Il faut vous l'avouer, notre oeuvre n'est point du goût des

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de France (BnF/Gallica)

LES

MYSTÈRES DU PEUPLE.

TOME IV.

Correspondance avec les Editeurs étrangers.

L'éditeur des _Mystères du Peuple_ offre aux éditeurs étrangers, de leur

donner des épreuves de l'ouvrage, quinze jours avant l'apparition des

livraisons à Paris, moyennant 15 francs par feuille, et de leur fournir

des gravures tirées sur beau papier, avec ou sans la lettre, au prix de

10 francs le cent.

-------

Travailleurs qui ont concouru à la publication du volume:

_Protes et Imprimeurs_: Richard Morris, Stanislas Dondey-Dupré, Nicolas

Mock, Jules Desmarest, Louis Dessoins, Michel Choque, Charles Mennecier,

Victor Peseux, Étienne Bouchicot, Georges Masquin, Romain Sibillat,

Alphonse Perrève, Hy père, Marcq fils, Verjeau, Adolphe Lemaître,

Auguste Mignot, Benjamin.

_Clicheurs_: Curmer et ses ouvriers.

_Fabricants de papiers_: Maubanc et ses ouvriers, Desgranges et ses

ouvriers.

_Artistes Dessinateurs_: Charpentier, Masson, Castelli.

_Artistes Graveurs_: Ottweit, Langlois, Lechard, Audibran, Roze,

Frilley, Hopwood, Massard, Masson.

_Planeurs d'asier_: Héran et ses ouvriers.

_Imprimeurs en taille-douce_: Drouart et ses ouvriers.

_Fabricants pour les primes, Associations fraternelles d'Horlogers, de

Lampistes et d'ouvriers en Bronze_: Duchâteau, Deschiens, Journeux,

Suireau, Lecas, Ducerf, Renardeux, etc., etc.

_Employés et correspondants de l'Administration_: Maubanc, Gavet,

Berthier, Henry, Rostaing, Jamot, Blain, Rousseau, Toussaint, Rodier,

Swinnens, Porcheron. Gavet fils, Dallet, Delaval. Renoux, Vincent,

Charpentier, Dally. Bertin, Sermet, Chalenton, Blot, Thomas, Gogain,

Philibert, Nachon, Lebel, Plunus, Grossetête, Charles, Poncin, Vacheron,

Colin, Carillan, Constant, Fonteney, Boucher, Darris, Adolphe, Renoux,

Lyons, Letellier, Alexandre, Nadon, Normand, Rongelet, Bouvet, Auzurs,

Dailhaux, Lecerf, Bailly, Baptiste, Debray, Saunier, Tuloup, Richer,

Daran, Camus, Foucaud, Salmon, Strenl, Seran, Tetu, Sermet, Chauffour,

Caillaut, Fondary, C. de Poix, Bresch, Misery, Bride, Carron, Charles,

Celcis, Chartier, Lacoste, Dulac, Delaby, Kaufried, Chappuis, etc.,

etc., de Paris; Férand, Collier, Petit-Bertrand, Périé, Plantier,

Etchegorey, Giraudier, Gandin, Saar, Dath-Godard, Hourdequin, Weelen,

Bonniol, Alix, Mengelle, Pradel, Manlius Salles, Vergnes, Verlé,

Sagnier, Samson, Ay, Falick, Jaulin, Fort-Mussat, Freund, Robert,

Carrière, Guy, Gilliard, Collet, Ch. Celles, Laurent, Castillon, Drevet,

Jourdan Moral, Bonnard, Legros, Genesley, Bréjot, Ginon, Féraud,

Vandeuil, Châtonier, Bayard, Besson, Delcroix, Delon, Bruchet, Fournier,

Tronel, Binger, Molini, Bailly, Fort-Mussot, Laudet, Bonamici, Pillette,

Morel, Chaigneau, Goyet, Colin-Morard, Gerbaldi, Fruges, Raynaut,

Chatelin, etc., etc., des principales villes de France et de l'étranger.

La liste sera ultérieurement complétée, dès que nos fabricants et nos

correspondants des départements, nous auront envoyé les noms des

ouvriers et des employés qui concourent avec eux à la publication et à

la propagation de l'ouvrage.

_Le Directeur de l'Administration._

__________________________________________________________

Paris.--Typ. Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46, au Marais.

LES

MYSTÈRES DU PEUPLE

ou

HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLÉTAIRES

À TRAVERS LES ÂGES

PAR

EUGÈNE SUE.

Il n'est pas une réforme religieuse, politique ou sociale, que nos pères

n'aient été forcés de conquérir de siècle en siècle, au prix de leur

sang, par l'INSURRECTION.

TOME IV.

SPLENDIDE ÉDITION

ILLUSTRÉE DE GRAVURES SUR ACIER.

ON S'ABONNE

À L'ADMINISTRATION DE LIBRAIRIE, RUE NOTRE-DAME DES VICTOIRES, 32

(PRÈS LA BOURSE).

PARIS.

1850

LES

MYSTÈRES DU PEUPLE

OU

HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLÉTAIRES

A TRAVERS LES ÂGES.

______________________________________

LA GARDE DU POIGNARD.

KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.

PROLOGUE.

LES KORRIGANS.--395-529.

--La Bagaudie... qu'est-ce donc, grand-père?

--Laisse-moi d'abord achever ce que je disais à notre ami le

porte-balle; cela, d'ailleurs, pourra t'instruire... Donc, mon aïeul

Gildas m'a raconté qu'il savait de son père que, peu d'années après la

mort de Victoria la Grande, il y avait eu, non pas en Bretagne, mais

dans les autres provinces, une première _Bagaudie_[A]. La Gaule,

irritée de se voir de nouveau province romaine, par suite de la trahison

de Tétrik, et des impôts écrasants qu'elle payait au fisc, se souleva;

les révoltés s'appelèrent des _Bagaudes_... Ils effrayèrent tellement

l'empereur _Dioclétien_, qu'il envoya une armée pour les combattre;

mais en même temps il fit remise des impôts, et accorda presque tout ce

que demandaient les Bagaudes... Il ne s'agit, voyez-vous, que de savoir

demander aux rois ou aux empereurs... Tendez le dos, ils chargent votre

bât à vous briser les reins; montrez les dents, ils vous déchargent...

--Bien dit, vieux père... Demandez-leur les mains jointes, ils rient;

demandez-leur les poings levés, ils accordent... autre preuve que la

Bagaudie a du bon.

--Elle a tant de bon, que vers le milieu du dernier siècle, elle a

recommencé contre les Romains; cette fois elle s'est propagée jusqu'ici,

au fond de notre Armorique; mais nous n'avons eu qu'à parler, point à

agir. Le moment était bien choisi; j'étais, si j'ai bonne mémoire, l'un

de ceux qui, accompagnant nos druides vénérés, se sont rendus à Vannes

auprès de la curie de cette ville, composée de magistrats et d'officiers

romains, à qui nous avons dit ceci: «Vous nous gouvernez, nous, Gaulois

bretons, au nom de votre empereur; vous nous faites payer des impôts

fort lourds, à nous, Gaulois, toujours au nom et surtout au profit de ce

même empereur. Depuis longtemps nous trouvons cela très-injuste et

très-bête; nous jouissons, il est vrai, de nos libertés, de nos droits

de citoyens; mais le vieux reste de notre sujétion à Rome nous pèse;

nous croyons l'heure venue de nous en affranchir. Les autres provinces

pensent ainsi, puisqu'elles se rebellent contre votre empereur... Donc,

il nous plaît, à nous, Bretons, de redevenir complétement, indépendants

de Rome comme avant la conquête de César, comme au temps de Victoria la

Grande! Donc, curiales, exacteurs du fisc, allez-vous-en, pour Dieu,

allez-vous-en; la Bretagne gardera son argent et se gouvernera

elle-même; elle est assez grande fille pour cela... Allez-vous-en donc

vite, il ne vous sera point fait de mal... Bon voyage, et ne revenez

plus, ou si vous revenez, vous nous trouverez debout, en armes, prêts à

vous recevoir à coups d'épées, et au besoin à coups de faux et de

fourches...» Les Romains ne tenaient plus garnison en ce pays; leurs

magistrats et leurs officiers, sans troupes pour les soutenir, sont

partis, et point ne sont revenus: la Bagaudie en Gaule et les Franks sur

le Rhin les occupaient assez. Cette seconde Bagaudie a eu, comme la

première, de bons effets, encore meilleurs dans notre province que dans

les autres, car les évêques, déjà ralliés aux Romains, sont parvenus à

rebâter les autres peuples de la Gaule, moins lourdement pourtant que

par le passé; quant à nous, de l'Armorique bretonne, Rome n'a pas essayé

de nous remettre sous le joug. Dès lors, selon nos antiques coutumes,

chaque tribu a choisi un chef, ces chefs ont nommé un chef des chefs qui

gouvernait la Bretagne; conservé s'il marchait droit, déposé s'il

marchait mal. Ainsi en est-il encore aujourd'hui, ainsi en sera-t-il

toujours, je l'espère, malgré le règne de ces Franks maudits; car le

dernier Breton aura vécu avant que notre Armorique soit conquise par ces

barbares, ainsi que les autres provinces de la Gaule... Maintenant,

dis-tu, ami porte-balle, la Bagaudie renaît contre les Franks? tant

mieux, ils ne jouiront pas du moins en paix de leur conquête, si les

nouveaux Bagaudes valent les anciens...

--Ils les valent, bon vieux père, ils les valent, croyez-moi, je les ai

vus...

--Ces Bagaudes sont donc des troupes armées, nombreuses, déterminées?

--Karadeuk, mon favori, ne vous échauffez pas ainsi...

--Méchant enfant, il ne songe qu'à ce qui est bataille, révolte et

aventure!

Et la pauvre femme de dire tout bas à l'oreille du vieil Araïm:

--Ce colporteur avait-il besoin de parler de ces choses devant mon fils?

Hélas! je vous l'ai dit, mon père, un mauvais sort a conduit cet homme

chez nous...

--Le croyez-vous d'accord, chère Madalèn, avec les Dûs et les Korrigans?

--Je crois, mon père, qu'un malheur menace cette maison... Oh! que je

voudrais être à demain! que je voudrais être à demain!

Et la mère alarmée, de soupirer, tandis que le colporteur répondait à

Karadeuk, suspendu aux lèvres de cet étranger:

--Les nouveaux Bagaudes, mon hardi garçon, sont ce qu'étaient les

anciens: terribles aux oppresseurs et chers au peuple!

--Le peuple les aime?

--S'il les aime!... _Aëlian_ et _Aman_, les deux chefs de la première

Bagaudie, suppliciés, il y a près de deux cents ans, dans un vieux

château romain, près Paris, au confluent de la Seine et de la Marne,

Aëlian et Aman sont encore aujourd'hui regardés par le peuple de ces

contrées comme des martyrs!

--Ah! c'est un beau sort que le leur! Ces chefs de Bagaudes... encore

aimés du peuple après deux cents ans! vous entendez, grand-père?

--Oui, j'entends, et ta mère aussi... Vois comme tu l'attristes.

Mais le _méchant enfant_, comme disait la pauvre femme, courant déjà en

pensée la Bagaudie, reprenait, jetant des regards curieux et ardents sur

le colporteur:

--Vous avez vu des Bagaudes? étaient-ils nombreux? avaient-ils déjà

couru sur les Franks et sur les évêques? y a-t-il longtemps que vous les

avez vus?

--Il y a trois semaines, en venant ici, je traversais l'Anjou... Un

jour, je m'étais trompé de route dans une forêt, la nuit vient; après

avoir longtemps, longtemps marché, m'égarant de plus en plus au plus

profond des bois, j'aperçois au loin une grande lueur qui sortait d'une

caverne: j'y cours, je trouve dans ce repaire une centaine de joyeux

Bagaudes, festoyant autour du feu avec leurs Bagaudines, car ils ont

souvent avec eux des femmes déterminées... Les autres nuits, ils avaient

fait, comme d'habitude, une guerre de partisans contre les seigneurs

franks, nos conquérants, attaquant leurs _burgs_, ainsi que ces barbares

appellent leurs châteaux, combattant avec furie, sans merci ni pitié,

pillant les églises et les villas épiscopales, rançonnant les évêques,

pendant même parfois les plus méchants de ces prêtres, assommant et

dévalisant les collecteurs du fisc royal; mais donnant généreusement au

pauvre monde ce qu'ils reprenaient aux riches prélats, aux comtes

franks, ces premiers pillards de la Gaule, et délivrant les esclaves

qu'ils rencontraient enchaînes par troupeaux... Ah! par Aëlian et Aman,

patrons des Bagaudes, c'est une belle et joyeuse vie que celle de ces

gais et vaillants compères!... Si je n'étais revenu en Bretagne pour y

voir encore une fois ma vieille mère, j'aurais avec eux couru un peu la

Bagaudie en Anjou!

--Et pour être reçu parmi ces intrépides, que faut-il faire?

--Il faut, mon brave garçon, faire d'avance le sacrifice de sa peau,

être robuste, agile, courageux, aimer les pauvres gens, jurer haine aux

comtes et aux évêques franks, festoyer le jour, bagauder la nuit.

--Et où sont leurs repaires?

--Autant demander aux oiseaux de l'air où ils perchent, aux animaux des

bois où ils gîtent? Hier, sur la montagne; demain, dans les bois; tantôt

faisant dix lieues en une nuit, tantôt restant huit jours dans son

repaire, le Bagaude ignore aujourd'hui où il sera demain...

--C'est donc un heureux hasard de les rencontrer?

--Heureux hasard pour les bonnes gens, mauvais hasard pour le comte,

l'évêque, ou le collecteur du fisc royal!

--Et c'est en Anjou que vous avez rencontré cette Bagaudie?

--Oui, en Anjou... dans une forêt à huit lieues environ d'Angers, où je

me rendais...

--Le voyez-vous, Karadeuk, mon favori?... Regardez-le donc... quels yeux

brillants, quelles joues enflammées; certes, si cette nuit il ne rêve

par des petites Korrigans, il rêvera de Bagaudie; ai-je tort, mon

enfant?

--Grand-père, je dis, moi, que les Bretons et les Bagaudes sont et

seront les derniers Gaulois... Si je n'étais Breton, je voudrais courir

la Bagaudie contre les Franks et les évêques...

--Et, m'est avis, mon petit-fils, que tu vas la courir une fois la tête

sur ton chevet; donc, bon rêve de Bagaudie, je te souhaite, mon

favori... Va te coucher, il se fait tard, et tu inquiètes sans raison ta

pauvre mère.

Il y a trois jours, j'ai interrompu ce récit.

Je l'écrivais vers la fin de la journée où le colporteur, après la nuit

passée dans notre maison, avait continué son chemin. Lorsqu'au matin il

partit, la tempête s'était calmée. Je dis à Madalèn, en lui montrant le

porte-balle, qui, déjà loin, et au détour delà route, nous saluait une

dernière fois de la main:

--Eh bien, pauvre folle? pauvre mère alarmée... les dieux en courroux

ont-ils frappé Karadeuk, mon favori, pour le punir de vouloir rencontrer

des Korrigans? Où est le malheur que cet étranger devait attirer sur

notre maison?... La tempête est apaisée, le ciel serein, la mer calme et

bleue... pourquoi votre front est-il toujours triste? Hier, Madalèn,

vous disiez: «Demain appartient à Dieu!» Nous voici au lendemain d'hier,

qu'est-il advenu de fâcheux?

--Vous avez raison, bon père... mes pressentiments m'ont trompée;

pourtant je suis chagrine, et toujours je regrette que mon fils ait

ainsi parlé des Korrigans.

--Tenez, le voici, notre Karadeuk, son limier en laisse, bissac au dos,

arc en main, flèche au côté; est-il beau! est-il beau! a-t-il l'air

alerte et déterminé!

--Où allez-vous, mon fils?

--Ma mère, hier vous m'avez dit: Nous manquons depuis deux jours de

venaison... Le temps est propice; je vais tâcher d'abattre un daim dans

la forêt de Karnak: la chasse peut être longue, j'emporte des provisions

dans mon bissac.

--Non, Karadeuk, vous n'irez point aujourd'hui à la chasse, non, je ne

le veux pas...

--Pourquoi cela, ma mère?

--Que sais-je... Vous pouvez vous égarer ou tomber dans une fondrière de

la forêt...

--Ma mère, rassurez-vous, je connais les fondrières et tous les sentiers

de la forêt.

--Non, non, vous n'irez pas à la chasse aujourd'hui.

--Bon grand-père, intercédez pour moi...

--De grand coeur; car je me réjouis de manger un quartier de venaison;

mais promets-moi, mon petit-fils, de ne point aller du côté des

fontaines où l'on peut rencontrer des Korrigans...

--Je vous le jure, grand-père!

--Allons, Madalèn, laissez mon adroit archer partir pour la chasse; ne

me refusez pas cela... il vous jure de ne pas songer aux petites fées.

--Vous le voulez, mon père? vous le voulez absolument?

--Je vous en prie; il a l'air si chagrin!

--Qu'il en soit selon votre désir... C'est, hélas! contre mon gré.

--Un baiser, ma mère?

--Non, méchant enfant, laissez-moi...

--Un baiser, ma bonne mère; je vous en supplie...

--Madalèn, voyez cette grosse larme dans ses yeux... Aurez-vous le

courage de ne pas l'embrasser?

--Tiens, cher enfant... j'étais plus privée que toi... Pars donc, mais

reviens vite...

--Encore un baiser, ma bonne mère... et adieu... et adieu...

--Karadeuk est parti, essuyant ses yeux; deux et trois fois il se

retourne pour regarder encore sa mère... et disparaît... Le jour se

passe; mon favori ne revient pas: la chasse l'aura entraîné, la nuit le

ramènera... Je me mets à écrire ce récit, que la douleur a interrompu.

Le jour touchait à sa fin; soudain on entre dans ma chambre en criant:

--Mon père! mon père! un grand chagrin nous frappe!

--Hélas! hélas! mon père... je disais bien que les Korrigans et

l'étranger seraient funestes à mon fils... Pourquoi vous ai-je cédé?

pourquoi-ce matin l'ai-je laissé partir, mon Karadeuk bien-aimé!...

C'est fait de lui... je ne le reverrai plus... pauvre femme que je suis!

--Qu'avez-vous, Madalèn? qu'as-tu, Jocelyn? pourquoi cette pâleur?

pourquoi ces larmes? qu'est-il arrivé à mon Karadeuk?

--Lisez, mon père, lisez ce petit parchemin, qu'Yvon, le bouvier, vient

de m'apporter...

--Ah! maudit! maudit soit ce colporteur avec sa Bagaudie; il a ensorcelé

mon pauvre enfant... Les Korrigans sont cause de tout le mal...

Moi, pendant que mon fils et sa femme se désolaient, j'ai lu ceci, de la

main de mon petit-fils:

«Mon bon père et ma bonne mère, lorsque vous lirez ceci, moi, votre fils

Karadeuk, je serai très-loin de notre maison... J'ai dit à Yvon, le

bouvier, que j'ai rencontré ce matin aux champs, de ne vous remettre ce

parchemin qu'à la nuit, afin d'avoir douze heures d'avance, et

d'échapper à vos recherches... Je vais courir la Bagaudie contre les

Franks et les évêques... Le temps des _chef des cent vallées_, des

Sacrovir, des Vindex, est passé; mais je ne resterai pas paisible au

fond de la Bretagne, seul pays libre de la Gaule, sans tâcher de venger,

ne fût-ce que par la mort d'un des fils de Clovis, ce monstre couronné,

l'esclavage de notre bien-aimée patrie!... Mon bon père, ma bonne mère,

vous gardez auprès de vous mon frère aîné Kervan et ma soeur Roselyk;

soyez sans courroux contre moi... Et vous, grand-père qui m'aimiez tant,

faites-moi pardonner, que mes chers parents ne maudissent pas leur fils.

»KARADEUK.»

Hélas! toutes les recherches ont été vaines pour retrouver ce malheureux

enfant.

J'avais commencé ce récit parce que l'entretien du colporteur m'avait

frappé... Notre famille retirée, j'avais encore longuement causé avec

cet étranger, parcourant en tous sens la Gaule depuis vingt ans, ayant

vu et observé beaucoup de choses; il m'avait donné le secret de ce

mystère:

«_Comment notre peuple, qui jadis avait su s'affranchir du joug des

Romains si puissants, avait-il subi et subissait-il la conquête des

Franks, auxquels il est mille fois supérieur en courage et en

nombre..._»

La réponse du colporteur, je voulais ici l'écrire, parce que c'était

chose vraie, et à méditer pour notre descendance, parce que cela ne

confirmait, hélas! que trop les prédictions de Victoria la Grande, qui

nous ont été transmises par notre aïeul Scanvoch; mais le départ de ce

malheureux enfant, la joie de ma vieillesse, m'a frappé au coeur. Je

n'ai pas en ce moment le courage de poursuivre ce récit... Plus tard, si

quelque bonne nouvelle de mon favori Karadeuk me donne l'espérance de le

revoir, j'achèverai cette écriture... Hélas! en aurai-je jamais des

nouvelles? Pauvre enfant! partir seul à dix-sept ans pour courir la

Bagaudie!

Serait-il donc vrai que les dieux nous punissent de notre désir de voir

les malins esprits? Hélas! hélas! je dis, ainsi que la pauvre mère, qui

va sans cesse comme une folle à la porte de la maison regarder au loin

si son fils ne revient pas:

«Les dieux ont puni Karadeuk, mon favori, d'avoir voulu voir des

KORRIGANS!»

Mon père Araïm est mort de chagrin peu de temps après le départ de mon

second fils; il m'a légué la chronique et les reliques de notre famille.

J'écris ceci dix ans après la mort de mon père, sans avoir eu de

nouvelles de mon pauvre fils Karadeuk... Il a trouvé sans doute la mort

dans la vie aventureuse de Bagaude... La Bretagne conserve son

indépendance, les Franks n'osent l'attaquer; les autres provinces de la

Gaule sont toujours esclaves sous la domination des évêques et des fils

de Clovis; ceux-ci surpassent, dit-on, leur père en férocité... Ils se

nomment _Thierry_, _Childebert_ et _Clotaire_; le quatrième,

_Chlodomir_, est mort, dit-on, cette année...

J'ignore le temps qui me reste à vivre et les événements qui

m'attendent; mais en ce jour-ci, je te lègue, à toi, mon fils aîné

Kervan, notre légende de famille; je te la lègue cinq cent vingt-six ans

après que notre aïeule Geneviève a vu mourir Jésus de Nazareth.

Moi, Kervan, fils de Jocelyn, mort sept ans après m'avoir légué cette

légende, j'y joins les récits suivants; ils m'ont été rapportés ici dans

notre maison, près Karnak, par _Ronan_, l'un des fils de mon frère

Karadeuk, qui s'en était allé, il y a longues années, courir la

Bagaudie, l'an qui suivit la mort du roi Clovis... Ces récits

contiennent les aventures de mon frère Karadeuk et de ses deux fils

_Loysyk_ et _Ronan_; ils ont été écrits par Ronan dans la première

ardeur de sa jeunesse sous une forme qui n'est point celle des autres

récits de cette chronique.

La Bretagne, toujours paisible, se gouverne par les chefs qu'elle

choisit; les Franks n'ont pas osé tenter d'y pénétrer de nouveau... Mais

dans le récit de mon neveu Ronan, notre descendance trouvera le secret

de ce mystère, que mon grand-père Araïm n'a pas eu le courage d'écrire:

«_Comment le peuple gaulois, qui jadis avait su s'affranchir du joug des

Romains si puissants, avait-il subi, subissait-il la conquête des

Franks, auxquels il est mille fois supérieur en nombre et en courage?_»

Plaise aux dieux qu'il n'en soit pas un jour de la Bretagne comme des

autres provinces de la Gaule! plaise aux dieux que notre contrée, la

seule libre aujourd'hui, ne tombe jamais sous la domination des Franks

et des évêques de Rome, et que nos _druides chrétiens_ ou non chrétiens

continuent de nous inspirer!

FIN DU PROLOGUE.

L'AUTEUR

AUX ABONNÉS DES MYSTÈRES DU PEUPLE.

CHERS LECTEURS,

Il faut vous l'avouer, notre oeuvre n'est point du goût des

gouvernements despotiques: en _Autriche_, en _Prusse_, en _Russie_, en

_Italie_, dans une partie de _l'Allemagne_, les MYSTÈRES DU PEUPLE sont

défendus; à _Vienne_ même, une ordonnance royale contre-signée

_Vindisgraëtz_ (un des bourreaux de la Hongrie), prohibe la lecture de

notre livre. Les préfets et généraux de nos départements en état de

siége font les _Vindisgraëtz_ au petit pied; ils mettent notre oeuvre à

l'index dans leurs circonscriptions militaires; ils vont plus loin: le

général qui commande à Lyon a fait saisir des ballots de livraisons des

_Mystères du Peuple_ que le roulage, muni d'une lettre de voiture

régulière, transportait à Marseille. Dans les villes qui ne jouissent

pas des douceurs du régime militaire, les libraires et les

correspondants de notre éditeur ont été exposés aux poursuites, aux

tracasseries, aux dénis de justice les plus incroyables. Pourquoi cela?

Notre ouvrage a-t-il été incriminé par le procureur de la République?

Jamais. Contient-il quelque attaque directe ou indirecte à la RELIGION,

à la FAMILLE, à la PROPRIÉTÉ? Vous en êtes juges, chers lecteurs. En ce

qui touche la _religion_, j'ai exalté de toute la force de ma conviction

la céleste morale de _Jésus de Nazareth_, le divin sage; en ce qui

touche la _famille_, j'ai pris pour thème de nos récits _l'histoire

d'une famille_, idéalisant de mon mieux cet admirable et religieux

esprit familial, l'un des plus sublimes caractères de la race gauloise;

en ce qui touche la _propriété_, j'essaye de vous faire partager mon

horreur pour la conquête franque, sacrée, légitimée par les évêques;

conquête sanglante, monstrueuse, établie par le pillage, la rapine et le

massacre; en un mot, l'une des plus abominables atteintes qui aient

jamais été portées _au droit de propriété_, de sorte que l'on peut, que

l'on doit dire de l'origine des possessions de la race conquérante,

rois, seigneurs ou évêques: _La royauté_, C'EST LE VOL! _la propriété

féodale_, C'EST LE VOL! _la propriété ecclésiastique_, C'EST LE VOL!...

puisque royauté, biens féodaux, biens de l'Église, n'ont eu d'autre

origine que la conquête franque. Notre livre est-il immoral, malsain,

corrupteur? Jugez-en, chers lecteur, jugez-en. Nous avons voulu

populariser les grandes et héroïques figures de notre vieille

nationalité gauloise et inspirer pour leur mémoire un filial et pieux

respect; nous ne prétendons pas créer une oeuvre éminente, mais nous

croyons fermement écrire un livre honnête, patriotique, sincère, dont la

lecture ne peut laisser au coeur que des sentiments généreux et élevés.

D'où vient donc cette persécution acharnée contre _les Mystères du

Peuple_? C'est que notre livre est un livre _d'enseignement_; c'est que

ceux qui auront bien voulu le lire et se souvenir, garderont conscience

et connaissance des grands faits historiques, nationaux, patriotiques et

révolutionnaires qui ont toujours épouvanté les gouvernements; car

jusqu'ici tout gouvernement, tout pouvoir a tendu plus ou moins, lui et

ses fonctionnaires, à jouer le rôle de _conquérant_ et à traiter le

peuple en race conquise. Qu'était-ce donc, sous le dernier régime, que

ces _deux cent mille privilégiés_ gouvernant la France par leurs

députés, sinon une manière de conquérants dominant _trente-cinq millions

d'hommes_ de par leur droit électoral? Qu'est-ce que cette armée, ces

canons, en pleine paix, au milieu de la cité, au milieu de citoyens

désarmés, sinon l'un des vestiges de l'oppression brutale de la

conquête?... Aussi, le jour de l'avénement définitif de la _République

démocratique_ effacera-t-il les dernières traces de ces _traditions

conquérantes_, et la France, sincèrement, réellement gouvernée par

elle-même, sera seulement alors un pays libre.--Cela dit, passons.

Nous voici donc arrivés à l'une des plus douloureuses époques de notre

histoire. Les Franks, _appelés_, _sollicités_ par les évêques gaulois,

ont envahi et conquis la Gaule. Cette conquête, accomplie, nous l'avons

dit, par le pillage, l'incendie, le massacre; cette conquête, inique et

féroce comme le vol et le meurtre, le clergé l'a désirée, choyée,

caressée, légitimée, bénie, presque sanctifiée dans la personne de

Clovis, roi de ces conquérants barbares, en le baptisant, dans la

basilique de Reims, _fils soumis de la sainte Église catholique,

apostolique et_ ROMAINE, par les mains de saint Rémi. Pourquoi les

prêtres d'un Dieu d'amour et de charité ont-ils ainsi légitimé des

horreurs qui soulèvent le coeur et révoltent la conscience humaine?

Pourquoi ont-ils ainsi trahi et livré la Gaule, hébétée, avilie, châtrée

par eux à dessein et de longue main? Pourquoi l'ont-ils ainsi trahie et

livrée, notre sainte patrie, elle, ses enfants, ses biens, son sol, son

drapeau, sa nationalité, son sang, au servage affreux de l'étranger?

Pourquoi? Trois des grands historiens qui résument la science moderne,

quoique à des points de vue différents, vont nous l'apprendre.

«..... Presque immédiatement après la conquête des Franks, les évêques

et les chefs des grandes corporations ecclésiastiques, abbés, prieurs,

etc., _prirent place parmi les_ LEUDES[1] du roi _Clovis_.... Aucune

magistrature, aucun pouvoir n'a été en aucun temps le sujet de plus de

brigues et d'efforts que l'_épiscopat_. La vacance d'un siége devenait

même souvent un sujet de guerre: _Hilaire_, archevêque d'Arles, écarta

plusieurs évêques contre toute règle, et en ordonna d'autres _de la

manière la plus indécente_, malgré le voeu formel des habitants des

cités. Et comme ceux qui avaient été nommés de la sorte ne pouvaient se

faire recevoir de bonne grâce par les citoyens qui ne les avaient pas

élus, ils rassemblaient des bandes de gens armés _et allaient assiéger

la ville où ils avaient été nommés évêques_..... On peut voir dans

l'édit d'Athalarik, roi des Visigoths, quelles mesures le législateur

civil dut prendre contre les candidats à l'épiscopat. Nul code électoral

ne s'est donné plus de peine pour empêcher _la violence, la fraude et la

corruption_.

[Footnote 1: Les _anstrustions_ et les _leudes_ étaient les

compagnons de guerre des rois et des chefs franks qu'ils

choisissaient pour les commander, mais avec lesquels ils

vivaient d'ailleurs sur le pied d'une égalité presque

parfaite. Les anstrustions ou leudes du roi sont devenus plus

tard les grands vassaux.]

»....... Loin de porter atteinte à la puissance du clergé,

_l'établissement des Franks dans les Gaules ne servit qu'à l'accroître;

par les bénéfices, les legs, les donations de tous genres, ils

acquéraient des biens immenses et prenaient place parmi_ L'ARISTOCRATIE

DES CONQUÉRANTS.

»...... Là fut le secret de la puissance du clergé. Il en pouvait faire,

_il en faisait chaque jour des usages coupables et qui devaient être

funestes à l'avenir_:..... Souvent conduit, comme les Barbares, par des

intérêts et des passions purement terrestres, _le clergé partagea avec

eux la richesse, le pouvoir,_ TOUTES LES DÉPOUILLES DE LA SOCIÉTÉ, etc.,

etc.» (Guizot, _Essais sur l'histoire de France._)

M. Guizot, en signalant aussi énergiquement et en déplorant la part

monstrueuse que le clergé se fit lors de la conquête et de

l'asservissement de la Gaule, ajoute que c'était presque un mal

nécessaire en un temps désastreux où il fallait chercher à opposer une

_puissance morale_ à la domination sauvage et sanglante des conquérants.

Nous nous permettrons de ne pas partager l'opinion de l'illustre

historien, et nous dirons tout à l'heure en quelques mots les raisons de

notre dissidence.

«A la tête des Franks se trouvait un jeune homme nommé _Hlode-Wig_

(Clovis), ambitieux, avare et cruel; les évêques gaulois _le visitèrent

et lui adressèrent leurs messages;_ plusieurs se firent les

_complaisants domestiques de sa maison_, que dans leur langage romain

ils appelaient sa royale cour.....

»...... Des courriers portèrent rapidement au pape de Rome la nouvelle

du baptême du roi des Franks; _des lettres de félicitation et d'amitié

furent adressées de la ville éternelle à ce roi_ QUI COURBAIT LA TÊTE

SOUS LE JOUG DES ÉVÊQUES..... Du moment où le Frank Clovis se fut

déclaré le fils de l'Église et le _vassal de saint Pierre_, SA CONQUÊTE

S'AGRANDIT EN GAULE, etc...... Bientôt les limites du royaume des Franks

furent reculées vers le sud-est, et, _à l'instigation des évêques_ qui

l'avaient converti, le néophyte (Clovis) entra à main armée chez les

Burgondes (accusés par le clergé d'être hérétiques). Dans cette guerre

les Franks signalèrent leur passage par la meurtre et par l'incendie, et

retournèrent au nord de la Loire avec un immense butin; _le clergé

orthodoxe qualifiait cette expédition sanglante de pieuse, d'illustre,

de sainte entreprise pour la vraie foi._

»_La trahison des prêtres livra aux Franks_ les villes d'Auvergne qui ne

furent pas prises d'assaut; une multitude avide et sauvage se répandit

jusqu'au pied des Pyrénées, dévastant la terre et traînant les hommes

esclaves deux à deux comme des chiens à la suite des chariots; _partout

où campait le chef frank victorieux, les évêques orthodoxes assiégeaient

sa tente. Germerius_, évêque de Toulouse, qui resta vingt jours auprès

de lui, mangeant à la table du Frank, reçut en présent des croix d'or,

des calices, des patènes d'argent, des couronnes dorées et des voiles de

pourpre, etc.» (Augustin Thierry, _Histoire de la Conquête de

l'Angleterre par les Normands_.)« M. Augustin Thierry ne voit pas, comme

M. Guizot, une sorte de nécessité _de salut public_ dans l'abominable

trahison, dans la hideuse complicité du clergé gaulois, lançant les

Barbares sur des populations inoffensives et chrétiennes (les Visigoths

étaient chrétiens, mais n'admettaient pas la Trinité), et partageant

avec les pillards et les meurtriers les richesses des vaincus. M.

Augustin Thierry signale surtout ce fait capital: les félicitations du

pape de Rome à Clovis, après que le premier de nos rois de droit divin,

souillé de tous les crimes, se fût _déclaré le vassal du pape_, en

courbant le front devant saint Rémi, qui lui dit: _Baisse le front, fier

Sicambre!_ de ce moment, le pacte sanglant des rois et des papes, de

l'aristocratie et du clergé, était conclu..... Quatorze siècles de

désastres, de guerres civiles ou religieuses pour le pays, d'ignorance,

de honte, de misère, d'esclavage et de vasselage pour le peuple devaient

être les conséquences de cette alliance du pouvoir clérical et du

pouvoir royal.

«La monarchie franque _s'était surtout affermie par l'accord parfait du

clergé avec le souverain_, il s'_en est peu fallu que Clovis n'ait été

reconnu_ POUR SAINT, et qu'il n'ait été _honoré à ce titre par

l'_ÉGLISE, _aussi bien que l'est encore aujourd'hui son épouse_ SAINTE

CLOTILDE. À cette époque, les _bienfaits_ accordés à l'Église étaient un

meilleur titre pour gagner le ciel que les _bonnes actions._ La plupart

des évêques des Gaules contemporains de Clovis furent _liés d'amitié_

avec ce prince, et sont réputés saints; on assure même que saint Rémi

_fut son conseiller le plus habituel_..... Des conciles réglèrent

l'usage des donations immenses faites par Clovis aux églises. Ils

déclarèrent les biens-fonds du clergé exempts de toutes les taxes

publiques, inaliénables, et le droit que l'Église avait acquis sur eux

imprescriptible.» (Sismondi, _Histoire des Français_, tome I.)

Les plus éminents historiens sont d'accord sur ce fait: _Le clergé

gaulois a appelé, sollicité, consacré la conquête franque et a partagé

avec les conquérants les dépouilles de_ LA GAULE. Certes, dit M. Guizot,

ainsi que les écrivains de son école, la conduite du clergé était

déplorable, funeste au présent et à l'avenir; mais il fallait avant tout

opposer une _puissance morale_ à la domination brutale des Barbares. La

divine mission du christianisme était de civiliser, d'adoucir ces

sauvages conquérants. Soit. Admettons que de la trahison envers le

peuple, que d'une cupidité effrénée, que d'une ambition impitoyable, il

puisse naître une _puissance morale_ quelconque, le devoir du clergé

était donc de montrer à ces farouches conquérants que la force brutale

n'est rien; que la puissance morale est tout; que le fidèle selon le

Christ est saint et grand par l'humilité, par la charité, par la

pauvreté, par la chasteté, par l'égalité. Il fallait surtout prêcher à

ces barbares que rien n'était plus horrible, plus sacrilége que de tenir

son prochain en esclavage, Jésus de Nazareth ayant dit: _Les fers des

esclaves doivent être brisés._ Il fallait enfin, et par l'influence

divine dont il se disait dépositaire, et surtout par ses propres

exemples, que le clergé s'occupât sans relâche de rendre les Franks

humbles, humains, charitables, sobres, chastes, désintéressés. Or, que

fait le clergé gaulois pour établir cette puissance morale

civilisatrice? Des richesses ensanglantées, fruit du pillage et du

meurtre de ses concitoyens, il en demande sa part aux conquérants. Ces

esclaves, ses frères, il les reçoit en don ou les achète, les exploite

et les garde en esclavage!... lui!... qui prétend agir et parler au nom

du Christ!... Oui... Jusqu'au huitième siècle le clergé a eu des

_esclaves_, comme il a eu des _serfs_ et des _vassaux_ jusqu'au

dix-huitième: il n'y a pas de cela soixante ans. Les crimes horribles

des conquérants, le clergé les absout moyennant finance, et les tolère

quand il ne les sanctifie. Lisez plutôt saint Grégoire, évêque de Tours,

le seul historien complet de la conquête.

Après une nomenclature des crimes innombrables du roi Clovis, l'évêque

poursuit ainsi:

«Après la mort de ces trois rois (qu'il fit tuer), Clovis recueillit

leurs royaumes et leurs trésors. Ayant fait périr encore plusieurs

autres rois et même ses plus proches parents, dans la crainte qu'ils ne

lui enlevassent son royaume, il étendit son pouvoir sur toutes les

Gaules; cependant ayant un jour rassemblé les siens, on rapporte qu'il

leur parla ainsi des parents qu'il avait lui-même fait périr:

«_Malheur à moi, qui suis resté comme un voyageur parmi des étrangers,

et qui n'ai plus de parents qui puissent, en cas d'adversité, me prêter

leur appui!--Ce n'était pas qu'il s'affligeât de leur mort_ (ajoute

Grégoire de Tours), _mais il parlait ainsi par ruse et pour découvrir

s'il lui restait encore quelqu'un à tuer (Si forte potuisset adhuc

aliquem reperire ut interficeret)._ Après ces événements, Clovis mourut

à Paris, et fut enterré dans la basilique des saints apôtres.» (L. II,

p. 261.)

Cette scène atroce, où la ruse du sauvage le dispute à sa férocité,

inspire-t-elle au prêtre chrétien une légitime horreur? Va-t-il crier

anathème?... ou du moins gardera-t-il un silence presque criminel?...

Écoutons encore l'évêque de Tours:

«Le roi Clovis, qui _confessa l'Indivisible Trinité_, dompte les

Hérétiques, _par l'appui qu'elle lui prête_, et étend son royaume par

toutes les Gaules. (L. III, p. 255.)

»Chaque jour, Dieu faisait ainsi tomber les ennemis de Clovis sous sa

main, et étendait son royaume, _parce qu'il marchait avec un coeur pur

devant lui, et faisait ce qui était agréable aux yeux du Seigneur_.» (L.

II, p. 255.)

De bonne foi, quelle _puissance morale_ et civilisatrice attendre d'un

clergé dont l'un des plus éminents représentants s'exprime ainsi? d'un

clergé qui comptait parmi ses membres ce _saint Rémi_, le conseiller

habituel de ce monstre couronné, dont les forfaits révoltent la nature?

«Que voulez-vous? c'étaient les moeurs du temps--disent certains

historiens...--Et puis, que pouvaient faire les évêques contre cette

invasion barbare? Ne devaient-ils pas tâcher de dominer les Franks par

l'ascendant de notre sainte religion, afin de leur reprendre, par la

persuasion, une partie des biens et des richesses qu'ils avaient conquis

à l'aide de la violence... Il fallait enfin civiliser ces barbares par

l'influence chrétienne.»

Or, l'histoire apprend quelle fut l'influence civilisatrice de la

religion sur ces _fils de l'Église_ et sur leur descendance, dont les

crimes surpassèrent encore ceux du fondateur de cette dynastie de

meurtriers, de fratricides et d'incestueux.

Les moeurs du temps! les moeurs du temps! répètent les historiens. Que

fait le temps à la morale des choses? Est-ce que le meurtre, l'inceste,

le fratricide, n'ont pas été réprouvés avec horreur, même par

l'antiquité païenne? Et vous, prêtres catholiques, cédant à votre

ambition et à votre cupidité traditionnelles, loin de tonner du haut de

votre chaire évangélique contre les crimes inouïs des conquérants de

votre pays, vous les sanctifiez, parce que ces féroces barbares

confessent votre Trinité, votre Dieu et surtout enrichissent vos églises

en se laissant subalterniser par votre habituelle astuce!

Je me trompe, les évêques qui enregistraient si benoîtement les crimes

des rois, dont ils étaient grassement payés, avaient parfois de

véhémentes paroles de blâme contre les puissants du monde. Grégoire de

Tours traite de _Néron_ Chilpéric, un des fils de Clovis. Ce pauvre

Chilpéric n'était pourtant ni plus ni moins _Néron_ que ceux de sa race.

«Mais,--dit l'évêque de Tours,--ce Chilpéric invectivait continuellement

contre les prêtres du Seigneur, ne trouvant pas de texte plus fécond

pour ses dérisions et ses persécutions que les évêques des églises:

l'un, selon lui, était léger; l'autre superbe; l'autre débauché; l'autre

trop riche; il ne haïssait rien tant que les églises. Il disait

ordinairement:--Voici que notre fisc est appauvri; nos richesses ont

passé aux églises.--Et en se plaignant ainsi, il annulait souvent des

donations faites au clergé.»

On le voit, la tradition ultramontaine n'a pas varié: ambition effrénée,

cupidité implacable...

Que pouvaient faire les évêques contre l'invasion des Franks,

dites-vous? Ils devaient imiter le patriotique héroïsme des Druides,

qu'ils ont fait périr jusqu'au dernier dans les supplices!... Oui, la

croix d'une main, l'étendard gaulois de l'autre, les évêques, au lieu de

prêcher une guerre de religion et de pillage contre les _ariens_,

devaient prêcher la guerre nationale contre les Franks, la guerre de

l'indépendance, cette guerre sainte, trois fois sainte, du Peuple qui

défend son foyer, sa famille, son pays et son Dieu!... Que pouvaient

faire les évêques?... Appeler aux armes la vieille Gaule au nom de la

Patrie et de la Foi chrétienne menacées par les barbares!...

Oh! alors, à cette voix véritablement divine, les Peuples se soulevaient

en masse, et comme au jour de la sublime influence druidique, les

_Vercingétorix_, les _Marik_, les _Civilis_, les _Sacrovir_, les

_Vindex_, héros patriotes, auraient surgi du flot populaire; vieillards,

femmes, enfants, comme aux jours de l'invasion romaine, auraient marché

à l'ennemi; lances, épées, fourches, faux, pierres, bâtons, tout eût

servi d'armes. Les Barbares étaient refoulés hors des frontières;

l'indépendance de la Gaule sauvée, la doctrine évangélique acclamée de

nouveau, dans l'enthousiasme du plus saint des triomphes; celui d'un

Peuple libre triomphant de l'oppression étrangère!... Alors des débris

du monde païen et barbare s'élevait pure, fière, radieuse, la société

nouvelle réalisant enfin ce voeu suprême de Jésus: Liberté! Égalité!

Fraternité!

Mais non, les évêques ne l'ont pas voulu! Leur alliance sacrilège avec

les Franks a coûté à nos pères esclaves, serfs ou vassaux, quatorze

siècles d'ignorance, de douleurs et de misères... Mais qu'importait aux

princes de l'Église catholique? Ils dominaient les Peuples par les rois,

savouraient l'orgueil de leur toute-puissance, riaient des sots qu'ils

épouvantaient, jouissaient des biens de la terre, en ne se plongeant que

trop souvent dans la débauche, la crapule et les plus sanglants

excès!...

Est-ce exagération que de parler ainsi? Empruntons à Grégoire de Tours,

évêque lui-même, quelques portraits d'évêques de son temps. «L'évêque

_Priscus_, qui avait succédé à Sacerdos (évêque de Lyon), d'accord avec

Suzanne, son épouse[2], se mit à persécuter et à faire périr plusieurs

de ceux qui avaient été dans la familiarité de son prédécesseur. Le tout

par malice et uniquement par jalousie de ce qu'ils lui avaient été

attachés; lui et sa femme se répandaient en blasphèmes contre le saint

nom de Dieu, et malgré la coutume observée depuis longtemps de ne

permettre l'entrée de la maison épiscopale à aucune femme, celle de

Priscus entrait dans sa chambre avec des jeunes filles.» (Grégoire de

Tours, l. IV, p. 105.)

[Footnote 2: Beaucoup de prêtres s'étaient mariés avant

d'être appelés à l'épiscopat. On appelait leurs femmes

_episcopa_ ÉVÊCHESSES.]

«Palladius, comte de la ville de Javols en Auvergne, disait à l'évêque

_Parthénius_, qu'il accusait de sodomie:--Où sont-ils tes maris, avec

lesquels tu vis dans le désordre et l'infamie?»

«_Félix_, évêque de Nantes, était d'une jactance et d'une avidité

extrêmes; mais je m'arrête pour ne pas lui ressembler.» (Liv. V, p.

183.)

«Les gens de Langres, après la mort de Sylvestre, demandèrent un autre

évêque; on leur donna _Pappol_, autrefois archidiacre d'Autun. Au

rapport de plusieurs, il commit beaucoup d'iniquités; mais nous n'en

dirons rien pour qu'on ne nous croie pas détracteurs de nos frères.»

(Liv. V, p. 189.)

«...Le mari accusa vivement l'évêque _Bertrand_.--Tu as enlevé, dit-il,

ma femme et ses esclaves, et ce qui ne convient point à un évêque, vous

vous livrez honteusement à l'adultère, toi avec mes servantes, elle avec

tes serviteurs.--Alors le roi, transporté de colère, exigea de l'évêque

la promesse de rendre la femme à son mari.» (Liv. IX, p. 319, v. 3.)

«La ville de Soissons avait pour évêque _Droctigisill_, qui, par excès

de boisson, avait perdu la raison depuis quatre ans.» (liv. IX, p. 359,

v. 3)

«_Sunigésill_, livré à la torture, avoua qu'_Égidius_, évêque de Reims,

avait été complice de Rauking, dans le projet de tuer le roi Childebert

(la complicité fut prouvée.) L'on trouva dans le trésor de cet évêque,

des masses considérables d'or et d'argent, fruit de son iniquité.» (P.

4, liv. X, p. 97.)

L'évêché de Paris fut donné à un marchand nommé _Eusèbe_, qui, pour

obtenir l'épiscopat, fit de nombreux présents. (T. IV, p. 113.)

«_Berthécram_, évêque de Bordeaux, et Pallado, évêque de Sens, avaient

souvent trompé le roi par leurs fourberies. Dans la suite, _Pallado_ et

_Berthécram_ s'emportèrent l'un contre l'autre et se reprochèrent

mutuellement un grand nombre d'adultères et de fornications. Ils se

traitèrent aussi de parjures. Cela donna à rire à plusieurs.» (Liv.

VIII, p. 139.)

«L'abbé _Dagulf_ commettait à chaque instant des vols et des meurtres,

et se livrait à l'adultère avec une extrême dissolution. Épris de

passion pour la femme de son voisin, il chercha tous les moyens

d'attirer cet homme dans son monastère pour le tuer.» (Liv. VIII, p.

179, t. 3.)

«_Badegesil_, évêque du Mans, était un homme très-dur au peuple; qui

enlevait de force on pillait le bien d'autrui; il avait une femme nommée

_Magnatrude_, encore plus méchante et plus cruelle que lui, et qui par

de détestables conseils, excitait sa cruauté naturelle, et le poussait à

commettre des crimes. Cette femme _coupa souvent à des hommes les

parties naturelles et la peau du ventre, et brûla à des femmes avec des

lames rougies au feu les parties les plus secrètes de leurs corps._»

(Liv. VIII, p. 231, tom. 3.)

«Le neveu de l'évêque, ayant fait mettre l'esclave à la torture, il

dévoila toute l'affaire:--J'ai reçu, dit-il, pour commettre le crime

cent sous d'or de la reine Frédégonde, cinquante de l'évêque

_Mélanthius_, et cinquante autres de l'archidiacre de la ville.» (T. 3,

liv. VIII, p. 235.)

«_Salone_ et _Sagittaire_ furent évêques, le premier d'Embrun, le second

de Gap; mais une fois en possession de l'épiscopat, ils commencèrent à

se signaler avec une fureur insensée, par des usurpations, des meurtres,

des adultères et d'autres excès; quittant la table au lever de l'aurore,

ils se couvraient de vêtements moelleux et dormaient ensevelis dans le

vin et le sommeil jusqu'à la troisième heure du jour. Ils ne se

faisaient pas faute de femmes pour se souiller avec elles.» (Liv. V, p.

263.)

«L'évêque _Oconius_ était adonné au vin outre mesure; il s'enivrait

souvent d'une manière si ignoble qu'il ne pouvait faire un pas.» (Liv.

V, 313.)

«Nous avons appris,--dit le concile de 589,--que les évêques traitent

leurs paroisses non épiscopalement, _mais cruellement_. Et tandis qu'il

a été écrit: Ne dominez pas sur l'héritage du Seigneur, mais rendez-vous

les modèles du troupeau, _ils accablent_ leurs diocèses de _pertes_ et

d'_exactions_.»

Un autre concile, tenu en 675, dit:

«Il ne convient pas que ceux qui ont déjà obtenu les degrés

ecclésiastiques, c'est-à-dire les prêtres, soient sujets _à recevoir des

coups_, si ce n'est pour des choses graves; il ne convient pas que

chaque évêque, à son gré et selon qu'il lui plaît, _frappe de coups et

fasse souffrir ceux qui lui sont soumis_.»

Un autre concile de 527:--«Il nous est parvenu que certains évêques

_s'emparent des choses données par les fidèles aux paroisses_; de sorte

qu'il ne reste rien ou presque rien aux églises.»

Le concile de 633 est non moins formel: «Ces évêques, ainsi que l'a

prouvé une enquête, _accablent d'exactions leurs églises paroissiales,

et pendant qu'ils vivent eux-mêmes avec un riche superflu_, il est

prouvé qu'ils ont réduit presque à la ruine certaines basiliques.

Lorsque l'évêque visite son diocèse, qu'il ne soit à charge à personne

par la multitude de ses serviteurs, et que le nombre de ses voitures ne

soit pas plus de cinq.»

M. Guizot, dans son admirable ouvrage: _Histoire de la civilisation en

France_, après avoir cité des preuves nombreuses, irréfragables de la

hideuse cupidité de l'épiscopat et de son implacable ambition, ajoute:

«En voilà plus qu'il n'en faut sans doute pour prouver l'oppression et

la résistance, le mal et la tentation d'y porter remède; la résistance

échoua, le remède fut inefficace; _le despotisme épiscopal continua de

se déployer_; aussi au commencement du septième siècle, l'Église était

tombée dans un _état de désordre presque égal à celui de la société

civile_... Une foule d'évêques _se livraient aux plus scandaleux excès_;

maîtres des _richesses toujours croissantes_ de l'Église, rangés au

nombre des grands propriétaires, ils en adoptaient les intérêts et les

moeurs; _ils faisaient contre leurs voisins des expéditions de violence

et de brigandage_, etc., etc.» (P. 396, v. 1.)

Les mystères du peuple, Tome IV Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 1 / 26 段