séjour, je n'en ai vu qu'une: un Chinois voleur et violeur,
probablement sans amis et sans argent. Mais on y avait vu, il n'y
avait pas très longtemps, à une des portes de la Cité, le supplice
connu de la pendaison lente, en cage. Le criminel est enfermé dans une
haute et étroite cage, formée de quatre poutres et de forts barreaux,
et, le cou pris dans une lunette du panneau supérieur qui forme
l'instrument de supplice, les pieds reposant sur cinq ou six grandes
briques, le malheureux voit, chaque jour, diminuer son point d'appui,
par le retrait de l'une des briques, et venir le moment où le menton
se rapprochant de plus en plus du plateau, il se trouve enfin pendu,
après la dernière brique retirée.
Ce n'est point un supplice très rare; mais la forme la plus commune de
la peine de mort est la décollation par le bourreau armé d'un sabre
lourd, sans grande cérémonie, sur une place quelconque, à l'écart de
la ville, où le peuple a accès. C'est un spectacle, même, qui le
divertit fort et est très couru. Souvent l'exécution s'applique à
plusieurs criminels, qui sont alors mis en ligne et décapités l'un
après l'autre. Les têtes restent sur le sol, près du cadavre aux
mains liées, attendant l'âme charitable, le parent affectueux et assez
fortuné qui payera un spécialiste pour venir recoudre la tête au
corps; sinon, les deux sont enterrés à part. Un voyageur me racontait
qu'il a vu à Tou-chang un condamné pendu par les pouces, puis arrosé
de pétrole et brûlé vif ainsi. On peut voir les divers genres de
supplices chinois dans les scènes en bois sculpté que l'on trouve dans
les magasins de curiosités. L'une d'elles représente un condamné placé
entre deux pièces de bois, qui sont sciées lentement, en même temps
que le corps, en longueur, de bas en haut, l'homme étant droit. Et il
est probable que l'on ne connaît pas tous les genres de supplices que
l'esprit inventif et cruel des mandarins a dû suggérer.
[Illustration: Le parvis des temples dans la cité est toujours un lieu
de réunion très fréquenté.--D'après une photographie.]
En plus de l'élément militaire qui a occupé les concessions durant les
diverses périodes de troubles, Shanghaï a, depuis 1861 sur la
concession internationale, depuis 1897 sur la concession française,
des corps de volontaires européens, employés d'administration, de
magasin et patrons. Pendant les événements de 1900, celui de la
première se montait à 600 hommes environ avec infanterie armée du
fusil Lee-Metford, cavalerie et artillerie. Une des trois compagnies
est allemande. Celui de la concession française ne comprenait que
quatre-vingts hommes sous les ordres d'un capitaine relevant du consul
général de France. Les unités de défense, toujours tenues prêtes et
entraînées dans les moments où elles pouvaient avoir à donner leur
appui, ne se sont pas toujours bornées à augmenter la confiance, la
sécurité de la colonie européenne. Lors de l'affaire du cimetière de
la pagode de Ning-po, sur la concession française, d'abord en 1874,
alors que le Conseil municipal voulait couper ce grand terrain
contesté par une route, puis les 16 et 17 juillet 1898, après une
nouvelle mesure du conseil, décidant l'évacuation de ce terrain, les
corps de volontaires eurent à voir le feu, et ils se conduisirent à
merveille. Appuyés par des détachements de marins descendus des
navires de guerre alors sur rade, par la police municipale qui fut
attaquée dans le poste de l'Ouest à coups de pierres, ces civils
placides se transformèrent soudain en soldats fidèles au devoir
militaire. Il y eut peu de mal, heureusement, un ou deux Européens
blessés et huit Chinois tués dans la première affaire, en plus de
quelques pillages; une quinzaine de tués et blessés parmi les
émeutiers, dans la seconde.
Elle est vraiment curieuse et bien _couleur locale_ l'origine de ce
conflit qui s'éleva entre le Gouvernement chinois et la France. La
voici en quelques mots: les concessions accordées aux colonies
étrangères dans les grandes villes chinoises ont toujours été établies
en dehors des villes, sur des terrains très souvent occupés par des
tombes et des cimetières. Certains de ces cimetières sont affectés à
l'inhumation des indigènes provenant de telle ou telle province. C'est
ainsi qu'auprès de Shanghaï, il y a le cimetière des gens de Canton,
celui des gens de Ning-po, etc.
Comme les Chinois, suivant leurs coutumes, doivent être enterrés dans
leur pays natal, il y a dans leurs dépôts mortuaires des quantités de
cercueils qui attendent l'occasion des départs. Ces cercueils,
conservés en magasin parfois fort longtemps, sont des causes
d'épidémies fréquentes, assez sérieuses pour inquiéter les populations
voisines.
Les uns après les autres, les cimetières et les dépôts de cercueils
situés dans les concessions ont été expropriés sans difficulté. En
1898, notamment, un dépôt de cercueils, qui se trouvait dans la
concession anglo-américaine de Shanghaï, a été fermé le plus
pacifiquement du monde.
Un peu plus tard cependant, les gens de Ning-Po, qui avaient un dépôt
de cercueils sur la concession française, se sont opposés à
l'expropriation de ce dépôt--dans lequel, soit dit en passant, on
n'enterre plus depuis trente ans. En 1874, comme nous l'avons vu, ils
firent une émeute parce qu'on voulait aliéner leur cimetière. En 1898,
la municipalité française ayant décrété l'expropriation, ils
suscitèrent une nouvelle insurrection.
La corporation de Ning-po, soutenue et encouragée par des influences
mal définies, refusa toute entente. Des marins français furent
débarqués pour aider au déblaiement du terrain dont l'insalubrité
était manifeste. La populace chinoise les attaqua. Il y eut des coups
de fusil, ainsi qu'une sorte de grève des débardeurs et blanchisseurs
indigènes qui dépendent de la corporation. Un compromis fut alors
offert par l'autorité chinoise. Puisque le terrain de Ning-po pouvait
être un éternel prétexte à échauffourées, à cause de son ancienne
affectation à l'usage quasi religieux de cimetière, les autorités
françaises n'avaient qu'à en indiquer un autre. Ce qui fut fait; et
l'on s'entendit enfin.
Plus sérieusement, les concessions européennes de Shanghaï ont été
plusieurs fois menacées, en 1854 par les _Impérialistes_, en 1861 par
les Taïpings; mais peu de mal y a été fait. Pendant les derniers
graves événements de 1900, la ville n'a jamais couru de danger. Les
Chinois y ont appris à reconnaître l'inutilité d'une résistance
quelconque, avec la piètre organisation militaire qui est la leur,
contre les troupes européennes qui y avaient été installées, et le
facile accès de la rivière par les navires de guerre. Et puis elle
était trop riche. Dès le début des événements, beaucoup de Chinois y
étaient venus se mettre en sûreté, eux et leurs biens, et un mouvement
de ceux qui n'ont rien à perdre aurait trouvé devant lui, comme
premiers adversaires, les Chinois eux-mêmes peu soucieux de courir les
risques que comportait la rébellion.
Pour en finir avec ce qui concerne la justice, disons qu'elle est
représentée par les cours consulaires, et, dans chacune des
concessions, par une cour mixte pour les cas où Européens et Chinois
ont à s'adresser à la cour, avec un juge chinois assisté, sur notre
concession, d'un assesseur français,--le premier interprète du
Consulat général,--et, sur la concession internationale, d'un
assesseur pris alternativement dans les divers consulats.
Les concessions anglaise et américaine sont, depuis 1863, réunies
administrativement en une seule dite concession internationale, et
placée sous la protection de tous les États ayant conclu des traités
avec le Céleste-Empire, la France comprise; mais celle-ci, se fondant
sur les droits acquis, n'en garde pas moins sa concession
indépendante. Il s'ensuit qu'elle y est restée chez elle et maîtresse
absolue. Nos commerçants y élisent une municipalité qui gère les
intérêts de la commune, notre consul général y représentant le
ministre des Affaires étrangères, c'est-à-dire l'État.
(_À suivre._) Émile DESCHAMPS.
[Illustration: Les murs de la cité chinoise, du côté de la concession
française.--D'après une photographie.]
Droits de traduction et de reproduction réservées.
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--24e LIV. Nº 24.--17 Juin 1905.
[Illustration: La navigation des sampans sur le Ouang-Pô.--D'après une
photographie.]
SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE[1]
Par M. ÉMILE DESCHAMPS.
[Note 1: _Suite. Voyez page 265._]
II. -- L établissement des jésuites de Zi-ka-oueï. -- Pharmacie
chinoise. -- Le camp de Kou-ka-za. -- La fumerie d'opium. -- Le
charnier des enfants. -- Le fournisseur des ombres. -- La
concession internationale. -- Jardin chinois. -- Le Bund. -- La
pagode de Long-hoa. -- Fou-tchéou-road. -- Statistique.
[Illustration: Aiguille de la pagode de Long-Hoa.--D'après une
photographie.]
Le grand développement pris par Shanghaï date de l'ouverture, en 1861,
des ports du nord et de ceux du Yang-tsé, garantis par le traité de
Tien-tsin. En 1849, sept ans après la prise de possession des ports de
Amoy, Fou-tchéou, Ning-po et Cha-téou, il y avait dans la métropole
une centaine de résidents étrangers, dont sept dames, dit la
statistique, galante pour une fois. C'est à cette époque que la
concession française fut accordée, après l'aide donnée en 1853 pour
repousser les rebelles qui avaient pris la Cité. Des négociations
ouvertes pour pousser la concession jusqu'à Zi-ka-oueï, il n'est sorti
encore que la partie qui a été nommée «l'extension»; mais des jalons
se posent lentement, et la propriété française ira certainement un
jour jusqu'à l'observatoire fameux des jésuites.
L'établissement des jésuites de Zi-ka-oueï, à 8 kilomètres du quai de
France, date d'une centaine d'années. C'est tout un monde que cette
mission flanquée à droite et à gauche de deux orphelinats que dirigent
les soeurs, l'un pour les garçons, l'autre pour les filles, portant
les noms chinois de Tou-se-oué et Seng-mou-yeu. Là est l'observatoire
météorologique et astronomique connu, qui a des stations à peu près
dans toute l'étendue de la zone maritime chinoise, jusqu'en Sibérie au
nord, et aux Philippines au sud. Les services que cette institution a
déjà rendus à la navigation, par l'annonce des typhons, sont
considérables. Un mât de signaux s'élève au commencement du quai de
France, auquel on s'est habitué, dans la colonie, à se référer, au
moment où quelque perturbation atmosphérique se produit, ce qui n'est
pas rare pendant la saison des typhons.
À la mission sont attachés un muséum, des ateliers de menuiserie, de
peinture, et une importante imprimerie: l'art, le commerce et
l'industrie à côté de la science et de la religion. Le muséum renferme
une assez grande quantité de matériaux, surtout en conchyliologie,
mais non déterminés, et qui attendent leur étude des spécialistes. Le
P. Heude, qui a fait connaître la conchyliologie chinoise et en a
publié la plupart des espèces connues, appartenait à la mission de
Zi-ka-oueï. Il est mort, il y a quelques années. Les ateliers de
fabrication des meubles sont importants, et j'y ai pu voir de fort
beaux travaux. La peinture ne produit certainement pas des
chefs-d'oeuvre; mais comme décorations et tableaux religieux destinés
dans les missions à faire l'admiration des petits Chinois, malgré leur
naïveté de lignes et de coloris, ses produits sont très suffisants.
L'imprimerie, avec les derniers modèles de presses, est destinée aux
livres de classe, grammaires et dictionnaires, employés par les écoles
et le public, en même temps qu'à la publication des _Variétés
sinologiques_, recueil où les plus profondes questions chinoises sont
étudiées par les sinologues de la mission.
Mais revenons à Shanghaï. Dans la rue du Consulat, où un Français ne
peut faire autrement que de se retrouver chaque jour, je remarque
quelques belles boutiques, à façade dorée du haut en bas et couverte
de mille détails d'ornementation d'un bel effet d'ensemble, mais dont
l'esprit pour nous serait fort difficile à démêler. Ce sont des
pharmacies. Les pharmacies chinoises ont surtout la spécialité des
belles décorations. Il y aurait ici à nous arrêter assez longtemps,
mais le détail de ce que nous y verrions ferait certainement frémir
les moins délicats et dérouterait la sagacité la mieux exercée. Depuis
les parties les moins nommables du corps de certains animaux,
jusqu'aux pierres quelconques, aux fossiles aussi, auxquels on prête
des vertus à cause de leur forme, la liste des médicaments
comprendrait l'énumération la plus extraordinaire qui se puisse
imaginer. Y entrer nous entraînerait trop loin; restons donc dehors et
continuons notre route jusqu'au camp français, hier plein de vie et de
mouvement, aujourd'hui déserté, en attendant que les événements y
ramènent nos excellents «marsouins».
[Illustration: Rickshâws et brouettes sillonnent les ponts du
Yang-King-Pang.--D'après une photographie.]
Le camp français de Kou-ka-za s'étend à l'extrémité de notre
concession, dont il est séparé par une centaine de mètres, sur une
longueur d'environ 400 mètres avec 350 de largeur. C'est une propriété
municipale. Des baraquements y ont été élevés pour un séjour permanent
de nos troupes, que la sollicitude de l'Angleterre pour l'avenir de la
vallée du Yang-tsé a malheureusement interrompu. Nos militaires
étaient, là, très bien à l'aise, aérés, éclairés à la lumière
électrique, et non loin de la ville où ils venaient trouver les
maigres amusements qu'elle peut offrir. Au 14 Juillet, le camp
recevait la colonie, des jeux y étaient installés sur toute sa
surface, et l'ensemble n'était pas loin d'avoir l'aspect d'une de nos
foires françaises, avec un bon brin de gaieté en plus. L'été, les
artistes y donnaient des représentations «populaires» et des pièces
toujours gaies, dans lesquelles, point n'est besoin de le dire, les
rôles des femmes étaient tenus par les «marsouins» les mieux tournés,
et s'offraient comme la plus recherchée des distractions. Shanghaï
doit aujourd'hui sembler bien triste, et elle n'était pas
extraordinairement gaie alors. Kou-ka-za avait, même, dans les
derniers temps du séjour de la garnison, son organe particulier, un
journal «imprimé sur les machines rotatives du détachement français»,
et où «les manuscrits non insérés» n'étaient pas rendus. Cette petite
publication «littéraire, humoristique (surtout), satirique et
sportive» n'avait pas un tirage fixe, bien qu'elle prît des annonces
«reçues au camp, bureau de la rédaction», et ne portait pas de date,
non plus, mais était reçue avec plaisir. Je doute que son rédacteur en
chef ait eu le temps d'en faire une «affaire»;--encore les Anglais qui
en sont cause!
La garnison était alors composée de quatre cents hommes de troupes
coloniales et deux cents hommes de l'artillerie de marine, avec
quelques tirailleurs annamites détachés du Tonkin. Avec les sept cents
Anglais, les sept cents Allemands et quatre cents Japonais, les
troupes européennes d'occupation de Shanghaï ne s'élevaient donc pas
à plus de deux mille cinq cents hommes. C'était peu pour les budgets
européens, et c'était beaucoup pour notre prestige et notre sécurité
dans le pays.
[Illustration: Dans Broadway, les boutiques alternent avec des
magasins de belle apparence (page 282).]
[Illustration: Des jeunes chinois flânent au soleil dans leur
cité.--Photographies de Mlle H. de Harven.]
Reprenant la route du Camp, pour rentrer en ville, je ne suis pas peu
surpris d'entendre derrière moi, près d'un groupe de maisons
chinoises, une bande de gamins courir vers mon rickschâw en criant:
«Vivent les Boers, à bas les Anglais!» Très drôles, ces petits
Célestes, manifestant sans comprendre, et qui, pour recueillir
quelques sapèques, ont appris ce cri cher aux marsouins transformés
pour la circonstance en professeurs de français.
Et je me retrouve dans les petites rues malpropres qui bordent notre
rue du Consulat, vaguant à l'aventure, le long des boutiques enfumées,
branlantes. La rencontre d'un de mes interprètes gracieux me suggère
un but, et nous allons visiter une fumerie. C'est toujours là qu'on
rencontre le plus de monde, le jour,--car le soir, ce sont les maisons
de thé qui regorgent de buveurs et de chalands (les femmes curieuses,
et les autres formant tout l'attrait de ces établissements) et les
théâtres. Je suis forcé d'avouer que je n'ai pas retrouvé dans cette
fumerie, une des plus belles de la ville, le mystérieux Éden des
nombreuses descriptions que j'avais lues. L'entrée est sale, comme
toute entrée de maison chinoise, et un marchand de fruits, qui orne un
des côtés du boyau par lequel je m'introduis, ne m'envoie qu'un
bouquet douteux, où l'odeur fraîche des dons de Pomone se dissimule
sous un large effluve de moisissures anciennes. À l'intérieur, sombre,
des couches de bois au milieu desquelles le plateau connu porte les
ustensiles du fumeur, les pinces pour allonger la mèche de la petite
lampe brûlant à côté, et une longue aiguille pour la pipe. Il y a
assez de monde, des gens allongés sur les couches, la tête sur
l'oreiller, de bois également, très occupés à aspirer les traîtresses
vapeurs, quelques femmes sur des tabourets, causant avec les fumeurs,
ou fumant elles-mêmes; on vient ici comme nous allons au club; on y
mange et on s'y fait raser la tête. J'assistai même à une séance de
massage chinois par petits tapotements sur le dos et la poitrine. Des
marchands ambulants vont et viennent, vendant de tout, silencieux.
Des mendiants errent, guettant l'aubaine. Les garçons circulent,
portant les petits pots de pâte brune, grands, relativement à la
minime quantité d'opium qu'ils renferment, ou les serviettes chaudes
et mouillées, dont les clients se servent pour les mains, et la figure
ensuite. Comme décoration, les grandes lanternes de bois noir sculpté
tombant des plafonds et les boiseries plus ou moins ouvragées séparant
les couches. L'obscurité n'est pas inutile: elle ajoute à la solennité
du lieu, pour le fumeur idéaliste, et cache, pour les autres, les
surfaces poisseuses, les coins où l'ordure s'amasse. Les Chinois
prétendent que les fumeurs doivent être riches, pour satisfaire ce
goût coûteux, et heureux, pour pouvoir bénéficier entièrement de
l'effet des enivrantes fumées. Mais pauvres et malheureux fument quand
même, et ont aussi leurs raisons pour justifier leur passion.
J'examine ces gens et cherche à démêler sur leurs traits quelque
indice des béatitudes chantées qui séduisent les néophytes, et je ne
vois rien: des têtes, comme mortes, de dormeurs, ou des yeux qui
somnolent suivant la danse de la petite flamme devant eux, des figures
fatiguées, des joues amaigries aux oreilles desséchées, et c'est tout.
Et, dans l'air, une odeur forte d'opium un peu incommodante. Je sortis
sans avoir eu le moindre désir de pénétrer par l'expérience le mystère
de félicités si ardentes qu'elles brûlent la vie même.
Il reste peu à voir sur notre concession, à part les détails bizarres
des choses correspondant au génie particulier de ce singulier peuple,
et dont le groupement n'entrerait que dans plusieurs volumes. Mais je
ne veux pas la quitter sans aller voir le tombeau des enfants trouvés,
qui est, en réalité, un charnier.
Plus exactement, il y en a deux, sur la route de Zi-ka-oueï, à environ
3 kilomètres de la ville. Le premier, sur la route même, est plein, et
on a dû en construire un second, qui est à quelque 100 mètres dans un
chemin de traverse. Le monument n'est ni grand, ni beau. Par les deux
volets de zinc mobiles, placés de chaque côté, les employés de la
voirie, leur fardeau pendant au bout d'un bambou dans un panier
grossier, viennent jeter les petits êtres trouvés un peu partout, dans
la boue de la rue, au coin d'un mur, dans un terrain vague ou flottant
au gré de l'eau vaseuse du canal, déposés là comme des épluchures. Ces
trouvailles ne donnent lieu à aucune espèce d'enquête, ni de
formalité. L'infanticide n'est pas un crime en Chine, il est même
parfois une vertu, si l'on en croit une des vingt-quatre histoires...
morales. Il n'est pas répandu d'une façon uniforme sur toute l'étendue
de l'empire, et il semble qu'il soit surtout commun dans certaines
parties et à certaines époques. Ce sont surtout les filles dont on se
débarrasse, celles-ci étant tenues en très pauvre estime. D'après un
auteur, dans le Fo-kien, en face de Formose, quarante pour cent sont
massacrées. À l'intérieur du petit tombeau que nous visitons, garçons
et filles sont séparés par une cloison, les deux cavités correspondant
aux deux ouvertures. L'inscription, sur une plaque de ciment,
signifie: «Dans cette pagode, les ossements sont mêlés.» Je reviens
écoeuré, non par ce que j'ai vu, mais par l'évocation des petits
martyrs traités comme des dépouilles d'animaux errants.
[Illustration: Sur les quais du Yang-King-Pang s'élèvent des
bâtiments, banques ou clubs qui n'ont rien de chinois.--D'après une
photographie.]
En coupant notre territoire pour passer chez les voisins, nous nous
arrêtons un instant à une curieuse boutique. C'est une fabrique de ces
représentations, en papier, de tous les biens terrestres, depuis les
maisons jusqu'aux plus petits objets de la vie quotidienne, qui sont
brûlées aux enterrements pour que les décédés les retrouvent dans
l'autre monde, au ciel chinois. Il y a de tout, surtout des caisses à
vêtements. Tout se fait en papier coloré découpé, et carton;
l'imitation est bonne; si bien que j'allais prendre l'heure sur une
horloge pendue à la devanture et qui était de même fabrication. Il y a
même des servantes, avec tous leurs habits, et des vêtements de
rechange pliés comme les réels; il y a des rickschâws et des maisons à
trois étages, des services à thé, des chaises, des lits, tout cela
mignon, réduit à des proportions de jouets d'enfant. Mais on en fait
de très grands aussi; affaire de prix. Les riches doivent vivre
là-haut comme ils ont vécu sur la terre. Les ombres des pauvres y sont
parfois mieux partagées qu'ici-bas: on peut avoir une malle pour 25
centimes, une pipe pour le même prix, une théière pour 30 centimes et
un rickschâw de respectables dimensions pour 3 fr. 50. Aussitôt que le
moribond entre en agonie, on allume les petits et les grands papiers,
dans la cour de la maison, sur la porte, ou dans la rue. Au moment de
l'enterrement, on recommence, soit à la pagode si le corps y est
porté, soit au cimetière; puis à toutes les fêtes commémoratives de la
mort, trois fois par an et pendant trois années, celle du décès ne
comptant pas, de même que l'année de la naissance ne compte pas pour
l'âge. Le grand deuil doit en réalité durer deux ans et trois mois,
et, pendant cette période de temps, les petites assiettes aux mets
divers, sur la table des ancêtres, devant le tableau qui représente le
dernier, sont renouvelées chaque jour. On voit que les morts, en
Chine, coûtent assez cher.
[Illustration: Le quai de la concession française présente, à toute
heure du jour, la plus grande animation.--D'après une photographie.]
Mais le temps nous manque pour nous attarder, et nous arrivons sur le
territoire commun.
La concession internationale, que les Anglais, toujours pratiques,
appellent «English settlement», même dans leurs actes, a environ sept
fois l'étendue de la nôtre, et est coupée aux deux tiers par la
rivière de Sou-tchéou, ou plutôt rivière de Woo-sung, au nord de
laquelle s'étend la partie qui était appelée concession américaine.
Elle est dotée d'un très beau champ de courses avec un club sportif,
d'où part la superbe promenade de Bubbling-Well, long boulevard de
plus de 3 kilomètres de longueur, bordé d'arbres, de jardins, de
villas, sillonné, tous les soirs et surtout les dimanches, de tout ce
que Shanghaï renferme d'équipages et de véhicules. Il faut compter
parmi ceux-ci les locatis des fêtards chinois et des petites
chanteuses, de haute et basse élégance locale, pour lesquels le jardin
chinois d'«Arcadia», environ à mi-route, et celui situé à l'extrémité,
en face du camp anglais, sont le but habituel des promenades.
Bien curieux ces jardins chinois dernier modèle, avec leurs petites
allées étroites entre les chambres des consommateurs, leurs rocailles,
leurs bouts de parc à tous les détours, nombreux comme ceux d'un
labyrinthe, leurs petites flaques d'eau verte croupissante et leur
population de jeunes gommeux à queue et de petites Chinoises peintes,
ornées comme des madones, aux petits pieds déformés, qui, autour des
tables, dans cent chambres placées un peu partout, grignotent des
graines de courge, des boulettes sucrées et des biscuits, en buvant du
thé.