terrasse, regarde les étoiles et jette ainsi au vent des nuits ses
regrets, ses soupirs et ses espérances endiablées?... Le saint homme
boit et devise avec le comte Neroweg, cette nuit son hôte; la salle du
festin, bâtie à la mode romaine (cette demeure avait appartenu l'autre
siècle à un préfet romain), est vaste, ornée de colonnes de marbre,
enrichie de dorures et de peintures à fresque quelque peu endommagées
par les coups de dents et les ruades des chevaux des Franks, ces
Barbares, lors de leur conquête de l'Auvergne, ayant fait une écurie de
cette salle de festin; les vases d'or et d'argent sont étalés sur des
buffets d'ivoire; le plancher est dallé de riches mosaïques agréables à
l'oeil; plus agréable encore est la large table chargée de coupes et
d'amphores à demi pleines; les _leudes_, compagnons de guerre de
Neroweg, et ses égaux durant la paix[H], après avoir, selon l'usage,
soupé à la même table que le comte, sont allés jouer aux dés sous le
vestibule avec les clercs et les chambriers de l'évêque. Çà et là sont
déposées, le long des murs, les armes grossières des leudes: boucliers
de bois, bâtons ferrés, _francisques_, ou haches à deux tranchants,
_haugons_, ou demi-piques garnies de crampons de fer. Sur le bouclier du
comte sont peintes en manière d'ornement trois _serres d'aigle_. Le
prélat, resté attablé avec son hôte, le pousse à vider coupes sur
coupes; au bas bout de la table un ermite laboureur ne boit pas, ne
parle pas; parfois, il semble écouter les deux buveurs; mais le plus
souvent il rêve.
Et ce Frank? ce comte Neroweg? Quelle figure a-t-il? Il a l'encolure et
le fumet d'un sanglier en son printemps, et la figure d'un oiseau de
proie, avec son nez crochu et ses petits yeux renfoncés, tantôt hébêtés,
tantôt féroces, ses cheveux rudes et fauves, rattachés au sommet de sa
tête par une courroie, retombant derrière son dos comme une crinière,
car depuis deux cents ans et plus, la coiffure de ces barbares n'a pas
changé[I]; son menton et ses joues sont rasés, mais ses longues
moustaches rousses descendent jusque sur sa poitrine, couverte d'une
casaque de peau de daim, luisante de graisse, marbrée de taches de vin;
sur ses chausses de grosse toile crasseuse se croisent de longues
bandelettes de cuir montant depuis ses gros souliers ferrés jusqu'à ses
genoux; de son baudrier flottant il a retiré sa lourde épée, placée près
de lui sur un siége à côté d'un gros bâton de houx; tel est le convive
du prélat, tel est le comte Neroweg; l'un de ces nouveaux possesseurs de
la vieille terre des Gaules, de par le droit de pillage et de
massacre...
Et l'évêque Cautin?... Oh! celui-ci ressemble à un gros et gras renard
en rut... Oeil lascif et matois, oreille rouge, nez mobile et pointu,
mains pelues... Vous le voyez d'ici, chafriolant sous sa fine robe de
soie violette... Et quel ventre! On dirait une outre sous l'étoffe!
Et l'ermite laboureur? Oh! l'ermite laboureur? Respect à ce prêtre,
selon le _jeune homme de Nazareth!_... Trente ans au plus... figure
pâle, à la fois douce et ferme, barbe blonde, front déjà chauve, longue
robe brune, d'étoffe grossière, çà et là éraillée par les ronces des
terres qu'il a défrichées; carrure rustique; mains robustes, le manche
de la houe et de la charrue les a rendues calleuses. Voilà l'ermite!
L'évêque verse encore un grand coup à boire au Frank, lui disant:
--Comte... je te le répète... les vingt sous d'or, la prairie et la
petite esclave blonde, sinon, pas d'absolution!
--Absous-moi d'abord! patron?
--Tu rirais...
--Évêque, je reviendrai avec tous mes leudes mettre ta maison à sac; je
te ferai étendre sur un brasier ardent, et tu m'absoudras...
--Impie! scélérat blasphémateur! Pharaon! pourceau de luxure! réservoir
à vin! oses-tu parler ainsi, toi! fils de l'Église catholique et
apostolique?... Menacer ton évêque!
--De gré ou de force, tu m'absoudras!
--Ah! le bestial! Tu veux donc aller au fin fond des enfers! bouillir
durant des siècles dans des cuves de poix ardente! être lardé à coups de
fourche par les démons! Et quels démons! Têtes de crapaud, corps de
bouc, avec des serpents pour queue, des trompes d'éléphant pour bras...
et les pieds fourchus! archifourchus!
--Tu les as vus?--dit le comte Frank d'un air farouche et
craintif,--patron? tu les as vus, ces démons?
--Si je les ai vus!!! Ils ont emporté devant moi, dans une nuée de
bitume et de soufre, le duc Rauking, qui avait, le sacrilége! donné un
coup de bâton à l'évêque Basile!
--Et ces diables l'ont emporté, le duc Rauking?
--Au plus profond des entrailles de la terre, te dis-je!... Je les ai
comptés; ils étaient treize! Un grand démon rouge les commandait en
personne, et voilà ce qui t'attend... si je ne te donne pas
l'absolution.
--Évêque, tu dis peut-être cela pour me faire peur et avoir mes vingt
sous d'or, mes belles prairies et ma petite esclave blonde?
Le prélat frappa sur un timbre, un de ses chambriers entra; le saint
homme lui dit quelques mots en latin en lui montrant de l'oeil le sol
dallé de compartiments de mosaïque. Le chambrier sortit; alors l'ermite
laboureur dit à l'évêque aussi en latin:
--Ce que tu veux faire est une dérision sacrilége!
--Ermite, tout n'est-il point permis à l'Église envers ces brutes
franques?
--La fourberie n'est jamais permise...
Cautin haussa les épaules, et s'adressant au comte en langue germanique,
car le prélat parlait l'idiôme frank comme un Barbare:
--Es-tu chrétien et catholique? As-tu reçu le baptême?
--L'évêque Macaire, il y a vingt ans, m'a dit de me mettre tout nu dans
la grande auge de pierre de sa basilique, et puis il m'a jeté de l'eau
sur la tête en marmottant des mots latins.
--Enfin, tu es catholique, puisque tu as communié au nom du Père, du
Fils et du Saint-Esprit, trois personnes en une seule, qui est Dieu,
puisqu'il est seul, et que pourtant il est trois. En raison de quoi tu
dois me respecter et m'obéir comme à ton père en Christ!
--Patron, tu veux m'embrouiller par tes paroles. Écoute à ton tour:
notre grand roi Clovis, à la tête de ses braves leudes, a conquis et
asservi la Gaule. Mon père, Gonthram Neroweg, était l'un de ces
guerriers, et...
--Ton grand roi?... S'il a conquis la Gaule, n'est-ce pas aux évêques
qu'il la doit, cette conquête? N'ont-ils pas facilité sa victoire en
ordonnant aux peuples de se soumettre? Ton grand roi Clovis! il n'eût
jamais été qu'un chef de brigands, s'il n'eût embrassé la foi
catholique! Qu'est-ce qu'a fait saint Rémi lorsqu'il l'a oint du saint
chrême dans la basilique de Reims et l'a baptisé fils _soumis_ de la
sainte Église? Il l'a fait agenouiller, ton grand roi Clovis, lui
disant: _Courbe la tête, fier Sicambre_! _Brûle ce que tu as adoré_...
_Adore ce que tu as brûlé!_... Ce qui signifiait: tu as pillé... tu as
violé... tu as saccagé... tu as massacré... mais surtout, là est le
péché, tu as pillé les saints lieux; donc, à cette heure, humilie-toi!
courbe la tête devant le clergé... obéis-lui, enrichis l'Église, et les
évêques te feront reconnaître souverain de la Gaule; Clovis a suivi ce
conseil; il a donné d'immenses richesses à l'Église; aussi est-il allé
tout droit jouir des délices et des parfums du paradis.
--Patron, tu ne me laisses jamais parler...
--Va, je t'écoute.
--Le grand roi Clovis a conquis la Gaule...
--Voilà qui est nouveau. Ensuite?
--Quand vivait Théodorik, celui des fils du grand roi Clovis qui a eu
l'Auvergne parmi ses royaumes, il m'a donné ici de grands domaines,
terres, gens, bétail et maisons, et m'a envoyé pour le représenter dans
cette contrée.
--Oui, il t'a fait en ce pays ce que vous appelez graff, et nous autres
_comte_. Tu présides avec moi, chef évêque de la cité, les curiales de
la ville de Clermont[J], beau président, sur ma parole! tu arrives à
demi ivre les jours de tribunal, et tu ronfles comme un sourd lorsque
nous avons à juger des causes...
--Que veux-tu que je fasse, moi! je n'entends pas un mot de votre langue
latine; je m'endors, et, quand je m'éveille, je juge comme tu me dis...
--C'est ce que tu peux faire de mieux; mais, encore une fois, où veux-tu
en venir avec tes divagations? Tu as eu la sacrilége audace de me
menacer de violences, moi, ton évêque, ton père en Christ! si je ne
t'absolvais de tes crimes. Je t'ai à mon tour menacé d'un châtiment
céleste... à quoi tu me réponds en me parlant de Clovis et de ta charge
de comte. Qu'a de commun ceci avec la menace que je t'ai faite au nom du
Seigneur et qui s'accomplira peut-être plus tôt que tu ne le crois;
entends-tu, comte Neroweg?
--Je veux dire d'abord que le grand roi Clovis a commis un bien plus
grand nombre de crimes que moi, et qu'il jouit du paradis.
--Il en jouit, certes; mais à quel prix? Ignores-tu que saint Rémi qui
l'a baptisé a été si richement doué par ce pieux roi, qu'il a pu acheter
un domaine en Champagne au prix de cinq mille livres pesant d'argent? Si
tu ignores ceci, moi je te l'apprends.
--Je voulais dire ensuite que si tu es évêque, moi je suis comte ici, en
pays conquis par mon épée. Oui, je suis comte ici, au nom du roi que je
représente, et comme ton comte, je peux te forcer de m'absoudre;
apprends ceci à ton tour.
--Ah! tu blasphèmes de nouveau,--et l'évêque frappa du pied sous la
table,--ah! tu oses encore braver le courroux du Seigneur! toi...
souillé de crimes exécrables!
--Qu'est-ce que j'ai donc fait? J'ai tué... mon frère Ursio!
--Vraiment? et le meurtre de ta concubine Isanie? et le meurtre de ta
quatrième femme _Wisigarde_ que tu avais épousée, de même que tu as
épousé ta cinquième femme _Godègisèle_... bien que ta première et ta
seconde épouse soient encore vivantes? dis, comte, sont-ce là des
peccadilles?
--Ne m'as-tu pas absous de ces choses-là? Par _l'aigle terrible_, mon
glorieux aïeul! il m'en a coûté les cinq cents meilleurs arpents de ma
forêt, trente-huit sous d'or, vingt esclaves, et cette superbe pelisse
de fourrures de martre du Nord, dans laquelle tu te prélassais cet
hiver, et que le grand Clovis avait donnée à mon père!
--De ces premiers crimes, tu es absous... c'est vrai; aussi tu serais
blanc comme l'agneau pascal sans ton abominable fratricide.
--Je n'ai pas tué Ursio par haine, moi; je l'ai tué pour avoir sa part
d'héritage.
--Et pourquoi aurais-tu tué ton frère, bestial? Pour le manger?
--Je te dis, moi, que le grand Clovis a tué aussi tous ses parents pour
avoir leur héritage, et qu'il jouit du paradis... J'y veux aller aussi,
moi qui ai moins tué que lui, et si tu ne me promets pas sur l'heure le
paradis sans me faire payer davantage, je te fais tirer à quatre chevaux
ou hacher par mes leudes!
--Et moi je te dis que si tu n'expies pas ton fratricide par un don à
mon église, tu iras en enfer, toi, qui, comme Caïn, as tué ton frère.
--Oui, oui, patron, tu dis toujours cela pour mes cent arpents de
prairie, mes vingt sous d'or et ma petite esclave blonde.
--Je dis cela pour le salut de ton âme, malheureux! Je dis cela pour
t'épargner les tortures de l'enfer dont la seule pensée me fait
frissonner pour toi.
--Tu parles toujours de l'enfer... Où est-il?
--Où il est?
Et l'évêque Cautin frappa encore du pied sur le sol.
--Tu demandes où il est, l'enfer?
--Il n'y en a pas...
--Il n'y a pas d'enfer! Seigneur, Seigneur! ayez pitié de ce barbare.
Ouvrez-lui les yeux par un miracle... Comte, sens-tu cette odeur de
soufre?
--Je sens... une odeur très-puante.
--Vois-tu cette fumée qui sort à travers ces dalles?
--D'où vient cette fumée?--s'écria Neroweg effrayé, en se levant de
table et se reculant de l'endroit du sol d'où sortait une vapeur noire
et épaisse;--évêque, quelle est cette magie?
--Seigneur, mon Dieu! vous avez entendu la voix de votre serviteur
indigne,--dit Cautin en joignant les mains et se mettant à genoux,--vous
voulez vous manifester aux yeux de ce barbare... Tu demandes où est
l'enfer? Regarde à tes pieds; vois ce gouffre, vois cette mer de flammes
prête à l'engloutir...
Et l'une des dalles de la mosaïque s'enfonçant sous le sol au moyen d'un
contrepoids, laissa béante une large ouverture d'où s'échappèrent de
grands tourbillons de feu répandant une forte odeur de soufre.
--La terre s'entr'ouvre,--s'écria le Frank livide de terreur,--du feu!
du feu! sous mes pieds.
--C'est le feu éternel,--dit l'évêque en se redressant menaçant, tandis
que le comte tombait à genoux cachant sa figure entre ses mains,--ah! tu
demandes où est l'enfer, impie, blasphémateur!
--Patron, mon bon patron, aie pitié de moi!
--Entends-tu ces cris souterrains? Ce sont les démons; ils viennent te
chercher. Entends-tu comme ils crient: _Neroweg, Neroweg! le fratricide!
Viens à nous! Caïn, tu es à nous!_
--Ces cris sont affreux... Mon bon père en Christ, prie le Seigneur de
me pardonner!
--Ah! te voilà à genoux, pâle, éperdu, les mains jointes, les yeux
fermés par l'épouvante... Demanderas-tu encore où est l'enfer?
--Non, non, évêque, saint évêque Cautin; absous-moi de la mort de mon
frère, tu auras ma prairie, mes vingt sous d'or...
--Et l'esclave?
--Et ma petite esclave blonde.
--J'ai là une charte de donation préparée... Tu vas faire venir un de
tes leudes comme témoin. Mon témoin à moi sera cet ermite, afin que la
donation soit en règle et selon l'usage.
--Oui, oui, mais aie pitié de moi... Si ces dénions allaient
m'emporter... Comme ils m'appellent! Renvoie-les! renvoie-les donc, mon
bon patron, qu'ils ne m'entraînent pas en enfer, moi ton fils en Christ!
--Ils t'emporteraient si tu manquais à ta promesse.
--Je la tiendrai... Oh! je la tiendrai...
--Puisque tu ne doutes plus de la puissance du Seigneur,--reprit
l'évêque en frappant de nouveau du pied sur le plancher,--relève-toi,
comte, ouvre les yeux, le gouffre de l'enfer est refermé (la dalle en
remontant avait repris sa place). Ermite, apporte ce parchemin et ce
qu'il faut pour écrire. Tu seras mon témoin.
--Je ne serai pas témoin de cette fourberie sacrilége,--répondit en
latin l'ermite laboureur.--Je t'exposerais à la fureur de ce barbare en
lui dévoilant cette pillerie, il te tuerait, et je ne veux pas voir ton
sang couler... mais, prends garde, prends garde... tu domines par la
ruse et la terreur les seigneurs stupides et féroces; moi je domine, par
l'amour que je leur porte, les opprimés et ceux qui souffrent. Prends
garde; ceux-là sont nombreux.
--Voudrais-tu exciter une rébellion contre moi? Serais-tu capable
d'abuser du grand empire que tu possèdes sur le populaire? toi que j'ai
accueilli ici comme un hôte bien venu? sans savoir pourtant si ton
évêque t'avait permis de sortir de son diocèse[K].
--Demain, avant de continuer ma route, je te dirai ce que j'attends de
toi...
Cautin, à qui l'ermite laboureur imposait, frappa sur un timbre pendant
que le comte, toujours agenouillé, tremblant de tous ses membres,
essuyait la sueur glacée qui coulait de son front. À l'appel de
l'évêque, le chambrier parut; le saint homme lui dit tout bas en latin:
--L'enfer a été très-satisfaisant... Qu'on éteigne le feu!
Et il ajouta tout haut:
--Commande à l'un des leudes du comte de venir ici... Tu
l'accompagneras.
Le chambrier sorti, l'évêque s'adressant au Frank toujours agenouillé:
--Tu as cru, et tu te repens... Relève-toi! Mais prends garde de manquer
à ta parole...
--Mon bon patron, je ne me relèverai pas que tu ne m'aies promis une
chose...
--Quoi donc?
--J'ai peur de retourner cette nuit à mon burg; les démons viendraient
peut-être me prendre sur la route... Je suis épouvanté... garde-moi
cette nuit à ta villa.
--Tu seras mon hôte jusqu'à demain; mais ta petite esclave, tu devais me
l'envoyer dès ton arrivée... chez toi?
--Tu la veux cette nuit?... la petite esclave?
--Je l'ai promise à mon évêchesse, autrefois ma femme selon la chair,
aujourd'hui ma soeur en Dieu. Elle a besoin d'une toute jeune fille pour
son service; je lui ai promis celle-ci... et plus tôt elle l'aura, plus
tôt elle sera contente.
--Ainsi, patron,--dit le comte en se grattant l'oreille,--tu la veux
absolument ce soir, la petite esclave?
--Oserais-tu maintenant te dédire?... Te crois-tu déjà si loin de
l'enfer?
--Non, oh! non, patron... ne te fâche pas; un de mes leudes va monter à
cheval; il ira chercher la petite esclave et la ramènera ici en
croupe...
La charte de donation, validée selon l'usage par l'inscription du
témoignage du chambrier de l'évêque et du leude, portait que Neroweg,
comte du roi d'Auvergne en la ville de Clermont, donnait en rémission de
ses péchés à l'église, représentée par Cautin, évêque de cette ville,
cent arpents de prairie, vingt sous d'or, et une esclave filandière,
âgée de quinze ans, nommée Odille. Après quoi l'évêque, au nom du Père,
du Fils et du Saint-Esprit, donna au comte frank l'absolution de son
fratricide et trois grands coups à boire pour le réconforter.
--Sigefrid,--dit le comte au leude en étouffant un dernier soupir de
regret,--sois bon compagnon; va au burg; tu prendras en croupe la petite
Odille la filandière, et tu la rapporteras ici.
Les Vagres sont arrivés non loin de la villa épiscopale.
--Ronan, les portes sont solides, les fenêtres élevées, les murailles
épaisses... Comment entrer chez l'évêque?--dit le Veneur.
--Tu nous a promis de nous conduire au coeur de la maison... moi, j'irai
droit au coeur de l'évêchesse.
--Frères, voyez-vous à quelques pas, au pied de la montagne, ce petit
bâtiment entouré de colonnes?
--Nous le voyons... la nuit est claire.
--Ce bâtiment était autrefois une salle de bains d'eaux thermales, dont
la source chaude venait de ces montagnes... De la villa où nous allons,
on se rendait à ces thermes par un long souterrain. L'évêque a fait
détourner la source, et le bâtiment il l'a changé en une chapelle
consacrée au grand _Saint-Loup_... Or, mes bons Vagres, par le
souterrain nous entrerons au coeur de la villa épiscopale sans trouer de
murailles, sans briser portes ou fenêtres... Si j'ai promis, ai-je tenu?
--Comme toujours, Ronan... tu as promis, tu as tenu.
On entre dans les anciens thermes changés en chapelle; il y fait noir,
très-noir... Une voix sort de l'ombre:
--C'est toi, Ronan?
--Moi et les miens... Marche, Simon, bon serviteur de la villa
épiscopale... marche, Simon, nous te suivons...
--Il faut attendre.
--Pourquoi?
--Le comte Neroweg est encore chez l'évêque avec ses leudes.
--Tant mieux... un renard et un sanglier, la chasse sera belle!
--Le comte a dans la villa vingt-cinq leudes bien armés.
--Nous sommes trente... c'est quinze Vagres de trop pour une telle
attaque... Marche, Simon, nous te suivons.
--Le passage n'est pas encore libre.
--Pas libre? ce passage souterrain qui conduit d'ici dans la salle du
festin?...
--L'évêque a fait préparer ce soir un miracle pour effrayer le comte
Frank et lui faire peur de l'enfer. Deux clercs ont apporté, sous la
salle du festin, des bottes de paille, des fagots et du soufre... Ils
doivent ensuite y mettre le feu en poussant des cris endiablés et
souterrains... Après quoi, une des dalles de la mosaïque s'abaissera
sous le sol, par un contrepoids, comme autrefois elle s'abaissait
lorsqu'on voulait passer par le souterrain qui conduit à ces thermes.
--Et le Frank stupide, croyant voir béante une des bouches de l'enfer,
fera au saint homme une donation jusqu'ici refusée?
--Tu as deviné, Ronan; il faut donc attendre que le miracle soit joué;
le comte parti, la villa silencieuse, toi et les tiens, vous vous y
introduirez.
--À moi l'évêchesse!
--À nous le coffre fort, les vases d'or et d'argent! à nous les sacs
gonflés de monnaie... et largesse, largesse au pauvre monde qui n'a pas
un denier!
--À nous le cellier, les outres pleines, les sacs de blé... à nous les
jambons, les viandes fumées! Largesse, largesse au pauvre monde qui a
faim!...
--À nous le vestiaire, les belles étoffes, les chauds vêtements, et
largesse, largesse au pauvre monde qui a froid...
--Et puis à feu et à sac la villa épiscopale!
--Liberté aux esclaves!
--Nous emmenons de pauvres filles qui nous suivront gaiement!
--Et vive le mariage en Vagrerie,--dit Ronan, puis il chanta ainsi:
«Mon père était Bagaude, moi, je suis Vagre et né sous la verte
feuillée, comme un oiseau de mai...
»Où est ma mère?
»Je n'en sais rien...
»Un Vagre n'a pas de femme: le poignard d'une main, la torche de
l'autre, il va de burg en villa épiscopale enlever femmes ou concubines
à leur comte ou à leur évêque, et emmène ces charmantes au fond des
bois...
»Elles pleurent d'abord et rient ensuite... Le joyeux Vagre est
amoureux, et dans ses bras robustes ces belles chéries oublient bientôt
le cacochyme évêque ou le duc hébêté!...»
--Vive le mariage en Vagrerie!
--Tu es en belle humeur, Ronan...
--Nous allons mettre à sac la maison d'un évêque, vieux Simon!
--Tu seras pendu, brûlé, écartelé...
--Ni plus ni moins qu'Aman et Aëlian, nos prophètes, Bagaudes en leur
temps comme nous Vagres en le nôtre... Mais le pauvre monde dit: Bon
Aëlian! bon Aman!... puisse-t-il dire un jour: Bon Ronan!... je mourrai
content, vieux Simon...
--Toujours vivre au fond des bois...
--La verdure est si gaie!
--Au fond des cavernes...
--Il y fait chaud l'hiver, frais l'été.
--Toujours l'oreille au guet, toujours par monts et par vallées...
toujours errer sans feu ni lieu...
--Mais vivre toujours libres, vieux Simon... libres! libres! au lieu de
vivre esclaves sous le fouet d'un maître frank ou d'un évêque! Viens
avec nous, Simon...
--Je suis trop vieux!
--Ne hais-tu pas ton seigneur, le saint homme Cautin?
--Autrefois j'étais jeune, riche, heureux; les Franks ont envahi la
Touraine, mon pays natal; ils ont égorgé ma femme après l'avoir violée;
ils ont brisé sur les murailles la tête de ma petite fille; ils ont
pillé ma maison; ils m'ont vendu comme esclave, et de maître en maître,
je suis tombé entre les mains de Cautin... J'ai donc sujet d'exécrer les
Franks; mais j'exècre, s'il se peut, davantage encore les évêques
gaulois, qui nous tiennent, nous Gaulois, en esclavage!
--Qui va là?--s'écria Ronan, en voyant au dehors, et dans l'ombre, une
forme humaine rampant à deux genoux, et s'approchant ainsi de la porte
de la chapelle.--Qui va là?
--Moi, Félibien, esclave ecclésiastique de notre saint évêque.
--Pauvre homme, pourquoi marcher ainsi à genoux?
--C'est un voeu... Je viens ainsi de ma hutte à genoux... sur les
cailloux du chemin pour prier Loup, le grand Saint-Loup, à qui est
dédiée cette chapelle. Je viens ainsi de nuit afin d'être de retour dès
l'aube à l'heure du labeur, car ma hutte est loin d'ici...
--Frère, pourquoi t'infliger ce supplice à toi-même? N'est-ce pas assez
déjà de te lever avec le soleil, et le soir de te coucher sur ta paille,
brisé de fatigue?
--Je viens à genoux prier Saint-Loup, le grand Saint-Loup, de demander
au Seigneur de longs et fortunés jours pour notre saint évêque Cautin,
de qui je suis esclave laboureur.
--Ton maître! un saint?... ce fainéant qui t'écrase de travail, comme le
meunier sous sa meule écrase le blé nourricier pour en tirer la
farine... Quoi! demander de longs jours pour ton maître, c'est demander
d'allonger la lanière du fouet des surveillants qui te rouent de coups
si tu bronches.
--Bénis soient leurs coups! Plus on souffre ici-bas, plus l'on est
heureux dans le paradis...
--Mais le blé que tu sèmes, ton évêque le mange; le vin que tu foules,
il le boit; les habits que tu tisses, il s'en revêt... te voici hâve,
affamé, presque nu sous tes haillons!...
--Je voudrais manger les excréments des porcs, boire leur urine, me
vêtir d'épines, qui déchireraient ma peau jusqu'aux veines, mon bonheur
en serait plus grand dans le paradis...
--Dis-moi, pauvre frère... le Seigneur a créé le froment, le raisin, le
miel, les fruits, le lait, la douce toison des brebis... est-ce pour que
sa créature se nourrisse d'ordures et se vêtisse d'épines? réponds, mon
pauvre frère?...
--Tu n'es qu'un impie!
--Écoute-moi sans colère... Voyons: pendant que du fond de ta misère, de
ta fange et de ton ignorance, tu aspires au paradis de là-haut! est-ce
que ton évêque ne se fait pas, lui, en ce monde un paradis? est-ce que
seul il ne jouit pas des biens du créateur? Tu le sais, les greniers de
ton maître regorgent de pur froment; ses étables sont pleines de
troupeaux gras; ses viviers, de poissons; son cellier, de vins vieux;
ses volières, d'oiseaux délicats; il chasse en forêt la succulente
venaison; il chasse en plaine le fin gibier... après quoi il godaille,
ripaille, dit sa messe et courtise ta femme, ta fille ou ta soeur...
--Mensonge!... mon seigneur et évêque ne peut faillir...
--Pauvre frère!... cela ne te révolte pas, de voir les Franks maîtres
implacables de cette belle Auvergne, qu'ils nous ont larronnée? de cette
riche Auvergne, où tes pères, aujourd'hui esclaves et dépouillés de
leurs biens, vivaient jadis heureux et libres, cultivant les champs
paternels?
--Mon évêque m'a commandé d'obéir aux Franks et à leurs rois comme à
lui-même... Puisque leurs rois sont fils soumis de l'Église, le mal
qu'ils nous font, l'esclavage qu'ils nous imposent, sont des épreuves
que le Seigneur Dieu nous envoie, et il faut les bénir à coeur joie ces
épreuves; plus elles nous sont cruelles, plus elles nous sont méritoires
pour notre salut...