«_Cautin_, devenu évêque, se conduisit de manière à exciter l'exécration

générale; il s'adonnait au vin outre mesure, et souvent il se plongeait

tellement dans l'ivresse, que quatre hommes avaient peine à l'emporter

de table. Il en devint épileptique; il était en outre excessivement

livré à l'avarice, et quelle que fût la terre dont les limites

touchaient à la sienne, il se croyait mort s'il ne s'appropriait pas

quelque partie des biens de ses voisins, l'enlevant aux plus forts par

des procès et des querelles, l'arrachant aux plus faibles par la

violence.» (L. IV, p. 29, v. 2.)

Dans son amour pour le bien d'autrui, l'évêque _Cautin_ fit un autre

tour fort longuement raconté par saint Grégoire. Il s'agissait d'un

prêtre nommé _Anastase_, qui, par une charte de la reine Clotilde,

possédait une propriété; ce bien, l'évêque Cautin le convoita; il le

demanda à Anastase; celui-ci refusa de se déposséder; l'évêque l'attire

alors chez lui sous un prétexte, le renferme et lui signifie qu'il le

laissera mourir de faim s'il ne lui abandonne ses titres de propriété;

Anastase persiste dans ses refus; alors, dit Grégoire de Tours:

«Anastase est remis à des gardiens et condamné par Cautin, s'il ne remet

les chartes, à mourir de faim; dans la basilique de saint Cassius,

martyr, était une crypte antique et profonde; là se trouvait un vaste

tombeau de marbre de Paros, où avait été déposé le corps d'un grand

personnage dans le sépulcre. Anastase (par l'ordre de Cautin) est

enseveli avec le mort; on met sur lui une pierre qui servait de

couvercle au sarcophage, et on place des gardes à l'entrée du

souterrain.»

Entre autres détails que donne Grégoire de Tours sur cette torture

atroce, il cite celui-ci:

«... Des os du mort,--c'est Anastase qui le racontait

ensuite,--s'exhalait une odeur pestilentielle, et il aspirait,

non-seulement par la bouche et par les narines, mais, si j'ose le dire,

par les oreilles même cette atmosphère cadavéreuse.» (L. IV, p. 31.)

Au bout de quelques heures, Anastase put soulever la pierre du sépulcre,

appela à son aide, et fut délivré. Quant à l'évêque Cautin, il songea à

d'autres tours, et conserva bel et bien son évêché.

Certes, il y eut des évêques purs de ces crimes abominables; mais les

plus purs de ces prêtres achetaient, vendaient, exploitaient des

esclaves, crime inexpiable pour un prêtre du Christ; aucune puissance

humaine, morale ou physique, ne pouvait les forcer à conserver leur

prochain en esclavage; mais les plus purs de ces prêtres étaient

enrichis des dépouilles ensanglantées de leurs concitoyens; mais les

plus purs de ces prêtres se rendaient complices des conquérants pour

asservir la Gaule, leur patrie; mais le nombre de ces évêques, moins

coupables que l'universalité de leurs confrères, était bien minime.

Citons encore l'histoire:

«La religion,--écrivait saint Boniface au pape Zacharie,--est partout

foulée aux pieds; les évêchés sont _presque toujours donnés_ à des

laïques avides de richesses, ou à _des prêtres débauchés et

prévaricateurs_ qui en jouissent selon le monde. J'ai trouvé, parmi les

diacres, des hommes habitués dès l'enfance _à la débauche, à l'adultère,

aux vices les plus infâmes; ils ont dans leur lit, pendant la nuit,

quatre ou cinq concubines et même davantage_; tout récemment on a vu des

gens de cette espèce monter ainsi de grade en grade jusqu'à

l'_épiscopat_... etc., etc.

Vous avez eu et vous aurez connaissance, chers lecteurs, des crimes et

des moeurs de ces rois franks, nos _premiers rois de droit divin_, ainsi

que disent les royalistes et les ultramontains: quant aux moeurs des

seigneurs ducs et des seigneurs comtes franks, leurs compagnons de

pillage, de viol et de massacre, nous emprunterons au hasard à Grégoire

de Tours quelques traits caractéristiques des habitudes de nos doux

conquérants:

«Le comte _Amal_ s'éprit d'amour pour une jeune fille de condition

libre; quand vint la nuit, pris de vin, il envoya des serviteurs chargés

d'enlever la jeune fille et de l'amener dans son lit. Comme elle

résistait, on la conduisit de force dans la demeure du comte, et comme

on lui donnait des soufflets, le sang coulait à flots de ses narines, et

le lit du comte en fut tout rempli; lui-même la donna des coups de

poing, des soufflets et autres coups; puis il la prit dans ses bras et

s'endormit accablé par le sommeil.» (L. IX, p. 331.)

Un autre de ces seigneurs franks, amis et complices des évêques, le duc

_Runking_, était plus inventif et plus recherché dans ses cruautés:

«Si un esclave tenait devant lui un cierge allumé, comme c'est l'usage

pendant son repas, il lui faisait mettre les jambes à nu et le forçait

d'y serrer avec force le flambeau jusqu'à ce qu'il fût éteint; quand on

l'avait rallumé, il faisait recommencer jusqu'à ce que les jambes de

l'esclave fussent toutes brûlées.» (L. V. p. 175.)

Une autre fois on lui demande de ne pas séparer deux de ses esclaves, un

jeune homme et une jeune fille qui s'aimaient:--«Il le promet et les

fait enterrer tous deux vivants, disant: _Je ne manque pas au serment

que j'ai fait de ne pas les séparer_.» (Id. l. V, p. 177.)

Je vais donc tâcher, chers lecteurs, dans le récit suivant, de retracer

à vos yeux cette funeste période de notre histoire: _la conquête de la

Gaule par l'invasion franque, appelée, soutenue par les évêques_. Ce

récit nous le ferons moins encore au point de vue de la fondation de la

royauté _de droit divin_ et de l'énorme puissance de l'Église, qu'au

point de vue de l'asservissement, des douleurs, des misères du peuple.

Hélas! ce peuple gaulois que nous avons vu jadis sous l'influence

druidique, si fier, si vaillant, si intelligent, si patriote, si

impatient du joug de l'étranger, nous allons le retrouver déchu de ses

mâles et patriotiques vertus des temps passés, hébêté, craintif, soumis

devant les Franks et les évêques; il n'a plus de Gaulois que le nom, et

ce nom, il ne le conservera pas longtemps. Aux lueurs divines de

l'Évangile émancipateur, vers lesquelles ce peuple a d'abord couru

confiant et crédule à la voix des premiers apôtres prêchant l'égalité,

la fraternité, la communauté, ont succédé pour lui les menaçantes

ténèbres de l'obscurantisme, mettant le salut au prix de l'ignorance, de

l'asservissement et de la douleur. Le souffle mortel, cadavéreux de

l'Église romaine, a glacé ce noble peuple jusque dans la moelle des os,

refroidi son sang, arrêté les battements de son coeur, autrefois

palpitant d'héroïsme et d'enthousiasme, à ces mots sacrés: patrie et

liberté. Cependant, pour quelque temps encore, l'antique patriotisme de

la vieille Gaule s'est réfugié dans un coin de ce vaste pays,

l'indomptable Bretagne, encore toute imbue de la foi druidique, si

étroitement liée au sentiment d'indépendance et de nationalité, mais

rajeunie, vivifiée par l'idée purement chrétienne et libératrice,

l'indomptable Bretagne avec _ses dolmens surmontés de la croix_, avec

ses vieux chênes _druidiques greffés de christianisme_, ainsi que l'ont

dit les historiens, résiste seule, résistera seule jusqu'au huitième

siècle, luttant contre la _Gaule_..... Que disons-nous! les conquérants

lui ont, hélas! volé jusqu'à son nom! résistera seule, luttant contre la

FRANCE _royale et catholique_. Ceci, comme toutes les leçons de

l'histoire, porte en soi, un grave enseignement. L'Église de Rome a de

tout temps été fatale, mortelle à la liberté des peuples; voyez même à

cette heure, les états purement catholiques ne sont-ils pas encore plus

ou moins asservis, la Pologne, la Hongrie, l'Irlande, l'Espagne? dites

quel est leur sort? Et cet abominable système d'abrutissement

superstitieux et d'esclavage, le parti absolutiste et ultramontain rêve

encore de nous l'imposer. N'avez-vous pas entendu à la tribune un

représentant de ce parti demander _une expédition de Rome à l'intérieur

de la France_? N'entendez-vous pas chaque jour les nombreux journaux de

ce parti répéter, selon le mot d'ordre des ennemis de la révolution et

de la république, «_la société menacée_ n'a plus de salut que dans

l'antique monarchie de droit divin, soutenue par une religion d'État

puissamment organisée, et au besoin défendue par une formidable armée

étrangère. Écoutez les absolutistes ultramontains, que disent-ils tous

les jours? _Nous aimons mieux les Cosaques que la République._»

Oui, le jésuite pour anéantir l'âme, le Cosaque pour garrotter le corps,

l'inquisiteur pour appliquer la torture ou la mort aux mécréants

rebelles, voilà l'idéal de ce parti qui n'a pas changé depuis quatorze

siècles, tel est son désir, tel est son espoir dans sa réalité brutale.

Un de nos amis, causant un jour avec un des plus fougueux champions du

parti clérical, lui disait:

«--Je vous crois fort peu patriote: cependant, avouez que vous ne

verriez pas sans honte une nouvelle invasion étrangère occuper la

France... votre pays, puisque, après tout, vous êtes Français?...

«--Je ne suis pas plus Français qu'Anglais ou Allemand,--répondit

l'ultramontain avec un éclat de rire sardonique,--je suis citoyen des

États de l'Église; mon souverain est à Rome, seule capitale du monde

catholique; quant à _votre_ France, je verrais sans déplaisir les

Cosaques chargés de la police en ce pays, ils n'entendent point le

français, l'on ne pourrait les pervertir, comme l'on a malheureusement

perverti notre armée.»

Voilà donc le dernier mot du parti clérical et absolutiste: appeler de

tous ses voeux l'invasion des Cosaques, de même qu'il y a quatorze

siècles, il appelait, par la voix des évêques, l'invasion des Franks...

Qui sait? quelque nouveau _saint Remi_ rêve peut-être à cette heure,

sous sa cagoule, le baptême de l'hérétique Nicolas de Russie dans la

basilique de Notre-Dame de Paris, espérant dire à son tour à l'autocrate

du Nord: _Courbe la tête, fier Sicambre_... te voici catholique,

partageons-nous la France...»

Nous allons donc tâcher, chers lecteurs, de vous montrer _au vrai_ quel

a été le berceau de la monarchie de droit divin et de la terrible

puissance de l'Église catholique, apostolique et romaine.

EUGÈNE SUE,

Représentant du Peuple.

18 septembre 1850.

LA GARDE DU POIGNARD.

KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.

(DE 529 A 615.)

«_... Je ne sais par quels prestiges diaboliques il faisait tout cela,

mais il séduisit ainsi une immense multitude de peuple, et il se mit à

piller et à dépouiller ceux qu'il trouvait sur son chemin, et à

distribuer leurs dépouilles à ceux qui n'avaient rien._»

(Grégoire de Tours, _Histoire des Franks,_ v. IV, l. X, p. 111.)

CHAPITRE PREMIER.

Le chant des _Vagres_ et des _Bagaudes_.--Ronan et sa troupe.--La villa

épiscopale.--L'évêque Cautin.--Le comte Neroweg et l'ermite

laboureur.--Prix d'un fratricide.--La belle évêchesse.--Le souterrain

des Thermes.--Les flammes de l'enfer.--L'attaque.--Odille, la petite

esclave.--Ronan le Vagre.--Le jugement.--Prenons aux seigneurs, donnons

au pauvre monde.--Départ de la villa épiscopale.

«Au diable les Franks! vive la _Vagrerie_ et la vieille Gaule! c'est le

cri de tout bon _Vagre_[A]... Les Franks nous appellent _Hommes

errants, Loups, Têtes de loups_!... Soyons loups...

»Mon père courait la Bagaudie, moi je cours la Vagrerie; mais tous deux

à ce cri:--Au diable les Franks! et vive la vieille Gaule!...

»AËLIAN et AMAN, Bagaudes[B] en leur temps, comme nous Vagres en le

nôtre, révoltés contre les Romains, comme nous contre les Franks...

Aëlian et Aman, suppliciés il y a deux siècles et plus dans leur vieux

château, près Paris, sont nos prophètes. Nous communions avec le vin,

les trésors et les femmes des seigneurs, évêques ou riches Gaulois,

ralliés à ces comtes, à ces ducs franks, entre qui leur roi Clovis, mort

il y a quarante ans, chef de larrons couronné, a partagé notre vieille

Gaule, sa conquête. Les Franks nous ont pillés, pillons!! incendiés,

incendions!! ravagés, ravageons!! massacrés, massacrons!... et vivons en

joie... _Loups! Têtes de loups! Hommes errants!_ VAGRES, que nous

sommes! Oui, vivons en loups, vivons en joie: l'été, sous laverie

feuillée; l'hiver, dans les chaudes cavernes!

»Mort aux oppresseurs! liberté aux esclaves! Prenons aux seigneurs!

donnons au pauvre monde!...

»Quoi! cent tonneaux de vin dans le cellier du maître? et l'eau du

ruisseau pour l'esclave épuisé?

»Quoi! cent manteaux dans le vestiaire? et des haillons pour l'esclave

grelottant?

»Qui donc a planté la vigne? récolté, foulé le vin? l'esclave... Qui

donc doit boire le vin? l'esclave...

»Qui donc a tondu les brebis? tissé la laine? ouvragé les manteaux?

l'esclave...

»Qui donc doit porter le manteau? l'esclave...

»Debout, pauvres opprimés! debout! révoltez-vous! voici venir vos bons

amis les Vagres!...

»Six hommes unis sont plus forts que cent hommes divisés...

Unissons-nous: chacun pour tous, tous pour chacun!! Au diable les

Franks! Vive la Vagrerie et la vieille Gaule! c'est le cri de tout bon

Vagre...»

Qui chantait ainsi? Ronan le Vagre... où chantait-il ainsi? sur une

route montueuse qui conduisait à la ville de Clermont, en Auvergne,

cette mâle et belle Auvergne, terre des grands souvenirs: _Bituit_, qui

donnait pour repas du matin à sa meute de chiens de guerre, les légions

romaines; le _chef des cent vallées! Vindex!_ et tant d'autres héros de

la Gaule n'étaient-ils pas enfants de l'Auvergne? de la mâle et belle

Auvergne, aujourd'hui la proie de Clotaire, le plus féroce des quatre

fils du féroce Clovis, ce meurtrier chéri des évêques et de la sainte

église de Rome?

Au chant de Ronan le Vagre, d'autres voix répondaient en choeur. Ils

étaient là par une douce nuit d'été; ils étaient là une trentaine de

Vagres, gais compères, rudes compagnons, vêtus de toutes sortes de

façons, au gré des vestiaires des seigneurs franks et des évêques; mais

armés jusqu'aux dents, et portant à leur bonnet, en signe de ralliement,

une branchette de chêne vert.

Ils arrivent à un carrefour: une route à droite, une route à gauche...

Ronan fait halte; une voix s'élève, la voix de _Dent-de-Loup_... Quel

Titan! il a six pieds: le cercle d'une tonne ne lui servirait pas de

ceinture.

--Ronan, tu nous as dit: Frères, armez-vous, nous sommes armés... Prenez

quelques torches de paille, voici nos torches... Suivez-moi, nous te

suivons... Tu t'arrêtes, nous nous arrêtons...

--Dent-de-Loup, je réfléchis... Donc, frères, répondez: Quoi vaut mieux,

la femme d'un comte frank ou une évêchesse?

--Une évêchesse sent l'eau bénite, l'évêque bénit... La femme d'un comte

sent le vin, son mari s'enivre...

--Dent-de-Loup, c'est le contraire: le prélat rusé boit le vin et laisse

l'eau bénite au Frank stupide.

--Ronan a raison.

--Au diable l'eau bénite, et vive le vin!

--Oui, vive le vin de Clermont! dont _Luern_, le grand chef d'Auvergne

au temps jadis[C], faisait remplir des fossés, grands comme des étangs,

pour désaltérer les guerriers de sa tribu.

--C'était une coupe digne de toi, Dent-de-Loup... Mais, frères, répondez

donc... Quoi vaut mieux? une évêchesse ou la femme d'un comte?

--L'évêchesse! l'évêchesse!

--Non, la femme d'un comte!

--Frères, pour vous accorder, nous les prendrons toutes deux...

--Bien dit, Ronan...

--L'un de ces chemins conduit au BURG (château) du comte NEROWEG...

l'autre, à la villa épiscopale de l'évêque Cautin.

--Il faut enlever l'évêchesse et la comtesse... il faut piller le burg

et la villa!

--Par où commencer? Allons-nous chez le prélat? allons-nous chez le

seigneur?... L'évêque boit plus longtemps, il savoure en gourmet; le

comte boit davantage, il avale en ivrogne...

--Bien dit, Ronan...

--Donc, à cette heure de minuit, l'heure des Vagres, le comte Neroweg,

gonflé comme une outre, doit ronfler dans son lit; à ses côtés, sa femme

ou sa concubine rêve les yeux grands ouverts. L'évêque Cautin, les

coudes sur la table, tête à tête avec une vieille cruche et l'un de ses

chambriers favoris, doit causer de gaudrioles...

--Allons d'abord chez le comte; il sera couché.

--Frères, allons d'abord chez l'évêque, il sera levé... C'est plus gai

de surprendre un prélat qui boit qu'un seigneur qui ronfle.

--Bien dit, Ronan... Allons d'abord chez l'évêque.

--Marchons... Moi, je connais la maison...

Qui parlait ainsi?... Un jeune et beau Vagre de vingt-cinq ans; on

l'appelait le _Veneur_... Il n'était pas de plus fin archer, sa flèche

allait où il voulait... Esclave forestier d'un duc frank, et surpris

avec une des femmes de son seigneur, il avait échappé à la mort par la

fuite, et depuis il courait la Vagrerie.

--Oui, moi je connais la maison épiscopale,--reprit ce hardi garçon.--Me

doutant qu'un jour ou l'autre nous irions communier avec les trésors de

l'évêque, je suis allé, en bon veneur, observer son repaire... et là,

j'ai vu la biche du saint homme... Quel corsage elle a!! Jamais

chevrette n'eut l'oeil plus noir et plus doux!

--Et la maison, Veneur, la maison, quelle figure a-t-elle?

--Mauvaise! Fenêtres élevées, portes épaisses, fortes murailles.

--Veneur,--reprit le joyeux Ronan,--nous arriverons au coeur de la

maison de l'évêque sans passer ni par la porte, ni par la fenêtre, ni

par la muraille... de même que tu arrives au coeur de ta maîtresse sans

passer par ses yeux... Allons, mes Vagres, la nuit sera bonne.

--Frères, à vous les trésors... à moi la belle évêchesse! Le saint homme

l'appelle sa soeur[D]... le diable sait ce qui en est...

--À toi, Veneur, l'évêchesse; à nous le pillage de la villa

épiscopale... et vive la Vagrerie!

L'évêque Cautin habitait, pendant l'été, sa villa située non loin de la

ville de Clermont, siége de son épiscopat... Jardins magnifiques, eaux

cristallines, épais ombrages, frais gazons, gras pâturages, moissons

dorées, vignes empourprées, forêt giboyeuse, étangs empoissonnés,

étables bien garnies, entouraient le palais du saint homme; deux cents

_esclaves ecclésiastiques_, mâles et femelles, cultivaient les biens de

l'Église, sans compter l'échanson, le cuisinier, le rôtisseur, le

boucher, le boulanger, le baigneur, le raccommodeur de filets, le

cordonnier, le tailleur, le tourneur, le charpentier, le maçon, le

veneur et les fileuses et lavandières[E], esclaves aussi, presque

toujours jeunes, souvent jolies. Chaque soir, l'une d'elles apportait à

l'évêque Cautin, couché douillettement sur la plume, une coupe de vin

chaud très-épicé... Le matin, une autre jolie fille apportait, au réveil

du pieux homme, une coupe de lait crémeux... Voyez un peu ce bon apôtre

d'humilité, de chasteté, de pauvreté!...

Quelle est donc cette belle grande femme, jeune encore, et faite comme

Diane chasseresse? Le cou et les bras nus, vêtue d'une simple tunique de

lin, ses noirs cheveux à demi dénoués, elle est accoudée au balcon de

la terrasse de cette villa. Brûlants et languissants à la fois, les yeux

de cette jeune femme tantôt s'élèvent vers le ciel étoilé, tantôt

semblent sonder la profondeur de cette douce nuit d'été, douce nuit qui

protége de son ombre l'approche des Vagres, se dirigeant, à pas de

loups, vers la demeure de l'évêque. Cette femme, c'est _Fulvie_,

l'évêchesse[F] de Cautin, mariée à lui, alors que, simple tonsuré, il

ne briguait pas encore l'épiscopat... Depuis qu'il est prélat, il

l'appelle benoîtement _ma soeur_, selon les canons des conciles... et

l'évêchesse reste en effet sa soeur; le saint homme, depuis son

épiscopat, trouvant qu'une femme c'est trop... ou trop peu.

--Oh! malheur!--disait la belle évêchesse,--malheur à ces nuits d'été où

l'on est seule à respirer le parfum des fleurs, à écouter dans la

feuillée le murmure des brises nocturnes, pareilles au frissonnement des

baisers amoureux!... Oh! dans ma solitude, je la redoute cette énervante

chaleur des nuits d'été; elle me pénètre; elle circule en vain dans mes

veines!... J'ai vingt-huit ans... Voilà douze ans que je suis mariée...

et ces années conjugales, je les ai comptées par mes larmes! Recluse à

la ville, recluse à la campagne par l'ordre de mon seigneur et mari,

l'évêque Cautin... vivant dans mon gynécée[G], au milieu de mes femmes

esclaves, dont ce luxurieux fait ses maîtresses, les conciles

l'obligeant, dit-il, à vivre chastement avec sa femme... telle est ma

vie... ma triste vie!... L'âge approche, et jamais, jamais, je n'ai

connu un seul jour d'amour et de liberté... Amour! liberté!

vieillirai-je donc sans vous connaître?

Et la belle évêchesse se redressa, secoua sa noire chevelure au vent de

la nuit, fronça ses noirs sourcils, et, d'un air de défi, s'écria:

--Malheur aux maris violents et débauchés... ils font les femmes

perdues!... Aimée, respectée, traitée, sinon en femme, du moins en soeur

par l'évêque, j'aurais été chaste et douce... Dédaignée, humiliée devant

les dernières esclaves de ma maison, je suis devenue emportée,

vindicative, et du haut de ma terrasse... souvent, le front rouge, je

suis d'un regard troublé les jeunes esclaves laboureurs allant aux

champs... J'ai battu de mes mains les concubines de mon mari... et

pourtant, pauvres malheureuses, elles ne cèdent pas à l'amant qui prie,

mais au maître qui ordonne... Je les ai battues par colère, non par

jalousie; cet homme, avant de m'être odieux, m'était indifférent... Je

l'aurais aimé, cependant, s'il avait voulu... et comme il aurait voulu.

_Femme-soeur_ d'un évêque... c'était beau!... Que de bien à faire!...

que de larmes à sécher!... Mais je n'ai séché que les miennes, puisque

bientôt avilie... méprisée... Non, non, assez pleuré... assez gémi...

assez souffert! Assez résisté à ces tentations qui me dévorent... Je

fuirai cette maison, ne suis-je pas libre de moi-même? Cet homme, qui

fut mon époux, ne m'a-t-il pas dit que nos liens charnels étaient

brisés? S'il me force à rester près de lui, c'est pour jouir de mes

biens! Oui, je fuirai cette maison, dussé-je être prise et vendue comme

esclave!... Maître pour maître, que perdrai-je? Oh! du matin au soir

filer sa quenouille, ou aller à la chapelle, prier du coeur, non des

lèvres, puisque les excès de ce prêtre cruel et débauché, parlant et

priant au nom du Seigneur, sans être foudroyé, ont tué en moi la foi!...

Vivre ainsi! est-ce vivre? Traîner mes jours dans cette opulente villa,

tombeau doré, entouré de verdure et de fleurs! est-ce vivre?... Non,

non; et, par les flancs de ma mère! je veux vivre, moi! Je veux sortir

de ce sépulcre glacé! Je veux le grand air, le grand soleil, l'espace!

Je veux mon jour d'amour et de liberté... Oh! si je revoyais ce jeune

garçon, qui, plusieurs fois déjà, est passé de si grand matin au pied de

cette terrasse, où dès l'aube, après mes nuits de brûlante insomnie, je

viens respirer la fraîcheur matinale!... Comme il me regardait d'un oeil

fier et amoureux! Quelle avenante et hardie figure sous son chaperon

rouge couvrant à demi ses noirs cheveux bouclés! Quelle taille svelte et

robuste sous sa saie gauloise, serrée à ses reins agiles par le

ceinturon de son couteau de chasse! Ce doit être quelque esclave

forestier des environs... Esclave, esclave! Eh! qu'importe! Il est

jeune, beau, leste, amoureux! Les maîtresses de mon saint mari sont

esclaves aussi... Oh! n'aurai-je donc jamais aussi mon jour d'amour et

de liberté!

Les mystères du peuple, Tome IV Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 2 / 26 段