À ces paroles, l'ermite et le Vagre baissèrent la tête, et sans que l'un

s'aperçût alors des larmes que versait l'autre, tous deux pleurèrent...

Odille chanta le second verset; mais, brisée par la fatigue de la nuit

et de la journée, cédant au rhythme mélancolique de ce bardit, qui si

souvent l'avait bercée dans son enfance et endormie sur les genoux de sa

mère, la petite esclave ne chantait plus que d'une voix affaiblie,

tandis qu'au loin les Vagres entonnèrent soudain en choeur, et d'un mâle

accent, un autre vieux bardit de la Gaule... Aussi l'ermite et Ronan

tressaillirent de nouveau lorsque ces paroles arrivèrent jusqu'à eux,

sans couvrir tout à fait la voix d'Odille:

«_--Coule, coule, sang du captif...--Tombe, tombe, rosée

sanglante!--Germe, grandis, moisson vengeresse!..._»

Les deux hommes semblèrent frappés de ce rapprochement singulier: au

loin ce chant de révolte, de guerre et de sang... près d'eux, la voix

angélique de l'enfant, chantant Hêna, une des plus douces gloires de la

Gaule armoricaine... Mais bientôt Odille, cédant au sommeil, ne fit plus

que murmurer les paroles du bardit... puis elles devinrent

inintelligibles... Sa tête se pencha sur sa poitrine, et, adossée au

tronc de l'arbre, assise sur la mousse, elle s'endormit...

--Pauvre enfant!--dit Ronan en la couvrant soigneusement de son

manteau;--elle est accablée de fatigue et de sommeil.

--Ronan,--reprit l'ermite en attachant sur son compagnon un regard

pénétrant,--le chant d'Hêna t'a fait pleurer...

--C'est vrai.

--Qui t'émeut ainsi?

--Un souvenir de famille... si un Vagre, un Homme errant, un Loup a une

famille...

--Ce souvenir de famille, quel est-il?

--Cette douce Hêna, dont parle le bardit, était l'une de mes aïeules...

--Comment le sais-tu?

--Autrefois, mon père me l'a dit; il me contait dans mon enfance des

histoires des temps passés...

--Ton père, où est-il à cette heure?

--Je ne sais... il courait la Vagrerie, il la court peut-être encore, à

moins qu'il ne soit mort en bon Vagre... Je saurai cela quand lui et moi

nous nous retrouverons ailleurs qu'ici...

--Où cela?

--Dans les mondes mystérieux que nul ne connaît, que tous nous

connaîtrons... puisque tous nous irons y revivre...

--Tu as donc conservé la foi de tes ancêtres?

--Mon père m'a appris à ne pas plus me soucier de mourir que de changer

de vêtement... puisqu'on quitte ce monde-ci pour aller, corps et âme,

renaître ailleurs... Persuadé de cela, je fais, tu le vois, bon marché

de ma peau... et de celles des Franks...

--Il y a-t-il longtemps que tu as été séparé de ton père?

--Brisons là... c'est triste, j'aime à être en joyeuse humeur...

Cependant je me sens attiré vers toi, et tu n'es pas gai...

--Nous vivons dans des temps où, pour être gai, il faut avoir l'âme

très-forte ou très-faible...

--Me crois-tu faible?

--Je te crois fort et faible à la fois... Mais ton père...

--Tu tiens à parler de lui?

--Beaucoup...

--Soit... Eh bien, mon père était _Bagaude_ en sa jeunesse, et plus

tard, quand les Franks nous ont baptisés _Vagres_, Vagre il est devenu:

le nom était changé, le métier le même...

--Et ta mère?

--En Vagrerie on connaît peu sa mère; je n'ai jamais connu la mienne...

Du plus loin qu'il m'en souvient, je devais alors avoir sept ou huit

ans; j'accompagnais mon père et la troupe dans ses courses, tantôt en

Provence, tantôt ici, en Auvergne: étais-je fatigué, mon père ou l'un de

nos compagnons me portait sur son dos... J'ai ainsi grandi; nous avions

souvent des jours de repos forcé... Parfois les comtes franks, exaspérés

contre nous, se rassemblaient, eux et leurs leudes, pour nous donner la

chasse... Avertis de leurs mouvements par les pauvres habitants des

champs qui nous aimaient, nous nous retirions dans nos repaires

inaccessibles, et pendant quelques jours nous faisions les morts, tandis

que les Franks battaient la campagne sans rencontrer l'ombre d'un

Vagre... Durant ces jours de trêve, au fond de quelque solitude, mon

père, je te l'ai dit, me racontait des histoires du temps passé; j'ai

appris ainsi que notre famille était originaire de Bretagne, où elle

vivait, où elle vit peut-être encore libre et paisible à cette heure,

puisque jamais jusqu'ici les Franks n'ont pu entamer cette rude

province: son granit est trop dur, et ses Bretons sont comme le granit

de leurs rocs...

--Je sais le proverbe: _C'est un homme dur de l'Armorique_.

--Mon père me l'a aussi souvent cité.

--Mais comment a-t-il quitté cette province paisible et libre encore

aujourd'hui, grâce à son indomptable courage, que soutient toujours sa

foi druidique, régénérée par la morale évangélique?

--Mon père avait dix-sept ans... un jour sa famille donna l'hospitalité

à un colporteur; celui-ci, courant la Gaule pour son métier, raconta les

malheurs du pays, et parla de la vie aventureuse des Bagaudes... Mon

père s'ennuyait de la vie des champs; il avait le coeur chaud, la tête

ardente, il avait sucé au berceau la haine des Franks. Frappé des récits

du colporteur, il trouva l'occasion belle pour guerroyer contre les

barbares en se joignant aux Bagaudes, quitta la maison paternelle et

alla retrouver le colporteur qui l'attendait à une lieue de là... Tous

deux, au bout de quelques jours de marche, gagnèrent l'Anjou,

rencontrèrent des Bagaudes... Jeune, robuste, hardi, mon père était de

bonne recrue; il se joignit à eux, et... vive la Bagaudie!... De

province en province, il est ainsi venu jusqu'en Auvergne, qu'il n'a

plus guère quittée... le pays étant propice au métier, forêts,

montagnes, rochers, cavernes, torrents, volcans éteints; c'est une vraie

terre de Bagaudie, vraie terre de Vagrerie!...

--Comment as-tu été séparé de ton père?

--Il y a trois ans... Quelques _antrustions_ ou leudes du roi

percevaient en Auvergne la redevance du domaine royal; nombreux et bien

armés, ils ne voyageaient que de jour. Nous attendions la fin de leur

récolte pour la récolter à notre tour... Il s'arrêtèrent une nuit à

Sifour, petite ville ouverte... L'occasion tente mon père; nous

marchons, croyant surprendre les Franks; ils étaient sur leurs gardes...

Après un combat acharné, nous sommes poursuivis la lance dans les reins.

Au milieu de cette attaque nocturne, j'ai été séparé de mon père...

A-t-il été tué ou seulement blessé et emmené prisonnier? je l'ignore;

tous mes efforts ont été vains pour connaître son sort... Depuis, mes

compagnons m'ont choisi pour chef... tu m'as demandé mon histoire... la

voilà; maintenant, tu me connais.

--Plus que tu ne le penses... Ton père se nommait Karadeuk.

--D'où sais-tu cela?

--Le père de ton père se nommait Jocelyn... s'il vit encore en Bretagne

avec son fils aîné Kervan et sa fille Roselyk, il habite sa maison près

des pierres sacrées de Karnak...

--Qui t'a dit...

--L'un de tes aïeux se nommait Joel, il était BRENN de la tribu de

Karnak... Hêna, la sainte du bardit, était fille de Joel, dont la race

remonte jusqu'au BRENN gaulois, qui fit, il y a près de huit cents ans,

payer rançon à Rome.

--Qui es-tu donc pour connaître ainsi ma famille?

--Ce chant d'esclaves révoltés contre les Romains: «Coule, coule, sang

du captif! tombe, tombe, rosée sanglante,» a été recueilli par un de tes

aïeux nommé Sylvest, livré aux bêtes féroces dans le cirque d'Orange...

et ton père t'a sans doute aussi appris un autre fier bardit, chanté il

y a deux siècles et plus, lors d'une des grandes batailles du Rhin

contre les Franks, gagnée par Victorin, fils de Victoria, la mère des

camps...

--Tu dis vrai... mon père me l'a souvent chanté ce bardit; il commence

ainsi:

«_Ce matin nous disions: Combien sont-ils donc ces barbares? combien

sont-ils donc ces Franks?_»

--Et il se termine ainsi,--reprit le moine laboureur:

«_Ce soir nous disons: Combien étaient-ils donc ces barbares? ce soir

nous disons: Combien donc étaient-ils ces Franks?_»--Scanvoch, un autre

de tes aïeux, bravé soldat et frère de lait de Victoria la Grande, a

recueilli ce chant de guerre...

--Oui, la Gaule, alors fière, libre, triomphante, avait refoulé les

barbares de l'autre côté du Rhin, tandis qu'aujourd'hui... Tiens...

moine, ne parlons plus de ce glorieux passé... le présent me semble plus

horrible encore... mon sang bouillonne, et je suis tenté d'assommer cet

évêque qui ronfle là... Ah! maudite soit à jamais la crédulité de nos

pères, mourants martyrs de cette religion nouvelle...

--Nos pères ont dû croire aux paroles des premiers apôtres, qui leur

prêchaient l'amour, le pardon, la délivrance, au nom du jeune maître de

Nazareth, que ton aïeule Geneviève a vu crucifier à Jérusalem...

--Mon aïeule Geneviève?... tu n'ignores rien de ce qui touche ma

famille... Mon père seul a pu t'instruire de ce que tu sais... tu l'as

donc connu?

--Oui...

--Et où cela?

--N'as-tu pas remarqué que de temps à autre, lorsque vous reveniez au

coeur de l'Auvergne, ton père s'absentait pendant plusieurs jours?

--C'est vrai... et le but de ces absences, je ne l'ai jamais su.

--Ton père allait voir, près de Tulle, une pauvre femme esclave,

attachée aux terres de l'évêque de cette cité... Cette esclave, il y a

au moins trente ans de cela, avait un jour trouvé ton père, alors chef

de Bagaudes, blessé, presque mourant dans les buissons de la route: le

prenant en pitié, elle l'aida à se traîner dans la cabane où elle

logeait avec sa mère... Ton père avait environ vingt ans... la jeune

fille à peu près l'âge de cet enfant qui dort près de nous... Tous deux

s'aimèrent... Ton père, à peine guerri de sa blessure, fut un jour

surpris dans la hutte de l'esclave par le régisseur de l'évêque, cet

agent considérant Karadeuk comme de bonne prise, voulut l'emmener

esclave à Tulle... Ton père résista, battit l'agent, et alla rejoindre

les Bagaudes.

--Et la jeune esclave?

--Elle devint mère... et mit au monde un fils...

--J'ai donc un frère?

--Tu as un frère...

--Le connais-tu? Qu'est-il devenu?

--Le fils d'un esclave naît esclave, et appartient au maître de sa

mère... Lorsque cet enfant, que ton père nomma _Loysik_ en mémoire de sa

race bretonne, eut quatre ou cinq ans, l'évêque de Tulle, lui

reconnaissant quelques qualités précoces, le fit conduire au collège

épiscopal, où il fut élevé avec quelques autres jeunes esclaves destinés

à entrer un jour dans l'Église comme clercs... De temps à autre,

Karadeuk, lorsque les Bagaudes passaient près de Tulle, allait la nuit

voir la mère de son fils... celui-ci, prévenu par elle, trouvait

quelquefois le moyen de se rendre à la cabane; là, le père et le fils

s'entretenaient longuement des choses et des hommes du temps passé, de

la Gaule, jadis glorieuse et libre; car ton père, tu l'as dit,

conservait, par tradition de famille, un ardent et saint amour pour

notre patrie; il espérait faire battre le coeur de son fils à ces grands

souvenirs d'autrefois, l'exaspérer contre les Franks, et l'emmener

courir avec lui la Vagrerie; mais Loysik, alors d'un caractère doux et

timide, redoutait cette vie aventureuse... Les années se passèrent...

ton frère, s'il eût voulu, aurait pu, comme tant d'autres, faire son

chemin dans l'Église; mais au moment d'être ordonné prêtre il vit de si

près l'hypocrisie, la cupidité, la luxure cléricale, qu'il refusa la

prêtrise en maudissant la sacrilège alliance du clergé gaulois et des

conquérants... Il quitta la maison épiscopale, et alla rejoindre, sur

les frontières de la Provence, plusieurs ermites laboureurs; il avait

connu l'un d'eux à Tulle, où il s'était arrêté malade à l'hospice.

--Ces ermites avaient donc fondé une espèce de colonie?

--Plusieurs d'entre eux s'étaient réunis dans une profonde solitude pour

cultiver des terres dévastées et abandonnées depuis la conquête...

c'étaient des hommes simples et bons, fidèles aux souvenirs de la

vieille Gaule et aux préceptes de l'Évangile, si odieusement faussés,

reniés aujourd'hui par de nouveaux _princes des prêtres_... Ces moines

vivaient dans le célibat, mais ne faisaient point de voeux; ils

restaient laïques et n'avaient aucun caractère clérical[F]; c'est

seulement depuis quelques années que la plupart des moines obtiennent

d'entrer dans l'Église; aussi, devenus prêtres, perdent-ils de jour en

jour cette popularité, cette indépendance qui les rendaient si

redoutables aux évêques[G]... Du temps dont je te parle, la vie de ces

ermites laboureurs était paisible, laborieuse; ils vivaient en frères,

selon les préceptes de Jésus, cultivaient leurs terres en commun, et

aussi les défendaient rudement en commun, si quelques bandes de Franks,

allant d'un burg à l'autre, s'avisaient de tenter, par malfaisance, de

ravager leurs champs...

--J'aime ces ermites, à la fois laboureurs et soldats, fidèles aux

préceptes de Jésus, à l'amour de la vieille Gaule et à l'horreur des

Franks... Ces moines se battaient rudement, dis-tu... étaient-ils donc

armés?

--Ils avaient des armes... et mieux que des armes...

--Que veux-tu dire?

--Tiens,--dit l'ermite en sortant de dessous sa robe une espèce de petit

sabre ou de long poignard à poignée de fer,--remarque cette arme...

mais, je te le dis, sa force n'est pas dans sa lame.

--Où est donc cette force?--demanda Ronan en examinant le

poignard.--L'arme semble pourtant bien trempée...

--Ce n'est point, te dis-je, par la lame qu'elle vaut, mais par les mots

gravés sur sa poignée.

--Je lis,--reprit Ronan,--je lis sur l'un des côtés de la garde ce mot:

GHILDE, et sur l'autre, ces deux mots gaulois: AMINTIAIZ-COMMUNITEZ...

_amitié-communauté_... C'est sans doute la devise des ermites

laboureurs?

--Peut-être...

--Mais ce mot GHILDE, que signifie-t-il? il n'est pas gaulois?

--Non, il est saxon...

--Ah! c'est un mot de la langue de ces pirates, qui descendant des mers

du Nord, en suivant les côtes, remontent souvent le cours de la Loire

pour ravager les pays riverains... Ce sont de terribles pillards, mais

d'intrépides marins!... Venir ainsi des mers lointaines, dans des canots

si frêles, si légers, qu'au besoin ils les portent sur leur dos; on dit

qu'ils ont remonté plusieurs fois la Loire jusqu'à Tours?

--Oui, puisque aujourd'hui la Gaule est en proie aux barbares du dedans

et du dehors.

--Mais ce mot saxon GHILDE, gravé sur le fer, est-ce lui qui, selon tes

paroles, fait la force de cette arme?

--Oui... car ce mot peut opérer des prodiges...

--Explique-toi...

--L'un des moines laboureurs, avant de se réunir à nous, habitait les

bords de la Loire... Enlevé jeune, il y a de longues années, lors d'une

descente des pirates en Touraine, il avait été emmené dans leur pays...

Pendant qu'il y séjournait, il observa que ces hommes du Nord trouvaient

une force immense dans des associations où chacun était solidaire de

tous et tous de chacun... solidaires par la fraternité, par

l'assistance, par les biens, par les armes, par la vie, s'il le fallait.

Ces associations, que l'on croirait nées de la fraternité chrétienne,

étaient pratiquées dans ces contrées plusieurs siècles avant la

naissance de Jésus, et se nommaient des GHILDE[H]. Plus tard, lorsque

ce captif des pirates, après leur avoir échappé, se joignit à nous

autres, ermites laboureurs...

--Pourquoi t'interrompre?

--Je ne peux t'en dire davantage... un serment m'oblige à me taire... ma

confiance m'entraînerait trop loin...

--Soit, je dois respecter ton secret... Mais cette confiance que je

t'inspire, je l'éprouve aussi pour toi... quoique étrangers l'un à

l'autre... étrangers? non... car tu connais comme moi-même l'histoire de

ma famille... Mais, j'y songe... mon frère, tu me l'as dit, était au

nombre de ces ermites laboureurs dont tu fais partie... Tu dois l'avoir

intimement connu; car lui seul a pu te donner sur les descendants de

Joel ces détails, qu'il tenait sans doute de mon père... Tu te tais?

pourquoi me regarder ainsi?... ton silence me trouble et m'émeut malgré

moi... tes yeux se remplissent de larmes...

--Ronan... ton frère est né il y a trente ans... c'est mon âge...

--Que dis-tu?

--Ton frère s'appelle _Loysik_... c'est mon nom...

--Loysik! ce frère?...

--C'est moi...

--Joies du ciel!...

L'ermite et le Vagre restèrent longtemps embrassés... Après leur premier

épanchement de tendresse, Ronan dit à Loysik:

--Et notre père?

--Comme toi, j'ignore son sort... ne désespérons pas de le retrouver...

Ne t'ai-je pas retrouvé, toi?

--Ton instinct fraternel t'a donc poussé à nous accompagner?

--Je ne t'ai reconnu pour mon frère qu'à ton attendrissement causé par

le bardit d'Hêna, une de tes aïeules, m'as-tu dit. Alors, pour moi, plus

de doute, nous étions frères ou proches parents; le récit de ta vie m'a

prouvé que nous étions frères...

--Et pourquoi nous as-tu d'abord suivis en Vagrerie, toi, un

véritablement saint homme?

--Ne m'as-tu pas entendu répondre à l'évêque Cautin: «Ce ne sont pas les

bien portants, mais les malades qui ont besoin de médecin,» a dit

Jésus...

--Me blâmerais-tu d'être Vagre, comme mon père a été Bagaude?...

--Écoute-moi, Ronan... Comme toi, j'ai horreur de l'esclavage et de la

conquête, car depuis l'invasion franque, la Gaule jadis puissante et

féconde est couverte de ruines et de ronces: les propriétaires, les

colons, les laboureurs, ont fui devant les barbares qui les réduisent à

la servitude ou à une misère affreuse; grand nombre de ces malheureux,

poussés à bout par le désespoir, courent comme toi la Vagrerie; de rares

esclaves, mourants de faim, écrasés de travail, cultivent seuls, sous le

fouet, les biens de l'Église et des seigneurs franks... Les cités,

autrefois si riches, si florissantes par leur commerce, aujourd'hui

ruinées, presque dépeuplées, mais au moins défendues par leurs

murailles, offrent plus de sécurité à leurs habitants, et encore les

guerres civiles incessantes des fils de Clovis, toujours acharnés à se

dépouiller entre eux, livrent parfois ces villes à l'incendie, au

pillage et au massacre... Pendant les trêves, à peine les habitants

osent-ils sortir de leurs murs; les routes infestées de bandes

errantes, rendent les communications, les approvisionnements

impossibles... et trop souvent les horreurs de la famine ont décimé les

grandes cités...

--Oui, voilà ce que la conquête a fait de la Gaule... Elle ne peut plus

être libre... qu'elle disparaisse du monde, ensevelissant ses

conquérants sous ses ruines!

--Mon frère, cette Gaule que tu ravages avec autant d'acharnement que

ses conquérants, n'est-ce pas notre patrie bien-aimée, notre mère?

Est-ce à nous, ses fils, de nous unir aux barbares pour l'accabler de

maux et de misères...

--Préfères-tu donc tendre le dos à un joug infâme?

--Comme toi, je veux exterminer la barbarie des oppresseurs... comme

toi, je veux mettre un terme au lâche hébêtement des opprimés; mais je

veux tuer la barbarie par la civilisation; l'ignorance par

l'enseignement; la misère par le travail; l'esclavage par notre héroïque

sentiment de nationalité, hélas! presque éteint en nous aujourd'hui,

mais si puissant chez nos pères, lorsque nos druides soulevaient les

populations en armes contre les Romains.

--Nos derniers druides, traqués par les évêques, ont péri dans les

supplices!

--Mais la foi druidique n'est pas morte... non, non... les formes des

religions passent, mais leur divin principe reste éternel, parce qu'il

est divin..... Crois-moi, ravivée, régénérée par la douce morale de

Jésus, ce grand sage, ce génie sublime et tendre! la foi druidique revit

dans de nobles coeurs, elle a conservé sa croyance immuable à

l'immortalité des corps et des âmes, à leur perpétuelle renaissance dans

l'immensité des mondes étoilés, afin que par ces épreuves, par ces vies

successives, les méchants deviennent meilleurs, et les bons meilleurs

encore... Oui, l'humanité, visible ou invisible, s'élevant de sphère en

sphère dans son labeur éternel, dans son progrès continu, vers une

perfection infinie comme celle du Créateur... Telle est notre foi, à

nous druides chrétiens, qui pratiquons la doctrine évangélique dans

tout ce qu'elle a de tendre, de miséricordieux, de libérateur...

À ces mots de Loysik, une voix s'éleva du milieu d'un fourré situé près

du chêne, et s'écria:

--Relaps! sacrilége! adorateur de Mammon! ermite du diable! tu seras

brûlé comme hérétique!...

C'était la voix de l'évêque Cautin... Ronan courait aux broussailles

pour assommer l'homme de Dieu, malgré les instances de Loysik, lorsque

du côté où les Vagres terminaient leur nuit d'orgie par des chants et

par des danses, ces cris retentirent:

--Alerte! nous sommes surpris... alerte, voici les leudes du comte

Neroweg!...

--Il est à leur tête!

--Alerte! les leudes du comte de Neroweg! Nos vedettes les ont aperçus

de loin...

La petite Odille, réveillée par le tumulte, et entendant les paroles des

Vagres, s'écria avec terreur, en se jetant au cou de Ronan:

--Le comte Neroweg! sauve-moi!

--Ne crains rien, pauvre enfant! c'est lui qui doit craindre.

Puis, s'adressant à Loysik, Ronan ajouta:

--Mon frère, le destin nous envoie un descendant de cette race de

Neroweg, que notre aïeul Scanvoch a combattu, il y a deux siècles, sur

les bords du Rhin... Je veux tuer ce barbare, sa descendance ne sera pas

funeste à la nôtre...

--Tue-moi aussi,--murmura Odille en se jetant aux genoux du Vagre et en

joignant les mains;--j'aime mieux mourir que de retomber aux mains du

comte...

Ronan, touché du désespoir de l'enfant et ne pouvant prévoir l'issue du

combat, resta un moment pensif; puis, avisant, assez élevée au-dessus de

sa tête, une grosse branche de chêne, il s'élança d'un bond, la saisit à

son extrémité; puis, retombant sur le sol, il la ramena, la tenant d'une

main ferme, et la faisant plier.

--Loysik,--dit-il à l'ermite,--asseois Odille sur cette branche; en se

redressant elle enlèvera cette pauvre enfant, qui pourra ainsi gagner la

feuillée et s'y blottir jusqu'à la fin du combat... Je vais rassembler

les Vagres... Bon courage, petite Odille... je reviendrai...

Et il courut vers ses compagnons, pendant que l'esclave, placée sur la

branche par Loysik, disparaissait au milieu de l'épaisse feuillée en

tendant ses bras vers Ronan.

L'aube naissante éclairait la forêt, la cime des arbres se rougissait

des premiers feux du jour. Les Vagres, qui venaient d'annoncer

l'approche du comte Neroweg et de ses leudes, avaient pris, à travers le

fourré, un sentier impraticable aux chevaux des Franks, et beaucoup plus

court que le chemin que ceux-ci devaient suivre pour arriver à la

clairière. La plupart des Vagres, las de boire, de chanter et de danser,

s'étaient endormis sur l'herbe peu de temps avant le lever du soleil;

réveillés en sursaut, ils coururent aux armes: les esclaves, les colons,

les femmes, les propriétaires ruinés, qui s'étaient joints à la

Vagrerie, commencèrent, en apprenant l'arrivée des leudes, les uns à

trembler, les autres à fuir au plus profond de la forêt, tandis que bon

nombre, gardant au contraire une brave contenance, se munissaient en

hâte, et faute de mieux, de gros bâtons noueux arrachés aux arbres...

Les Vagres comptaient parmi eux une douzaine d'excellents archers, les

autres étaient armés de haches, de masses d'armes, de piques, d'épées,

ou de faux emmanchées à revers. Aux premiers cris d'alarme, les hardis

compagnons s'étaient réunis autour de Ronan et de l'ermite... Fallait-il

combattre les leudes? fallait-il fuir devant eux? Peu voulaient fuir,

beaucoup voulaient combattre... et la belle évêchesse, au bras de son

Vagre, criait plus haut que tous les autres:--Bataille!

bataille!--espérant peut-être trouver ainsi la mort, après cette nuit

d'amour et de liberté, qui semblait lui peser comme un remords.

Les mystères du peuple, Tome IV Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 8 / 26 段