--Entends-tu, évêque?--dit Ronan,--entends-tu, Gaulois? ce sont les

Franks, tes alliés, qui, dans cette province et dans les autres,

massacrent les vieillards et les enfants comme bouches inutiles et

enlèvent ainsi hommes et femmes de notre race, pour repeupler les terres

de la Gaule que leurs rois ont distribuées à leurs guerriers en nous

dépouillant... Ce sont tes alliés, tes amis, tes fils en Christ et en

Dieu, qui font cela... et tu ordonnes, sous peine de l'enfer, au pauvre

peuple d'obéir à ces pillards, à ces ravisseurs, à ces meurtriers, qui

violentent et tuent les mères sous les yeux de leurs filles. Entends-tu

cela, évêque gaulois?

--Les Franks respectent les biens de l'Église et les oints du

Seigneur,--s'écria l'évêque Cautin,--ces biens, ces oints sacrés, sur

lesquels vous osez, maudits! porter vos mains impies.

--Continue,--dit Ronan à la petite esclave,--continue, pauvre enfant!

--Nous sommes arrivés au burg; le comte m'a fait conduire dans sa

chambre; il s'est jeté sur moi, j'ai voulu lui résister, il m'a donné

des coups de poings sur la figure, j'étais toute en sang[M]; la douleur

et l'effroi m'ont fait perdre connaissance, le seigneur comte a abusé de

moi; depuis, j'ai été enfermée avec les autres esclaves dans

l'appartement de sa femme _Godigisèle_, bien douce femme pour un si

méchant homme; cette nuit, un des leudes est venu me prendre, m'a

emportée sur son cheval; il m'a conduite ici, me disant que je serais

l'esclave du seigneur évêque.

--Cela t'effraye, pauvre enfant, d'être esclave du seigneur évêque?

--Ma mère et mes parents ont été tués; je suis esclave, je suis

avilie... tout m'est égal... J'ai essayé de m'étrangler avec mes

cheveux, mais j'ai eu peur... et pourtant je voudrais mourir.

--Elle a quinze ans... évêque... et tu l'entends?

--Bénis le Seigneur, chère fille, bénis-le; plus tu souffriras ici-bas,

plus tu te féliciteras là-haut! C'est moi, ton père en Dieu, qui t'en

donne l'assurance.

--Bien dit, évêque. Donc, je le mettrai sur l'heure à même de pouvoir te

singulièrement féliciter là-haut,--reprit Ronan; puis s'adressant à

l'esclave dont il ne pouvait détacher ses yeux attendris:

--Assieds-toi là, sur les marches de l'autel, petite Odille... Tu n'as

ici que des amis; ne désespère pas encore.

L'enfant contempla le Vagre d'un air grandement surpris; il lui parlait

d'une voix douce; elle alla s'asseoir sur les marches de l'autel, et ne

regarda plus que Ronan, n'écouta plus que les paroles de Ronan.

--Eh! le Veneur! le Veneur!--cria l'un de ces gais compagnons debout

près d'une petite porte de la chapelle donnant sur les jardins de la

villa,--où vas-tu donc ainsi sous la feuillée, ta belle évêchesse au

bras? ne viendra-t-elle pas voir son honnête mari... ce renard pris au

piège, avant d'être pendu?

--Mes bons seigneurs les Vagres,--dit la voix de l'évêchesse dont on

distinguait à peine la forme svelte et blanche dans le pénombre de

l'arceau de la porte,--longtemps j'ai maudit, longtemps j'ai haï

celui-là qui fut mon mari... Je ne le hais plus, je ne le maudis plus;

le bonheur rend indulgente... Faites-lui grâce comme je lui pardonne.

Lui-même l'a dit: je n'étais plus sa femme... nos liens charnels ont été

brisés... Il me gardait près de lui pour jouir de mes biens... Qu'il en

jouisse... J'aurai du moins mon jour d'amour et de liberté... Viens, mon

beau Vagre... et vive l'amour en Vagrerie!

--Scélérate impudique! j'avais épousé une Olla... une Oliba... une

Messaline!

Mais Cautin criait, menaçait en vain; l'évêchesse continuait avec son

Vagre sa promenade sous la feuillée des grands arbres de la villa,

tandis que Ronan disait au saint homme:

--Tu vas être jugé par ceux que tu as jugés. Pauvres esclaves de

l'Église, que ferons-nous de ce méchant et luxurieux papelard qui

enterre les vivants avec les morts?

--Qu'il soit pendu!

--Oui, oui! qu'il soit pendu!

--Il ne mourra qu'une fois; et notre vie à nous était un long supplice.

--Sa vie à lui une longue jouissance!

--Qu'il soit pendu!

--Que penses-tu de l'idée de ces bonnes gens? À moi, Ronan, elle me

paraît sensée...

--Et moi, mes frères, je vous dirai, au nom de Jésus de Nazareth, l'ami

des affligés: pardon pour le coupable si sa repentance est sincère.

Qui parlait ainsi? L'ermite laboureur, jusqu'alors caché dans l'ombre

d'un des arceaux de la chapelle; soudain il parut aux yeux des Vagres et

des esclaves courroucés contre l'évêque.

--L'ermite laboureur!--s'écrièrent les esclaves avec un touchant

respect,--l'ami des pauvres!

--Le consolateur de ceux qui pleurent!

--Que de fois, dans les champs, il a pris la houe d'un de nos

compagnons, épuisé de fatigue, achevant ainsi la tâche du captif, pour

lui épargner les coups de fouet du gardien!

--Un jour, pendant que je paissais les brebis de l'évêque, deux

s'étaient égarées. L'ermite laboureur a tant cherché, tant cherché,

qu'il me les a ramenées; sans lui, j'étais roué de coups au retour.

--Et nos petits enfants, si chétifs, si tristes, hélas! à cet âge où

l'on rit souvent, ils ont toujours un sourire pour l'ermite laboureur.

--Oh! dès qu'ils l'aperçoivent, ils courent se pendre à sa robe!

--Aussi malheureux que nous, il aime à faire aux enfants de petits

présents... doux présents des pauvres gens, dit-il, et il leur donne

quelques fruits des bois... un rayon de miel sauvage... un oiseau tombé

de son nid...

--Aimez-vous... aimez-vous en frères, pauvres déshérités,--nous dit-il

sans cesse;--l'amour rend le travail moins rude.

--Espérez!--nous dit-il encore;--espérez! le règne des oppresseurs

passera en ce monde, et pour eux sur cette terre, viendra l'heure d'un

châtiment terrible... alors les premiers seront les derniers et les

derniers seront les premiers.

--Jésus, l'ami des affligés, l'a dit: les fers des esclaves seront

brisés... Espoir! pauvres opprimés! Espoir!

--Unissez-vous... aimez-vous... soutenez-vous... fils d'un même Dieu,

enfants d'une même patrie!... Désunis, vous ne pourrez rien; unis, vous

pourrez tout... Le jour de la délivrance n'est peut-être pas éloigné...

Amour, union, patience! attendez l'heure de l'affranchissement comme

l'attendaient nos pères.

--Oui, voilà ce que chaque jour l'ermite nous dit...

--Et de mes paroles, frères, il faut vous souvenir en ce moment,--reprit

le moine laboureur.--Jésus l'a dit: malheur aux âmes endurcies!

miséricorde à qui se repent! Votre évêque peut se repentir du mal qu'il

a fait.

--Moine insolent! tu oses m'accuser!

--Ce n'est pas moi qui t'accuse... c'est ta vie passée... expie-la par

le repentir, tu obtiendras miséricorde...

--Je me repens d'une chose, infâme renégat! c'est de ne pouvoir

t'assommer sur l'heure...

--Ermite, notre ami, tu entends ce saint homme... tu vois sa

repentance... qu'en faisons-nous, mes Vagres?

--À mort! celui qui enterre des vivants avec des cadavres! à mort!

--Mes frères, vous m'aimez...

--Nous t'aimons, brave ermite, autant que nous abhorrons l'évêque

Cautin...

--Accordez-moi sa vie...

--Non, non...

--Tu l'as dit, ermite: malheur aux âmes endurcies...

--Vois comme il se repent... à mort... à mort!

Et, furieux, ils se précipitèrent sur le prélat qui, dans son épouvante,

appela le moine à son aide; mais celui-ci, avant cet appel, avait

couvert l'évêque de son corps en s'écriant:

--Tuez-moi donc aussi, moi qui vous aime du plus profond de mon coeur et

vous console de mon mieux, pauvres esclaves, tuez-moi donc aussi, moi

qui ai pour vous plus de pitié que de blâme! Vagres errants au fond des

bois! car la juste haine de l'oppression franque, les terribles

iniquités du temps vous ont poussés à la révolte... et si vous prenez

aux riches, c'est du moins pour donner aux pauvres... Non, non, vous ne

tuerez pas cet homme, vous n'êtes pas des bourreaux! vous m'accorderez

sa vie!

--L'évêque nous a trop fait souffrir. Oeil pour oeil, dent pour dent.

--Une lâche vengeance effacera-t-elle vos souffrances passées? Quoi!

vous, dont les aïeux étonnaient le monde par leur bravoure généreuse...

vous allez massacrer de sang-froid un homme sans défense? Seriez-vous

devenus lâches? vous, fils des vaillants Gaulois des temps passés?

Vagres et esclaves restèrent silencieux, et ne menacèrent plus l'évêque.

--Ermite, tu es l'ami des pauvres gens. Nous t'accordons la vie de cet

homme... mais il faut qu'il nous suive en Vagrerie.

--Bien dit, Ronan! et dans nos repos, il nous fera la cuisine; il est

gourmand comme un évêque, foi de Dent-de-Loup! nous dînerons en prélats.

--Évêque, choisis! cuisinier ou pendu?

--Sacriléges! avoir pillé, incendié ma villa épiscopale, et me forcer

d'être leur cuisinier! abomination de la désolation!... Moine, tu les

entends, hélas! hélas!... et tu n'as pour eux ni malédiction ni

anathème... Est-ce ainsi que tu me défends?... Ne m'as-tu sauvé la vie

que pour jouir de mon abjection!

--Tais-toi! Jésus de Nazareth, dont la vie avait été aussi pure que la

tienne a été coupable; Jésus, dans le prétoire romain, au milieu des

soldats qui l'accablaient de railleries, de sanglants outrages, disait

seulement: _Pardonnez-leur, mon Dieu; ils ne savent ce qu'ils font_...

--Mais ils savent ce qu'ils font, ces impies, en me prenant pour

cuisinier... Et tu oses me conseiller de pardonner cette énormité

sacrilége...

--Songe à ta vie passée... au lieu de te plaindre, tu remercieras le

ciel...

--Allons, mes Vagres,--dit Ronan,--allons, voici l'aube; emportons notre

butin dans les chariots de l'évêque, et en route! Quel beau jour pour

les bonnes gens du voisinage! Mais, avant notre départ, deux mots à

cette enfant.

Et s'avançant vers la petite esclave, qui, assise sur les marches de

l'autel, avait écouté tout ceci fort étonnée, presque sans quitter Ronan

des yeux, celui-ci lui dit avec bonté:

--Pauvre enfant, sans père ni mère, viens avec nous; ne crains rien...

la Vagrerie, c'est, vois-tu, le monde renversé: l'esclave et le pauvre

sont sacrés pour nous; notre haine est pour le riche conquérant... Cette

vie d'aventures et de dangers te fait-elle peur? l'ermite, notre ami,

quoiqu'il ait le grand défaut d'empêcher les évêques Cautin d'être

pendus, l'ermite, notre ami, te conduira chez une bonne âme dans quelque

ville, seul endroit où l'on trouve aujourd'hui, en Gaule, un peu de

sécurité, lorsque toutefois la ville n'est pas mise à feu, à sang et à

sac par l'un de nos rois franks, dignes fils et petit-fils du glorieux

Clovis, qui leur a laissé la Gaule en héritage, et qui sont autant qu'il

l'était, curieux de se piller et de s'égorger entre frères et parents...

--Je te suivrai, Ronan... D'abord, tu m'as fait peur; mais quand tu

m'as parlé, ton regard est devenu doux comme ta voix; je suis esclave et

orpheline,--ajouta-t-elle en pleurant;--que veux-tu que je fasse? où

veux-tu que j'aille, sinon avec le premier qui doucement me dit:

Viens...

--Viens donc, et sèche tes larmes, petite Odille; on ne pleure guère en

Vagrerie... Tu monteras sur l'un des chariots de la villa, dans lequel

nos compagnons transportent, tu le vois, le butin, sans compter celui

qui est resté en dehors de la chapelle... Allons, prends mon bras, et

marchons, pauvre enfant...

Et voyant l'ermite s'approcher:

--Adieu, notre ami; tu as la vie d'un méchant évêque sur la

conscience... que le Cautin te soit léger!

--Ronan, je t'accompagne.

--Tu viens avec nous courir la Vagrerie?

--Oui.

--Toi, ermite? toi, véritablement saint homme? toi, avec nous, _Hommes

errants_, _Loups_, _Têtes de loups_, diables de Vagres que nous sommes?

--Jésus l'a dit: «Ce ne sont pas ceux qui se portent bien, mais les

malades qui ont besoin de médecins...»

--Tu veux nous guérir de notre manie de pendre les méchants évêques?

--J'ai déjà commencé.

--Une fois n'est pas coutume.

--Nous verrons... vous avez encore d'autres plaies que je veux guérir,

j'espère vous voir faire mieux que des ruines...

--Moine, dis-tu vrai?--reprit Cautin à demi-voix.--Tu ne m'abandonneras

pas? tu me protégeras contre ces Philistins, contre ces Moabites?

--C'est mon devoir de rendre ces gens meilleurs.

--Meilleurs! ces scélérats?

--J'y tâcherai...

--Meilleurs!... ces sacriléges, qui ont pillé ma villa, mes belles

coupes, mes beaux vases, mon or et mon argent... Hélas! hélas! j'en

mourrai de désespoir, aussi vrai que ces tigres ne deviendront jamais

des agneaux...

--L'Écriture n'a-t-elle pas dit: «L'épée homicide sera changée en serpe

pour émonder la vigne en fleurs; la terre pacifique et féconde produira

ses fruits pour tous les hommes; le lion dormira près du chevreau; le

loup, près de la brebis; et un petit enfant les conduira tous.» Ne

blasphème pas! le Créateur a fait la créature à son image; il l'a faite

bonne pour qu'elle soit heureuse: aveugles, misérables ou ignorants sont

les méchants... Guérissons leur ignorance, leur misère et leur

aveuglement... Bons ils deviendront, heureux ils rendront eux et les

autres.

--Bons? les hommes!--s'écria l'évêque avec emportement,--et les femmes

sans doute aussi sont bonnes! celle qui fut la mienne entre autres?

vois-la plutôt là-bas, cette monstrueuse impudique, avec sa jupe orange

et ses bas rouges brodés d'argent... la vois-tu au bras de ce grand

bandit à cheveux noirs? L'infâme! la scélérate!

--Tais-toi! Jésus n'avait que des paroles de miséricorde pour Madeleine

la courtisane et pour la femme adultère, oserais-tu jeter la première

pierre à cette femme qui fut la tienne?... Allons, viens... Tes genoux

tremblent... tu me fais pitié... appuie-toi sur mon bras... tu vas

défaillir...

--Hélas! où vont-ils me conduire, ces Vagres damnés?

--Peu t'importe! amende-toi... repens-toi!...

--Mon Dieu! mon Dieu! et pas d'espoir d'être délivré en route! elles

sont si désertes maintenant... personne ne voyage de peur des Vagres, ou

de ces bandes de Franks qui vont guerroyer les uns contre les autres,

piller les villes, enlever des esclaves! Ah! nous vivons dans de

terribles temps.

--Et ces temps! qui nous les a faits? sinon vous tous? nouveaux _princes

des prêtres_! Ah! nos pères ont vu pendant des siècles la Gaule

paisible et florissante; mais elle était libre alors!--reprit amèrement

l'ermite.--La conquête, inique et sanglante, appelée par vous, évêques

gaulois, légitime ces déplorables représailles.

--Nos pères étaient de malheureux idolâtres! et à cette heure ils

grincent des dents pour l'éternité!--s'écria Cautin,--tandis que nous

avons la vraie foi... aussi le Seigneur Dieu réserve-t-il

d'épouvantables châtiments pour les misérables qui osent insulter ses

prêtres, ravir les biens de son Église... Tiens, moine, vois, vois si ce

n'est pas un spectacle à fendre le coeur!

Ce spectacle, qui fendait le coeur du saint homme, réjouissait fort le

coeur des Vagres... Le jour était venu: quatre grands chariots de la

villa, attelés chacun de deux paires de boeufs, s'éloignaient lentement

des ruines fumantes de la maison épiscopale, chargés de butin de toutes

sortes: vases d'or et d'argent, rideaux et tentures, matelas de plume et

sacs de blé, outres pleines et lingeries, jambons, venaison, poissons

fumés, fruits confits, victuailles de toutes sortes, lourdes pièces

d'étoffe de lin, filées par les esclaves filandières, coussins moelleux,

chaudes couvertures, souliers, manteaux, chaudrons de fer, bassins de

cuivre, pots d'étain, si chers à l'oeil des ménagères; il y avait de

tout dans ces chariots: les Vagres suivaient, chantant comme des merles

au lever de ce gai soleil de juin... À l'avant de l'un des chariots,

assise sur un coussin, la petite Odille, que l'évêchesse, tendrement

appitoyée, avait soigneusement revêtue d'une de ses belles robes, il

faut le dire, un peu trop longue pour l'enfant; la petite Odille, non

plus craintive, mais très-étonnée, ouvrait bien grands ses jolis yeux

bleus, et, pour la première fois depuis longtemps, respirait en liberté

ce frais et bon air du matin, qui lui rappelait celui de ses montagnes,

d'où elle avait été enlevée, pauvre enfant, pour être jetée jusqu'à ce

jour dans le burg du comte; Ronan, de temps à autre, s'approche du char:

--Prends courage, Odille, tu t'habitueras avec nous; tu le verras, les

Vagres ne sont pas si loups que les mauvaises gens le disent.

Sur l'autre char, l'évêchesse, pimpante sous ses colliers d'or et ses

plus beaux atours, que son amoureux Vagre a sauvés de l'incendie, tantôt

lisse sa noire chevelure, en jetant un coup d'oeil sur un petit miroir

de poche; tantôt attife son écharpe, tantôt gazouille, folle comme une

linotte sortant de cage. De ce jour d'amour et de liberté tant rêvé,

elle jouit enfin, après avoir, dix ans et plus, vécu presque

prisonnière; elle semble émerveillée de ce voyage matinal à travers ces

belles montagnes de l'Auvergne, ombragées de sapins immenses, et d'où

bondissent des cascades bouillonnantes; elle parle, rit, chante, et

chante encore, lorgnant du coin de son oeil noir, l'amoureux Vagre,

lorsque, leste, et triomphant, il passe près du chariot. Soudain,

regardant au loin, elle paraît émue de pitié, avise une amphore entourée

de jonc, placée près d'elle par la prévoyance du Veneur, la prend, et se

tournant vers l'arrière du char, où se trouvaient entassées plusieurs

femmes et filles esclaves, voulant de bon coeur, comme leur belle

maîtresse, courir un peu la Vagrerie, elle dit à l'une d'elles:

--Porte cette bouteille de vin épicé à mon frère l'évêque; le pauvre

homme aime à boire ce qu'il appelle son coup du réveil; mais ne lui dis

pas que ce vin vient de ma part, il le refuserait peut-être.

La jeune fille répond à l'évêchesse par un signe d'intelligence, saute à

bas du char, et se met en quête de Cautin. La plupart des esclaves

ecclésiastiques, lors de l'incendie et du pillage de la villa, ont fui

dans les champs, craignant le feu du ciel s'ils se joignaient aux

Vagres; mais les autres, moins timorés, accompagnent résolument la

troupe de ces joyeux compères... Il faut les voir alertes, dispos comme

s'ils s'éveillaient après une paisible nuit passée sous la feuillée, le

jarret nerveux, malgré l'orgie nocturne, aller, venir, sautiller,

babiller, donner çà et là des baisers aux femmes ou aux outres pleines,

mordre à belles dents un morceau de venaison épiscopale ou un gâteau de

fleur de froment.

--Qu'il fait bon en Vagrerie!

Derrière le dernier chariot, surveillé par Dent-de-Loup et quelques

compagnons fermant la marche, Cautin, évêque et cuisinier en Vagrerie,

habitué à se prélasser sur sa mule de voyage, ou à courir la forêt sur

son vigoureux cheval de chasse, Cautin trouve la route raboteuse,

poudreuse et montueuse; il sue, il souffle, il tousse, il gémit, et

maugréant, traîne sa lourde panse.

--Seigneur évêque,--lui dit la jeune fille, porteuse de l'amphore

envoyée par l'évêchesse,--voici de bon vin épicé; buvez, cela vous

donnera des forces pour la route.

--Donne, donne, ma fille!--s'écria Cautin en tendant ses mains

avides,--Dieu te saura gré de ton attachement pour ton malheureux père

en Christ, obligé de boire à la dérobée le vin de son propre cellier...

Et s'abouchant à l'amphore, il la pompa d'un trait; puis, la jetant vide

à ses pieds, il s'écria, regardant la jeune fille d'un oeil courroucé:

--Tu veux donc courir aussi la Vagrerie, diablesse?

--Oui, seigneur évêque: j'ai vingt ans, et voici le premier jour de ma

vie où je peux dire: Je m'appartiens... je peux aller, venir, courir,

sauter, chanter, danser à mon gré...

--Tu t'appartiens, effrontée! c'est à moi que tu appartiens; mais, Dieu

merci, tu seras reprise, soit par l'Église, soit par quelque chef

frank... et tu tomberas, je l'espère, en pire esclavage!

--J'aurai du moins connu la liberté...

Et la jeune fille de s'élancer, sautant et chantant, à la poursuite d'un

papillon voletant sur la route.

La troupe des Vagres arriva près de quelques huttes d'esclaves,

dépendantes des terres de l'Église, situées au bord de la route: de

petits enfants hâves, chétifs, et complétement nus, faute de vêtements,

se traînaient dans la poudre du chemin; leurs pères travaillaient aux

champs depuis l'aube; les mères, aussi maigres, aussi hâves que leurs

enfants, à peine couvertes de quelques lambeaux de toile, étaient au

seuil de ces tanières, filant leur quenouille au profit de l'évêque,

accroupies sur une paille infecte; leurs longs cheveux hérissés,

emmêlés, tombant sur leur front et sur leurs épaules osseuses; leurs

yeux caves, leurs joues creuses et tannées, leurs haillons sordides,

leur donnaient un aspect à la fois si repoussant, si douloureux, que

l'ermite laboureur, les montrant de loin à l'évêque, lui dit:

--À voir ces infortunées, croirait-on que ce sont là des créatures de

Dieu?

--Résignation, misère et douleur ici-bas, récompenses éternelles

là-haut... sinon, peines effrayantes et éternelles,--s'écrie

Cautin,--c'est la loi de l'Église, c'est la loi de Dieu!

--Tais-toi, blasphémateur, tu parles comme ces médecins imposteurs qui

disent l'homme né pour la fièvre, la peste, les ulcères, et non pour la

santé!

Les femmes et les enfants esclaves, à la vue de la troupe nombreuse et

bien armée, avaient eu peur et s'étaient d'abord réfugiés au fond de

leurs huttes, mais Ronan s'avançant cria:

--Pauvres femmes! pauvres enfants! ne craignez rien... nous sommes de

bons Vagres!

La Vagrerie faisait trembler les Franks et les évêques, mais souvent les

pauvres gens la bénissaient; aussi femmes et enfants, d'abord réfugiés,

craintifs au fond des tanières, en sortirent, et l'une des esclaves dit

à Ronan:

--Est-ce votre chemin que vous cherchez? nous vous servirons de guides.

--Craignez-vous les leudes des seigneurs?--dit une autre.--Il n'en est

point passé par ici depuis longtemps; vous pouvez marcher tranquilles.

--Femmes,--reprit Ronan,--vos enfants sont nus; vous et vos maris,

travaillant de l'aube au soir, vous êtes à peine couverts de haillons,

vous couchez sur une paille pire que celle des porcheries, vous vivez de

fèves pourries et d'eau saumâtre.

--Hélas! c'est la vérité... bien misérable est notre vie.

--Et moi, Ronan le Vagre, je vous dis: voilà du linge, des étoffes, des

vêtements, des couvertures, des matelas, des sacs de blé, des outres

pleines, des provisions de toute sorte. Donnez, mes Vagres... donne,

petite Odille, à ces bonnes gens... donne, belle évêchesse en

Vagrerie... donnez à ces pauvres femmes, à ces enfants... donnez encore,

donnez toujours!

--Prenez... prenez, mes soeurs,--disait l'évêchesse les yeux pleins de

douces larmes en aidant les Vagres à distribuer ce butin pris dans sa

maison et qu'elle ne regrettait pas.--Prenez, mes soeurs! Esclave comme

vous, plus que vous peut-être, j'ai, sous ces rideaux, rêvé d'amour et

de liberté; libre et amoureuse, je suis aujourd'hui! prenez mes

soeurs... prenez encore...

--Tenez... prenez, chères femmes, et que vos petits enfants ne vous

soient jamais ravis!--disait Odille aidant aussi à distribuer le butin.

Et elle essuyait ses yeux en disant:--Comme il est bon, Ronan le Vagre,

comme il est bon au pauvre monde!

--Soyez bénis... soyez bénis,--s'écriaient ces pauvres créatures

pleurant de joie;--vaut mieux rencontrer un Vagre qu'un comte ou qu'un

évêque.

Et c'était plaisir de voir avec quelle ardeur ces hardis compagnons,

perchés sur les chariots, distribuaient ainsi ce qu'ils avaient pris au

méchant et cupide évêque; c'était plaisir de voir les figures toujours

tristes, toujours mornes, de ces femmes infortunées, s'épanouir si

surprises, si heureuses à la vue de cette aubaine inattendue. Elles

regardaient ébahies, ravies, cet amoncellement d'objets de toutes sortes

jusqu'alors presque inconnus à leur sauvage misère. Les enfants, plus

impatients, s'attelaient gaiement deux, trois, quatre à un matelas pour

le transporter dans une des masures, ou bien enlaçant leurs petits bras

amaigris, s'opiniâtraient à soulever un gros rouleau d'étoffe de lin;

mais voilà que soudain une voix courroucée, menaçante, véritable

trouble-fête, épouvante et glace ces pauvres gens.

Les mystères du peuple, Tome IV Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 5 / 26 段