Rarement, des exécutions se produisent à Shanghaï. En vingt mois de

séjour, je n'en ai vu qu'une: un Chinois voleur et violeur,

probablement sans amis et sans argent. Mais on y avait vu, il n'y

avait pas très longtemps, à une des portes de la Cité, le supplice

connu de la pendaison lente, en cage. Le criminel est enfermé dans une

haute et étroite cage, formée de quatre poutres et de forts barreaux,

et, le cou pris dans une lunette du panneau supérieur qui forme

l'instrument de supplice, les pieds reposant sur cinq ou six grandes

briques, le malheureux voit, chaque jour, diminuer son point d'appui,

par le retrait de l'une des briques, et venir le moment où le menton

se rapprochant de plus en plus du plateau, il se trouve enfin pendu,

après la dernière brique retirée.

Ce n'est point un supplice très rare; mais la forme la plus commune de

la peine de mort est la décollation par le bourreau armé d'un sabre

lourd, sans grande cérémonie, sur une place quelconque, à l'écart de

la ville, où le peuple a accès. C'est un spectacle, même, qui le

divertit fort et est très couru. Souvent l'exécution s'applique à

plusieurs criminels, qui sont alors mis en ligne et décapités l'un

après l'autre. Les têtes restent sur le sol, près du cadavre aux

mains liées, attendant l'âme charitable, le parent affectueux et assez

fortuné qui payera un spécialiste pour venir recoudre la tête au

corps; sinon, les deux sont enterrés à part. Un voyageur me racontait

qu'il a vu à Tou-chang un condamné pendu par les pouces, puis arrosé

de pétrole et brûlé vif ainsi. On peut voir les divers genres de

supplices chinois dans les scènes en bois sculpté que l'on trouve dans

les magasins de curiosités. L'une d'elles représente un condamné placé

entre deux pièces de bois, qui sont sciées lentement, en même temps

que le corps, en longueur, de bas en haut, l'homme étant droit. Et il

est probable que l'on ne connaît pas tous les genres de supplices que

l'esprit inventif et cruel des mandarins a dû suggérer.

[Illustration: Le parvis des temples dans la cité est toujours un lieu

de réunion très fréquenté.--D'après une photographie.]

En plus de l'élément militaire qui a occupé les concessions durant les

diverses périodes de troubles, Shanghaï a, depuis 1861 sur la

concession internationale, depuis 1897 sur la concession française,

des corps de volontaires européens, employés d'administration, de

magasin et patrons. Pendant les événements de 1900, celui de la

première se montait à 600 hommes environ avec infanterie armée du

fusil Lee-Metford, cavalerie et artillerie. Une des trois compagnies

est allemande. Celui de la concession française ne comprenait que

quatre-vingts hommes sous les ordres d'un capitaine relevant du consul

général de France. Les unités de défense, toujours tenues prêtes et

entraînées dans les moments où elles pouvaient avoir à donner leur

appui, ne se sont pas toujours bornées à augmenter la confiance, la

sécurité de la colonie européenne. Lors de l'affaire du cimetière de

la pagode de Ning-po, sur la concession française, d'abord en 1874,

alors que le Conseil municipal voulait couper ce grand terrain

contesté par une route, puis les 16 et 17 juillet 1898, après une

nouvelle mesure du conseil, décidant l'évacuation de ce terrain, les

corps de volontaires eurent à voir le feu, et ils se conduisirent à

merveille. Appuyés par des détachements de marins descendus des

navires de guerre alors sur rade, par la police municipale qui fut

attaquée dans le poste de l'Ouest à coups de pierres, ces civils

placides se transformèrent soudain en soldats fidèles au devoir

militaire. Il y eut peu de mal, heureusement, un ou deux Européens

blessés et huit Chinois tués dans la première affaire, en plus de

quelques pillages; une quinzaine de tués et blessés parmi les

émeutiers, dans la seconde.

Elle est vraiment curieuse et bien _couleur locale_ l'origine de ce

conflit qui s'éleva entre le Gouvernement chinois et la France. La

voici en quelques mots: les concessions accordées aux colonies

étrangères dans les grandes villes chinoises ont toujours été établies

en dehors des villes, sur des terrains très souvent occupés par des

tombes et des cimetières. Certains de ces cimetières sont affectés à

l'inhumation des indigènes provenant de telle ou telle province. C'est

ainsi qu'auprès de Shanghaï, il y a le cimetière des gens de Canton,

celui des gens de Ning-po, etc.

Comme les Chinois, suivant leurs coutumes, doivent être enterrés dans

leur pays natal, il y a dans leurs dépôts mortuaires des quantités de

cercueils qui attendent l'occasion des départs. Ces cercueils,

conservés en magasin parfois fort longtemps, sont des causes

d'épidémies fréquentes, assez sérieuses pour inquiéter les populations

voisines.

Les uns après les autres, les cimetières et les dépôts de cercueils

situés dans les concessions ont été expropriés sans difficulté. En

1898, notamment, un dépôt de cercueils, qui se trouvait dans la

concession anglo-américaine de Shanghaï, a été fermé le plus

pacifiquement du monde.

Un peu plus tard cependant, les gens de Ning-Po, qui avaient un dépôt

de cercueils sur la concession française, se sont opposés à

l'expropriation de ce dépôt--dans lequel, soit dit en passant, on

n'enterre plus depuis trente ans. En 1874, comme nous l'avons vu, ils

firent une émeute parce qu'on voulait aliéner leur cimetière. En 1898,

la municipalité française ayant décrété l'expropriation, ils

suscitèrent une nouvelle insurrection.

La corporation de Ning-po, soutenue et encouragée par des influences

mal définies, refusa toute entente. Des marins français furent

débarqués pour aider au déblaiement du terrain dont l'insalubrité

était manifeste. La populace chinoise les attaqua. Il y eut des coups

de fusil, ainsi qu'une sorte de grève des débardeurs et blanchisseurs

indigènes qui dépendent de la corporation. Un compromis fut alors

offert par l'autorité chinoise. Puisque le terrain de Ning-po pouvait

être un éternel prétexte à échauffourées, à cause de son ancienne

affectation à l'usage quasi religieux de cimetière, les autorités

françaises n'avaient qu'à en indiquer un autre. Ce qui fut fait; et

l'on s'entendit enfin.

Plus sérieusement, les concessions européennes de Shanghaï ont été

plusieurs fois menacées, en 1854 par les _Impérialistes_, en 1861 par

les Taïpings; mais peu de mal y a été fait. Pendant les derniers

graves événements de 1900, la ville n'a jamais couru de danger. Les

Chinois y ont appris à reconnaître l'inutilité d'une résistance

quelconque, avec la piètre organisation militaire qui est la leur,

contre les troupes européennes qui y avaient été installées, et le

facile accès de la rivière par les navires de guerre. Et puis elle

était trop riche. Dès le début des événements, beaucoup de Chinois y

étaient venus se mettre en sûreté, eux et leurs biens, et un mouvement

de ceux qui n'ont rien à perdre aurait trouvé devant lui, comme

premiers adversaires, les Chinois eux-mêmes peu soucieux de courir les

risques que comportait la rébellion.

Pour en finir avec ce qui concerne la justice, disons qu'elle est

représentée par les cours consulaires, et, dans chacune des

concessions, par une cour mixte pour les cas où Européens et Chinois

ont à s'adresser à la cour, avec un juge chinois assisté, sur notre

concession, d'un assesseur français,--le premier interprète du

Consulat général,--et, sur la concession internationale, d'un

assesseur pris alternativement dans les divers consulats.

Les concessions anglaise et américaine sont, depuis 1863, réunies

administrativement en une seule dite concession internationale, et

placée sous la protection de tous les États ayant conclu des traités

avec le Céleste-Empire, la France comprise; mais celle-ci, se fondant

sur les droits acquis, n'en garde pas moins sa concession

indépendante. Il s'ensuit qu'elle y est restée chez elle et maîtresse

absolue. Nos commerçants y élisent une municipalité qui gère les

intérêts de la commune, notre consul général y représentant le

ministre des Affaires étrangères, c'est-à-dire l'État.

(_À suivre._) Émile DESCHAMPS.

[Illustration: Les murs de la cité chinoise, du côté de la concession

française.--D'après une photographie.]

Droits de traduction et de reproduction réservées.

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--24e LIV. Nº 24.--17 Juin 1905.

[Illustration: La navigation des sampans sur le Ouang-Pô.--D'après une

photographie.]

SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE[1]

Par M. ÉMILE DESCHAMPS.

[Note 1: _Suite. Voyez page 265._]

II. -- L établissement des jésuites de Zi-ka-oueï. -- Pharmacie

chinoise. -- Le camp de Kou-ka-za. -- La fumerie d'opium. -- Le

charnier des enfants. -- Le fournisseur des ombres. -- La

concession internationale. -- Jardin chinois. -- Le Bund. -- La

pagode de Long-hoa. -- Fou-tchéou-road. -- Statistique.

[Illustration: Aiguille de la pagode de Long-Hoa.--D'après une

photographie.]

Le grand développement pris par Shanghaï date de l'ouverture, en 1861,

des ports du nord et de ceux du Yang-tsé, garantis par le traité de

Tien-tsin. En 1849, sept ans après la prise de possession des ports de

Amoy, Fou-tchéou, Ning-po et Cha-téou, il y avait dans la métropole

une centaine de résidents étrangers, dont sept dames, dit la

statistique, galante pour une fois. C'est à cette époque que la

concession française fut accordée, après l'aide donnée en 1853 pour

repousser les rebelles qui avaient pris la Cité. Des négociations

ouvertes pour pousser la concession jusqu'à Zi-ka-oueï, il n'est sorti

encore que la partie qui a été nommée «l'extension»; mais des jalons

se posent lentement, et la propriété française ira certainement un

jour jusqu'à l'observatoire fameux des jésuites.

L'établissement des jésuites de Zi-ka-oueï, à 8 kilomètres du quai de

France, date d'une centaine d'années. C'est tout un monde que cette

mission flanquée à droite et à gauche de deux orphelinats que dirigent

les soeurs, l'un pour les garçons, l'autre pour les filles, portant

les noms chinois de Tou-se-oué et Seng-mou-yeu. Là est l'observatoire

météorologique et astronomique connu, qui a des stations à peu près

dans toute l'étendue de la zone maritime chinoise, jusqu'en Sibérie au

nord, et aux Philippines au sud. Les services que cette institution a

déjà rendus à la navigation, par l'annonce des typhons, sont

considérables. Un mât de signaux s'élève au commencement du quai de

France, auquel on s'est habitué, dans la colonie, à se référer, au

moment où quelque perturbation atmosphérique se produit, ce qui n'est

pas rare pendant la saison des typhons.

À la mission sont attachés un muséum, des ateliers de menuiserie, de

peinture, et une importante imprimerie: l'art, le commerce et

l'industrie à côté de la science et de la religion. Le muséum renferme

une assez grande quantité de matériaux, surtout en conchyliologie,

mais non déterminés, et qui attendent leur étude des spécialistes. Le

P. Heude, qui a fait connaître la conchyliologie chinoise et en a

publié la plupart des espèces connues, appartenait à la mission de

Zi-ka-oueï. Il est mort, il y a quelques années. Les ateliers de

fabrication des meubles sont importants, et j'y ai pu voir de fort

beaux travaux. La peinture ne produit certainement pas des

chefs-d'oeuvre; mais comme décorations et tableaux religieux destinés

dans les missions à faire l'admiration des petits Chinois, malgré leur

naïveté de lignes et de coloris, ses produits sont très suffisants.

L'imprimerie, avec les derniers modèles de presses, est destinée aux

livres de classe, grammaires et dictionnaires, employés par les écoles

et le public, en même temps qu'à la publication des _Variétés

sinologiques_, recueil où les plus profondes questions chinoises sont

étudiées par les sinologues de la mission.

Mais revenons à Shanghaï. Dans la rue du Consulat, où un Français ne

peut faire autrement que de se retrouver chaque jour, je remarque

quelques belles boutiques, à façade dorée du haut en bas et couverte

de mille détails d'ornementation d'un bel effet d'ensemble, mais dont

l'esprit pour nous serait fort difficile à démêler. Ce sont des

pharmacies. Les pharmacies chinoises ont surtout la spécialité des

belles décorations. Il y aurait ici à nous arrêter assez longtemps,

mais le détail de ce que nous y verrions ferait certainement frémir

les moins délicats et dérouterait la sagacité la mieux exercée. Depuis

les parties les moins nommables du corps de certains animaux,

jusqu'aux pierres quelconques, aux fossiles aussi, auxquels on prête

des vertus à cause de leur forme, la liste des médicaments

comprendrait l'énumération la plus extraordinaire qui se puisse

imaginer. Y entrer nous entraînerait trop loin; restons donc dehors et

continuons notre route jusqu'au camp français, hier plein de vie et de

mouvement, aujourd'hui déserté, en attendant que les événements y

ramènent nos excellents «marsouins».

[Illustration: Rickshâws et brouettes sillonnent les ponts du

Yang-King-Pang.--D'après une photographie.]

Le camp français de Kou-ka-za s'étend à l'extrémité de notre

concession, dont il est séparé par une centaine de mètres, sur une

longueur d'environ 400 mètres avec 350 de largeur. C'est une propriété

municipale. Des baraquements y ont été élevés pour un séjour permanent

de nos troupes, que la sollicitude de l'Angleterre pour l'avenir de la

vallée du Yang-tsé a malheureusement interrompu. Nos militaires

étaient, là, très bien à l'aise, aérés, éclairés à la lumière

électrique, et non loin de la ville où ils venaient trouver les

maigres amusements qu'elle peut offrir. Au 14 Juillet, le camp

recevait la colonie, des jeux y étaient installés sur toute sa

surface, et l'ensemble n'était pas loin d'avoir l'aspect d'une de nos

foires françaises, avec un bon brin de gaieté en plus. L'été, les

artistes y donnaient des représentations «populaires» et des pièces

toujours gaies, dans lesquelles, point n'est besoin de le dire, les

rôles des femmes étaient tenus par les «marsouins» les mieux tournés,

et s'offraient comme la plus recherchée des distractions. Shanghaï

doit aujourd'hui sembler bien triste, et elle n'était pas

extraordinairement gaie alors. Kou-ka-za avait, même, dans les

derniers temps du séjour de la garnison, son organe particulier, un

journal «imprimé sur les machines rotatives du détachement français»,

et où «les manuscrits non insérés» n'étaient pas rendus. Cette petite

publication «littéraire, humoristique (surtout), satirique et

sportive» n'avait pas un tirage fixe, bien qu'elle prît des annonces

«reçues au camp, bureau de la rédaction», et ne portait pas de date,

non plus, mais était reçue avec plaisir. Je doute que son rédacteur en

chef ait eu le temps d'en faire une «affaire»;--encore les Anglais qui

en sont cause!

La garnison était alors composée de quatre cents hommes de troupes

coloniales et deux cents hommes de l'artillerie de marine, avec

quelques tirailleurs annamites détachés du Tonkin. Avec les sept cents

Anglais, les sept cents Allemands et quatre cents Japonais, les

troupes européennes d'occupation de Shanghaï ne s'élevaient donc pas

à plus de deux mille cinq cents hommes. C'était peu pour les budgets

européens, et c'était beaucoup pour notre prestige et notre sécurité

dans le pays.

[Illustration: Dans Broadway, les boutiques alternent avec des

magasins de belle apparence (page 282).]

[Illustration: Des jeunes chinois flânent au soleil dans leur

cité.--Photographies de Mlle H. de Harven.]

Reprenant la route du Camp, pour rentrer en ville, je ne suis pas peu

surpris d'entendre derrière moi, près d'un groupe de maisons

chinoises, une bande de gamins courir vers mon rickschâw en criant:

«Vivent les Boers, à bas les Anglais!» Très drôles, ces petits

Célestes, manifestant sans comprendre, et qui, pour recueillir

quelques sapèques, ont appris ce cri cher aux marsouins transformés

pour la circonstance en professeurs de français.

Et je me retrouve dans les petites rues malpropres qui bordent notre

rue du Consulat, vaguant à l'aventure, le long des boutiques enfumées,

branlantes. La rencontre d'un de mes interprètes gracieux me suggère

un but, et nous allons visiter une fumerie. C'est toujours là qu'on

rencontre le plus de monde, le jour,--car le soir, ce sont les maisons

de thé qui regorgent de buveurs et de chalands (les femmes curieuses,

et les autres formant tout l'attrait de ces établissements) et les

théâtres. Je suis forcé d'avouer que je n'ai pas retrouvé dans cette

fumerie, une des plus belles de la ville, le mystérieux Éden des

nombreuses descriptions que j'avais lues. L'entrée est sale, comme

toute entrée de maison chinoise, et un marchand de fruits, qui orne un

des côtés du boyau par lequel je m'introduis, ne m'envoie qu'un

bouquet douteux, où l'odeur fraîche des dons de Pomone se dissimule

sous un large effluve de moisissures anciennes. À l'intérieur, sombre,

des couches de bois au milieu desquelles le plateau connu porte les

ustensiles du fumeur, les pinces pour allonger la mèche de la petite

lampe brûlant à côté, et une longue aiguille pour la pipe. Il y a

assez de monde, des gens allongés sur les couches, la tête sur

l'oreiller, de bois également, très occupés à aspirer les traîtresses

vapeurs, quelques femmes sur des tabourets, causant avec les fumeurs,

ou fumant elles-mêmes; on vient ici comme nous allons au club; on y

mange et on s'y fait raser la tête. J'assistai même à une séance de

massage chinois par petits tapotements sur le dos et la poitrine. Des

marchands ambulants vont et viennent, vendant de tout, silencieux.

Des mendiants errent, guettant l'aubaine. Les garçons circulent,

portant les petits pots de pâte brune, grands, relativement à la

minime quantité d'opium qu'ils renferment, ou les serviettes chaudes

et mouillées, dont les clients se servent pour les mains, et la figure

ensuite. Comme décoration, les grandes lanternes de bois noir sculpté

tombant des plafonds et les boiseries plus ou moins ouvragées séparant

les couches. L'obscurité n'est pas inutile: elle ajoute à la solennité

du lieu, pour le fumeur idéaliste, et cache, pour les autres, les

surfaces poisseuses, les coins où l'ordure s'amasse. Les Chinois

prétendent que les fumeurs doivent être riches, pour satisfaire ce

goût coûteux, et heureux, pour pouvoir bénéficier entièrement de

l'effet des enivrantes fumées. Mais pauvres et malheureux fument quand

même, et ont aussi leurs raisons pour justifier leur passion.

J'examine ces gens et cherche à démêler sur leurs traits quelque

indice des béatitudes chantées qui séduisent les néophytes, et je ne

vois rien: des têtes, comme mortes, de dormeurs, ou des yeux qui

somnolent suivant la danse de la petite flamme devant eux, des figures

fatiguées, des joues amaigries aux oreilles desséchées, et c'est tout.

Et, dans l'air, une odeur forte d'opium un peu incommodante. Je sortis

sans avoir eu le moindre désir de pénétrer par l'expérience le mystère

de félicités si ardentes qu'elles brûlent la vie même.

Il reste peu à voir sur notre concession, à part les détails bizarres

des choses correspondant au génie particulier de ce singulier peuple,

et dont le groupement n'entrerait que dans plusieurs volumes. Mais je

ne veux pas la quitter sans aller voir le tombeau des enfants trouvés,

qui est, en réalité, un charnier.

Plus exactement, il y en a deux, sur la route de Zi-ka-oueï, à environ

3 kilomètres de la ville. Le premier, sur la route même, est plein, et

on a dû en construire un second, qui est à quelque 100 mètres dans un

chemin de traverse. Le monument n'est ni grand, ni beau. Par les deux

volets de zinc mobiles, placés de chaque côté, les employés de la

voirie, leur fardeau pendant au bout d'un bambou dans un panier

grossier, viennent jeter les petits êtres trouvés un peu partout, dans

la boue de la rue, au coin d'un mur, dans un terrain vague ou flottant

au gré de l'eau vaseuse du canal, déposés là comme des épluchures. Ces

trouvailles ne donnent lieu à aucune espèce d'enquête, ni de

formalité. L'infanticide n'est pas un crime en Chine, il est même

parfois une vertu, si l'on en croit une des vingt-quatre histoires...

morales. Il n'est pas répandu d'une façon uniforme sur toute l'étendue

de l'empire, et il semble qu'il soit surtout commun dans certaines

parties et à certaines époques. Ce sont surtout les filles dont on se

débarrasse, celles-ci étant tenues en très pauvre estime. D'après un

auteur, dans le Fo-kien, en face de Formose, quarante pour cent sont

massacrées. À l'intérieur du petit tombeau que nous visitons, garçons

et filles sont séparés par une cloison, les deux cavités correspondant

aux deux ouvertures. L'inscription, sur une plaque de ciment,

signifie: «Dans cette pagode, les ossements sont mêlés.» Je reviens

écoeuré, non par ce que j'ai vu, mais par l'évocation des petits

martyrs traités comme des dépouilles d'animaux errants.

[Illustration: Sur les quais du Yang-King-Pang s'élèvent des

bâtiments, banques ou clubs qui n'ont rien de chinois.--D'après une

photographie.]

En coupant notre territoire pour passer chez les voisins, nous nous

arrêtons un instant à une curieuse boutique. C'est une fabrique de ces

représentations, en papier, de tous les biens terrestres, depuis les

maisons jusqu'aux plus petits objets de la vie quotidienne, qui sont

brûlées aux enterrements pour que les décédés les retrouvent dans

l'autre monde, au ciel chinois. Il y a de tout, surtout des caisses à

vêtements. Tout se fait en papier coloré découpé, et carton;

l'imitation est bonne; si bien que j'allais prendre l'heure sur une

horloge pendue à la devanture et qui était de même fabrication. Il y a

même des servantes, avec tous leurs habits, et des vêtements de

rechange pliés comme les réels; il y a des rickschâws et des maisons à

trois étages, des services à thé, des chaises, des lits, tout cela

mignon, réduit à des proportions de jouets d'enfant. Mais on en fait

de très grands aussi; affaire de prix. Les riches doivent vivre

là-haut comme ils ont vécu sur la terre. Les ombres des pauvres y sont

parfois mieux partagées qu'ici-bas: on peut avoir une malle pour 25

centimes, une pipe pour le même prix, une théière pour 30 centimes et

un rickschâw de respectables dimensions pour 3 fr. 50. Aussitôt que le

moribond entre en agonie, on allume les petits et les grands papiers,

dans la cour de la maison, sur la porte, ou dans la rue. Au moment de

l'enterrement, on recommence, soit à la pagode si le corps y est

porté, soit au cimetière; puis à toutes les fêtes commémoratives de la

mort, trois fois par an et pendant trois années, celle du décès ne

comptant pas, de même que l'année de la naissance ne compte pas pour

l'âge. Le grand deuil doit en réalité durer deux ans et trois mois,

et, pendant cette période de temps, les petites assiettes aux mets

divers, sur la table des ancêtres, devant le tableau qui représente le

dernier, sont renouvelées chaque jour. On voit que les morts, en

Chine, coûtent assez cher.

[Illustration: Le quai de la concession française présente, à toute

heure du jour, la plus grande animation.--D'après une photographie.]

Mais le temps nous manque pour nous attarder, et nous arrivons sur le

territoire commun.

La concession internationale, que les Anglais, toujours pratiques,

appellent «English settlement», même dans leurs actes, a environ sept

fois l'étendue de la nôtre, et est coupée aux deux tiers par la

rivière de Sou-tchéou, ou plutôt rivière de Woo-sung, au nord de

laquelle s'étend la partie qui était appelée concession américaine.

Elle est dotée d'un très beau champ de courses avec un club sportif,

d'où part la superbe promenade de Bubbling-Well, long boulevard de

plus de 3 kilomètres de longueur, bordé d'arbres, de jardins, de

villas, sillonné, tous les soirs et surtout les dimanches, de tout ce

que Shanghaï renferme d'équipages et de véhicules. Il faut compter

parmi ceux-ci les locatis des fêtards chinois et des petites

chanteuses, de haute et basse élégance locale, pour lesquels le jardin

chinois d'«Arcadia», environ à mi-route, et celui situé à l'extrémité,

en face du camp anglais, sont le but habituel des promenades.

Bien curieux ces jardins chinois dernier modèle, avec leurs petites

allées étroites entre les chambres des consommateurs, leurs rocailles,

leurs bouts de parc à tous les détours, nombreux comme ceux d'un

labyrinthe, leurs petites flaques d'eau verte croupissante et leur

population de jeunes gommeux à queue et de petites Chinoises peintes,

ornées comme des madones, aux petits pieds déformés, qui, autour des

tables, dans cent chambres placées un peu partout, grignotent des

graines de courge, des boulettes sucrées et des biscuits, en buvant du

thé.

Le Tour du Monde; Shangaï, la métropole chinoise Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 2 / 6 段