Revenons à la description générale. La Shanghaï internationale a

l'aspect d'une ville européenne. Les deux ponts de fer, sur le canal,

sont très fréquentés tout le long du jour; et, de là, la vue sur les

quais, le quai de France, d'un côté, le Bund, de l'autre, très beaux,

très larges, plantés d'arbres; la vue sur la rivière peuplée de ses

mille barques, ses grands navires à quai, en partance pour les ports

du Yang-tsé, ses bateaux de guerre étrangers, et les courriers qui

peuvent remonter le cours d'eau jusque là, avec la rive opposée perdue

dans le vague des détails brouillés, est pleine de charme; et on se

trouve, là, bien loin des Boxers, de leurs crimes et de leurs rapines.

Le grand monument de la Poste chinoise, en briques rouges, avec son

clocher carré à horloge; la banque Russo-Chinoise, grandiose; le

«Shanghaï Club», et les autres bureaux des banques importantes; le

long de l'eau, le grand jardin public réservé aux Européens,--les

Chinois ayant le leur sur les bords de la rivière de Sou-tchéou, un

peu plus loin,--avec son kiosque où, l'été, la musique municipale se

fait entendre, n'éveillent à l'esprit rien de chinois. En face de la

«Yokohama Bank», sur le Bund, se dresse un petit monument commémoratif

élevé à la mémoire de M. A. R. Margary, du service consulaire anglais,

tué au Yun-nan. En face du jardin public, un autre monument de bronze,

très original, très artistique, rappelle la perte de la canonnière

allemande l'_Iltis_ dans un typhon, sur les côtes du Chan-toung, en

1896.

[Illustration: Long-Hoa: pavillon qui surmonte l'entrée de la

pagode.--D'après une photographie.]

Cette partie du Bund est la promenade favorite, en été, le soir, comme

la route de Bubbling-Well l'est le jour. À l'extrémité, sur un grand

pont de fer traversant l'entrée de la rivière de Sou-tchéou, on passe

de ce quartier, dit «Central district», au quartier de Hong-keou dit

«Northern district». On tombe, là, sur un grand hôtel, Astor House,

avec son grand jardin d'été où, aussi, se fait entendre la musique, au

bord de l'eau; là s'ouvre une route large «Ouang-pô road», bien

entretenue, bordée de consulats, de maisons particulières, précédées

de jardins; et tout ce côté a, au printemps, le cachet d'un coin de

ville tropicale. Après, si l'on s'enfonce, par là, dans Broadway et

les autres longues voies qui, parallèlement, courent dans le sens de

la rivière, on retrouve des rues parfois mixtes, parfois seulement

chinoises, mais larges et de bon aspect, surtout dans le quartier

central. Là les boutiques alternent avec de grands magasins de belle

apparence, appartenant soit à des Européens, soit à des Chinois.

Certainement, croisant les grandes artères ou les coupant, des rues

étroites se présentent, entièrement chinoises, avec leurs grands

tableaux rectangulaires aux caractères hiéroglyphiques or sur noir,

qui pendent à la limite des boutiques pour en indiquer le nom du

propriétaire, avec leur population compacte, grouillante; mais, même

dans la plupart de ces voies, sauf des exceptions, et aux confins des

concessions, on retrouve quelque souci de la régularité; l'influence

européenne, voulue ou inspirée par les règlements municipaux; un

certain art, un arrangement différent, le luxe des détails dans les

dorures et les bariolages artistiques des façades ne sont pas

exclusivement chinois.

Partout circulent les rickschâws, à une seule place,--moins commodes

que ceux de Singapour, à deux places, moins élégants que ceux du

Japon,--traînés par un Chinois en chapeau éteignoir avec sa ou ses

licences (une pour chaque concession) clouées derrière la voiturette,

et son numéro dans le dos. Ces petits véhicules, dont on compte près

de cinq mille, et les wheel-barrows, de nombre égal, se croisent dans

tous les sens sans trop d'accidents.

La rivière de Sou-tchéou, encombrée de sampans, jadis très large,

dit-on, est aujourd'hui un cours d'eau d'une centaine de mètres de

largeur, que la marée basse laisse en partie à sec, montrant la vase.

Cette vase noire, à la surface trouée par les bulles de gaz, vase des

bords de la rivière, vase des canaux nombreux, vase des rues dans les

centres indigènes, est une des impressions caractéristiques d'un

milieu chinois. L'envasement se produit, d'ailleurs, également à la

grande rivière, le Ouang-pô, qui avait, il y a vingt-cinq ans, 1 700

pieds de large, et n'a plus aujourd'hui que 1 200 pieds, à la hauteur

des concessions, avec une profondeur toutefois suffisante pour que de

grands vapeurs remontent assez haut.

[Illustration: L'«omnibus du pauvre» (wheel-barrow ou brouette) fait

du deux à l'heure, et coûte quelques centimes seulement.--D'après une

photographie.]

La question de l'accès de la rivière Ouang-pô jusqu'à Shanghaï a

toujours préoccupé beaucoup les autorités compétentes. Après des

essais infructueux de dragage, en 1892, un ingénieur hollandais fut

demandé pour faire un rapport sur la question. Mais les travaux

préconisés par M. de Rijke devaient coûter des sommes si considérables

qu'on s'est contenté de former une commission pour étudier le

problème, et celle-ci n'est arrivée à aucun résultat. Nos courriers

des Messageries Maritimes s'arrêteront donc longtemps encore à

Woo-sung et les passagers n'arriveront à la métropole qu'avec le petit

vapeur de la même compagnie, le _Ouang-pô_, ou par le train, qui est

moins employé. Ce train court le long d'une petite ligne de chemin de

fer construite par une société étrangère, en 1876, mais rachetée peu

après par les autorités chinoises, et qui réunit Woo-sung à Shanghaï.

La gare est trop éloignée du centre des affaires, sur territoire

chinois, au bout de Hong-ke, et la ligne répond mal aux besoins du

commerce. Elle sera prolongée un jour jusqu'à Sou-tchéou, à 80 milles,

d'un côté; de l'autre, jusqu'à Tching-kiang et Nanking.

Quittons maintenant, un moment, les concessions pour aller rendre la

visite traditionnelle à la pagode de Long-hoa.

La pagode où les guides mènent tous les étrangers de passage à

Shanghaï, et que l'on nomme communément, sur notre concession,

Long-fa, en réalité Long-hoa, se trouve sur la route de ce nom, à peu

de distance de la rivière. On y peut donc aller à la fois en voiture

et par eau. Embranchée sur la route de Zi-ka-oueï, la route de

l'Arsenal tombe dans celle qui mène droit à la pagode. À part un fort

chinois près de cette dernière, ainsi qu'une ou deux pagodes

quelconques, elle ne présente rien de remarquable: des tumuli, des

groupements de petites maisons, des champs incultes, des jardins

potagers. À signaler un curieux portail chinois à l'entrée d'une

mission américaine.

À l'arrivée, après deux heures de voiture, des femmes se précipitent,

en nombre, au-devant des voyageurs, pour offrir, ou plutôt vendre de

ces petites baguettes parfumées qui se brûlent partout, à la maison, à

la rue et à la pagode. La visite est longue, le monument comportant

huit ou neuf corps de bâtiments en trois séries successives, au milieu

desquels s'élève la tour ancienne à sept étages, avec ses sept toits

circulaires superposés, aux bords relevés, flanquée de deux pavillons

à trois étages, dont celui de droite renferme une immense cloche que

le gardien autorise à faire sonner,--afin qu'après sonnent pour lui

les pièces du _backchich_. Jadis, la tour restait ouverte; mais elle a

été fermée par ordre du vice-roi.

[Illustration: Une station de brouettes sur le

Yang-King-Pang.--D'après une photographie.]

Dans le bâtiment principal, on retrouve les centaines de divinités

diverses que nous connaissons, en bois doré, de moyenne grandeur, avec

quelques autres très hautes, le tout couvert de la couche centenaire

de poussière qui passe d'un dieu à un autre au gré des fêtes. Enfin il

y a à la pagode un collège de bonzes, et c'est surtout par cette

affectation collégiale qu'elle est connue.

Revenons dans la concession internationale pour nous trouver, le soir,

dans une de ses rues, Fou-tchéou-road, qui ne diffère guère des autres

pendant le jour, mais où, le soir, convergent des milliers de

promeneurs, d'amateurs de distractions et de curieux. Là sont les

restaurants à la mode, les concerts, les théâtres, les maisons de thé,

les fumeries d'opium. C'est le quartier où l'on s'amuse, à la

chinoise, les «grands boulevards» de Shanghaï. La voie est

malheureusement étroite et courte pour la foule qui l'encombre; mais

comme les oisifs la parcourent du haut en bas vingt fois avant

l'heure de la rentrée, elle est pour eux suffisamment longue.

Fou-tchéou-road représente un stage de la civilisation moderne

commencée par le bas de l'échelle, et appropriée aux goûts du peuple.

Rien de semblable n'existe dans les villes entièrement chinoises,

notamment dans la Cité: c'est comme une formule nouvelle qui est née

là, seulement. C'est peut-être le coin le plus curieux de la ville,

non parce que les petites chanteuses en traversent le ciel bariolé,

comme de jolies étoiles filantes, mais parce qu'en ce bout de voie se

concentre, chaque soir, toute une activité inattendue de ce peuple

calme, qui a la religion de ses formules, et que là on en découvre

une, inattendue. La rue est largement éclairée de tons et de couleurs

diverses par toutes les baies des boutiques ouvertes, des restaurants

et des maisons de thé, et par les lanternes chinoises. La foule est

compacte, et lorsqu'une voiture s'y engage, portant une étoile de

première grandeur du chant ou de la danse, souvent presque une enfant,

ce n'est pas sans peine qu'elle arrive à destination. Les chaises à

porteurs seules vont vite; mais les cris des coolies préviennent, et

on se gare. Ce sont aussi des chanteuses qu'elles portent, et les

servantes, avec la pipe et la guitare, suivent en courant derrière.

Toutes les rues adjacentes, boyaux noirs où l'on ne peut s'engager

sans guide, sont bouchées par des groupes de femmes, peintes,

brillantes de bijoux vrais ou faux, impassibles comme des bonzes, se

mouvant comme des automates sur leurs pieds torturés. Tous les

commerces sont là, et il y a même un confiseur qu'éclaire la lumière

électrique, un commissaire-priseur qui annonce les «occasions» en vers

chantés, et un tailleur qui travaille à la machine à coudre.

[Illustration: Les barques s'entre-croisent et se choquent devant le

quai chinois de Tou-Ka-Dou.--D'après une photographie.]

Des fenêtres tombent les sons des musiques inharmonieuses qui se

joignent au brouhaha ambiant. Ils sont simples, ces cafés-chantants:

une scène peu élevée au-dessus du sol, et quatre ou cinq chanteuses en

demi-cercle qui, l'une après l'autre, nasillent, chacune de sa place,

un chant à peine perceptible, en s'accompagnant--ou à beaucoup

près--sur la guitare chinoise. Aux tables, les consommateurs boivent

du thé. Ces poupées chantantes n'occupent pas longtemps la scène; leur

répertoire épuisé, elles partent, reprennent la chaise qui les attend

à la porte, ou le dos du coolie, et vont à un autre concert ou aux

dîners auxquels elles sont invitées. Dans l'intervalle, d'autres

arrivent qui prennent les places vacantes.

Dans les maisons de thé, on ne voit rien parce qu'on voit trop: une

foule compacte de gens assis sur des tabourets et d'autres qui vont et

viennent, hommes et femmes mêlés, d'une pièce ou d'un étage à l'autre;

on y boit du thé aussi, bien entendu, et on grignote des sucreries ou

des graines. On y fume, et les vapeurs opiacées, mêlées à bien

d'autres, en font un séjour dans lequel un Européen a bien de la peine

à tenir longtemps.

Les restaurants sont très curieux: il y a une quantité de pièces,

petites et grandes, où les tables sont dressées. Le menu, que chaque

dîneur compose à sa guise, comprend des plats chinois auxquels

s'enjoignent d'autres vaguement européens. Mais on y trouve aussi de

la bière et, dans les plus aristocratiques, du champagne. Les

invitations se font de là, avec des formules imprimées sur papiers de

couleur, une pour les hommes, une autre pour les femmes. L'amphitryon

arrive, généralement avec un ami, et de la table expédie les petits

papiers par les coolies de l'hôtel; il n'y a que quelques mots à

ajouter: un nom, une adresse et un compliment. Les chanteuses sont

invitées personnellement par les convives lorsqu'ils sont présents. En

attendant, on boit du vin blanc de riz, chaud, amer, et on cause.

Lorsque tous, ou à peu près, sont présents et les petits papiers

envoyés, on commence. Les invitées défilent les unes après les autres

et ne restent pas longtemps: assises derrière ou à côté des inviteurs,

elles chantent, ou plutôt geignent un air, fument une pipe préparée

par la servante, partagée avec l'ami, échangent quelques mots et...

s'en vont. Cela dure peu, de cinq à dix minutes, et coûte deux

dollars, portés aux comptes trimestriels. Point de libertés, point de

licences, une correction et un sérieux parfaits président à ces allées

et venues de poupées colorées et décorées. Les Européens sont souvent

invités à ces dîners de garçons--mariés--et tout s'y passe de même.

Ce que l'on mange, à ces agapes chinoises, n'entrerait que dans une

liste très longue; on y sert de tout, des plats qui ont

approximativement l'aspect européen, et d'autres où rien ne se

retrouve de ce que nous sommes accoutumés à voir. Les ailerons de

requin ouvrent souvent la série; c'est une sorte de potage épais,

formé de filaments transparents jaunâtres, mélangés de morceaux blancs

d'une substance très tendre, la chair du poisson, peut-être. Son goût

est vague pour un palais étranger. La soupe aux nids d'hirondelle

suit, bouillon de poulet dans lequel nagent des fils également

transparents, sans plus de saveur que les ailerons. Le plat fameux,

_cher_ au goût des épicuriens à queue et à leur poche, vient

fréquemment en dernier, pour que l'appétit satisfait des convives

permette de le servir avec parcimonie. Et on peut y voir

successivement: des andouillettes coupées en tranches, des champignons

au jambon, des jeunes pousses de bambou, de la mâchoire de requin à la

sauce gluante, de la salade de poulet et de concombres, des poissons,

des canards rôtis, des pêches au sucre, des vermicelles aux crevettes,

du riz sous diverses formes, des compotes de fruits, des graines, des

petits oignons, des fromages blancs, les uns et les autres avec ou

sans sauce, non compris la sauce brune, salée, de haricots fermentés,

qui se mélange un peu à tous les plats et semblé jouer le rôle du sel.

Des serviettes humides et chaudes sont servies à différentes reprises

pendant le repas, linges qui, à leur teinte, semblent servir longtemps

avant de passer par une sérieuse lessive. Comme boisson, le vin de

riz, liquide chaud, presque amer, sans force alcoolique, répugnant à

une bouche occidentale.

[Illustration: Chinoises de Shanghaï.--D'après une photographie.]

Mais,--pour revenir au quartier de la _grande vie_ chinoise,--les

règlements municipaux y sont observés, et à onze heures la vie

s'arrête, les boutiques ferment, supprimant l'éclairage de la voie; la

foule se disperse, et Fou-tchéou-road retombe dans la tranquillité des

rues voisines.

Notre visite de Shanghaï est à peu près terminée; elle le sera tout à

fait avec quelques renseignements généraux et statistiques, complément

de sa description. On y trouve cinq bassins de radoub, un arsenal que

j'ai eu l'occasion de citer, et un atelier de constructions maritimes

au Pou-tong, de l'autre côté de la rivière, appartenant à la Société

anglaise Farnham Boyd and Cº, qui peut construire de grands navires à

vapeur. À part les lignes de navigation nombreuses qui font

communiquer Shanghaï avec le nord de la Chine, le Japon, la Corée et

le Sud, plusieurs compagnies ont des lignes parcourant le Yang-tsé, et

des wharfs qui vont jusqu'à Tong-ka-dou, où le mouvement sur le fleuve

des sampans de toutes sortes est considérable. Une importante maison

française de la place, MM. Racine, Ackerman et Cie, devait inaugurer,

au moment où ces notes étaient écrites, deux lignes de navigation vers

Han-koou et Ning-po, sous le nom de _Compagnie asiatique de

Navigation_. Elle devait avoir au début trois navires, alors en

construction à l'arsenal de Fou-tchéou, pouvant filer 14 noeuds, et

envisageait déjà une plus grande extension de ses services, si la

subvention de 175 000 francs, déjà accordée pour dix ans, était

sérieusement augmentée, ce qui, dans l'intérêt de l'influence

française dans ces pays, serait à souhaiter. Ces lignes doivent

aujourd'hui fonctionner depuis deux ans.

[Illustration: Village chinois aux environs de Shanghaï.--D'après une

photographie.]

Shanghaï a un corps de pompiers parfaitement organisé. Il y a cinq

brigades, avec une centaine d'unités, des volontaires, employés

d'administration et de commerce, qui, aux coups des cloches

avertisseuses, quittent tout, travail, table, sommeil, club, pour

revêtir le casque, mettre la ceinture et courir au feu, chacun de son

côté, à pied, à bicyclette ou en rickschâw. Une des brigades est

française; elle se nomme _le Torrent_, et elle n'est pas souvent la

dernière sur les lieux, ni aux concours de fin d'année,--je pourrais

même dire: au contraire. Une concurrence aimable entretient leur

ardeur, et tous travaillent avec la plus belle vaillance, sous la

direction des chefs, étrangers pour les uns ou pour les autres. Leur

matériel, quatre pompes à vapeur et d'autres engins, est à la hauteur

de la tâche à fournir. Il est regrettable que les sociétés

d'assurances contre l'incendie, qui ont fort à faire avec les Chinois

incendiaires plutôt qu'incendiés, et qui bénéficient tant de ces

concours dévoués et gratuits, ne contribuent pour rien dans leurs

maigres budgets. Vraiment, les braves pompiers volontaires de Shanghaï

pourraient se mettre en parallèle, comme organisation, promptitude de

mouvements et ardeur au feu, avec nos brigades européennes.

Comme toute colonie qui se respecte, Shanghaï a sa saison de courses à

Bubbling-Well, pendant laquelle banques et maisons de commerce ferment

leurs portes. Il y a une «Société» aussi, de quelque cohésion sur la

concession internationale, mais entièrement divisée chez nous. C'est

ce qui se reproduit d'ailleurs partout où il y a des Français, dans

toutes nos colonies, où tous ceux qui n'appartiennent pas à

l'administration ou au haut commerce sont classés comme aventuriers.

Et même dans les éléments reconnus sains, aucune cohésion, aucun lien

patriotique, aucune sympathie pour le nouveau venu, quel qu'il soit.

Mais bornons là ce sujet de tristesse.

Le dernier recensement donnait comme population européenne de

Shanghaï: sur la concession internationale le chiffre de 4 684 et sur

la concession française, celui de 430; mais ces chiffres sont

aujourd'hui considérablement augmentés. Le détail par nationalité

donnant alors: 2 002 Anglais, 741 Portugais, 399 Allemands et

Autrichiens, 357 Américains et 281 Français seulement. La population

indigène des concessions était alors de 240 995 sur la concession

internationale, et de 45 753 sur la concession française; ensemble,

avec quelques autres unités, comme la population des sampans: 293 000

âmes. Mais depuis ce recensement, qui date de 1895, il y a eu des

augmentations annuelles, si bien que la population générale doit

atteindre, aujourd'hui, le demi-million. Celle de la cité est

inconnue. On l'a établie dans les environs de 125 000, chiffre qui

semble de beaucoup au-dessous de la vérité. Des Chinois lettrés m'ont

affirmé qu'elle était aussi considérable que celle des concessions, et

je le crois aisément.

Il y a à Shanghaï plusieurs églises catholiques, plusieurs missions,

toutes riches, dont les oeuvres, écoles, dispensaires, etc., sont

nombreuses. Les Anglais et les Américains y ont aussi leurs

institutions religieuses et de bienfaisance, et la loge maçonnique

anglaise n'est point sans importance. Le musée, annexe de la _Royal

Asiatic Society_, qui a une branche ici, est bien petit mais marque le

centre d'un autre plus important qu'on y élèvera peut-être, un jour.

Les clubs sont nombreux, un pour chaque nationalité, le _Club des

Volontaires_, qui ne s'adresse qu'à la classe moyenne, le _Shanghaï

Club_, club anglais où les «patrons» et beaucoup de Français

préfèrent aller, ceux-ci peu patriotes sous ce rapport. Les Portugais,

tous mêlés, ont aussi le leur à Hong-ke. Il y a même une salle de

théâtre,--sur la concession internationale ou anglaise, bien

entendu,--avec une troupe française d'amateurs constitués en société,

qui donne deux ou trois représentations par an. Il y a lieu de leur

adresser des félicitations, tant au directeur-metteur en scène qu'aux

artistes de circonstance, au premier pour la conscience, les

capacités, l'ardeur qu'il apporte à ses fonctions, aux seconds pour

leur zèle et les remarquables résultats auxquels ils atteignent dans

un art qui n'est point de leur compétence. Je ne parle pas des troupes

de passage, des concerts d'amateurs organisés par les Anglais, des

_matches_ de boxe, qui font partie de la formule coloniale anglaise,

et que l'on trouve partout.

Les concessions sont éclairées depuis longtemps à la lumière

électrique, et il n'est pas jusqu'au quai chinois, du quai de France à

l'extrémité de Tou-ka-dou, qui ne soit éclairé électriquement par une

société chinoise. L'établissement de tramways a été l'objet d'une

longue lutte, dans laquelle la société et ses représentants ont fini

par l'emporter sur les contribuables entêtés, tous propriétaires, qui

craignaient pour l'avenir de leurs immeubles. Les bureaux de poste

sont nombreux: sur notre concession, le bureau français; sur

l'internationale, les bureaux anglais, allemand, japonais, américain,

russe et chinois. C'est une escale bénie pour tous les collectionneurs

de petites vignettes postales.

Le climat de Shanghaï peut être dit sain. Il est extrêmement

changeant, avec des alternatives de jours froids et chauds en octobre

et novembre, tempérés et très chauds en été. Comme température

moyenne, c'est à peu près celle de Rome. La mortalité varie entre 16,4

pour 1 000 (1897) et 30,8 pour 1 000 (1881). En 1898 elle s'est élevée

à 16,7 pour 1 000.

Le mouvement général du commerce de Shanghaï montre surtout

l'importance de cette ville. De liv. sterl. 36 319 946 (fr.

910 000 000 environ) en 1898, il passait, en 1899, à liv. sterl.

46 164 949 (fr. 1 144 000 000). Les cotonnades, les filés de coton et

l'opium représentent les trois articles principaux d'importation. La

soie, les soieries et le thé tiennent la tête à l'exportation. On

comptait, en 1898, 9 filatures de coton avec 313 000 broches, 25

filatures de soie et un certain nombre d'autres industries moins

importantes.

Sur les 7 400 navires qui, en 1899, sont sortis ou entrés dans le

port, 3 348 avec 4 792 417 tonnes battaient pavillon anglais, 811

(903 871 tonnes) étaient japonais, 375 (511 580 tonnes) étaient

allemands et 106 seulement, avec 227 389 tonnes, battaient pavillon

français.

Les journaux sont assez nombreux: un quotidien français, l'_Écho de

Chine_, quatre quotidiens anglais et quatre ou cinq hebdomadaires. Les

Chinois ont, de leur côté, cinq journaux, dont un, l'_Universal

Gazette_, représente le mouvement réformiste. Il y avait, en 1901, une

intéressante revue française, la _Revue de l'Extrême-Orient_, fondée

par un négociant en soies, M. Tillot, écrivain à son heure, et qui

aurait mérité de grouper autour d'elle une clientèle suffisante pour

la faire vivre, sinon prospérer.

Maintenant que nous sommes au bout de ces quelques notes sur la grande

métropole chinoise, il n'y a qu'à souhaiter de ne point la voir

atteinte par le nouveau bouleversement que préparent au pays les

sociétés antidynastiques et les chefs irréductibles, que les

puissances ont commis la grande faute de ne point abattre quand elles

le pouvaient, et qui leur réservent encore bien des surprises.

Émile DESCHAMPS.

[Illustration: Le charnier des enfants trouvés (page 280).--D'après

une photographie.]

Droits de traduction et de reproduction réservés.

* * * * *

TABLE DES GRAVURES ET CARTES

L'ÉTÉ AU KACHMIR

Par _Mme F. MICHEL_

Le Tour du Monde; Shangaï, la métropole chinoise Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 3 / 6 段