L'évêque Cautin, malgré son courroux, se surpassa comme cuisinier: la

faim lui était venue en cuisinant pour les autres, de sorte que

chrétiennement il cuisina aussi pour sa large panse; on parla longtemps

en Vagrerie de certaine sauce, dont le saint homme remplit un grand

chaudron (chaudron épiscopal emporté de la villa), dans lequel chacun

trempait sa grillade de boeuf ou de venaison, sauce appétissante

composée de vieux vin et d'huile aromatisée avec le thym et le serpolet

des bois; on la trouva délectable, et l'évêchesse, mordant de ses belles

dents blanches à la grillade de son Vagre, disait:

--Je ne m'étonne plus si celui qui fut mon mari se montrait si

implacable pour ses esclaves-cuisiniers, qu'il faisait fouailler au

moindre oubli... le seigneur évêque cuisinait mieux qu'eux tous; il

pouvait se montrer difficile.

Deux convives prenaient peu de part au festin: l'ermite laboureur et la

jeune esclave, assise à côté de Ronan; celui-ci mangeait valeureusement,

mais le moine rêvait en regardant le ciel, et la petite Odille rêvait...

en regardant Ronan... Les vases d'or et d'argent, sacrés ou non,

circulaient de main en main; les outres se dégonflaient à mesure que le

ventre des buveurs gonflait: gais propos, éclats de rire, baisers pris

et rendus entre Vagres et Vagredines, tout était liesse et fous ébats;

parfois, cependant, pour quelque fin minois, éclatait une dispute entre

deux compagnons, ni plus ni moins que dans les anciens festins gaulois;

alors on décrochait les épées des arbres, sans haine, mais par simple

outre-vaillance.

--À toi ce coup-ci...

--À toi celui-là...

--Frappe...

--Riposte...

--Je suis blessé!

--Je suis mort!...

Le blessé, on le pansait; le mort, on le couvrait de feuillage...

Honneur aux braves qui vont renaître ailleurs, et vivent les festins en

Vagrerie!! L'on entendait encore çà et là des propos joyeux, étranges,

ou d'une gaieté sinistre; ces propos peignaient les choses, les hommes,

les misères de la Gaule conquise, mieux que ne le feront jamais les

légendaires, si jamais ce siècle de fer trouve des légendaires...

--Ah! le bon temps!--disait Dent-de-Loup en rongeant l'ivoire de son

second cuisseau de daim; ce garçon préférait le daim à toute autre

viande.--Ah! le bon temps que ce temps de désordre! de pillage! de

batailles de grand'route! de siége de burgs et de maisons épiscopales!

ah! le bon temps que nous font les rois franks!...

--Ronan l'a dit: Le feu est à la vieille Gaule... dansons, buvons sur

ses décombres... et faisons l'amour dans la cendre des palais!...

--Oh! grand évêque! oh! béni sois-tu, grand Saint-Rémi! qui, dans la

basilique de Reims, au milieu de l'encens et des fleurs, il y a

cinquante ans et plus, as baptisé Clovis, fils soumis de l'Église de

Rome! Béni sois-tu, grand Saint-Rémi! tu as baptisé l'esclavage, le

pillage, l'incendie, le viol et le massacre!...

--Et toi, saint évêque de Tours, lorsque Clovis, ce royal meurtrier,

encensé par tes diacres, est sorti de ta basilique, enrichie des dons

splendides de ce conquérant, de ta basilique où il venait de ceindre le

diadème d'or et de revêtir la pourpre souveraine, cette pourpre, c'était

le sang des derniers Gaulois valeureux! cette couronne, c'était l'or de

la Gaule... et toi, grand saint évêque! toi et ton clergé vous chantiez:

Hosanna! hosanna! devant ce pillard, ce massacreur de notre pauvre

patrie conquise!...

--Où est-elle? où est-elle, la fière et virile Gaule du _chef des cent

vallées_, des _Sacrovir_, des _Vindex_, des _Civilis_, des _Victoria_?

--Qui a hérité de la vaillance de la Gaule? les Vagres... Loups et Têtes

de loups! puisque eux seuls ils luttent contre les barbares...

--Et nous sommes traqués comme bêtes de forêt...

--Mais qui s'y frotte est mordu; nous avons l'ongle aigu, la dent

tranchante...

--Et ils nous appellent des pillards...

--Des meurtriers...

--Des sacrilèges...

--Frères, nous accuser ainsi, n'est-ce point manquer de respect à nos

glorieux et nouveaux maîtres, rois, ducs et comtes franks? nous les

imitons de notre mieux: ils tuent, nous tuons; ils pillent, nous

pillons; ils violent... non, nous ne violons pas, assez de jolies filles

nous arrivent en Vagrerie... voyez plutôt ces gaies commères...

--Aussi vrai que je m'appelle Florence, aussi vrai que j'ai vingt ans,

la jambe fine et la taille cambrée, j'aime mieux donner à un joyeux

Vagre ce que me ravirait un Frank ou un tonsuré!...

--Moi aussi!

--Moi aussi!

--Mes soeurs, mes soeurs! sinistre est le temps où nous vivons!--dit

l'évêchesse en déroulant au vent de la nuit sa longue chevelure

noire.--Jours de sanglantes fureurs! jours de débauche effrénée: le

concubinage, l'adultère, l'inceste sur le trône et sur l'autel!... jours

d'ardent vertige, où l'on court au mal avec une joie farouche... Saintes

vertus de nos mères! chaste tendresse! fier et pudique amour! où vous

trouver aujourd'hui? est-ce chez la femme esclave, violentée par les

maîtres de son corps?... Est-ce chez la femme libre? quand sous ses yeux

le foyer domestique devient un lupanar? Oh! mes soeurs, mes soeurs!

fermons les yeux, vivons vite et mourons jeunes... c'est le bel âge pour

mourir... Veux-tu mourir, mon Vagre?

--Quand, ma Vagredine?

--Demain, aux premiers rayons du soleil; demain, à l'heure où les

oiseaux s'éveillent, dis, veux-tu mourir? ta main dans la mienne, nous

partirons ensemble pour ces mondes inconnus, où nos aïeux, plutôt que de

se quitter, s'en allaient vaillamment ensemble pour revivre ensemble!

--Es-tu déjà si lasse d'amour, ma belle évêchesse?

--Mon Vagre, craindrais-tu la mort?

--Je ne crains qu'une chose: la vie sans toi...

--À demain donc... la mort ensemble!

--Et vive l'amour jusqu'à demain! En attendant, un beau baiser, ma

Vagredine?

Le Veneur prend le baiser, pendant que son voisin, grave comme un homme

entre deux vins, dit d'une voix magistrale:

--Frères, j'ai une idée...

--Ton idée, Symphorien, semble être de vider complétement cette

amphore...

--Oui, d'abord... puis de vous démontrer _logicè_... _à priori_...

--Au diable le langage romain!

--Frères, pour être Vagre l'on n'en est pas moins souvent fort versé

dans les belles lettres et la philosophie... J'enseignais la rhétorique

aux jeunes clercs de l'évêque de Limoges; je fus mandé, pour le même

office, par l'évêque de Tulle. En traversant les mont Jargeaux pour me

rendre d'une ville à l'autre, j'ai été pris dans ces montagnes par une

bande de mauvais Vagres, car il y a de bons et de mauvais Vagres.

--Comme il y a de laides femelles et de jolies femmes.

--Cesdits Vagres m'ont vendu à un marchand d'esclaves, lequel m'a

revendu à l'évêque de...

--Au diable le rhétoricien... le voici voyageant par monts et par vaux!

--C'est souvent l'effet de la rhétorique de vous entraîner ainsi à

travers les plaines de l'imagination... Mais je reviens à ce que je veux

vous prouver _logicè_... c'est ceci: Que nous n'avons point à prendre

souci des leudes et bandes armées qui peuvent nous poursuivre, parce que

_logicè_... le Seigneur Dieu fera un miracle en notre faveur pour nous

débarrasser de nos ennemis.

--Un miracle en notre faveur... à nous, Vagres? Sommes-nous donc si bien

avec le ciel?

--Nous y sommes d'autant mieux, que nous agissons davantage en loups, en

vrais loups... Aussi, _logicè_, le Seigneur nous délivrera-t-il de nos

ennemis par des miracles... Et ce, je vais vous le prouver.

--À la preuve, docte Symphorien... à la preuve!

--M'y voici... Et d'abord, frères, dites-moi sous quelle royale griffe

est tombée cette belle terre d'Auvergne?

--Sous la griffe de Clotaire, le dernier et digne fils du glorieux roi

Clovis... puisque ayant récemment épousé la veuve de son petit-neveu

Théodebald, ce Clotaire possède un double droit sur la province

d'Auvergne... le voici donc, cette année 558, seul roi de toute la Gaule

conquise.

--Or ce Clotaire est l'épouseur du genre humain... Qui n'a-t-il pas

épousé? qui n'épousera-t-il pas? Les évêques l'ont marié autant de fois

qu'il lui a plu, et du vivant de la plupart de ses femmes; ils l'ont

marié à _Gundioque_, femme de son propre frère; ils l'ont marié à

_Radegonde_, à _Ingonde_, et quinze jours après, à la soeur de celle-ci,

nommée _Aregonde_; ils l'ont marié à _Chemesne_, à bien d'autres encore,

et en dernier lieu à cette _Wultrade_, veuve de son petit-neveu

Théodebald; mais ce sont là des peccadilles...

--Docte et doctissime Symphorien, tu nous a promis de nous prouver

_logicè_ que le Seigneur Dieu ferait des miracles en notre faveur... et

ta rhétorique nous parle de cet épouseur éternel...

--Ma rhétorique pose les principes... vous allez en voir tout à l'heure

les conséquences... _ergo_, je pose cette autre prémisse, encore

nécessaire: que ce Clotaire a commis, entre plusieurs crimes, un forfait

devant lequel Clovis lui-même eût peut-être reculé... La chose se

passait à Paris, en 533, dans le vieux palais romain[3] habité par les

rois franks... Or, écoutez...

[Footnote 3: On voit encore aujourd'hui, _rue de la Harpe_,

les thermes de ce palais parfaitement conservés; nous

engageons nos lecteurs à visiter cette curieuse antiquité.]

--Nous écoutons, docte Symphorien; il est doux d'entendre les louanges

de ses rois.

--Il y a donc environ vingt-cinq ans de cela... Clovis était, depuis

longtemps, allé droit au paradis, sur la foi des évêques... après avoir

partagé la Gaule entre ses quatre fils: _Thierri_, _Childebert_,

_Clodomir_ et ce _Clotaire_, aujourd'hui roi de toutes les provinces

conquises... Clodomir étant mort plus tard, laissa trois enfants; ils

furent recueillis par leur grand'mère, la veuve de Clovis, la vieille

reine Clotilde; elle faisait élever près d'elle ses petits-fils,

attendant qu'ils fussent en âge d'hériter du royaume de leur père. Un

jour qu'elle était venue à Paris, Childebert, qui résidait en cette

ville, envoya secrètement un affidé à notre doux Clotaire pour lui dire

ceci: «Clotilde, notre mère, garde auprès d'elle les enfants de notre

frère, et elle veut qu'ils aient son royaume... viens donc promptement à

Paris, afin que nous prenions ensemble conseil sur ce qu'il faut faire

d'eux: savoir s'ils auront les cheveux coupés pour être comme le reste

du peuple, ou si nous les tuerons, afin de partager entre nous le

royaume de leur père, notre frère[A]...»

--Voilà qui commence tendrement.

--C'est la fraternité franque.

--Quel est le Vagre qui méditerait de tuer le fils de son propre frère?

--Il n'en est pas un...

--On nous appelle Loups, et les loups ne se dévorent pas entre eux...

--Et ces enfants, qu'ils voulaient égorger, docte Symphorien,

étaient-ils jeunes?

--L'un avait dix ans, l'autre sept...

--Pauvres petites créatures... les tuer ainsi lâchement!...

--Je poursuis mon récit: «Clotaire arrive à Paris, se concerte avec son

frère, et tous deux vont dire à la vieille reine Clotilde: Envoie-nous

tes petits-fils pour que nous les déclarions devant le peuple héritiers

du royaume de leur père[B].»

--Ah! ces rois franks, toujours aussi rusés que féroces! car c'était un

leurre, n'est-ce pas, docte Symphorien?

--Tu vas voir...

«La veuve de Clovis, toute joyeuse, envoya les petits-fils à leurs

oncles, en disant à ces enfants:--Je croirai n'avoir pas perdu mon fils,

votre père, si je vous vois lui succéder dans son royaume.--A peine

arrivés chez leurs oncles, les enfants sont arrêtés et séparés de leurs

esclaves et de leurs gouverneurs. Aussitôt, Clotaire et Childebert

envoient un émissaire à leur mère; il portait d'une main des ciseaux, de

l'autre une épée nue; il dit à la vieille reine

Clotilde:--Très-glorieuse reine, nos seigneurs tes fils désirent

connaître ta volonté à l'égard de tes petits-fils... veux-tu qu'ils

soient tondus (c'est-à-dire enfermés dans un couvent) ou veux-tu qu'ils

soient égorgés?...--S'ils doivent renoncer au trône de leur

père!--s'écria la vieille reine indignée,--j'aime mieux les voir morts

que tondus...--L'émissaire revint dire aux deux rois:--Vous avez l'aveu

de la reine pour achever l'oeuvre commencée...--Aussitôt le roi Clotaire

prend le plus âgé par les bras, le jette contre terre, et lui enfonce un

couteau sous l'aisselle.»

--Pauvre cher petit!--murmura Odille en fondant en larmes;--il a dû

mourir en appelant sa mère...

--Le royal boucher qui le mettait ainsi à mort savait le bon endroit

pour enfoncer son couteau,--dit Ronan.--C'est ainsi qu'on tue les jeunes

torins... Continue, docte Symphorien.

«--Aux cris de l'enfant, son petit frère se jette aux pieds de

Childebert, et s'attachant à lui de toutes ses forces, il s'écrie:--Mon

oncle! mon bon oncle! viens à mon secours... fais que je ne sois pas tué

comme mon frère!»--Childebert, un moment ému, dit à Clotaire:

«--Accorde-moi la vie de cet enfant?»--Mais Clotaire, furieux, lui

répondit: «--Ou repousse l'enfant de tes genoux, ou tu vas mourir à sa

place... C'est toi qui m'as mis dans cette affaire... et voilà que tu

manques de parole?...»

--Ce bon Clotaire avait raison,--dit Ronan:--comploter le meurtre de ces

enfants, et reculer devant leur sang, c'était faire injure à la noble

race du glorieux Clovis; mais ce lâche Childebert s'est, pour l'honneur

de sa royale famille, ravisé, je l'espère, docte Symphorien?

--En pouvait-il être autrement? «Childebert repoussa l'enfant de ses

genoux, le jeta vers Clotaire, qui lui enfonça, comme à l'autre, un

couteau sous l'aisselle et le tua... Les deux rois firent ensuite mettre

à mort les esclaves et les gouverneurs des deux enfants, dont ils se

partagèrent le royaume[C].»

--Et voilà comme se fondent les monarchies bénies par nos évêques,--dit

Ronan.--C'est beau, les royautés, n'est-ce pas, mes Vagres? Ah! par

Rita-Gaür! ce saint Gaulois des temps passés, qui tissait sa saie de la

barbe des rois! le meilleur d'entre eux est bon à pendre; n'est-ce point

ton avis, notre ami?--ajouta-t-il en s'adressant à l'ermite laboureur,

qui, toujours silencieux et rêveur, écoutait.--Dis? N'est-ce point le

devoir de tout fils de la Gaule de courir sus à cette race de rois

maudits, comme on court sus à des bêtes enragées?

--Exterminer les bêtes enragées, c'est bien,--répondit l'ermite,--les

empêcher de devenir enragées, c'est mieux...

--Ermite, empêcheras-tu un roi Frank de naître Frank?

--Il faut l'empêcher d'abord de naître roi, duc, comte ou seigneur, et

de se croire ainsi maître des biens et de la vie du commun des gens...

Jésus de Nazareth l'a dit: «--L'esclave est l'égal de son

seigneur...--de l'égalité parmi les hommes, un jour naîtra leur

fraternité!»

Puis l'ermite laboureur retomba dans sa rêverie silencieuse.

--Deux fois déjà j'ai suivi à la piste ce dernier roi d'Auvergne par

droit de pillage et de massacre,--dit Ronan;--je n'ai pu le joindre;

mais, par Rita-Gaür! si le Clotaire me tombe sous la main, je le

raserai... mais si près, si près des épaules, que sa tête ne repoussera

pas...

--Ronan, tu comptes sans les démonstrations de ma rhétorique. J'ai posé

les prémisses, maintenant les conséquences; or, _logicè_, je vais te

prouver que tu ne pourras rien contre Clotaire... Le Seigneur Dieu le

protége...

--Ce doux oncle, qui tuait ses neveux à coups de couteau sous les

aisselles?

--Lui-même... toute bonne action ne mérite-t-elle pas sa divine

récompense?

--Certes...

--Or, le Seigneur Dieu, grâce à l'intercession du grand Saint-Martin,

siégeant depuis longtemps au paradis, a fait un miracle en faveur de

notre doux oncle.

--En faveur de Clotaire? de ce tueur d'enfants?

--Oui, le Seigneur a fait un miracle en faveur de Clotaire, de ce tueur

d'enfants; or donc j'avais raison de dire que je prouverais _logicè_ que

ce Dieu si paternellement miraculeux envers les scélérats fera

certainement quelque petit miracle en notre faveur, à nous, pauvres

Vagres...

--Décidément nous avons eu tort de ne point pendre l'évêque.

--Il sera toujours temps d'attirer ainsi sur nous l'attention du

Seigneur; mais d'abord conte-nous le miracle, doctissime Symphorien.

--C'était en 537, environ quatre ans après que Childebert et Clotaire

avaient tué leurs neveux à coups de couteau... Nos deux fils de Clovis,

dignes de leur race, ne songeaient qu'à se dépouiller et à s'égorger les

uns les autres; aussi, un moment unis, en tendres frères, pour le

meurtre de ces petits enfants (on n'a pas tous les jours de pareils

sujets de bon accord), Clotaire et Childebert se déclarent la guerre.

Theudebert, petit-fils de Clovis, se joignit à Childebert, et tous deux,

à la tête de leurs leudes, ravageant, pillant, comme d'habitude, les

contrées qu'ils traversaient, marchent contre Clotaire. Ce doux oncle,

ne trouvant pas sa troupe assez nombreuse pour résister aux forces de

son frère et de son neveu, refuse la bataille, et se retire dans la

forêt de Brotonne, entre Rouen et la mer... Theudebert et Childebert

cernaient la forêt, attendant la nuit, espérant prendre leur bien-aimé

frère et oncle au trébuchet, et l'égorgeter gentillement... Attention,

Ronan, voici le miracle qui vient!

--Voyons-le venir, doctissime Symphorien.

--Childebert et Theudebert s'avançaient donc sans bruit à la tête de

leurs troupes... Le jour se lève... ils n'étaient plus qu'à deux à trois

cents pas de l'endroit où le doux Clotaire campait avec ses leudes...

lorsque soudain tombe du ciel une épouvantable pluie de pierres et de

feu... Les troupes de Childebert et de Theudebert sont écrasées par les

pierres et brûlées par le feu céleste...

--Et Clotaire?

--Oh! Clotaire, ce favori du Seigneur, grâce au miracle que je dis,

voit, à trois cents pas de lui, la troupe de son frère anéantie sous la

pluie de feu et de pierres, tandis qu'au-dessus de lui Clotaire, et de

son armée, le ciel aussi pur, aussi limpide, aussi serein, que la

conscience de ce doux oncle, est du plus riant azur: pas un souffle de

vent n'agite même la cime des arbres de la forêt, tandis que tout autour

de cet endroit privilégié, que le Seigneur couvre sans doute d'un pan

de sa robe, ce n'est que cataractes de feu, déluge de pierres, écrasant

l'armée des ennemis du doux Clotaire[D].

--Et voilà comment le Tout-Puissant vous récompense d'avoir tué vos

neveux à coups de couteau.

--Le docte Symphorien a raison... D'après ceci, m'est avis qu'il

faudrait toujours avoir dans une troupe de Vagres sagement ordonnée...

quelque parricide ou fratricide, en considération de quoi l'Éternel

prendrait ses bons compagnons sous sa robe, et ferait, au besoin, tomber

du ciel, sur leurs ennemis, des torrents de feu et des cataractes de

pierres.

--Et remarquez surtout,--reprit Symphorien,--que dans le récit de ce

miracle, il est dit que c'est le grand Saint-Martin lui-même qui,

habitant le paradis, a prié le Seigneur de donner cette preuve de bonne

amitié au doux Clotaire; or, Saint-Martin n'intercédait ainsi auprès de

l'Éternel qu'à la fervente prière de la vieille reine Clotilde[E].

--Quoi! la grand'mère des deux pauvres petites victimes?--dit Odille en

joignant les mains.--Elle a osé prier Dieu de faire un miracle en faveur

de son fils, le meurtrier de ses petits-fils, à elle?

--Que veux-tu, petite Odille? ces femmes franques sont si bonnes mères!

--Mon Vagre,--reprit l'évêchesse avec un sourire amer en passant ses

doigts effilés dans la chevelure bouclée du jeune homme,--dis? ne

vaut-il pas mieux partir demain à l'aube pour aller revivre ailleurs,

que de rester dans cet épouvantable monde où nous sommes?

--Oui, horrible... horrible est ce monde...--s'écria l'ermite laboureur

avec une douleur et une indignation profondes.--Quoi! le nom de ce

prétendu Dieu de miséricorde, d'amour et de justice... profané, souillé

chaque jour par ses prêtres... Quoi! ces forfaits dont s'épouvante la

nature, mis sous la protection divine!... O Jésus! Jésus de Nazareth!

toi, le plus divin des sages! tu prévoyais la vanité de ton céleste

Évangile, quand, l'âme attristée jusqu'à la mort, dans ta veillée

suprême, tu pleurais sur le prochain avenir du monde... Jésus!...

Jésus!... des siècles se passeront avant que ton jour soit venu!...

--Prends garde, notre ami!--dit Ronan,--ne parle pas haut... ce saint

homme d'évêque, qui dort là-bas, gorgé de vin et de viande, pourrait

t'excommunier, s'il t'entendait... Mais au diable la tristesse!... nous

sommes en un temps de damnations... vivons en damnés!... Évêques et rois

donnent le branle, saint est le meurtre! saint est le pillage!...

Debout, mes Vagres! debout... vous, trois fois saints!!... que nos

saturnales couvrent la vieille Gaule... que cette terre de nos pères

soit le tombeau des Franks et le nôtre... Les ruines de nos cités

désertes diront aux siècles futurs: «Ci gît un grand peuple!... Libre,

il fut l'orgueil de l'univers... Esclave des rois conquérants, hébêté

par les évêques, il eut honte de sa honte... et un jour il sut

disparaître du monde en entraînant ses tyrans dans l'abîme!» Or donc,

mourons gaiement et longuement... Debout, Vagres et Vagredines! le

festin est fini... la lune brillante... chantons, dansons jusqu'au

jour... qu'à nos chants endiablés le Frank tremble dans son burg!

l'évêque tremble dans sa basilique! et qu'ils se disent épouvantés:

«Malheur à nous! malheur à nous demain! car cette nuit ils sont bien

gais en Vagrerie!»

Et Vagres et Vagredines, criant, chantant, hurlant, commencèrent une

folle ronde sur la pelouse de la forêt aux pâles clartés de la lune...

L'ermite laboureur avait écouté en silence l'entretien des Vagres; assis

à côté de la petite Odille, il semblait la couvrir d'une protection

paternelle... L'enfant, son menton dans sa main, les yeux levés vers la

lune brillante, paraissait étrangère à ce qui se passait autour d'elle.

Lorsque Ronan, à la fin du repas, eut donné à ses compagnons le signal

des chants et de la danse, ils s'étaient éloignés en tumulte du lieu du

festin pour courir se livrer à leur gaieté bachique et à leur danse

effrénée au milieu d'une autre clairière, située non loin de la pelouse

où ils venaient de festoyer... Ronan, se rapprochant alors de l'ermite

laboureur et de l'esclave, toujours assise son menton dans sa main, les

yeux levés vers le ciel, dit joyeusement:

--Veux-tu danser, petite Odille? La ronde est commencée; elle durera

jusqu'à l'aube...

La jeune fille secoua mélancoliquement la tête sans répondre,

contemplant toujours le ciel.

--Odille, qu'as-tu à rêver ainsi en regardant la lune?

--Le sommeil me gagne, et je songe au vieux bardit que ma mère me

chantait pour m'endormir quand j'étais petite.

--Quel est-il ce bardit?

--Oh! il est bien vieux, bien vieux... disait ma mère; on le chante en

Gaule depuis cinq ou six cents ans...

--Et il se nomme?

--Le bardit d'HÊNA, _la vierge de l'île de Sên_.

--Le bardit d'Hêna!--s'écrièrent à la fois l'ermite et le Vagre en

tressaillant.

Puis ils se turent, pendant qu'Odille, étonnée de leur silence et de

l'émotion qui se peignait sur leur figure, les regardait en disant:

--Vous savez donc aussi le chant d'Hêna?

--Chante-le toujours, mon enfant,--répondit Ronan d'une voix altérée...

La petite Odille, de plus en plus surprise, ne reconnaissait pas son

ami: le hardi et joyeux Vagre était devenu pensif et grave.

--Oh! oui, mon enfant; dis-nous ce bardit avec ta douce voix de quinze

ans,--reprit l'ermite;--mais pas ici... Le tumulte de la danse et de

l'orgie de là-bas, quoique lointains, couvriraient ta voix.

--L'ermite a raison... Viens avec nous, petite Odille, sous ce grand

chêne, à quelques pas d'ici... il est entouré d'un tapis de mousse; tu

pourras t'y endormir mollement... je te couvrirai de mon manteau...

Du pied du chêne où l'enfant alla s'asseoir, entre Ronan et son

compagnon, l'on n'entendait que le bruit éloigné de la folle ivresse des

Vagres et des Vagredines... La lune, à son déclin, jetant ses rayons

argentés sous la sombre verdure des feuilles, éclairait presque comme en

plein jour l'ermite, Ronan et la petite esclave, qui bientôt, de sa voix

pure et encore enfantine, chanta ces premier mots du bardit:

«_Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte, et s'appelait

Hêna, Hêna, la vierge de l'île de Sên..._»

Les mystères du peuple, Tome IV Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 7 / 26 段