par le comte Neroweg, d'envoyer des hommes à la poursuite

des Vagres; plusieurs esclaves de l'évêque Cautin qui, par peur de

l'enfer, n'avaient pas voulu courir la Vagrerie après l'incendie de la

villa épiscopale, augmentaient la troupe de Neroweg. La troupe de Ronan,

y compris les nouvelles recrues décidées à combattre, s'élevait à

quatre-vingts hommes au plus.

Dans cette épineuse occurrence, on tint conseil en Vagrerie... Que

décida-t-on? plus tard on le saura.

Depuis une demi-heure, l'arrivée du comte et de ses leudes a été

annoncée par les vedettes; les Vagres ont disparu; au milieu des

clairières où ils ont festoyé durant la nuit, il ne reste que les débris

du festin, des outres vides, des vases d'or et d'argent semés sur

l'herbe foulée; près de là sont les chariots emmenés de la villa

épiscopale, et plus loin les carcasses des boeufs près d'un brasier

fumant encore... Profond est le silence de la forêt... Bientôt un

esclave de la villa, l'un des pieux guides des leudes, sort du fourré

dont la clairière est entourée; il s'avance d'un pas défiant, prêtant

l'oreille et regardant autour de lui, comme s'il redoutait quelque

embûche; mais à la vue des débris du festin, il fait un mouvement de

surprise et se retourne vivement; il allait sans doute appeler la troupe

qu'il précédait de loin, lorsqu'à l'aspect des vases d'or et d'argent,

dispersés sur l'herbe, ce bon catholique réfléchit, court au butin, se

saisit d'un calice d'or qu'il cache sous ses haillons; puis il appelle

les leudes à grands cris en disant:

--Par ici! par ici!...

On entend d'abord au loin, et se rapprochant de plus en plus, un grand

bruit dans les bois, les branches des taillis se brisent sous le

poitrail et sous le sabot des chevaux; des voix s'appellent et se

répondent; enfin sort du fourré le comte Neroweg à cheval, et à la tête

de plusieurs de ses leudes; les autres, moins impétueux, ainsi que les

gens de pied le suivent de loin, à travers le taillis, et vont bientôt

le rejoindre. Aux cris de l'esclave, Neroweg avait cru tomber sur la

troupe des Vagres; mais il ne vit personne dans la clairière, sinon

notre bon catholique qui accourait criant:

--Seigneur comte! les Vagres impies qui ont saccagé la villa de notre

saint évêque, se sont enfuis dans la forêt.

Neroweg leva sa longue épée sur la tête de l'esclave, l'abattit sanglant

aux pieds de son cheval.

--Chien!--s'écria-t-il,--tu m'as trompé... tu t'entendais avec les

Vagres!...

L'esclave tomba mourant, et le vase d'or qu'il avait dérobé s'échappa de

dessous ses haillons.

--À moi le vase d'or,--s'écria le comte, et montrant le calice du bout

de son épée à un de ses hommes, qui le suivait à pied, ajouta:--Karl,

mets cela dans ton sac...

Ces pillards avaient toujours sur leurs talons quelques porteurs de

grands sacs, où ils enfouissaient le butin; mais au moment où Karl

s'apprêtait à obéir au comte, celui-ci aperçut plus loin, étincelants

dans l'herbe aux rayons du soleil levant, les autres vases d'or et

d'argent, emportés de la villa épiscopale. Neroweg, faisant faire alors

un grand bond à son cheval, s'écria:

--À moi ces trésors... remplis ton sac, Karl... appelle Rigomer, qu'il

remplisse aussi le sien... À moi tous!...

--Non pas à toi seul... mais à nous!--s'écrièrent les leudes qui le

suivaient;--à nous aussi ces richesses... Ne sommes-nous pas tes

égaux?...

--Égaux à la bataille... nous sommes égaux au partage du butin; n'oublie

pas ceci, Neroweg...

--Souviens-toi qu'au pillage de Soissons, le grand roi Clovis

lui-même... n'osa pas disputer un vase d'or à l'un de ses guerriers.

--À nous donc ces trésors comme à toi... et faisons à l'instant le

partage...

Le comte n'osa pas résister aux réclamations des leudes, car ces

guerriers, tout en reconnaissant un chef, traitaient toujours avec lui

de pair à pair. Aussi plusieurs de ces pillards descendirent de cheval,

convoitant des yeux les calices, les boîtes à Évangiles, les patènes,

les coupes, les plats, les bassins et autres orfévreries d'or et

d'argent... Déjà, se précipitant, se heurtant, ils allongeaient les

mains vers ces richesses, lorsqu'une voix retentissante, qui semblait

venir du ciel, s'écria:

--Arrêtez, sacrilèges! Dieu vous entend... Dieu vous voit!... Si vous

osez porter une main impie sur les biens de l'Église, vous êtes

damnés...

À cette voix, d'en haut, le comte Neroweg pâlit, trembla de tous ses

membres, et tomba à genoux... Plusieurs leudes l'imitèrent, frappés de

terreur.

--Tous à genoux, païens!--reprit la voix de plus en plus

menaçante,--tous à genoux, maudits!...

Les derniers leudes qui restaient encore debout s'agenouillèrent

éperdus, ainsi que tous les gens de pied qui avaient rejoint les

cavaliers; cette foule effarée courba le front, se frappa la poitrine en

murmurant:

--Miracle! miracle! c'est la voix du Seigneur Dieu!...

--Maintenant, grands pécheurs!--reprit la voix d'en haut d'un ton plus

terrible encore,--maintenant que vous vous êtes courbés, frappés de

terreur sous l'oeil du Seigneur, venez au secours de votre...

La voix n'acheva pas... les rameaux d'un grand chêne, auprès duquel

étaient agenouillés Neroweg et ses leudes, se brisèrent çà et là sous le

poids d'un gros corps dégringolant de branche en branche, et dont la

chute, ainsi amortie, fut si peu dangereuse, que ce gros corps, arrivant

à terre presque sur ses pieds, faillit écraser le comte. Ce nouvel

incident, ajoutant à la terreur de Neroweg et à celle de la foule, tous

se jetèrent la face contre terre en murmurant:

--Seigneur! Seigneur! ayez pitié de nous dans votre colère!...

Qui était tombé du faîte de l'arbre?... l'évêque Cautin... la voix d'en

haut, c'était la sienne... Avant l'arrivée des Franks, Ronan, le piquant

de la pointe de son épée, l'avait forcé à grimper devant lui comme un

gros loir dans le branchage du chêne, où il l'avait accompagné, le

laissant même parler au nom du Seigneur, tant qu'il s'était borné à

épouvanter Neroweg et ses leudes; mais lorsque le saint homme voulut les

appeler à son aide, le Vagre le saisit à la gorge... ce brusque

mouvement fit choir Cautin de branche en branche presque sur le dos du

comte; mais l'homme de Dieu était un rusé compère, et quoiqu'un instant

étourdi de sa chute, il voulut profiter de la terreur des Franks et de

la foule, toujours agenouillés la face contre terre, il se raffermit sur

ses jambes, puis il s'écria en gonflant ses joues et en frottant ses

larges reins endoloris par sa chute:

--Malheureux! implorez votre saint évêque, qui redescend du ciel... sur

l'aile des archanges du Seigneur!...

--Miracle!--dit la foule, et chacun de baiser la terre en se frappant la

poitrine avec un redoublement de terreur.--Miracle!... miracle!...

--Saint évêque Cautin, qui descendez du ciel... protégez-nous!

--Est-ce ta voix, patron?--murmura Neroweg toujours la face contre

terre, sans oser encore lever les yeux,--est-ce ta voix, saint évêque,

ou est-ce un piége de Satan?

--C'est moi-même... moi, ton évêque... en douter serait un sacrilége!

--D'où viens-tu, bon patron?

--Ne te l'ai-je pas dit?... je descends du ciel... Le Seigneur, après le

sac de la villa épiscopale, me voyant emmené par les Vagres, à jamais

damnés! a envoyé à mon secours des anges exterminateurs, revêtus

d'armures d'hyacinthe, et armés d'épées flamboyantes; ils m'ont arraché

des mains des Philistins, m'ont pris sur leurs ailes d'azur et d'argent,

et m'ont emporté vers le ciel, où, moi, serviteur indigne du Roi des

rois, j'ai eu la délectation, la jubilation de contempler la face

resplendissante de l'Éternel au milieu des chants des séraphins et des

parfums du paradis...

--Miracle!--répéta la foule tout d'une voix.--Miracle!...

--Notre saint évêque a vu le Seigneur en face.

--Saint Cautin,--reprit Neroweg,--tu me protégeras, bon patron, mon cher

père en Dieu!

--Oui, si tu te prosternes toujours devant les évêques du Seigneur, et

si tu enrichis son Église... Il l'a dit... il te le répète par ma

voix!...

--Je te ferai bâtir une chapelle en ce lieu, s'il le faut, saint évêque,

pour glorifier ce grand miracle...

--Ce n'est point assez, m'a dit le Seigneur, qui dans sa toute-puissance

et omnipotence devinait ta pensée... Non, ce n'est point assez... Voici

ses paroles sacrées, écoute-les bien, comte:

--Je t'écoute, patron... je t'écoute...

«--Neroweg et ses leudes,--m'a dit le Seigneur,--ont fui lâchement de la

villa épiscopale lorsqu'elle a été attaquée par les Vagres...»

--J'ai cru que c'étaient des diables sortant de l'enfer qui est sous ta

salle de festin, saint patron...

--C'étaient en effet des diables; mais ils avaient pris figure de

Vagres... ce qu'ils ne font que trop souvent... Donc le Seigneur m'a dit

ceci de sa propre bouche:

«--Je veux que le comte Neroweg fasse abandon du quart de ses biens à

l'évêque de Clermont; qu'il fasse rebâtir et orner richement la villa

épiscopale, qu'il a si lâchement laissé mettre à feu et à sac par des

diables, sous figure de Vagres... fantômes, que moi, le Seigneur Dieu,

j'avais envoyés de mon enfer, au comte Neroweg, pour éprouver s'il

aurait le courage de défendre son père en Christ, l'évêque Cautin... Je

veux de plus que le comte Neroweg poursuive les Vagres à outrance, qu'il

les fasse périr dans les supplices, surtout leur chef, et un ermite

relaps, renégat, idolâtre, qui accompagne ces damnés... Je veux enfin

que le comte fasse brûler à petit feu une Moabite, une sorcière, une

infernale diablesse, qui fut autrefois liée par le mariage à mon chaste

et bon serviteur l'évêque Cautin, qui, depuis que je l'ai fait, par ma

grâce, monter à l'épiscopat, est une véritable rose de pudicité, un

véritable tigre de renoncement aux abominations de la chair... Que le

comte Neroweg accomplisse mesdites volontés, à ce prix seulement, je lui

remettrai ses péchés, et un jour je lui ouvrirai les portes de mon

éternel paradis... _Amen_...» Là-dessus, les séraphins ont brûlé des

parfums d'une odeur céleste, et joué un air de luth des plus

délectables... après quoi le Seigneur a ordonné à ses archanges de me

rapporter doucement sur leurs ailes vers la terre... ce qu'ils viennent

d'accomplir... Voyez plutôt là-haut, tout là-haut, mais il faut vous

hâter... voyez tout là-haut... les derniers archanges s'envoler vers le

trône d'or de l'Éternel en déployant leurs belles ailes d'azur et

d'argent!...

Neroweg et quelques-uns de ses leudes, alléchés par le récit de cette

vision, se relevèrent, béants, sur leurs genoux, et levèrent les yeux au

ciel pour jouir du miraculeux spectacle promis par l'évêque; mais au

lieu des archanges aux ailes d'azur et d'argent, ils virent, par hasard,

deux Vagres chevelus et barbus, leurs arcs entre les dents, rampant

comme des couleuvres le long d'une grosse branche d'arbre, afin de

gagner un endroit d'où ils pourraient, en bons archers, viser sûrement

Neroweg et sa troupe...

--Trahison!--s'écria le comte en se dressant de toute sa hauteur, et

montrant la cime des arbres à ses leudes.--Trahison! les Vagres sont

là-haut cachés dans les arbres!...

--Miracle! double miracle!--s'écria l'évêque inspiré.--Les anges

exterminateurs avaient enlevé dans les airs ces démons sous figures de

Vagres, afin de les précipiter de plus haut au fin fond des enfers, leur

demeure éternelle... Mais voici que ces démons, en tombant du haut en

bas, se seront raccrochés à ces branches... Miracle! double miracle!...

Allons, mes chers fils, exterminez les Philistins!

À peine l'évêque achevait-il ces mots, en se glissant sous l'un des

chariots, qu'une volée de flèches, tirée du haut des arbres par les

Vagres, cribla la troupe de Neroweg... Se voyant découverts, les hardis

garçons n'hésitèrent plus à combattre; les traits furent lancés si juste

par ces fins archers, que chaque flèche trouva son carquois dans la

blessure qu'elle fit à l'ennemi.

--À toi, Neroweg,--dit du haut d'un arbre la voix de Ronan, le meilleur

archer de la Vagrerie,--un descendant de Scanvoch t'envoie ceci à toi,

descendant de l'_Aigle terrible_...

Malheureusement pour l'adresse de Ronan sa flèche s'émoussa sur le

casque de fer du comte, les Vagres jusqu'alors cachés dans les fourrés

en sortirent en poussant de grands cris, attaquèrent intrépidement les

troupes de Neroweg, une furieuse mêlée s'engagea.

Et qui fut vainqueur dans ce combat? les Vagres ou les Franks?

Malédiction! presque tous les Vagres, après une lutte acharnée, ont été

exterminés, quelques-uns échappés au massacre, d'autres trop gravement

blessés pour fuir, restèrent prisonniers de Neroweg... Ronan le Vagre

fut de ceux-là.

Et Loysik? et la petite Odille! et l'évêchesse?

Aussi prisonniers... oui, tous ont été conduits au burg du comte frank,

tandis que Saint-Cautin, triomphant et remportant ses vases d'or et

d'argent, regagnait Clermont, suivi d'une foule pieuse criant partout

sur son passage:

--Gloire à notre saint évêque! gloire au bienheureux Cautin... il a vu

l'Éternel face à face!

CHAPITRE III.

Le burg du comte Neroweg.--L'Ergastule, où sont retenus prisonniers

Ronan le Vagre, Loysik, l'ermite laboureur, l'évêchesse et Odille.--Vie

d'un seigneur frank et de ses leudes dans son château, vers le milieu du

sixième siècle (558).--Le festin.--Le _mâhl_.--L'épreuve des fers

brûlants et de l'eau froide.--L'appartement des femmes.--Godégisèle,

cinquième épouse du comte Neroweg.--Ce qu'elle apprend du meurtre de

Wisigarde, quatrième femme du comte.--L'enfer et le clerc.--Chram, fils

de Clotaire, roi de France, arrive au burg du comte.--Suite de Chram ou

_truste_ royale.--Leudes campagnards et _antrustions_ de cour.--Le _Lion

de Poitiers_.--_Imnachair et Spactachair._--Irrévérence de ces jeunes

seigneurs à l'endroit du bienheureux évêque Cautin, qui confond ces

incrédules par un nouveau miracle.--But de la visite de Chram au comte

Neroweg.--Torture de Ronan et de Loysik destinés à périr le lendemain

avec la belle évêchesse et la petite Odille.--Le bateleur et son

ours.--Ce qu'il advient de la présence de cet homme et de cet ours dans

le burg du comte.

Le burg du comte Neroweg, situé au milieu de l'emplacement d'un ancien

camp romain fortifié, est bâti sur le plateau d'une colline qui domine

une immense forêt; entre cette forêt et le burg s'étendent de vastes

prairies, arrosées par une large rivière; au delà de la forêt, les

hautes montagnes volcaniques de l'Auvergne s'étagent à l'horizon.

L'habitation seigneuriale, destinée au comte et à ses leudes, est

construite à la mode germanique: au lieu de murailles, des poutres,

soigneusement équarries et reliées entre elles, reposent sur de larges

assises de pierre; de loin en loin, pour consolider ces boiseries

épaisses d'un pied, des pilastres maçonnés, appuyés sur le soubassement,

montent jusqu'au toit, construit de bardeaux de chêne et de planchettes

d'un pied carré superposées les unes aux autres; toiture aussi légère

qu'impénétrable à la pluie. Ce bâtiment, formant un carré long orné d'un

large portique de bois, s'appuie, de chaque côté, sur d'autres

constructions également en charpente, recouvertes de chaume et destinées

aux cuisines, aux celliers, à la buanderie, à la filanderie, aux

ateliers des esclaves tisseurs de laine, tailleurs, cordonniers ou

corroyeurs; là sont aussi les chenils, les écuries, les perchoirs pour

les faucons, la porcherie, les étables, le pressoir, la brasserie et

d'immenses granges remplies de fourrage pour les chevaux et les

bestiaux. Dans le bâtiment seigneurial se trouvait le _gynécée_

(appartement des femmes), réservé à Godégisèle, cinquième épouse du

comte (la seconde et la troisième vivaient encore). Elle passait là

tristement ses jours, sortant rarement et filant sa quenouille au milieu

des esclaves femelles de la maison, occupées à divers travaux d'aiguille

et de tissage; une chapelle en bois, desservie par un clerc, commensal

du burg, attenait à ce gynécée, sorte de lupanar dont le comte se

réservait seul l'entrée. Là, sous les yeux de sa femme, il choisissait,

après boire, ses nombreuses concubines; ses leudes, selon leurs

caprices, toujours obéis, sous peine de coups de bâton, s'accouplaient

avec les femmes esclaves du dehors.

La totalité de ces bâtiments, ainsi qu'un jardin et un vaste hippodrome,

entouré d'arbres, destiné aux exercices militaires des leudes et des

gens de guerre à pied, aussi libres et de race franque, est entourée

d'un fossé de circonvallation, antique vestige de ce camp romain qui

date de la conquête de César. Les parapets ont été dégradés par les

siècles, mais ils offrent encore une bonne ligne de défense; une seule

des quatre entrées de cette enceinte fortifiée, ouvertes, selon l'usage,

au nord, au midi, à l'est et à l'ouest, a été conservée: c'est celle du

midi; de ce côté, un pont volant, construit de madriers, est jeté,

durant le jour, sur ce fossé, pour le passage des piétons, des chariots

et des chevaux; mais chaque soir, pour plus de sûreté, car le comte est

ombrageux et défiant, le pont est retiré par le gardien. Ce fossé

profond, rendu marécageux par les suintements et par la permanence des

eaux, est rempli d'un tel amoncellement de vase, que l'on s'y

engloutirait si l'on tentait de traverser ce bourbier. Non loin de

l'hippodrome et à une assez grande distance des bâtiments, mais en

dedans de l'enceinte fortifiée, est bâti en briques impérissables, comme

toutes les constructions romaines, un _ergastule_, sorte de cave

profonde destinée, lors de la conquête romaine, à enfermer les esclaves

destinés aux travaux du camp et des routes voisines; Ronan, Loysik,

l'ermite laboureur, la belle évêchesse, la petite Odille et plusieurs

Vagres (morts, depuis leur captivité, des suites de leurs blessures),

ont été renfermés, il y a un mois, dans cet ergastule, prison du burg,

ensuite du combat des gorges d'Allange, où la plupart des Vagres ont

péri, les autres ont fui dans la montagne.

La position de ce burg, le repaire du noble frank, n'est-elle pas bien

choisie?... Les antiques fortifications romaines mettent cette demeure à

l'abri d'un coup de main. Le seigneur comte veut-il chasser la bête

fauve? la forêt est si voisine du burg, qu'aux premières nuits de

l'automne l'on entend au loin bramer les cerfs et les daims en rut;

veut-il chasser au vol? les plaines dont sa demeure est entourée offrent

aux faucons des nichées de perdrix, et non loin de là, d'immenses étangs

servent de retraite aux hérons qui souvent, dans leur lutte aérienne

avec le faucon, transpercent de leur bec effilé l'oiseau chasseur; le

seigneur comte veut-il enfin pêcher? ses nombreux étangs regorgent de

brochets, de carpes, de lamproies, et la truite au dos d'azur, la perche

aux nageoires de pourpre, sillonnent les ruisseaux d'eau vive.

Oh! seigneur comte Neroweg! qu'il est doux pour toi de jouir ainsi des

biens de cette terre conquise par tes rois, avec l'aide de l'épée de ton

père et de ses leudes... Toi, comme tes pareils, les nouveaux maîtres de

ce sol fécondé par les labeurs de notre race, vous vivez dans la paresse

et l'oisiveté... Boire, manger, chasser, jouer aux dés avec tes leudes,

violenter nos femmes, nos soeurs, nos filles, et communier chaque

semaine en fin catholique, voilà ta vie... voilà la vie des Franks[A],

possesseurs de ces immenses domaines dont ils nous ont dépouillés!...

Oh! comte Neroweg, qu'il fait bon d'habiter ce burg, bâti par des

esclaves gaulois enlevés à leurs champs, à leur maison, à leur famille,

apportant à dos d'homme, sous le bâton de tes gens de guerre, le bois

des forêts, les roches de la montagne, le sable des rivières, la pierre

de chaux tirée des entrailles de la terre; après quoi, ruisselants de

sueur, brisés de fatigue, mourant de faim, recevant pour pitance

quelques poignées de fèves, ils se couchaient sur la terre humide, à

peine abrités par un toit de branchages; dès l'aube, les morsures des

chiens réveillaient les paresseux... Oui, ces gardiens aux crocs aigus,

dressés par les Franks, accompagnaient les esclaves au travail, hâtaient

leur marche appesantie lorsqu'ils revenaient, courbés sous de lourds

fardeaux, et si, dans son désespoir, le Gaulois tentait de fuir,

aussitôt ces dogues intelligents les ramenaient au troupeau humain à

grands coups de dents, de même que le chien du boucher ramène au bercail

un boeuf ou un bélier récalcitrant.

Et ces esclaves? appartenaient-ils tous à la classe des laboureurs et

des artisans, rudes hommes, rompus dès l'enfance aux durs labeurs? Non,

non... parmi ces captifs, les uns, habitués à l'aisance, souvent à la

richesse, avaient été, lors de la conquête franque ou des guerres

civiles des fils de Clovis entre eux, enlevés de leurs maisons de ville

ou des champs, eux, leurs femmes et leurs filles; celles-ci, envoyées au

logis des esclaves femelles pour les travaux féminins et les débauches

du Frank; les hommes, à la bâtisse, au labour, à la porcherie, aux

ateliers; d'autres esclaves, jadis rhéteurs, commerçants, poëtes ou

trafiquants, avaient été pris sur les routes, lorsque réunis en troupe

et croyant ainsi voyager plus sûrement, en ces temps de guerre, de

ravage et de pillage, ils allaient d'une ville à l'autre.

Oui, l'esclavage rendait ainsi frères en misère, en douleur, en

désespérance le Gaulois riche, habitué aux loisirs, et le Gaulois

pauvre, rompu aux pénibles labeurs; oui, la femme aux mains blanches,

au teint délicat, et la femme aux mains gercées par le travail, au teint

brûlé par le soleil, devenaient ainsi, par l'esclavage, soeurs de honte

et de déshonneur, jetées pleurantes, et, si elles résistaient,

saignantes, dans la couche du seigneur frank.

Oh! nos pères!... oh! nos mères!... par tout ce que vous avez

souffert!... oh! nos frères et nos soeurs!... par tout ce que vous

souffrez!... oh! nos fils!... oh! nos filles!... par tout ce que vous

souffrirez encore!... oh! vous tous, par les larmes de vos yeux, par le

sang de votre corps, par le viol de votre chair, vous serez vengés!...

Vous serez vengés de ces Franks abhorrés!... dût cette vengeance

terrible, aussi implacable qu'elle est juste, frapper dans des siècles

la race de nos conquérants!...

Bien dit, mon Vagre!... Mais, fou révolté, tu comptes sans les

évêques!... Les entends-tu? les entends-tu?...

«--Ô pieux évêque, ma maison est pillée, mon père égorgé, nous voici,

moi et les miens, réduits à l'esclavage!...»

«--Bénissez Dieu, mon fils, de vous envoyer de pareilles épreuves!

bénissez Dieu!...»

«--Les Franks ont violé ma fille sur le corps de sa mère éventrée!»

«--Épreuve! épreuve!... bénissez Dieu!...»

«--Quoi! pas de vengeance contre ces Franks?... quoi! ne pas leur

demander oeil pour oeil, dent pour dent?...»

«--Non, mon fils; les Franks sont orthodoxes et confessent la sainte

Trinité, ils expient leurs crimes en enrichissant les églises et les

prêtres du Seigneur, moyennant quoi nous remettons à ces fidèles leurs

gros péchés... Bénissez donc les maux qu'ils vous font, mon fils; c'est

votre salut qu'ils font.»

«--J'écouterai ta voix, saint évêque, je bénirai les Franks, divins

instruments de mon salut, je chérirai les épreuves qu'ils me font subir

par votre volonté, ô mon doux Seigneur! merci donc, Dieu souverainement

juste et bon! merci! faites, s'il vous plaît, qu'il en soit ainsi de ma

descendance à travers les siècles! oui, faites, s'il vous plaît, que ma

race, écrasée sous le joug des Franks, pleure, gémisse et saigne

toujours ainsi, d'âge en âge, à cette fin qu'à force de maux, de

misères, de désastres, elle gagne comme moi son paradis, selon que nous

le promettent vos prêtres, ô Dieu tout-puissant qui souriez d'un air si

paterne à mes tortures! grâces vous soient à jamais rendues! _Amen._»

À la bonne heure, mon orthodoxe, voilà parler! Patrie, liberté, honneur,

famille, race, vaillance, fierté, gloire d'autrefois, oublie tout,

oublie tout; fais mieux, crois-moi, arrache de ta poitrine ton coeur

gaulois; il pourrait, malgré toi, tressaillir encore à notre opprobre;

ouvre aussi tes quatre veines, quelques gouttes du valeureux sang de nos

pères pourraient y couler encore. Remplace ce sang vermeil et chaud par

l'eau glaciale du baptistère de tes évêques, après quoi courbe le front,

tends le dos et marche sans broncher au paradis.

Les mystères du peuple, Tome IV Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 9 / 26 段