... A cette époque--c’est demain--le nombre des divorces avait tellement
augmenté à Paris, qu’il fallut créer, dans une annexe du Palais de
Justice, dix nouvelles chambres qui toutes ne s’occupaient qu’à dénouer
les liens conjugaux des habitants du département de la Seine.
Ce jour-là, le rôle, qui d’ailleurs était, selon l’habitude, très
lourdement chargé, annonçait plaidoirie et jugement sur la demande en
divorce intentée par Joseph Pouilledieu, ouvrier plombier-zingueur,
contre son épouse, née Louise-Emilie Barbenoire. Aucune requête
reconventionnelle n’était introduite par celle-ci et les faits de la
cause semblaient obscurs. La procédure préliminaire de conciliation
n’avait amené aucun résultat. Pouilledieu s’obstinait à vouloir divorcer
d’avec sa femme pour «cause d’indignité» de celle-ci. Mais les preuves
de l’indignité, dans les conclusions présentées par son avocat, Me
Dumont-Pouque, n’apparaissaient que fort confusément. On n’y incriminait
guère que l’existence menée par la femme Pouilledieu antérieurement à
son mariage. Cette dame pouvait bien en effet avoir été fort légère;
mais il est de jurisprudence banale que le mariage efface toutes les
fautes commises avant sa célébration, à moins cependant que celles-ci
n’aient été dissimulées au conjoint; et il n’était point allégué que ce
fût ici le cas. Louise-Emilie Barbenoire protestait qu’elle avait
toujours été à l’égard de Pouilledieu une épouse fidèle et dévouée. Bien
plus, elle continuait d’entourer son mari d’une affection tenace,
passionnée, véritablement touchante. Ses lettres, dont son avocat, Me
Michonneau, était à même de communiquer quelques-unes, incorrectes, mais
spontanées et certainement sincères, son attitude même au cours de
l’instance en faisaient foi. Enfin c’était là une de ces causes qui
mettent à l’épreuve la sagacité du juge parce que, ainsi qu’il n’arrive
que trop souvent dans ces sortes d’affaires, les parties ont
volontairement dissimulé les motifs réels de leur désaccord. En pareil
cas, une prudence toute naturelle dicte la décision du tribunal. Mal
éclairé, il ne peut que laisser les choses en l’état. Pouilledieu devait
donc, selon toutes les apparences, être débouté des fins de sa demande.
Me Dumont-Pouque s’en aperçut. Après un colloque discret avec son
client, il s’aventura un peu plus loin qu’il n’avait été convenu
d’abord.
--Je tiens à faire remarquer au tribunal, dit-il, que Louise-Emilie
Barbenoire est une vieille habituée de cette chambre, ou des voisines.
Il y a quinze ans, alors qu’elle ne comptait que vingt-cinq printemps,
elle a--nous en déposons ici les preuves--divorcé d’avec Antoine-Justin
Perronnet, qu’elle avait épousé deux ans et demi auparavant. Trois ans
plus tard, le tribunal de la Seine, toujours au bénéfice de son
conjoint, prononçait son divorce d’avec Henri-Valentin Barbier. Trois
ans encore plus tard, c’était Jules-Hyacinthe Lépine qui faisait
prononcer, à son profit, la dissolution du nœud conjugal le liant à
cette personne; puis ce fut, toujours dans le même laps de temps,
Hippolyte-Albert Chamussot. Cette femme en est à son cinquième divorce;
et jamais, dans un de ces précédents, elle n’a nié les charges
d’infidélité, de violences, d’injures, d’abandon du domicile conjugal,
de concubinat, alléguées contre elle. Que le tribunal médite ce mystère,
et notre malheur: nous sommes les premiers à nous trouver en présence de
la même épouse, qui se prétend, cette fois, pure de tout péché!
Mais le président, M. Torteru des Ormeaux, interrompit l’avocat pour lui
faire remarquer que tout cela ne changeait rien aux faits de la cause.
On ne se trouvait pas en présence de Louise-Emilie Barbenoire, épouse
Perronnet, ou Barbier, ou Lépine, ou Chamussot; mais de Louise-Emilie
Barbenoire, épouse Pouilledieu, et vierge, en tant qu’épouse
Pouilledieu, de tout reproche susceptible d’être pris en considération.
Il avait à peine fini de parler que le demandeur, qui montrait depuis
quelques instants des signes d’agitation, sollicita la faveur de
s’expliquer lui-même.
--Nous ne désirons que ça! répondit M. Torteru des Ormeaux, un peu
sèchement.
--Monsieur le président, dit Pouilledieu, c’est quand j’ai été pour
faire mon service militaire... J’suis syndiqué, comme tout le monde,
parce qu’on peut pas faire autrement, mais j’suis pas anarchiste, j’suis
pas antipatriote, j’aime la France, monsieur le président!
--Ces sentiments vous honorent, approuva M. Torteru des Ormeaux, mais ce
n’est pas la question.
--J’aime la France, continua Pouilledieu, mais je gagnais de bonnes
journées, j’étais bon ouvrier, ça m’embêtait de me perdre complètement
la main, et enfin, n’est-ce pas, tant qu’à tirer trois ans, il vaut
mieux les tirer le plus doucement qu’on peut. C’est légitime, c’est dans
l’ordre... Alors je reçus, comme tous les camarades, une circulaire
d’une agence pour me marier.
--Vous dites? interrogea le président.
--La v’là, fit Pouilledieu, j’l’ai conservée... Elle dit qu’il y a une
loi qui fait de grands avantages aux soldats mariés, qu’on les laisse
sortir à cinq heures, qu’on leur donne la permission de la nuit tous les
soirs, et des congés chaque année, de vraies vacances, quoi: des
vacances où c’est qu’on peut travailler et gagner sa vie. Et la
circulaire disait aussi que l’agence s’engageait à me fournir une femme
qui promettrait par écrit, quand ça serait la classe, de divorcer, de
tirer de son côté, moi du mien, ni vu ni connu... Monsieur le président,
c’était à considérer! On m’a présenté à Madame, en me disant qu’elle
était de tout repos, qu’elle avait l’habitude d’épouser des soldats pour
ça, qu’elle en était à son quatrième divorce avec des soldats, et que ça
n’était pas bien cher, la prime à payer. J’avais des économies, j’ai
fait le coup. Mettez-vous à ma place!
--L’institution du mariage, répondit le président, écartant cette
proposition, est d’un intérêt primordial pour la société. Celle-ci ne
peut admettre, dans les conventions conjugales, de clause résolutoire
pour les parties.
--Monsieur le président, poursuivit Pouilledieu sans comprendre, j’ai
tiré mon temps assez agréablement. Les jours d’été, j’trouvais encore à
bricoler chez d’anciens patrons, j’faisais aussi des heures de nuit,
comptées double. Le lendemain matin, dame, j’avais les jambes un peu
molles à la manœuvre; mais on mettait ça sus l’compte que j’étais
nouveau marié: ça passait. Et puis, à partir du mois d’juin, bonsoir la
compagnie, on peut dire! On m’voyait plus à la troisième du deux.
Pendant c’temps-là, j’m’arrangeais assez bien avec Madame...
Il se tourna vers Louise-Emilie, qui se cachait la figure dans les
mains.
--C’est une femme d’expérience, poursuivit-il placidement; elle a vingt
ans de plus que moi! Et pour ce qui est du ménage, on peut plus mal
tomber. Elle a du soin, elle est économe, elle est propre, elle
s’habille pas mal--à c’t’âge-là, les femmes, faut qu’ça s’habille, sans
ça... Mais, m’sieur l’président, cria-t-il, d’un sursaut, c’était tout
de même une affaire qu’on avait fait, n’est-ce pas? On était marié
jusqu’à la classe, on d’vait s’démarier après, c’était l’contrat. Madame
est bien gentille, elle est même trop gentille, dans un sens, et j’ai
rien à dire contre elle: mais elle a quarante ans, j’en ai vingt-trois:
j’peux pas traîner toute ma vie avec elle, c’est pas sérieux, elle est
trop moche. Elle a promis de s’divorcer, qu’elle s’divorce! J’connais
qu’ça.
Alors, Louise-Emilie Barbenoire, femme Pouilledieu, se leva, criant à
son tour:
--J’veux pas! Non, j’veux pas!
Elle était mise comme une femme qui a porté des robes de soie, qui n’en
a plus, mais qui s’en souvient. C’était ridicule et pitoyable. Elle
avait «fait» sa figure ravagée, parce que, ça aussi, elle avait appris;
ses bras, réhabitués aux soins du ménage, étaient trop rouges, entre les
poignets de son corsage et ses gants noirs à deux boutons; et sur son
visage on pouvait voir de la bassesse, de l’enthousiasme, de l’amour, de
la férocité, de la rapacité charnelle: parce que cet homme, c’était son
dernier. Et c’était son mâle, et c’était aussi son enfant, qu’elle avait
caressé, gâté, dorloté, et c’était, avec tout ça, son gagne-pain! Après
lui, elle n’aurait plus personne. Parce qu’elle ne voulait pas et parce
qu’elle ne pourrait pas. Mettez d’abord le motif que vous voudrez. Mais
rien de tout cela, elle ne pouvait le dire: par prudence ou par pudeur;
ce qui est d’ailleurs pour les femmes presque la même chose. Elle
répétait seulement:
--J’veux pas! Non, j’veux pas! L’contrat avec l’agence vaut rien.
Et elle ajouta, l’ayant entendu dire:
--L’contrat est immoral!
Elle avait raison. Le tribunal, après une très courte délibération,
refusa de prononcer le divorce au bénéfice du demandeur. Pouilledieu se
fit répéter par son avocat les termes du jugement dont il ne comprenait
pas le style. Alors il cracha par terre, puis haussa les épaules.
--C’est pas ça qui m’empêchera d’la plaquer! dit-il.
Mais Louise-Emilie reniflait dans ses sanglots ravalés, la tête haute:
car Pouilledieu restait son mari légitime et il ne pourrait pas se
remarier. Ça la consolait. Les femmes croient au sacrement.