... En sortant de table, M. Le Courant s’était dit: «Tout à l’heure, il
faudra que je demande au maître de la maison le nom de ma voisine de
gauche. Il n’y a rien de plus embêtant que de chercher des sujets de
conversation pendant une heure et demie, du turbot aux petits fours,
avec une personne dont on ne sait rien, sinon qu’elle est apparemment du
sexe féminin, mais dont on ignore tout le reste. On nous a bien
présentés l’un à l’autre avant le dîner, mais, comme toujours, de façon
que je ne pusse rien percevoir des syllabes proférées. Et quant à lire
ce nom sur la carte qui lui indiquait sa place, c’était, pour le myope
que je suis, de la plus ridicule impossibilité. J’ai bien essayé, au
moment du potage, mais sans obtenir d’autre résultat que d’avoir l’air
d’un satyre, à force de me rapprocher inutilement de son épaule nue...
Du reste, je m’en fiche: c’est une femme qui ne m’intéresse nullement.»
Sa curiosité était, en effet, si médiocrement éveillée qu’il oublia de
poser la question. D’ailleurs, vous n’êtes pas sans avoir observé qu’il
n’est rien de plus rare que de garder dans la tête, après un dîner
suffisamment copieux, la mémoire des idées antérieures: les impressions
se succèdent avec la multiplicité banale des notes d’une tyrolienne; on
ne saurait attacher son attention à aucune.
Le souvenir du mince et même insignifiant problème ne revint à M. Le
Courant que trois quarts d’heure au moins après qu’il fut rentré chez
lui. Fumant une dernière cigarette sur les colonnes d’un journal du soir
qu’il n’avait pas eu le temps de lire avant son départ pour ce repas
prié, il avait laissé Mme Le Courant s’aller mettre au lit toute seule.
«Tiens, songea-t-il, je vais demander à ma femme. Toutes les femmes ont
causé ensemble, jusqu’à onze heures du soir, à part des hommes, suivant
l’insupportable usage encore respecté dans ce milieu désuet. La mienne
doit savoir maintenant le nom de ma voisine.»
Mais quand il pénétra dans la chambre à coucher, Mme Le Courant dormait
déjà profondément; il ne voulut point troubler son sommeil et, s’étant
dévêtu, s’endormit à son tour.
* * * * *
Le lendemain, s’étant levé le premier, il passa dans le cabinet de
toilette, le plus silencieusement qu’il put. Sur le marbre de la console
qui servait de coiffeuse à Mme Le Courant, au-dessous d’une glace
étroite et longue, il retrouva, épars, tout ce que celle-ci y avait
laissé la veille en s’habillant pour la soirée. «Cette femme de chambre
est bien négligente, pensa-t-il d’abord. Il faudra que je lui en fasse
l’observation.» Puis ses yeux errèrent avec indifférence sur ces petits
objets abandonnés: des limes, un polissoir, du rose pour les ongles, une
brosse en argent, un mouchoir, le sac à main d’après-midi de Mme Le
Courant, enfin une lettre assez chiffonnée, dont ses doigts s’emparèrent
machinalement.
Il en parcourut les premières lignes, presque sans y songer. Puis il
poursuivit sa lecture avec une attention accrue. Il en reconnut
l’écriture: celle d’un ami, d’un vieil ami de la maison. Mais de quel
ton d’affection confiante, ardente même, elle était écrite: «Pourrais-je
vous cacher un seul de mes sentiments? Pourriez-vous les ignorer, même
si je cherchais à vous les dissimuler?...» M. Le Courant éprouva, dans
la région du cœur, une étreinte physique où il entrait plus d’inquiétude
encore que de jalousie: «Est-ce que...» se demanda-t-il à lui-même. Et
il n’acheva pas, même en pensée. Seulement, il mit assez longtemps à
s’apercevoir qu’il essayait de boutonner ses bottines avec une lime à
ongles. Il jeta avec colère l’innocent objet sur le tapis de linoléum.
Il y avait dans sa cervelle un tel désarroi que, deux ou trois minutes,
il lui fut impossible de rassembler ses idées. Une paire d’haltères
dormait dans un coin du cabinet de toilette: il les empoigna d’une main
un peu tremblotante et les brandit comme s’il en voulait assommer un
adversaire. Toutefois, telle est sur les hommes la puissance de
l’habitude qu’en même temps il se mit à compter: «Un! Deux! Trois! Un!
Deux! Trois!» et continua de décomposer ces mouvements gymnastiques
jusqu’au moment où ses muscles lui refusèrent le service. Alors, se
sentant plus calme, il s’appliqua à remettre de l’ordre dans ses
pensées.
«Je dois être au-dessus de ça!» Tel fut le principe consolateur qu’il
essaya, pour commencer, d’affermir en lui-même. Et, en effet, quand
autrefois il lui était arrivé de songer à la possibilité de l’événement
qui l’affrontait à cette heure, il s’était déclaré que, certes, il
serait au-dessus de ça. De nos jours, on n’est plus des sauvages, ni des
romantiques, on sait qu’il y a de plus grands malheurs, et que celui-là
ne vaut pas plus de meurtriers éclats qu’il ne constitue un crime
impardonnable. Par malheur, il constatait maintenant que la chose
n’était pas si simple qu’elle lui avait paru quand il y réfléchissait
platoniquement, comme à une mésaventure qui pourrait lui arriver ainsi
qu’à tout le monde, mais qui, probablement, ne lui arriverait pas. En
premier lieu, selon que, dans son entourage, on «savait» ou on ne savait
pas, le cas était différent. Si l’on savait, il y avait une attitude et
une décision à prendre, pour n’être pas ridicule. Et quelle attitude,
quelle décision? Il en était un grand nombre, depuis la rupture brutale
et le divorce jusqu’à l’élégante résignation d’un homme du monde qui
s’arrange pour montrer qu’il n’est pas dupe et qu’il est décidé à rester
«l’associé» de sa femme, alors qu’il n’en est plus que l’époux
honoraire. Ou bien, on ne savait pas. Alors, il y avait aussi une foule
de solutions, depuis le silence absolu jusqu’à la mâle franchise qui
dit: «Je n’ignore rien. Madame, il faut choisir entre ce nouvel amour et
vos devoirs.»
Choisir! Ce mot arrêta la méditation de M. Le Courant. Avant d’offrir ce
choix à sa femme, c’était à lui de le faire d’abord. Et c’était
justement cela qui l’embarrassait... M. Le Courant tenait un faux col
dans ses mains. Il le regarda comme s’il lui demandait conseil. Mais le
faux col garda le silence. Tristement, M. Le Courant le replaça sur une
commode, haussa les épaules et prononça: «Que c’est bête, sapristi, que
c’est bête!»
Puis il reprit la lettre. S’il avait été sûr, du moins, si la situation
avait été claire! Mais, pesant les termes, il lui parut qu’elle ne
l’était point. Il pouvait encore n’y avoir là qu’un fleuretage, une
affection sentimentale, les effusions d’un homme qui, dans les secousses
violentes de sa vie devenue périlleuse, s’exprimait avec vivacité, et
rien de plus. Les deux correspondants en étaient, sans doute, en
resteraient toujours peut-être, à la période de la confiance attendrie
et des confidences émues. C’était plutôt cela: Mme Le Courant était une
âme droite. «... Elle est plus droite que moi!» s’avoua même son mari,
qui n’était point sans se souvenir de quelques infidélités, qu’il avait
toujours jusqu’ici jugées comme étant, de sa part, sans conséquences.
Cependant le jeu pouvait, dans l’avenir, n’être pas sans danger. En
mettant les choses au mieux, Mme Le Courant était sur une mauvaise
pente. Il se devait à lui-même de l’avertir, affectueusement,
indulgemment, comme un vieux camarade, un ami qui ne doute pas de
l’amour d’une femme toujours aimante, mais veut la mettre en garde
contre les résultats de légèretés irréfléchies, involontaires. Oui,
c’était ça, c’était bien ça. Tout de la sorte se mettait harmonieusement
d’accord, sa dignité et l’intérêt de la paix conjugale. Il s’entendait
déjà parler: «Ma chérie, tu ne t’es pas rendue compte. Et tu peux faire
le malheur de ce pauvre garçon, sans le vouloir. Son imagination peut
lui montrer un espoir qui n’est pas, une fin qui n’a jamais été dans ta
pensée...»