--Mais, pauvre frère, ces épreuves d'asservissement, de faim, de froid,

de labeur écrasant, de misère affreuse, que, pour ton salut, te prêche

ton évêque, à son profit, est-ce qu'il les subit, lui, ces dures peines?

ne vit-il pas, comme nos conquérants, dans la fainéantise, la mollesse

et l'abondance?

--Arrière... tu veux me tenter, Satan! laisse-moi prier... Je fermerai

les yeux, je boucherai mes oreilles. Saint évêque Loup! grand

Saint-Loup! protégez-moi contre ce païen, qui outrage notre bon évêque

Cautin!

--Pauvre créature! méchamment hébêtée, avilie, dégradée par les

prêtres... c'est une tendre pitié que tu m'inspires!--dit Ronan.

--Et voilà pourtant ce que les évêques ont fait de ce fier peuple

gaulois! lui, jadis l'orgueil du monde, il se courbe aujourd'hui, lâche

et tremblant, devant une poignée de barbares!...

--Tu dis vrai, Ronan; presque tous les esclaves sont, comme ce

malheureux, tombés dans un lâche hébêtement... le mal gagne de jour en

jour... Ah! c'en est fait de la vieille Gaule... les Franks lui voleront

jusqu'à son nom...

--S'il en est ainsi, moi, Ronan! par la torche de l'incendie! par l'épée

du massacre, par l'ivresse de l'orgie! je le jure! je le jure! tant

qu'il restera une femme, une tonne, un château, nous, Gaulois déshérités

de tout... jusqu'à notre nom! nous danserons à travers les flammes, nous

boirons sur des ruines, nous ferons l'amour sur la cendre des palais et

des églises!...

Et Ronan se mit à chanter le refrain des Vagres:

«Les Franks nous appellent _Hommes errants_, _Loups_, _Têtes de

loups_... Vivons en loups, vivons en joie... l'été, sous la verte

feuillée; l'hiver, dans les chaudes cavernes...»

--Allons, Simon, le miracle de l'évêque doit être joué.

--Oui... d'ailleurs je marcherai seul à distance de vous dans le

souterrain... Si je vois de loin de la clarté, je viendrai vous avertir.

--Mais cet esclave, qui est là marmottant à genoux ses patenôtres au

grand Saint-Loup?

--La foudre tomberait à ses pieds qu'il ne bougerait point... il s'en

ira comme il est venu... sur ses deux genoux.

--Allons, vieux Simon, plaignons ce pauvre homme, et surtout pendons

l'évêque... Marche, Simon.

--Suis-moi, Ronan.

Et les Vagres, conduits par l'esclave ecclésiastique, disparurent dans

le souterrain qui, de ces anciens thermes, aboutissait à la villa

épiscopale, tous chantant à demi-voix:

«Le joyeux Vagre n'a pas de femme: le poignard d'une main, la torche de

l'autre, il va de burg en maison épiscopale enlever les femmes des

comtes et des évêques, et emmène ces charmantes au fond des bois...»

Que faisaient donc le prélat et le comte, pendant que les Vagres

s'introduisaient dans le souterrain de la villa épiscopale?... Ce qu'ils

faisaient?... ils buvaient coup sur coup; le leude du comte était

retourné au burg chercher l'esclave... En l'attendant, l'évêque Cautin,

chafriolant de posséder enfin la jolie fille qu'il convoitait depuis

longtemps, s'était remis à table. Neroweg, toujours tremblant et presque

ivre de vin et de frayeur, croyant l'enfer sous ses pieds, aurait voulu

quitter la salle du festin; il n'osait, se croyant protégé par la sainte

présence de l'évêque contre les attaques du diable. En vain l'homme de

Dieu engageait son hôte à vider encore une coupe, le comte repoussait la

coupe de sa main, roulant autour de lui ses petits yeux d'oiseau de

proie effaré.

L'ermite laboureur, comme d'habitude, rêvait ou observait en silence...

--Qu'as-tu donc?--dit l'évêque au comte,--tu es triste, tu ne bois

plus... Tout à l'heure fratricide, tu es maintenant, de par mon

absolution, blanc comme neige... déride-toi donc; ta conscience

n'est-elle pas nette? réponds donc... M'aurais-tu caché quelque autre

crime?... le moment serait mal choisi... tu l'as vu, l'enfer n'est pas

loin...

--Tais-toi, patron... tais-toi... je me sens si faible, que je ne

porterais pas un chevreuil sur mes épaules, moi qui porterais un

sanglier... N'abandonne pas ton fils en Christ! toi, qui peux conjurer

les démons, je ne te quitterai pas d'ici au jour...

--Tu me quitteras pourtant tout à l'heure, lorsque la petite esclave

sera venue; il faudra que je la conduise au gynécée de Fulvie, autrefois

ma femme selon la chair, aujourd'hui ma soeur en Dieu.

--Aussi vrai qu'un de mes aïeux s'appelait l'_Aigle terrible_ en

Germanie, je ne te quitterai pas plus que ton ombre...

--Un des aïeux de ce Neroweg se nommait l'_Aigle terrible_ en

Germanie... la rencontre est étrange,--pensait l'ermite...--Ainsi nos

deux races ennemies, Franke et Gauloise, se sont rencontrées, se

rencontrent... se rencontreront peut-être encore à travers les âges...

--Bon patron,--dit Neroweg,--d'ici au jour, je ne te quitterai pas plus

que ton ombre.

--Comte, prends garde... ta terreur me prouve que ton âme n'est pas

tranquille... avoue-le, tu ne m'as pas tout dit?

--Si, si, je t'ai tout dit.

--Dieu le veuille, pour le salut de ton âme... Mais déride-toi donc...

tiens, parlons un peu de chasse... comme toi, je suis fin veneur; cette

conversation t'égayera... Et à propos de chasse, un reproche.

--À moi?

--À toi ou à tes esclaves forestiers... L'autre jour ils sont venus

lancer trois cerfs au milieu des bois de l'Église... tu sais, dans

l'enceinte touchant à ce bout de ta forêt, séparé du restant de tes

domaines par la rivière?

--Si mes esclaves forestiers ont lancé des cerfs chez toi, tes esclaves

en lanceront une autre fois chez moi: nos bois ne sont séparés que par

une route.

--C'est dommage... notre limite à tous deux devrait être la rivière.

--Il me faudrait pour cela t'abandonner les cinq cents arpents de bois

qui sont en delà de la rivière.

--Est-ce que tu y tiens beaucoup à ce bout de forêt? elle est bien

chétive en cet endroit-là...

--Chétive! il y a des chênes de vingt coudées, et c'est la partie la

plus giboyeuse de mes biens...

--Tu vantes ton domaine, c'est ton droit; mais, dans ton intérêt même,

tu serais mieux et plus sûrement limité, si tu l'étais par la rivière,

et si tu te débarrassais de ces mauvais cinq cents arpents qui touchent

à mes terres..

--Pourquoi me parles-tu de mes bois? je n'ai plus d'absolution à te

demander... entends-tu, évêque?

--Non... tu as tué une de tes femmes, une de tes concubines, et ton

frère Ursio... tu as expié ces crimes en douant l'Église: tu es

absous... Cependant... et cela me revient seulement maintenant à

l'esprit, cependant nous n'avons pas songé à une chose...

--À laquelle, patron?

--Ta quatrième femme Wisigarde a péri par tes mains de mort violente;

elle n'a pas reçu en mourant l'assistance d'un prêtre... son âme est en

peine, il se pourrait qu'elle vînt te tourmenter la nuit sous figure de

fantôme effrayant, jusqu'à ce que tu aies tiré de peine cette pauvre

âme...

--Comment la tirer de peine?

--Par des prières que dirait un prêtre du Seigneur.

--Je ne suis pas prêtre, moi!

--Mais je le suis, moi!

--Alors, patron, dis-les, ces prières, pour cette âme en peine.

--Soit... Durant vingt ans, il sera dit à l'autel des prières pour l'âme

de Wisigarde, à condition que tu m'abandonneras ce bout de forêt, séparé

de ton domaine par la rivière...

--Encore donner à ton Église... donner toujours... toujours donner!...

--Libre à toi de préférer être tourmenté la nuit par des fantômes

livides et sanglants...

Le Frank regarda l'évêque d'un oeil défiant et irrité; puis il reprit

avec un courroux concentré:

--Gaulois rapace, tu veux donc me prendre pièce à pièce la part de

conquêtes que nos rois nous ont donnée, à mon père et à moi, en bénéfice

héréditaire? Doter encore ton Église! je doterais plutôt le diable!...

--Dote-le donc... le voici!!--dit une grosse voix qui semblait sortir

des entrailles de la terre.

Au son de cette voix, l'ermite se leva surpris, l'évêque se renversa sur

le dossier de son siége, se signa brusquement; puis, réfléchissant, il

dit en latin:

--C'est mon chambrier; il était resté là-dessous... le tour est gai...

il vient à point...

Le comte, lui, frappé de terreur, se croyant poursuivi par le démon en

personne, avait poussé un grand cri, s'enfuyant éperdu de la salle du

festin, et manquant de renverser le leude, qui en ce moment entrait,

poussant devant lui une jeune fille, en disant:

--Voici la petite esclave, Odille, la filandière.

L'évêque en rut oublia tout pour courir vers la pauvrette; mais au

moment où il s'élançant pour la saisir, une main vigoureuse, sortant par

l'ouverture de la dalle abaissée, arrêta le prélat par un pan de sa robe

en lui criant:

--Luxurieux point ne seras, saint homme de Dieu!!

Lorsque l'évêque se retourna inquiet de voir qui lui parlait ainsi, il

vit avec effroi Ronan à la tête de ses compagnons, qui, comme lui,

sortirent par l'issue du souterrain, en poussant des cris enragés...

Tous, par plaisante humeur, les joyeux garçons, s'étaient noirci la

figure avec les débris charbonnés des fagots destinés à produire les

_flammes de l'enfer_ et à jouer le miracle.

À la vue de ces hommes noirs, sortant de dessous terre, et hurlant comme

des damnés, le leude, qui avait amené la petite esclave, crut aussi

qu'ils venaient de l'enfer, et se précipita sur les traces de Neroweg en

criant:

--Les démons! les démons!...

Le comte, de plus en plus épouvanté, courut à l'écurie, s'élança sur son

cheval, et à toute bride s'éloigna de la villa épiscopale; ses leudes

l'imitèrent, sautèrent sur leurs montures, abandonnant leurs armes dans

la salle du festin, et tous prirent la fuite en tumulte, répétant avec

épouvante:

--Les démons! les démons!...

La villa épiscopale a été envahie par les Vagres depuis deux heures.

Qui dit donc une messe de nuit dans la chapelle de l'évêque? les cierges

sont allumés sur l'autel, ni plus ni moins que pour la fête de Pâques;

ils éclairent de leur vive lumière les premiers arceaux: le reste de la

chapelle est noyé d'ombre, jusqu'à la porte voûtée, à travers laquelle

on aperçoit çà et là une lueur rouge, comme celle d'un brasier qui

s'éteint... Quel brasier? celui que formait les débris embrasés de la

villa épiscopale...

La villa a donc été incendiée par les Vagres? Certes; auraient-ils sans

cela emporté des torches de paille?

Au milieu du choeur sont entassées pêle-mêle les richesses de l'évêque:

vases d'or et d'argent, saints calices et coupes à boire, boîtes à

Évangiles et plats à manger, patènes et bassins à rafraîchir le vin;

gros sacs de peau éventrés, d'où ruissellent les sous d'or et d'argent;

riches étoffes pourpres et bleues, n'attendant plus que la façon;

fourrures chaudes et rares, noires comme le corbeau, blanches comme la

colombe; et pour trophées, aux quatre coins de ce splendide monceau de

butin, les haches, les boucliers et les piques des leudes fuyards par

peur du diable: or, argent, acier, vives couleurs, tout brille,

fourmille et scintille de ces joyeux miroitements, particuliers aux gros

monceaux de précieux butin, si plaisants à l'oeil d'un Vagre...

Ils sont donc là, les Vagres? ils sont donc dans la sainte chapelle de

la villa épiscopale?

Oui, les voici réunis dans ce lieu sacré dont ils ont fait leur

magasin...

Et que font-ils là?

Ma foi! ils font ce que font les Vagres après avoir bu, ravagé, pillé:

les uns ronflent et cuvent leur ivresse sur les marches de l'autel, les

autres, se balançant sur leurs jambes avinées, se délectent en regardant

amoureusement leur gros tas de butin, ces richesses, qu'ils vont semer

sur leur route, et qui feront tant d'heureux; car les Vagres de Ronan

surtout sont fidèles à ces commandements... saints commandements en

Vagrerie:

«Prenons aux riches, donnons aux pauvres... Vagre qui garde un sou pour

le lendemain n'est plus un Vagre, un _Loup_, une _Tête de loup_, un

_Homme errant_... Toujours il partage son butin de la veille entre les

pauvres gens pour avoir à piller de nouveau évêques renégats! Franks

pillards et oppresseurs de la vieille Gaule!»

Et ces autres Vagres, appuyés debout aux fûts des colonnes, ou assis sur

les marches de l'autel, à côté des ronfleurs, leurs regards sont aussi

fermes que leurs jambes, n'ont-ils donc point aussi goûté, ceux-là, aux

vins vieux de la villa épiscopale?

Ceux-là ils en ont bu deux fois, dix fois plus que les autres (et Ronan

est de ce nombre); mais ce sont des Vagres aguerris, rudes compères,

qui vous vident une outre d'un trait, et marchent sans broncher sur une

poutre à travers l'incendie qu'ils ont allumé dans le burg d'un Frank ou

dans la villa d'un évêque... Et ces hommes, à tête rasée, hâves, vêtus

de haillons, ces femmes? non moins misérables, mais dont quelques-unes

sont jolies, très-jolies; les uns et les unes ont l'air aussi gai, aussi

aviné que les Vagres, que sont-ils, ces hommes et ces femmes?

Ce sont des esclaves de l'Église, joyeux d'avoir leur jour de justice et

de vengeance... Mais d'autres esclaves en grand nombre ont fui dans les

champs, craignant de voir le feu du ciel tomber sur les Vagres, assez

sacriléges pour mettre à sac et à feu la maison de leur seigneur évêque.

Que fait donc Ronan, se prélassant au banc épiscopal, où il est assis,

revêtu des habits sacerdotaux et coiffé du bonnet de fourrure, que le

comte Neroweg a laissé dans la salle du festin en fuyant éperdu? Quatre

Vagres assistent Ronan... étranges clercs! plaisants diacres! Parmi eux

se trouve Dent-de-Loup, ce géant, dont un cercle de tonne ne mesurerait

pas la ceinture.

--Frères, sommes-nous tous ici?

--Ronan, il ne manque que le Veneur; au plus fort de l'incendie, il a

couru à la porte de l'évêchesse... et l'un des nôtres l'a vu ensuite

traverser les flammes, courant vers le jardin, emportant dans ses bras

cette belle femme évanouie.

--Sans doute il la fait revenir à elle... Or, pendant qu'on ranime

l'évêchesse, si nous jugions l'évêque?...

--Bien dit, Ronan.

--Le saint homme a souvent jugé du haut du tribunal de la curie, comme

évêque et chef de la cité de Clermont, jugeons-le à son tour.

--Oui, oui, jugeons l'évêque! jugeons l'évêque!...

Et les esclaves de l'abbaye criaient plus fort que les Vagres:

--Jugeons l'évêque!

--Qu'on l'amène!

Deux Vagres allèrent quérir le saint homme de Dieu, jusqu'alors retenu

dans un couloir voisin. Il fut introduit garrotté, pâle et courroucé,

devant le tribunal de Ronan et de ses clercs en Vagrerie.

--Seigneur évêque,--lui dit Ronan,--_votre charité_, _votre piété_,

_votre clarissime pudicité_ (afin d'employer les titres honorifiques que

vous vous accordez entre vous, saints hommes), _votre clarissime

pudicité_ voudra-t-elle nous dire comment tu t'appelles?

--Incendiaire! pillard! sacrilége!.. voilà tes noms à toi... Je te damne

et t'excommunie, ainsi que ta bande, dans ce monde et dans l'autre, où

vous subirez pour vos forfaits les peines éternelles!

--Ta _clarissime charité_ répond à ma question par des injures... Or,

puisque ta clarissime humilité refuse de dire ton nom, ton nom, le

voici: Tu t'appelles Cautin...

--Puisse mon nom te brûler la langue!

--Pauvres esclaves de l'abbaye,--ajouta Ronan en s'adressant à

eux,--quels reproches faites-vous à votre évêque?

--Il nous écrase de travaux de l'aube au soir, et souvent la nuit.

--Pour nourriture, il nous donne une poignée de fèves.

--Il nous laisse sous ces haillons, et dans nos huttes de boue

effondrées la cabane des porcs nous fait envie.

--Nos moindres fautes sont punies du fouet.

--Nous autres, jeunes femmes du gynécée de l'évêchesse, il abuse de nous

par la menace... Quelle résistance peut faire l'esclave? elle se soumet

en frissonnant... et pleure...

--J'ai dit ce que j'ai dit,--ajouta le vieux Simon, l'introducteur des

Vagres dans la villa.--Qu'un Frank nous asservisse et nous accable de

misères... conquérant, il use de sa force; mais que des évêques, Gaulois

comme nous, se joignent à ce Frank pour nous asservir et partager avec

lui nos dépouilles... je l'ai dit et je le dis, c'est le crime des

prêtres de l'Église catholique, apostolique et romaine, comme ils

s'appellent... Joug pour joug, j'aurais préféré celui de la Rome des

empereurs; c'était une franche guerre: soldat contre soldat, épée contre

épée; mais j'ai horreur et dégoût du joug de la Rome des papes, cette

Église qui nous opprime par la fourberie, par l'hébêtement, et qui,

reniant la patrie, la liberté, nos gloires passées, abrutit et châtre

notre virile race gauloise... Ah! nos anciens prêtres, nos druides

vénérés, ne s'alliaient pas ainsi lâchement aux Romains conquérants de

la Gaule... Non, non, le glaive d'une main, une branche de gui de

l'autre, donnant les premiers le signal de la sainte guerre contre

l'étranger, ils soulevaient les populations en armes avec ces deux seuls

mots: Patrie et liberté!! Alors surgissaient du grand flot populaire: le

_chef des cent vallées_! _Sacrovir!_ _Vindex!_ _Marik!_ _Civilis!_ et

Rome tremblait au Capitole... Mais où sont-ils nos druides vénérés? Où

ils sont?... Allez au fond des forêts, vous trouverez leurs os calcinés

par le feu sous les ruines de leurs temples renversés par les prêtres

catholiques. Où ils sont, nos druides? demandez-le aux bourreaux des

cités gouvernées par les évêques... Hélas! avec les druides, est morte

l'indépendance de la Gaule!... les évêques et les Franks lui

larronneront jusqu'à son nom!... Je vous l'ai dit, je vous l'ai dit...

Oh! ne me menace pas du poing, toi, mon seigneur, toi, mon évêque... Ce

langage t'étonne dans la bouche d'un pauvre vieux esclave; mais cet

esclave, autrefois libre, autrefois riche, autrefois heureux, avant

d'être ta chose, comme tes boeufs et tes porcs, cet esclave avait acquis

plus de science que tu n'en posséderas jamais, prélat fainéant, cupide

et luxurieux!! Rassure-toi, je ne te ravirai pas ta vengeance; je suis

trop vieux pour courir la Vagrerie... toi, ou ton successeur, vous me

trouverez sur les ruines de ta villa épiscopale, le vieux Simon sera

pendu; mais son dernier mot sera: Malédiction sur les Franks

conquérants, malédiction sur les évêques catholiques... et vive la

vieille Gaule!

--Évêque,--reprit Ronan,--ta clarissime véracité a-t-elle quelque chose

à répondre aux accusations de tes esclaves et aux paroles du vieux

Simon?

--Ce sont eux, les scélérats maudits, les sacriléges, qui auront à

répondre au terrible jour du jugement... Après quoi, ils grinceront des

dents pour l'éternité... ainsi que toi, vieux Simon, abominable

païen!... Quoi! tu oses glorifier dans ce saint lieu le nom abhorré des

druides, ces prêtres de Mammon, qui sont au fin fond des enfers parmi

les âmes que leur exécrable idolâtrie a perdues!

--Donc, évêque, ta clarissime pureté de conscience ne trouve rien autre

chose à expectorer que des injures, toujours des injures?

--Et fasse à l'instant le Seigneur que ces injures soient autant de

lames ardentes qui vous percent le ventre, maudits!

--Soit! que ta clarissime sainteté nous régale d'un miracle, dût-il nous

percer le ventre, en attendant ce prodige... Voici ce dont je t'accuse,

moi, Ronan: tu convoitais les biens d'un de tes prêtres, nommé

_Anastase_, il a refusé de te les abandonner, tu l'as par ruse attiré

chez toi, à Clermont, puis tu l'as fait saisir, garrotter et enfermer

tout vivant dans un sépulcre avec un mort en putréfaction[L]. Ta

clarissime charité ose-t-elle nier ceci?

--Plaisant concile que celui de ces scélérats pour m'interroger, moi,

évêque!

--Tu ne nies pas? Poursuivons, ta clarissime pauvreté dans sa rage

d'augmenter ses richesses en larronnant autrui, a imaginé ce soir, sous

prétexte de miracle, un vrai tour de bandit: tu as effrontément

dépouillé le comte Neroweg en l'épouvantant au nom du diable...

moyennant un fagot, deux bottes de paille, et un denier de soufre...

Cedit miracle, peu coûteux, t'a beaucoup trop rapporté... Dépouiller un

Frank, c'est justice en Vagrerie, nous n'en faisons point d'autres; mais

si les Vagres se gaudissent à piller nos conquérants, c'est pour convier

le pauvre monde au régal de ces pilleries... Toi, tu voles le voleur

pour t'enrichir... ceci, en Vagrerie, est un très-damnable péché...

Autre iniquité: tu as absous ce comte fratricide pour obtenir la

jouissance d'une jeune esclave, une enfant de quinze ans au plus, je

l'ai vue; or, en Vagrerie, cette luxure épiscopale est encore un

très-damnable péché... je dois en avertir ta clarissime pudicité.

Puis, s'adressant aux Vagres, Ronan ajouta:

--Où est la petite esclave?

--Ici près, dans un réduit; elle avait grand'frayeur de nous et de

l'incendie... nous l'avons doucement portée sur un matelas, elle est là,

pleurante.

--Amenez-la.

La jeune esclave fut amenée.

Ronan disait vrai: lui donner quinze ans, à cette enfant, c'était

peut-être la vieillir... Ses blonds cheveux, séparés en deux longues

tresses épaisses, tombaient à ses pieds, nus comme ses bras et ses

épaules: le leude brutal, en allant la quérir au burg, lui avait à peine

donné le temps de se vêtir pour l'emporter sur son cheval. Aussi, en

présence des Vagres, quelle frayeur suppliante se lisait dans les grands

yeux bleus de la pauvre petite créature, encore toute tremblante... Sa

course nocturne en croupe du guerrier frank, l'incendie de la villa

épiscopale, l'aspect étrange des Vagres... que de sujets d'effroi pour

elle! Ses joues avaient dû autrefois être rondes et roses; mais elles

étaient devenues pâles et creuses: cette figure enfantine, empreinte de

souffrance, faisait mal à voir... Ronan, malgré lui, ne la quittait pas

des yeux, aussi lorsque cette jeune esclave entra dans la chapelle, lui,

toujours joyeux, se sentit attristé, sa voix même s'émut lorsqu'il lui

dit doucement:

--Ton nom, mon enfant?

--On m'appelle Odille.

--Où es-tu née?

--Loin d'ici... dans l'une des hautes vallées du Mont-d'Or.

--Quel âge as-tu?

--Ma mère me disait ce printemps: Odille, voilà quatorze ans que tu fais

la joie de ma vie.

--Comment es-tu devenue l'esclave du comte frank?

--Mon père est mort jeune... j'habitais dans la montagne avec mon

grand-père, mon frère et ma mère... Nous vivions du produit de notre

troupeau et nous filions la laine; nous n'avions jamais eu d'autre

chagrin que la mort de mon père... Un jour, les Franks sont montés en

armes dans la montagne; ils ont pris notre troupeau, et nous ont dit:

«Nous allons vous emmener au burg de notre comte pour repeupler ses

domaines en esclaves et en bétail.» Mon frère a voulu nous défendre, les

Franks l'ont tué... Ils nous ont liées, ma mère et moi, à la même corde;

ils nous ont poussées devant eux avec notre troupeau... Mon grand-père a

demandé à genoux la grâce de nous suivre; les Franks lui ont dit: «Tu es

trop vieux pour gagner ton pain comme esclave.--Mais, seul, je mourrai

de faim dans la montagne!--Meurs!» lui ont-ils dit, et ils nous ont fait

marcher devant eux... Mon grand-père nous suivait de loin en pleurant;

les Franks l'ont assommé à coups de pierres... Ils ont pris d'autres

esclaves, emmené d'autres troupeaux, tué d'autres gens dans la montagne

quand ils refusaient de les suivre. Ils ont ensuite parcouru la plaine;

ils y ont encore enlevé du monde et des bestiaux. Nous étions cinquante

peut-être, tant hommes que femmes et jeunes filles; les petits

enfants... les Franks les massacraient comme n'étant bons à rien. La

première nuit, nous avons couché dans un bois; les Franks ont fait

violence aux femmes malgré leurs prières... J'ai entendu les sanglots de

ma mère... le soir, on m'avait séparée d'elle... À moi, on ne m'a rien

fait: le chef de ces guerriers me gardait, a-t-il dit, pour le comte. Le

lendemain, nous nous sommes remis en marche, moi, toujours séparée de ma

mère; on a encore tué des gens qui ne voulaient pas suivre... on a

encore pris des esclaves et des troupeaux... et puis on s'est remis en

route pour le burg. Avant d'y arriver, on a passé une seconde nuit dans

les bois. Le chef, qui me réservait pour le comte, me faisait coucher à

côté de son cheval... Au point du jour, nous avons continué notre route;

j'ai des yeux cherché ma mère... le Frank m'a dit: «Elle est morte; deux

guerriers, en se la disputant cette nuit, l'ont tuée.» Moi, j'ai voulu

rester là pour y mourir; mais le chef m'a emportée sur son cheval, et

nous sommes arrivés sur le domaine du comte...

Les mystères du peuple, Tome IV Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 4 / 26 段