--Malheur à vous! damnation sur vous! si vous osez toucher d'une main

sacrilége aux biens de l'Église... tremblez... tremblez! c'est péché

mortel... vous, vos maris, vos enfants, vous serez plongés dans les

flammes de l'enfer durant l'éternité...

C'était l'évêque Cautin accourant tout gâter malgré les remontrances de

l'ermite laboureur.

--Oh! nous ne toucherons à rien de ce que l'on nous donne, notre

évêque,--répondaient les femmes et les enfants contrits et frissonnant

de tous leurs membres,--nous ne toucherons point, hélas! à ces biens de

l'Église.

--Mes Vagres,--dit Ronan,--pendez-moi l'évêque... nous trouverons

ailleurs un cuisinier...

Déjà l'on s'emparait du saint homme, alors plus pâle, plus tremblant que

les plus pâles et les plus tremblantes des pauvres femmes naguère si

joyeuses, lorsque le moine s'interposa et de nouveau délivra Cautin.

--L'ermite!--s'écrièrent les esclaves,--l'ermite laboureur...

--Béni sois-tu, l'ami des affligés...

--Béni sois-tu, notre ami à nous autres petits enfants qui t'aimons

tant, car tu nous aimes...

Et toutes ces mains enfantines s'attachèrent à la robe de l'ermite, qui

disait de sa voix douce et pénétrante:

--Chères femmes, chers petits enfants, prenez ce qu'on vous donne,

prenez sans crainte... Jésus l'a dit: «Malheur au riche, s'il ne partage

son pain avec qui a faim, son manteau avec qui a froid.» Votre évêque

voulait vous éprouver: ces biens, il vous les donne...

--Béni sois-tu, saint évêque!--dirent les femmes en levant leurs mains

reconnaissantes vers Cautin,--béni sois-tu, bon père, pour tes généreux

dons!

--Je ne donne rien!--s'écria Cautin;--on me contraint, on me larronne,

et vous brûlerez éternellement en enfer, si vous écoutez cet ermite

apostat!...

La plupart des femmes regardèrent, indécises, Ronan, l'évêque et

l'ermite; tour à tour elles approchaient et retiraient leurs mains de

ces objets si précieux à leur misère; deux ou trois vieilles

s'éloignèrent cependant tout à fait de ces biens de l'Église, et se

jetèrent à genoux en murmurant dans leur effroi:

--Saint évêque Cautin! pardonne-nous d'avoir eu seulement la pensée d'un

si grand péché...

--Ne craignez rien, mes soeurs,--reprit l'ermite,--votre évêque, encore

une fois, vous éprouve. Ces biens superflus, il vous les donne en frère;

il sait que le Seigneur, aimant également ses créatures, ne veut pas que

celles-ci soient nues et frissonnantes... celles-là, suant sous le poids

inutile de vingt habits... celles-ci, affamées... celles-là, repues...

Ne redoutez pour votre évêque ni la faim ni le froid... voyez, sa robe

est neuve, son chaperon aussi, ses souliers aussi; que lui faut-il

davantage?... À lui seul pourrait-il vêtir tous ces habits? à lui seul

vider toutes ces outres de vin? à lui seul, manger toutes ces

provisions?... Non, non... prenez, mes soeurs, prenez, chers petits

enfants... votre évêque partage avec vous...

--Ne l'écoutez pas!--s'écria Cautin,--car moi je vous dis...

--Toi, tu ne dis rien!--reprit Ronan en lui lançant un regard

terrible.--Si tu parles, je fais, malgré toi, ton salut en te

martyrisant sur l'heure...

Plusieurs des femmes, persuadées par les paroles de l'ermite, et aussi

par l'âpreté de leur misère, commencèrent à emporter diligemment dans

leurs cabanes, à l'aide de leurs enfants, les biens de l'Église: les

trois vieilles n'osèrent y toucher, restant agenouillées, se frappant la

poitrine.

--Chères filles, persévérez dans votre sainte horreur du

sacrilège!--s'écria l'évêque, malgré les menaces de Ronan,--et vous irez

en paradis entendre à perpétuité les Séraphins jouer du théorbe devant

le Seigneur, en chantant ses louanges!

--Et moi, foi de Dent-de-Loup, je me ferais damner, rien que pour

échapper à ces sempiternels théorbes!

--Tais-toi, païen! et vous, persévérez, mes filles!--s'écria Cautin

d'une voix plus éclatante encore.--Cet ermite, suppôt du diable, vous

pousse à une pillerie sacrilége, qui vous mène droit aux enfers...

--Mes Vagres,--dit Ronan,--une corde, et que l'on accroche ce bavard

haut et court, puisque décidément il veut être pendu...

L'ermite arrêta d'un geste la colère des Vagres, et dit:

--Évêque, reconnais-tu comme divines les paroles de Jésus de Nazareth?

--Apostat! Pharaon! tu te dévoiles à cette heure! tu avais endossé la

peau d'agneau... tu n'es qu'un loup ravisseur comme les autres... Je te

défends de prononcer le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ!

--Jésus de Nazareth a dit ceci,--reprit l'ermite: «--Si l'on vous prend

votre manteau, courez après celui qui vous l'a pris, et donnez-lui

encore votre tunique.»--Que voulait dire Jésus par ces paroles? sinon

que trop souvent le vol avait pour cause la misère, et que de cette

misère il fallait avoir pitié?... Abandonne donc volontairement ces

biens superflus, toi qui as fait serment de pauvreté, de charité!

--Tais-toi, méchant ermite, qui oses contredire notre évêque. Nous ne

pouvons toucher du doigt aux biens de l'Église,--s'écria une des trois

vieilles;--nous serions damnées...

--Oui, oui,--reprirent les deux autres.--Tais-toi, ermite.

--Pauvres créatures! plongées à dessein dans l'ignorance et

l'aveuglement,--leur dit Ronan.--Tenez-vous beaucoup à la vie de votre

évêque?

--Pour lui nous souffririons mille morts!--répondirent les trois

vieilles,--oui, mille morts!...

--Oh! pieuses femmes!--s'écria Cautin jubilant.--Quelle superbe part de

paradis vous aurez... Aussi, en attendant le jour de la vie éternelle,

je vous absous de tous vos péchés et vous bénis!

--O notre évêque,--reprirent les vieilles, se frappant la

poitrine,--saint, trois fois saint parmi les saints!... grâces te soient

rendues!...

--Écoutez-moi, pauvres brebis, qui prenez le boucher pour le

pasteur,--leur dit Ronan.--Si à l'instant vous ne profitez pas de ces

dons, nous pendons, à vos yeux, votre évêque à cet arbre.

--Voici une corde,--dit Dent-de-Loup.

Et il la passa au cou de Cautin.

--Chères filles, emportez tout! prenez tout!--s'écria le prélat en se

débattant.--Je vous adjure, je vous ordonne, moi, votre père en Christ,

d'emporter ce butin sur l'heure!

Une des vieilles obéit promptement; les deux autres restèrent

agenouillées en disant:

--Tu veux nous éprouver, grand évêque!

--Mais ces païens vont me pendre...

--Un saint homme comme toi ne craint pas le martyre.

--Non, mes filles, je ne le crains pas... mais je me sens encore

indispensable au salut de mon troupeau... Emportez donc ce butin, vous

dis-je, sinon je vous damne! je vous excommunie, maudites vieilles! vous

répondrez de ma mort devant le Seigneur au jour du jugement!...

--Saint évêque, tu veux nous éprouver jusqu'à ta fin; tu nous a dit:

_Toucher aux biens de l'Église, c'est péché mortel_... Voudrais-tu nous

commander un péché mortel?

--Non, non,--reprit l'autre vieille en se frappant à grands coups la

poitrine,--tu ne veux pas nous commander un péché mortel... c'est le

martyre que tu veux...

--Et de là-haut tu nous béniras, Saint-Cautin, grand Saint-Cautin!

glorieux martyr!

--Évêque, tu entends ces pauvres vieilles? tu as semé, tu récoltes...

Allons, mes Vagres, haut la corde!

L'ermite s'interposait encore, afin de protéger le prélat, lorsque

quelques Vagres, montés sur les chariots, et regardant au loin,

s'écrièrent:

--Des leudes! des guerriers franks!...

--Ils sont sept ou huit à cheval, et conduisent plusieurs hommes

garrottés, des esclaves sans doute... Allons, mes Vagres, mort aux

leudes! liberté aux esclaves!...

--Mort aux leudes! liberté aux esclaves!...--crièrent les Vagres en

courant aux armes.

--Les Franks! ils vont me reprendre et me reconduire au burg du

comte,--s'écria la petite Odille toute tremblante.--Ronan, ayez pitié de

moi!

--Les leudes, te prendre, pauvre enfant! il n'en restera pas un seul

pour t'emporter.

--Ronan, pas d'imprudence,--reprit l'ermite;--ces cavaliers peuvent être

les éclaireurs d'une troupe plus nombreuse. Détache éclaireurs contre

éclaireurs, et garde ici le gros de ta troupe, retranché derrière les

chariots.

--Moine, tu as raison... Tu as donc fait la guerre?

--Un peu... de çà, de là, dans l'occasion, pour défendre les faibles

contre les forts...

--Des guerriers franks!--s'écria Cautin en joignant les mains d'un air

triomphant,--des amis! des alliés! je suis sauvé... À moi, chers frères

en Christ! à moi, mes fils en Dieu!... délivrez-moi des mains des

Philistins! à moi, mes...

Ronan ayant soudain tiré la corde restée pendante au cou du saint homme,

l'interrompit net en serrant le noeud coulant.

--Évêque, pas de cris inutiles,--dit l'ermite;--et toi, Ronan, pas de

violence, je t'en prie... ôte cette corde du cou de cet homme.

--Soit; mais ce sera pour lui lier les mains, et s'il me rompt davantage

les oreilles, je l'assomme...

--Les cavaliers franks s'arrêtent à la vue des chariots,--s'écria un

Vagre;--ils semblent se consulter.

--Notre conseil à nous ne sera point long. Ces Franks sont sept à

cheval, que six Vagres me suivent, et, foi de Ronan, il y aura tout à

l'heure en Gaule sept conquérants de moins!

--Nous voilà six... marche.

Parmi les six Vagres était le Veneur... L'évêchesse, le voyant examiner

la monture de sa hache, sauta du chariot à terre, et, l'oeil brillant,

les narines gonflées, la joue en feu, retroussant la manche droite de sa

robe de soie, elle mit ainsi à nu, jusqu'à l'épaule, son beau bras,

aussi blanc que nerveux, et s'écria:

--Une épée! une épée!...

--Qu'en feras-tu, belle évêchesse en Vagrerie?

--Je me battrai près de mon Vagre! je me battrai... comme nos mères des

temps passés!

--Marchons, ma Vagredine! Si tes beaux bras sont aussi forts pour la

guerre que pour l'amour, malheur aux Franks!

Et l'évêchesse, prenant virilement une épée, comme une Gauloise des

siècles passés, courut gaiement à l'ennemi au bras de son Vagre. En

passant devant l'évêque elle lui dit:

--Pendant douze ans tu m'as fait maudire la vie... je vais peut-être

mourir... je te pardonne...

--Tu me pardonnes, scélérate impudique! lorsque c'est toi qui devrais,

le front dans la poussière, me demander grâce pour tes énormités!

Cautin parlait encore que la Vagredine et le Vagre étaient déjà loin.

--Petite Odille, attends-moi; ces Franks tués, je reviens,--dit Ronan à

la jeune fille, qui, toute pâle, le retenant de ses deux mains, le

regardait de ses grands yeux bleus pleins de larmes.--Ne tremble pas

ainsi... pauvre enfant!

--Ronan,--murmura-t-elle en étreignant plus vivement encore le bras du

Vagre,--je n'ai plus ni père ni mère; tu m'as délivrée du comte et de

l'évêque, tu as bon coeur, tu es plein de compassion pour le pauvre

monde, tu me traites avec une douceur de frère; cette nuit, je t'ai vu

pour la première fois, et pourtant il me semble qu'il y a déjà

longtemps, longtemps que je te connais...

Puis elle saisit les deux mains du Vagre, les baisa et ajouta tout bas,

les lèvres palpitantes:

--Et ces Franks, s'ils te tuaient?...

--S'ils me tuaient, petite Odille?...

Se retournant alors vers l'ermite, qu'il désigna du regard à la jeune

fille, il ajouta:

--Si les Franks me tuent, ce bon moine laboureur veillera sur toi.

--Je te le promets, mon enfant; je te protégerai.

--Petite Odille,--reprit Ronan presque avec embarras, lui pourtant

d'ordinaire aussi timide... qu'on l'est en Vagrerie,--un baiser sur ton

front... ce sera le premier et le dernier peut-être...

L'enfant pleurait en silence; elle tendit son front de quinze ans à

Ronan; il y posa ses lèvres, et, l'épée haute, partit en courant... À

peine fut-il éloigné des chariots, que l'on entendit les cris des Vagres

attaquant les leudes. Odille, à ces cris, se jeta, sanglotante, éperdue,

dans les bras de l'ermite, cachant sa figure dans son sein, et s'écria:

--Ils vont le tuer... ils vont le tuer...

--Courage, Franks... courage, mes fils en Dieu!--hurlait Cautin garrotté

à la roue d'un chariot;--exterminez ces Moabites... et surtout

exterminez ma diablesse de femme, cette grande impudique à robe orange,

à écharpe bleue et aux bas rouges brodés d'argent... je vous la

signale... pas de merci pour cette Olliba! coupez-la en morceaux si vous

pouvez!

--Évêque, évêque... tes paroles sont inhumaines... Rappelle-toi donc

toujours la miséricorde de Jésus envers Madeleine et la femme

adultère,--dit l'ermite, tandis qu'Odille, la figure toujours cachée

dans le sein de ce vrai disciple du jeune homme de Nazareth, murmurait:

--Ils vont tuer Ronan... ils vont le tuer...

--Me voici revenu... les Franks ne m'ont pas tué, petite Odille, et les

gens qu'ils emmenaient sont délivrés.

Qui parlait ainsi? c'était Ronan. Quoi? déjà de retour? oui, les Vagres

font vite et bien. D'un bond, Odille fut dans les bras de son ami.

--J'en ai tué un... il allait tuer mon Vagre!--s'écria l'évêchesse aussi

revenant... Et, jetant là son épée sanglante, le regard étincelant, le

sein demi-couvert par ses longues tresses noires, désordonnées comme ses

vêtements par l'action du combat, elle dit au Veneur:

--Es-tu content?

--Forts pour l'amour, forts pour la guerre, sont tes bras nus, ma

Vagredine!--répondit le joyeux garçon.--Maintenant, un coup à boire de

ta belle main!

--Boire à ma barbe ce vin qui fut le mien! courtiser devant moi cette

femme effrontée qui fut la mienne!--murmura l'évêque,--voilà qui est

monstrueux! voilà qui est le signe précurseur des calamités effroyables

qui se répandront sur la terre...

Trois des Vagres avaient été blessés: l'ermite les pansait avec tant de

dextérité, qu'on pouvait le croire médecin; il se relevait pour aller de

l'un à l'autre des blessés, lorsqu'il vit s'avancer vers lui les gens

que les leudes emmenaient, et qui venaient d'être délivrés par les

hommes de Ronan. Ces malheureux, un instant auparavant prisonniers,

étaient couverts de haillons; mais la joie de la délivrance brillait sur

leurs traits. Conviés par leurs libérateurs à boire et à manger pour

réparer leurs forces, ils venaient s'acquitter et s'acquittèrent au

mieux de ce soin, grâce aux provisions de la villa épiscopale. Pendant

qu'ils dégonflaient les outres et faisaient disparaître le pain et le

jambon, le moine dit à l'un d'eux, homme encore robuste, malgré sa barbe

et ses cheveux gris:

--Frères, qui êtes-vous? d'où venez-vous?

--Nous sommes colons et esclaves, autrefois propriétaires et laboureurs

des terres nouvelles que le fils de Clovis a ajoutées en _bénéfices_[N]

aux _terres saliques_ ou terres _militaires_[O] que le comte frank

Neroweg tenait déjà de son père par le droit de la conquête.

--Ainsi le comte vous a dépouillés de vos champs?

--Plût au ciel! bon ermite.

--Comment?

--Le comte nous les a laissés, au contraire; il y a même ajouté deux

cents arpents, le maudit! deux cents arpents appartenant à mon voisin

Féréol, qui s'était enfui de peur des Franks.

--On double ton bien, frère et tu te plains?

--Si je me plains!... Ignores-tu donc comment les choses se passent en

Gaule? Voici ce qu'autrefois m'a dit le comte: «--Mon glorieux roi m'a

fait comte en ce pays, et m'a donné de plus à _bénéfice_, qui deviendra,

je l'espère, héréditaire, comme mes terres militaires, ces domaines-ci,

avec leur bétail, leurs maisons et leurs habitants... Tu cultiveras pour

moi les champs qui t'appartiennent; j'y ajouterai même de nouveaux

guérets: tu deviens mon colon; tes laboureurs, mes esclaves, tous vous

travaillerez à mon profit et à celui de mes leudes; vous leur fournirez,

ainsi qu'à moi, selon tous nos besoins; vous aiderez mes esclaves maçons

et charpentiers à la bâtisse d'un nouveau burg que je veux à la mode

germanique: vaste, commode et suffisamment retranché au milieu d'un

ancien camp romain que j'ai remarqué; vos chevaux et vos boeufs, devenus

les miens, charrieront les pierres et les poutres trop lourdes pour être

portées à dos d'homme. De plus, toi, mon colon, tu me payeras, pour ta

part, cent sous d'or par an, sur lesquels j'en donnerai dix en présent

au roi lorsque chaque année j'irai lui rendre hommage.--Cent sous d'or!

m'écriai-je; mes terres et celles de mon voisin Féréol ne rapportent pas

cette somme bon an mal an... comment veux-tu que je te la paye, et qu'en

outre je te nourrisse, toi, tes leudes, tes serviteurs, et que de plus

je vive, moi, ma famille et mes laboureurs, devenus tes esclaves?»--À

cela le comte m'a répondu en me menaçant de son bâton:--«J'aurai mes

cent sous d'or tous les ans... sinon je te fais couper les pieds et les

mains par mes leudes...»

--Pauvre homme!--dit tristement l'ermite.--Et comme tant d'autres tu as

consenti à ce servage?

--Que faire? comment résister au comte et à ses leudes? je n'avais

autour de moi que quelques laboureurs, et les prêtres leur prêchent la

soumission à nos conquérants, larrons sanguinaires qui, l'épée haute,

nous viennent dire: «Les champs de vos pères, fécondés par leur travail

et le vôtre, sont à nous... et pour nous vous les cultiverez?» Oui, que

faire? résister? impossible... fuir? c'était aller au-devant de

l'esclavage dans une autre province, puisque toutes sont envahies par

les Franks. Et puis, j'avais alors une jeune femme... la servitude ou la

vie errante m'effrayait plus encore pour elle que pour moi... enfin je

tenais à ce pays, à ces champs où j'étais né; il me semblait horrible de

les cultiver pour un autre, et pourtant je préférais ne pas les

abandonner... Moi et mes laboureurs, devenus esclaves du comte, eux qui

trouvaient autrefois dans leur travail une existence heureuse et

paisible, nous nous sommes résignés. Misère atroce! labeur incessant!

telle fut notre vie... Je parvenais, à force de travail, de privations,

à subvenir aux besoins de Neroweg et de ses leudes, et à faire produire

à mes terres soixante-dix à quatre-vingts sous d'or par année... Deux

fois le comte me fit mettre à la torture pour me forcer à lui donner les

cent sous d'or qu'il voulait... Je ne possédais pas un denier au delà de

ce que je lui remettais: j'en fus pour la torture, lui pour sa

cruauté...

--Et jamais,--dit Ronan,--il ne t'est venu à l'idée de choisir une belle

nuit noire pour mettre le feu au burg, et, aidé de tes laboureurs, de

massacrer le comte et ses leudes?

--Mais, encore une fois, et les prêtres? ne persuadent-ils pas aux

esclaves que plus leur sort est atroce, plus ils auront de part au

paradis? ne les menacent-ils pas de peines effroyables s'ils osent se

révolter contre les Franks?... Je ne pouvais donc compter sur mes

compagnons d'esclavage, hébétés par la peur du diable, et énervés par la

misère... puis, je te l'ai dit, j'avais de jeunes enfants, et leur mère,

accablée de chagrin, était très maladive; enfin, cette année, la pauvre

créature heureusement est morte. Mes fils étaient devenus des hommes:

eux et moi, ainsi que quelques autres esclaves, las de souffrir, las de

travailler de l'aube au soir, pour le comte et ses leudes, nous avons

fui ses domaines... Nous étions allés nous réfugier sur les terres de

l'évêque d'Issoire: c'était quitter un servage pour un autre; mais nous

espérions que le prélat serait peut-être moins méchant maître que le

comte. Celui-ci tenait à moi, qui avais tant d'années durant fait rendre

à nos terres, et à son profit, tout ce qu'elles pouvaient produire.

Sachant notre refuge, il a fait monter quelques leudes à cheval, ils

sont venus nous réclamer à l'évêque d'Issoire; celui-ci nous a rendus,

ses gens nous ont garrottés... Les leudes nous ramenaient pour nous

forcer à cultiver nos champs, ces bons Vagres ont tué les Franks, et

nous ont délivrés... Aussi, par ma foi, Vagres nous serons, moi, mes

fils et ces esclaves que voilà, si vous voulez de nous, braves coureurs

de nuit! Nous avons, nous aussi, de rudes souffrances à venger! vous

nous verrez à l'oeuvre contre les Franks et les évêques...

--Oui, oui!--crièrent ses compagnons,--mieux vaut à cette heure, en

Gaule, courir la Vagrerie que labourer le champ de nos pères sous le

bâton d'un comte frank et de ses leudes.

--Évêque, évêque!--dit Ronan au prélat, qui avait écouté ceci,--voilà ce

que tes alliés, tes complices ont fait de notre vieille Gaule, jadis si

féconde! si glorieuse; mais par la torche de l'incendie! par le sang du

massacre! je le jure! viendra l'heure où prélats et seigneurs ne

régneront plus que sur des ruines fumantes et des ossements blanchis...

Allons, nos nouveaux frères en Vagrerie, soyez, comme nous, Hommes

errants, Loups, Têtes de loups! Comme nous, vous vivrez en loups, et en

joie, l'été, sous la verte feuillée; l'hiver, dans les chaudes

cavernes... Debout, mes bons Vagres! debout, le soleil monte; nous avons

là, dans nos chariots, du butin à distribuer sur notre passage... En

route, petite Odille, en route, belle évêchesse! pillons les seigneurs,

et largesse! largesse au pauvre monde! conservons seulement de quoi

faire cette nuit grand gala dans les gorges d'Allange, sous le dôme des

vieux chênes!... En route! nous avons un évêque pour cuisinier, nous

festoierons en princes... et demain, la dernière outre vidée, en chasse,

mes Vagres! en chasse! tant qu'il restera en Gaule un burg de Franks et

une maison épiscopale!...

Et la troupe se remit en marche au bruit du chant des Vagres... Lorsque,

au soleil couché, ils arrivèrent aux gorges d'Allange, l'un de leurs

repaires, tout le butin emporté de la villa épiscopale avait été

distribué sur la route aux pauvres gens... il ne restait dans les

chariots que quelques matelas pour les femmes, les vases d'or et

d'argent pour boire le vin de l'évêque, et des provisions suffisantes

pour le grand gala de la nuit... Les huit paires de boeufs des chariots

devaient être le rôti de ce festin gigantesque; car sur sa route la

troupe des Vagres s'était encore recrutée d'esclaves, d'artisans, de

laboureurs et de colons, tous réduits à la rage de la misère, sans

compter bon nombre de jolies filles, curieuses de courir un peu la

Vagrerie!

CHAPITRE II.

Un festin en Vagrerie.--Meurtres de Clotaire, nouveau roi d'Auvergne, et

miracles faits en sa faveur.--La ronde des Vagres.--Karadeuk le

Bagaude.--Loysik l'ermite.--Comment l'évêque Cautin est miraculeusement

enlevé au ciel par des Séraphins et comment il descend fort promptement

de l'empirée.--Le comte Neroweg et ses leudes.--Attaque des gorges

d'Allange.

Quels beaux festins l'on festoie en Vagrerie! daims, cerfs, sangliers,

tués la veille par les Vagres dans la forêt qui ombrage les gorges

d'Allange, ont été, comme les boeufs des chariots, dépecés et grillés au

four... Quoi! un four en pleine forêt? un four capable de contenir

boeufs, daims, cerfs et sangliers? Oui, le bon Dieu a creusé pour les

bons Vagres plusieurs de ces fours dans les gorges profondes de

l'Allange, volcan éteint comme les autres volcans de l'Auvergne...

N'est-ce point un véritable four que cette grotte cintrée, profonde, où

un homme peut se tenir debout? donc, remplissez cette grotte de bois

sec, un ou deux chênes morts vous suffisent; mettez le feu à ce bûcher;

il se consume, devient brasier: sol, parois, voûte de lave, tout rougit

bientôt, et l'on enfourne dans cette bouche ardente comme celle de

l'enfer, daims, cerfs, sangliers entiers et boeufs dépecés; après quoi

l'on referme l'ouverture de la grotte avec des pierres de lave sous une

montagne de cendre brûlante chaude... quatre ou cinq heures après,

boeufs et venaison cuits à point, fumants, appétissants, sont servis sur

la table. Quoi! aussi des tables en Vagrerie? certes, et recouvertes du

plus fin tapis vert; quelle table? quel tapis? la pelouse d'une

clairière de la forêt; et pour siéges, encore la pelouse; pour tentures,

les grands chênes; pour ornements, les armes suspendues aux branches;

pour dôme, le ciel étoilé; pour lampadaire, la lune en son plein; pour

parfums, la senteur nocturne des fleurs sauvages; pour musiciens, les

rossignols.

Plusieurs Vagres, placés en vedette sur la lisière de la forêt, aux

abords des gorges d'Allange, veillent à ce que la troupe ne soit pas

surprise, dans le cas où, apprenant le sac et l'incendie de la villa,

les comtes et ducs franks du pays, craignant une attaque sur leurs

burgs, se seraient mis, avec leurs leudes, à la poursuite des Vagres.

Les mystères du peuple, Tome IV Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 6 / 26 段